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dans ces momeuts de trouble peut hâter notre réunion^ s> cette phrase eût été un coup de lumière ; elle me frappa sans ébranler ma résolution. Je voulais y tenir jusqu'à ce qu'on m'en eût dit davantage.
Tout occupée de cette lettre, je fus dans la soirée chez M"*' de Tourzel, où je trouvai la Reine, qui me demanda si ses instances m'avaient enfin déterminée à partir; je lui répondis que non, que rien, excepté son service, ne pouvait me décider à me priver du bonheur de ma vie ; que je ne prétendais pas qu'elle me dit la moindre chose qui lui fût personnelle, puisque je ne me croyais pas digne d'une telle bonté, mais que, si elle voulait me persuader entièrement, qu'elle daignàtme nommer tout autre endroit que celui où M. de Tarenle m'appelait, que, dans l'instant, je quitterais la France, avec l'espoir de la revoir bientôt. J'avais tant de crainte de m'éloigner d'elle que je ne pouvais en supporter l'idée qu'autant que j'avais l'espérance que c'était à cause d'elle que j'en recevais l'ordre. Elle ne voulut pas se laisser ébranler par la moindre complaisance ; je lui dis que j'étais aussi décidée qu'elle, et, après avoir tenté quelques autres moyens de lui arracher une parole qui pût me paraître personnelle à elle, je la quittai, plus convaincue que jaipais que je ne devais pas lui obéir. Elle eut l'air de souifrir autant de ma décision que de
n'en pouvoir pas dire davantage ; mais, tous mes stratagèmes ayant manqué, je marquai clairement que j'étais plusaffermieque jamais. Je vis qu'elle avait à parler à M"^° de Tourzel ; je m^éloignai pour lui laisser toute liberté. Ceci aurait dû encore me donner à penser, mais dans cet instant, rien ne pouvait remporter sur mes propres idées. Enfin ^ raisonnant en moi-même sur Fenvie qu^elle avait que je m'en allasse au moins à la campagne et que je revinsse près d'elle peu après, je lui demandai la permission de changer ma semaine de service avec une de mes compagnes et d'aller passer la semaine prochaine, qui était celle de mon service, à la campagne. Elle accepta cette proposition avec une joie si remplie d'amitié pour moi et m'en donna des preuves si touchantes que je ne me suis jamais sentie plus obligée à elle que dans ce moment. Elle me dit mille adieux, m'appela des noms les plus tendres, m'embrassant à différentes fois et me convainquit que mon devoir était de rester auprès d'elle. Nous nous séparâmes, j'arrangeai mon petit voyage et en partant je vins prier M™° de Tourzel de parler à ma compagne. Son extrême indifférence sur ce qui m'occupait beaucoup, puisqu'il s'agissait de ne pas perdre mon service, me parut presque désobligeante. Enfin, il fallut me contenter, et si j'avais pu me laisser persuader, tout ce que je voyais devait
m'engager d'aller en Flandre, attendre les événements. Je partis pour aller à quinze lieues de Paris, le samedi 18 juin, et nous apprîmes, le mardi 21, à 9 heures du soir^ que le Roi et sa famille avaient quitté les Tuileries la veille, dans la nuit, et que l'Assemblée n'avait aucune idée de la route qu'ils suivaient. Enfin, Paris, après avoir souffert tous les tourments d'une coupable qui se voit au itioment d'être jugée par un maître offensé, l'abattement et la crainte étant répandus sur tous les visagesf et l'Assemblée commençant à penser aux moyens de faire la paix avec le Roi, M. de La Fayette vint annoncer qu'un de ses courriers avait arrêté le Roi dans un village appelé Yarennes ; l'Assemblée se conduisit avec beaucoup de modération et le peuple reprit son ton d'insolence accoutumée ; il triomphait : les chaînes de son Roi allaient être plus pesantes que jamais. En apprenant la nouvelle du départ, je crus mourir de chagrin ; je me vis séparée pour la vie ; mille projets roulèrent dans ma tête ; je ne pus m'arrêter à aucun, il fallut subir ma triste destinée ; je ne pouvais m'en prendre qu'à moi. A tous les sentiments de mon cœur se joignait la reconnaissance. Elle s'était donné tant de peine pour me conserver auprès d'elle! Enfin la nouvelle du retour du roi à Paris gagna notre paisible retraite, et alors je ne songeai
