‹ Souvenirs de la princesse de Tarente 1789-1792Chapitre 12 sur 29 · DUC DE LA TRÉMOÏLLE · texte numérisé non relu

DUC DE LA TRÉMOÏLLE

(Extrait)

U est inutile, après tant d'autres, de reparler des causes de la Révolution de 1789 et des atrocités qu'elle a com« mises. J'essuyai cet orage révolutionnaire, pendant deux mois, en grinçant des dents; puis je me décidai, avec mon père et mon frère cadet, à accompagner dans le Midi ma mère, déjà fort souffrante de la poitrine. Les médecins, dans leurs tristes prévisions, renvoyaient à Nice, dernier asile des poitrinaires, où ils ne tardent pas à finir. En effet, dans Tété de 1790, nous enterrâmes mon excellente mère. Ce malheur profondément ressenti étendit sur ma vie une teinte de tristesse non encore efiacée.

Quelque temps après ce cruel événement qui avait rappelé de France tous mes frères, Talmond, Charles, le grand doyen de Strasbourg, et le prince Louis, mort en 1837 à Aix-la-Chapelle, je laissais au soin de ce dernier mon père, sur qui veillait encore un vieil ami de la famille, l'abbé d'Arvillars. Pour faire trêve à mon chagrin, j'entrepris le voyage d'Italie; je me rendis à Turin et me mis en route, avec le chevalier de Puységur, capitaine des gardes du comte d'Artois, qui obtint un congé; à la mode anglaise, nous étions dans un corricolo à deux chevaux, sorte de cabriolet à pompe, tandis que mes chevaux de selle étaient montés par mon cocher et mon valet de chambre. Mais, à notre arrivée à Borne, le

chevalier de Puységur dut retourner à Mantoue où les conférences s'ouvraient entre le comte d'Artois et l'empereur Léopold; moi-même j'apprenais que mon père avait été frappé d'une attaque d'apoplexie ; il s'en était relevé et ne devait succcmiber à la maladie qu'en mai 1792. D'autre part, le comte d'Artois m'avait recommandé de revenir près de lui, à l'ouverture des conférences, afin de prendre ses ordres et ses paquets pour Nice, où s'étaient réunies les personnalités^ les plus marquantes de la noblesse émigrée en Provence et en Languedoc. Je résolus d'obéir au prince et de revoir aussi mon père ; pour faire les deux courses dans le temps nécessaire à une seule, je galopai sur un bidet de poste durant quatre jours et cinq nuits, et j'arrivai à Nice, après avoir pris seulement trois heures de repos à Mantoue, tandis qu'on préparait mes dépêches.

Cependant la situation s'aggravait et devenait inquiétante : Louis XVI en fuite était arrêté à Varennes, l'émigration de Turin se disloquait pour aller, comme un essaim bourdonnant, s'abattre à Goblentz : là leur jactance, leur forfanterie, leur inconséquence commencèrent à déconsidérer près des puissances ces émigrés chevaleresques, dignes d'un meilleur sort.

Malgré ma légèreté naturelle et mon caractère irréfléchi, je fus révolté de ce désordre bruyant, de ces intrigues inconvenantes ; pour fuir la cour de Goblentz, je demandai un congé au comte d'Artois, dont j'étais l'aide de camp ; mais je promis de revenir à l'armée du prince de Gondé, un mois avant l'ouverture des hostilités.

Je me rendis aux eaux de Spa, autant pour ma santé que pour mon plaisir, et comme elles étaient fort brillantes, je m'y amusai beaucoup. Gomme les hostilités n'étaient pas encore ouvertes, je partis pour Paris, afin de m'y procurer de l'argent, avant de passer en Angleterre et de

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retourner à mon poste. Je retrouvai ma femme, qui, à cause de son dévouement à la Reine et au Roi, détestait Coblentz et me vit avec plaisir partir pour Londres. Je fus bien accueilli à la Cour de Saint-James et dans la haute société, parce que j'étais prince et Tun des hommes les plus à la mode de Paris : le prince de Galles, depuis Georges IV, me prit en faveur, me donna deux de ses meilleurs chevaux de chasse et me mena dans Londres presque partout avec lui.