plus qu'à regaguer la ville. Mais je reçus ordre de ma mère de rester où j'étais. Le dimanche 26 juin, dans la soirée, M"""* la duchesse de Maillé m'envoya un courrier pour me dire que le Roi était arrivé la veille, que la Reine avait vu M"* d'Ossun, qu'ellemême devait y aller le soir, qu'elle me conseillait de partir tout de suite, de descendre chez elle et que j'y trouverais tout ce qui était nécessaire pour aller aux Tuileries. Je partis dans la matinée du lundi 27, fort tard, ayant attendu un passeport de la municipalité de Clermont ; je descendis, ainsi que la duchesse de Duras, qui avait fait le voyage avec moi, chez M""' de Maillé. Elle me dit que, M. de La Fayette s'étant rendu plus difficile , elle n'avait pas pu approcher des Tuileries, comme elle me l'avait mandé. J'eus le chagrin de devoir renoncer au triste bonheur d'aller, le même jour^ chez la Reine, qui était plus captive que jamais. Je commençais à bénir mon entêtement qui me réunissait à elle. J'étais dans cette inquiétude inséparable d'un grand intérêt, ignorant les facilités qu'on nous laisserait pour lui faire notre cour régulièrement, ce qui était le souhait de mon coeur. J'allais renoncer à approcher des Tuileries, lorsque la plus favorable circonstance me fit espérer et me donna bientôt la certitude de me retrouver auprès de la Reine. J'ai dit que j'avais
demandé à une autre dame de prendre ma semaine , pour qu*à mou retour^ elle me cédât la sienne. Yisà-vis d'elle je craignais d'avoir Tair de m'ètre sauvée de Paris à ses dépens. Effectivement, elle avait été arrêtée et menée à une section, traitement qui ne tenait en rien à ce qui avait rapport à elle et à moi, mais le sachant et pas le motif, je me persuadais que sa complaisance pour moi pouvait ravoir rendue remarquable, si la Reine avait été vue pour la dernière fois avec elle ; je courus chez M"* de la Roche- Aymon, j'y rencontrai M"" de Duras ; elles étaient inquiètes d'un moyen d'arriver aux Tuileries ; nous essayâmes d'envoyer de la part de M''* de Duras demander à M. de Gouvion, qui commandait sous M. de La Fayette, la permission d'entrer aux Tuileries. Il fit répondre que oui.
Nous nous mimes en chemin ; nous trouvâmes la porte fermée, excepté une très petite ouverture qui était fixée avec un crochet et qui ne laissait passer qu'une seule personne. Ayant passé outre cette porte, je fus, moi et mes compagnes, arrêtée jusqu'à ce que l'homme qui nous avait amenées fut reconnu pour celui auquel M. de Gouvion avait donné la permission de passer les bornes de la prison . Ainsi , je restai debout au soleil et dans la cour^ au milieu de la nombreuse garde qui ne nous perdait pas un
moment de vue. M"" de Tourzel était arrêtée dans Tappartement de son malheureux petit Prince, ne pouvant parler à personne. Huit jours avant le départ du Roi, elle avait été fort malade ; j*en étais en peine , sans connaître aucun moyen de le lui faire savoir ni d'avoir de ses nouvelles. Je vis venir à la porte une personne qui avait traversé la cour et que je croyais être à elle. Dès que j'en fus assurée, oubliant que j'étais à peu près prisonnière^ je sortis de ma place pour aller à elle. Vingt gardes nationales, croyant que j'allais m'écbapper, m'enfuir au château, je ne sais quoi encore, arrivèrent après moi et me traînèrent à ma première place, avec toutes les marques du mécontentement et de Thumeur. J'étais bien portée à en prendre moi-même, mais cet intérêt qui occupait si vivement mon cœur réprimait tous les mouvements que l'insolence des geôliers pouvait exciter. Cet homme ne revenait pas ; mon impatience allait croissant, quand j'aperçus un des gens de la Reine. J'attendis qu'il vint auprès de moi, pour ne pas exciter une nouvelle alarme parmi les fidèles satellites de la Constitution. Combien je fis de questions à cet homme ! Je ne saurais dire, mais la plus intéressante ne fut pas oubliée : — « La Reine voudra-t-elle nous voir? — Pouvez-vous aller le lui demander? » — Il dit que oui et peu après,
il revint annoncer que la Reine nous recevrait avec plaisir, si nous étions munies de la permission d'entrer aux Tuileries.
— Nous Tavions sans l'avoir, et je souffrais le martyre de tous ces retards, de tout ce que je voyais qu'on faisait souffrir à celle qui ne méritait que des hommages. Enfin, un petit homme, de très déplaisante et mauvaise mine, se présenta à nous ; il portait un uniforme national et dit qu'il était commandé par M. de Gouvion pour nous conduire à l'appartement de la Reine. Malgré le supplice d'être obligée de me laisser conduire là où je me sentais le droit d'aller seule, le bonheur d'y arriver me consolait des épreuves désagréables qu'il avait fallu subir. Après avoir traversé la cour, le guide ne savait plus où il devait aller. On chercha de lui persuader que la Reine demeurait au rez-de-chaussée ; il voulut monter, et à la porte de l'appartement, il fut très étonné d'apprendre que c'était celui de M. le Dauphin. Il fallut redescendre ; en dehors de la porte de la Reine, nous trouvâmes deux sentinelles de la garde nationale, l'un soldé et Tautre bourgeois. Notre conducteur, dont la mine n'était pas imposante, fut si maltraité par eux que je crus que nous serions obligés de renoncer à voir la Reine ce jour-là. Le bourgeois était un petit entêté, qui ne
voulait pas reconnaître notre guide pour un officier ; enfin, le soldé, qui avait été garde-française, le fit taire avec mépris et nous entrâmes dans la prison de la Reine de France.
Des officiers de la garde remplissaient la chambre qui précédait celle qu'elle habitait^ la plus grande partie du jour. Tout représentait la. gène dont on entourait cette malheureuse Princesse ; rien ne la séparait de ses gardes, les portes devaient rester ouvertes. Plus j^approchais d'elle et plus mon cœur prenait la teinte des tristes lieux où elle demeurait; Dans cette disposition, étant prête d'étouffer et ne pouvant me soulager par mes larmes, auxquelles je ne permettais pas de couler, un officier, à qui on avait dit que des dames étaient dans Tcintichambre, sortit pour leur parler. 11 me reconnut tout de suite et, avec Tair de la satisfaction, il me dit : « Ah ! oui, la Reine sera bien aise de voir madame de Tarente. » La vue d'un homme que je connaissais pour un homme d'honneur et qui lui était dévoué me fit une telle impression que toute ma sagesse m'abandonna et mes larmes devinrent une espèce de soulagement à ma douleur. Cet homme, M. Coleau, ajouta : « Je vais dire à la Reine que vous êtes là. » — Pendant son absence, une des femmes de la Reine (M™® Auguié) sortit et, me trouvant le plus près de la porte, me dit
bien bas dans Toreille, avec un accent si touchant qu'il me donna bonne opinion d'elle ; « Madame, la Reine vous fait dire que tel plaisir qu^elle aurait à vous revoir, si vous n*avez pas une permission de M. de La Fayette, elle ne peut risquer de vous permettre d'entrer chez elle. » Il m'est impossible dédire quel fut le sentiment qui me maîtrisa le plus. A la porte de la Reine, il était devenu nécessaire pour ses dames d'avoir uu ordre de M. de La Fayette pour qu'elle fût ouverte . Ayant à peine la faculté de parler^ je lui dis que nous Tavions et' que je mourais d'envie de voir Sa Majesté. M°»° de Duras voulait m'empècher de pleurer ; je ne pouvais surmonter la douleur qui m'oppressait, et plus elle me tourmentait, plus mes larmes coulaient. Enfin, un garçon de la chambre (M. Terrase), témoin de mes combats et de ma faiblesse, s'approcha de moi et me supplia de me calmer, en considération de la Reine. « Votre état serait trop pénible, elle ne pourrait le supporter ; il faut la ménager et ne pas lui laisser voir tant de chagrin. Son courage est aussi surprenant que le traitement qu'elle éprouve. » Enfin, cet homme me remit la tête, que j'avais entièrement perdue, et je suivis M. Coleau dans la chambre de la Reine, avec des yeux entièrement secs, mais avec des jambes si tremblantes que je crus dix fois que je ne pourrais arriver à elle.