En i796, j'étais colonel dans l'armée Napolitaine avec un commandement dans le Corps auxiliaire employé en^ Lombardie, je pris part à la défense du Pont de Lodi.

Je n'ai jamais vu une action de guerre si meurtrière, sur un seul point. La batterie de la tête de pont et deux autres, à droite et à gauche, faisaient un feu convergent de vingt-six pièces de canon ; à chaque décharge, c'était un ravage épouvantable, tellement qu'après la seconde on doutait que les Français pussent pousser en avant; mais rien n'est impossible à notre enthousiasme, comme l'on sait; ils vinrent à bout de s'emparer de toutes les batteries, après avoir tué sur leurs pièces tous les canonniers; c'est une justice à rendre à ces braves gens. Le général que je vis à cheval sur le pont, derrière ses enfants perdus, ne m'a pas paru être Buonaparte, mais, autant que la fumée me permettait de distinguer, Augereau; du moins cela ressemblait-il à ses portraits.

Pendant ce passage du pont qui peut-être ne dura pas vingt minutes, je fus chargé de porter l'ordre au régiment Napolitain del Principe, alors en bataille, à peu de distance, derrière les batteries, de diriger une charge dans la plaine, sur un corps de tirailleurs français, qui avait passé le gué avant la cavalerie; je ne manquai cette occasion de charger avec eux comme volontaire et de distribuer quelques bons horions sur les tètes de ceux

qui venaient de me manquer, sans leur donner le temps de recharger. Ce fut dans cette occasion que je passai peutêtre à moins de cent pas du général de Beaumont, qui me dit depuis à la Chambre m'avoir reconnu, mais n'avoir pas voulu se déranger de sa ligne pour venir m'attaquer.

Dès le lendemain, après toutes les mesures prises, pour défendre le passage à Valeggio, si on voulait Vy tenter, le chef d'État-major Radetzky me dit qu'il n'était pas tranquille; qu'on n'entendait pas parler des Français, et que cependant ils ne pouvaient pas être à plus de quatre ou cinq lieues de nous; ces diables-là avaient toujours le secret d'avoir de bons espions, tandis que les Autrichiens, même en pays ami, n'en avaient que de mauvais. Je ne pus m'empécher de lui répondre : « Parbleu, je le crois bien ; ils les paient au poids de l'or, mais les fusillent sans pitié, à la moindre apparence de trahison; et vous voulez les avoir pour quelques florins, augmentés de coups de bâton au moindre mécontentement! »

Il se mit à rire et me demanda de faire le lendemain une pointe en éclaireur de l'autre côté du Mincio pour inspecter les avant-postes de troupes légères, qui devaient se replier sur Goïto au cas de l'arrivée des Français; en même temps je lui rendrais un compte exact des positions et intentions de nos adversaires. Un peu avant la pointe du jour, je montai à cheval, avec Luigi-Pinedo, aide de camp du vieux commandant Napolitain, qui m'avait demandé de m'accompagner dans cette reconnaissance. Comme je ne pouvais en une seule fois faire la tournée entière, je me décidai pour le côté le plus intéressant, celui de l'aile gauche, à Goïto, où la rivière pouvait être guéable. En effet, à moins de deux lieues de. Yaleggio existait un gué qui nous était parfaitement inconnu, tandis que les espions des Français les en avaient

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déjà informés; dans cette même matinée, une heure après mon passage, leur colonne y arriva comme un trait, effectua son passage sans obstacle, et tomba à Timproviste sur le quartier général à Yaleggio; Beaulieu comptait sur les avant-postes laissés au-delà du Mincio et n'avait pas pris toutes les précautions désirables; en effet, dans la nuit, un major hongrois d'un beau nom de ce pays-là, commandant tout le cordon d'avant-poste, jugea à propos, sans aucun ordre du quartier général, de replier ses vedettes, de telle sorte que les Français arrivèrent au fleuve, sans avoir rencontré un visage autrichien.