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Elle était debout au milieu de la chambre quand j^y entrai. Sa contenance n'était altérée en rien et, en revoyant des personnes toutes à elles, son visage reprit son agrément ordinaire. Elle marcha vers nous avec empressement et nous embrassa toutes les trois, avec une affection qui pensa détruire toutes mes belles résolutions. Je m'étais dit que je verrais avec un air tranquille les insultes dont M. de La Fayette se rendait coupable envers Leurs Majestés. Il avait de sa propre autorité altéré totalement le décret de TAssemblée qui avait ordonné une garde d'honneur pour le Roi, la Reine et leur fils, et non de transformer leur appartement intérieur en une véritable prison, puisque la Reine avait un soldat à la porte de sa chambre à coucher qui donnait sur l'escalier par lequel elle allait chez le Roi ou chez M. le Dauphin. Elle ne pouvait plus monter cet escalier sans être suivie de quatre officiers. La bonté de la Reine fut sentie vivement par moi, mais l'impression n'en fut pas visible, ce fut mon cœur qui se chargea de la reconnaissance. L'officier qui nous avait introduites voulut se retirer. « Monsieur Coleau, lui dit-elle, je vous prie de rester ici tant que ces dames y sont. Je vous demande pardon de l'exiger, mais c'est aussi nécessaire pour vous que pour moi. » Et, reprenant la conversation avec nous, elle dit à M""® de
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Duras : « Je n'ai pas d'excuse à vous faire de vous revoir sitùt, vous savez que je vous ai demandé avec instance de quitter Paris pour aller trouver votre famille à la campagne, afin d'éviter le moment de notre départ. — Pour vous^ Madame de La Roche- Aymon, je ne peux pas vous dire combien j'ai souffert d'être obligée de vous laisser à Paris ; je ii'avaife aucun moyen de vous engager à le quitter et le secret n'était pas le mien ; » — puis, se retournant vers moi, qui étais assise tout près d'elle sur une petite chaise : « Pour vous, ma Princesse, vous savez si je vous dois des excuses. Si vous aviez voulu m'entendre, vous ne seriez pas ici aujourd'hui. » — Alors elle parla avec une liberté d'esprit, une sorte de gaieté, d'un interrogatoire que l'Assemblée lui avc^it fait subir et que, par un reste de pudeur, on appelait Déclaration de la Reine. Enfin, cette première entrevue que j'avais recherchée, souhaitée et crainte également par l'état où j'avais cru trouver la Reine, devint beaucoup moins pénible, à c^use de l'agrément que sa personne répandait toujours où elle était et de l'extrême pouvoir qu'elle avait sur ellemême, qui la rendait sans cesse supérieure aux coups redoublés de la mauvaise fortune. Au bout d'une demi-heure, elle nous congédia en disant à ces dames qu'elle espérait les revoir bientôt, et elle
s'éloignait, lorsqu'elle eut Tair d'avoir un ressouvenir en jetant les yeux sur moi. Je vis parfaitement son aimable mouvement et, se rapprochant de ces dames : « Je ne veux pas me séparer de vous sans vous embrasser encore une fois et vous remercier. >} Elle nous embrassa de nouveau, en me faisant voir tjue j'étais le motif de cette nouvelle obligeance. Nous sortîmes plus facilement que nous n'étions entrées.
La Reine continua de voir tous les jours à volonté les dames de sa maison. M. de La Fayette se prêta avec peine à leur en faciliter les moyens. Pendant bien du temps il fallait se faire inscrire chez le commandant du château pour y être admis et c'était très difficile. Enfin, après une semaine ou deux, M. de La Fayette se détermina de nous donner des cartes, qu'il ne voulut pas signer, parce que, comme je l'ai dit plus haut, il avait beaucoup dépassé les ordres de l'Assemblée. Ces cartes étaient de différentes couleurs. Chaque prince avait la sienne, et elles étaient signées de la principale personne de la maison et du chef de garde qui répondait d'eux à M. de La Fayette. Celui-ci poussa la persécution et l'insolence jusqu'à mettre des sentinelles dans l'intérieur de l'appartement du Roi et de la Reine et jusqu'à faire fermer, sous prétexte de la prison de M"° de
Tourzely la porte qui faisait la communication de l'appartement de la Reine avec celui de son fils, de manière que, si l'officier qui répondait de la personne de M"* de Tourzel ne l'eût pas voulu, la Reine n'aurait pas pu entrer ches son fils. J'ai vu bien des fois, en allant attendre la Reine pour la suivre à la messe et me rendant chez M. le Dauphin qui était le rendez- vous, je l'ai vue attendre que le garde de M"*" de Tourzel, qui avait été averti de son arrivée par un coup donné dans la porte par un des officiers qui disait en même temps ces mots : « La Reine, » je l'ai vue, dis-je, attendre que cet homme eût trouvé la clef de cette porte pour la lui ouvrir. Alors elle entrait, accompagnée de quatre officiers, qui venaient avec elle de l'intérieur de son appartement. Elle se rendait chez le Roi. Leurs Majestés passaient dans une galerie où un des aumôniers du Roi disait la messe sur un autel préparé dans une chambre. Cette messe était la plus pénible du monde. Rarement je l'ai entendue de sang-froid. II me paraissait qu'aux pieds des autels, je sentais plus profondément le malheur de Leurs Majestés, et cet appareil inutile d'esclavage dans l'intérieur même de leur appartement était le cachet de l'insupportable orgueil de leur oppresseur qui ne voulait et ne souhaitait que de leur faire des
outrages, dans le dessein de les rendre de plus en plus méprisables au peuple et se rendre lui-même plus puissant en assurant sa popularité. Au retour de la messe, la Reine restait quelques moments chez son fils, entourée de ses gardes, qui parlaient aussi familièrement avec elle que s'ils eussent été entre eux.
Le premier jour que je vins à la messe, je trouvai M. le Dauphin dans son salon, jouant à la boule avec ses officiers. Je ne savais si je pouvais ou non m'en approcher. Je me contentai donc de le regarder tristement et de loin, me réjouissant de ce que son enfance le sauvait du malheur de connaître sa position. Je m'éloignai et dans une chambre voisine je trouvai M™* de Tourzel que je n'avais pas vue encore; je courus à elle, mais cette sagesse, cette prudence qui ne la quitte jamais, et la rend si sûre d'elle-même, m'arrêta dans l'instant. Elle me fit voir que je ne devais lui parler que de loin et très haut. Effectivement, depuis peut-être huit jours qu'elle était arrêtée dans la chambre de M. le Dauphin, personne que son garde ne lui avait parlé. A peine la Reine osait-elle lui demander de ses nouvelles, les premiers jours de sa détention. Le jeune Prince passait devant elle sans qu'il lui fût permis de lui dire bonjour. Mesdames les sous-gouvernàntes n'approchaient pas
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d'elle et elle ne venait entendre la messe que bien à récart et loin de tout le monde, son garde tout près d'elle. Il ne la quittait jamais, ni le jour ni la nuit. La chambre de M. le Dauphin communiquait à la sienne. La nuit, toutes les portes étaient ouvertes, deux ou trois officiers étaient dans la chambre de Tenfant et, parmi ces messieurs, il y en avait de si malintentionnés qu'un d'eux, honnête bourgeois , nommé Piquet, me dit, une fois, en me montrant un de ses compagnons de garde, nommé THuillier : « Cette nuit, je veillerai assis sur une chaise à côté du lit, ma main sur mon pistolet, et s'il fait la moindre mine, il passera mal son temps. » — L'intention était excellente, mais ce qui pouvait en résulter me fit horreur. Le malheureux petit Prince se trouvait livré aux mains de ses gardes ; personne n'osait leur résister. Voulant s'amuser dans le jardin où ils le menaient promener, une ou deux fois par jour, ils inventèrent le jeu de l'arrestation; c'était l'imitation de l'horrible outrage fait au Roi à Yarennes. On n'osait rien dire et le jeu dura quelques jours. Enfin^ M. Hue, honnête homme et huissier du Roi, demanda en grâce et obtint qu'on y renoncerait.