Depuis une demi-heure j'étais à Goïto, et j'y faisais mon rapport au général Golli, quand arriva au triple galop un officier de uhlan, le comte Hardegg, il nous annonça que les Français étaient tombés sur Valeggio d'où le quartier général, avec perte de quelques hommes et prisonniers, s'étaient retirés en assez bon ordre sur Villafranca, pour regagner Gambarani, où les Autrichiens avaient jeté un pont sur l'Adige ; il portait l'ordre au général Golli de se replier dans cette direction avec les troupes qu'il commandait.

Le général Golli fit à l'instant relever tous les postes et se replia en bon ordre sur Villafranca où nous arrivâmes à la nuit, accompagnés par la fusillade presque continuelle des tirailleurs français sur lesquels nous exécutâmes quelques charges individuelles, par escadron, ou demiescadron, avec des hussards hongrois et le bon régiment napolitain des dragons du Roi, commandé par le brave prince de Hesse-Philipsthal. Un quart d'heure avant l'arrivée à Villafranca, je fus par Golli dépéché à Radetzky pour lui faire mon rapport. Là, tout était dans une grande confusion, les soldats, à peine arrêtés, essayaient de prendre leur repas, avant d'opérer le passage de l'Adige : dans un bivouac à peine simulé, des piquets étaient

plantés pour tenir les chevaux, ou suspendre quelques marmites; la halte ne pouvait durer que deux ou trois heures.

A peine avais-je eu le temps de manger un morceau, ce que je n'avais pu faire depuis quatre heures du matin, que Radetzky me donna la mission délicate et pénihle de reconnaître de nuit notre route, jusqu'à FAdige, en s'assurant où étaient amis et ennemis. Notre aile droite n'avait pas encore rejoint, et le désordre était tel que les corps étaient emmêlés les uns dans les autres ; au milieu de la nuit, on ne savait plus si les hivouacs, dont on voyait les feux, étaient autrichiens ou français. Nous en étions entourés; un d'entre eux attira mon attention, à peu de distance du chemin qui menait au pont de Gamrani. Il n'y avait plus à badiner; il fallait le reconnaître d'une manière positive. Comme je n'avais voulu prendre avec moi que mon ordonnance, je lui fis garder mon cheval; puis en me glissant à plat- Ventre, sans le moindre bruit, à travers des pieds de vigne, je parvins à quinze pas d'un feu de bivouac français; ils avaient deux ou trois blessés avec eux, juraient et sacraient contre les Autrichiens en disant qu'ils les f . . . dans l'Adige. En effet, ils n'en étaient pas loin; mais nous étions encore de force à le passer. Cependant, comme il était important d'opérer prudemment ce passage, en évitant une attaque de nuit, c'est-à-dire, une terrible bagarre, l'ordre fut donné d'observer le plus grand silence, on prit à l'instant, dans un magasin de fourrages, de la paille pour entourer les roues des canons et voitures ; tout fut prêt en moins de deux heures; et, grâce à la taciturnité allemande, la colonne de neuf à dix mille hommes avec ses pièces, ses caissons, ses voitures du train passa sans être entendue, à moins de trois cents pas du corps d'armée ennemi; quand le jour parut, nos derniers hommes étaient passés

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et le pont de Bateaux presque entièrement replié sur la rive gauche de TAdige. C'était là une barrière derrière laquelle on pouvait dormir en repos; je ne me souviens plus du nom de Fendroit où nous retrouvâmes le quartier général de Beaulieu; Radetzky lui rendit de moi un compte très avantageux, et me cita de la manière la plus flatteuse dans ses rapports à Vienne .

La campagne était terminée : je transmis au maréchal de camp Ruitz, brave et honnête espagnol, Tordre de conduire la cavalerie napolitaine en Tyrol, dans la vallée de Mérau et d'y prendre ses quartiers d*hiver. J'obtins moi-même un congé pour rétablir ma santé; je visitai Lausanne, Turin et Venise; puis, au mois d'avril 1797, je ralliai mon corps de cavalerie que j'accompagnai jusqu'à Naples.

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