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14 Septembre.
Quand la forme de Tacceptaiion de ]a Constilutioa fut arrêtée et qu'il fut décidé que la Reine, à qui le nouveau gouvernement ne donnait aucun rang et point de place dans la salle, se rendrait dans une loge avec ses enfants, pour que son fils fût témoin du serment du Roi, elle fit avertir, le même matin, une de ses dames pour la suivre, eu lui commandant de me mander qu'elle n'avait pas besoin de moi, ce jour-là. Etant de semaine et persuadée qu'elle ne voulait que moi auprès d'elle, j'étais déjà occupée de me rendre aux Tuileries, lorsque je reçus le message. Il me pénétra de chagrin ; je crus apercevoir qu'elle doutait de moi, et qu^elle ne me croyait pas capable de vaincre mes sentiments intérieurs, même quand j'étais soutenue par le premier de mes intérêts, son service. Inclinée à lui désobéir, je me décidai à me rendre chez elle. Cependant, elle l'avait défendu. Je n'en eus pas le courage, et telle envie que j'eusse de partager avec elle les pénibles sensations que la vue des destructeurs du trône devait faire éprouver à cette Ame vraiment grande, il fallut^ malgré moi, me soumettre, déplorant qu'elle m'eût éloignée, le jour que je me persuadai qu'elle me souhaitait auprès d'elle.
Sans autre réflexion, je lui écrivis tout de suite et je lui peignis trop sincèrement tout ce que j'éprouvais ; j'étais profondément blessée et je souffrais impossible. Ma lettre fut trop vive^ et à tous égards déplacée. J'attendais une réponse ; elle n'en fit pas ; je fus plus fâchée, bien plus fâchée ; car je me trouvais maltraitée. La seule excuse dont j'oserai me servir est mon sentiment pour elle, dont ses malheurs avaient fait une vroie passion, et qui me fit exagérer ce- qui arrivait et voir de Tinjustice où il y avait de la bonté. Sans penser â ce qu'elle devait souffrir dans ce jour affreux, je devins indiscrète jusqu'au point de Toccuper de moi et méconnus parfaitement le motif de mon éloignement. Je ne pus taire un chagrin qui. m'oppressait trop, et M°*° de Tourzel â qui j'en parlai me dit : « Vous la jugez bien mal ! Oh Dieu ! vous la jugez bien mal ! Elle voulait vous épargner un spectacle pénible ; elle m'a consultée et je l'ai encouragée dans son idée bienfaisante. » J'écoutais avec une sorte de plaisir, mais je ne pouvais arranger dans ma tète et bien moins dans mon cœur que je dusse lui être obligée de ce soin qui m'avait privée de la jouissance de lui faire un sacrifice. N'était-ce pas odieux de l'entendre, ce serment, et rien que le bonheur de remplir tous mes devoirs vis-â-vis d'elle pouvait me le faire souhaiter. N'était-ce pas la plus