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grande peine pour elle que de voir, d'entendre le Roi jurer sa destruction, et n'est-ce pas le sentiment^ le besoin d'une àme aimante que de chercher le soulagement à ses malheurs, en partageant les maux qu'éprouve ce qu'elle aime? Je disais à M"''' de Tourzel : « Quelle plus touchaute preuve de mon attachement pouvais-je lui donner et de vouloir et de souhaiter de l'accompagner à TAssemblée ? Je ne pensais pas à moi, je ne pensais qu'à elle ; c'est alors qu'elle m'éloigne ! » J'étais si malheureuse que je finis par le persuader assez à M"® de Tourzel, pour que son bon cœur trouvât que j'avais besoin d'autres consolations que des siennes ; elle m'engagea donc à sortir avec elle et, après son dîner, quand elle fut chez la Reine chercher M. le Dauphin pour le mener chez lui où j'étais allée attendre, elle engagea la Reine, dont l'inclination naturelle la portait toujours vers ce qui est bon et sensible, de monter chez son fils pour me voir. Elle y vint bientôt après et, s'approchant de moi avec empressement : <c Je viens vous dire, ma Princesse, que je suis malheureuse de vous avoir affligée. Vous me pardonnerez ; vous savez que je vous aime, que je compte sur vous. » Et, m'embrassant, elle ajouta : « N'est-ce pas ? vous me pardonnez ?» — Sans me donner le temps de lui répondre, elle me quitta,
me laissant heureuse. Un seul mot d'elle eût détruit rimpression de mon chagrin, si la réparation ne m'en eût rendu le souvenir cher. — Dans ces moments d'effervescence et de trouble, si on était particulièrement attaché à Leurs Majestés, il fallait souffrir. Un spectacle pénible s'offrait ; il était bientôt suivi d'un autre qui le surpassait.
Sous le prétexte de la fête du jour et de la joie qu'inspirait au peuple l'acceptation de la Constitution, le jardin des Tuileries était rempli de monde qui se promenait. Une foule immense se réunit et s'arrêta sur la terrasse au-dessous, des fenêtres de M. le Dauphin, et paraissait souhaiter de le voir ; la Reine s'y montra, son fils aussi. Ils furent accueillis aux cris de : Vive la Constitution ! Je ne pus supporter qu'elle consacrât par sa présence les hommages que le peuple rendait à sa nouvelle idole, hommages qu'elle méritait seule à tant de titres. On entendit quelques voix faibles et tremblantes prononcer : « Vive la Reine ! Vive le Prince Royal ! » d'autres : « ''Vive M. le Dauphin ! » La contenance de la Reine fut toujours également majestueuse et calme ; elle paraissait plutôt contente qu'abattue. La fermeté de son âme était l'égide contre laquelle venaient se briser les traits envenimés de ses ennemis. Pour moi, que rien ne retenait alors auprès d'elle, plus
faible et par conséquent moins courageuse, je me retirai au fond de la chambre, renfermant dans mon triste cœur toute la douleur dont il était accablé ; ce n'était pas le Roi que le peuple aimait et bénissait, son JndiflFérence pour sa personne était entière ; c'était riiomme qui, venant de signer volontairement, en apparence, l'arrêt de sa perte et celle de ses vrais serviteurs, avait accepté une constitution qui menait droit à l'anarchie et à tous les maux destructifs qui en sont les suites.
Le dernier jour de l'année 1791, me trouvant à c6té de la Reine, je lui demandais d'agréer mes vœux. « La fin de la dernière année, me dit-elle, fut bien dififérente : j'avais de grandes espérances ; cette année, je n'aperçois que des malheurs et point de moyen de les éviter. » Elle me quitta brusquement, me laissant aussi frappée de son courage que pénétrée du plus amer chagrin.
Depuis son arrivée à Paris, elle se promenait souvent en voiture dans la ville et^ quand il faisait beau, elle descendait dans les jardins appartenant à des particuliers.
Ua jour qu'elle était à Madrid, elle parla des horribles inquiétudes que lui donnaient tous les jours une quantité de lettres anonymes. Le détail de ces lettres, joint à Thistoire d'un coup de feu qu'elle avait entendu tirer comme dans 3a fenêtre, — elle logeait au rez-de-chaussée sur la terrasse, — me pénétrèrent d'un si profond chagrin que je me retirai, ayant toujours eu pour principe de ne pas TafTaiblir en lui laissant voir combien l'idée de ses dangers rendait ceux qui étaient restés ses amis, craintifs et faibles. Je la quittai donc, et sans contrainte je me laissai aller au mouvement de mon cœur, lorsque je me sentis arrêter par le bras. C'était elle, toujours bonne, qui venait sécher la plaie qu'elle avait ouverte. Me prenant dans ses bras : « Ne pleurez pas, me dit-elle ; votre Roi vous sera conservé ; c'est moi seule qui suis menacée. »
Le hasard m'avait fait savoir l'existeni&e et des nouvelles des dames sous le nom desquelles était le passeport du Roi, le jour qu'il partit pour Varennes. J'avais envie de le dire à la Reine, parce que je savais qu'elle les aimait et s'y intéressait ; lui procurer ce plaisir était un grand attrait, mais, ne les lui ayant jamais entendu nommer, je ne savais si elle ne désirait pas qu'on crût toujours que c'étaient des noms supposés. Enfin, enhardie par l'espoir de soulager
rinquiétude qu'on m'assura qu'elle avait toujours du voyage de ces dames, je me hasardai de dire un mot. Je ne fus pas coniprise, on m'ordonna de parler plus clairement ; j'obéis, et, regardant son visage, souvent obscurci par le chagrin, avec l'espérance d'y revoir son expression naturelle, je le vis couvert de larmes. Je ne puis dire de quel poids elles oppressèrent mon cœur. Je m'accusais, je me détestais, je demandais un pardon, mille pardons, qui étaient dus à mon repentir, a Moi, lui disais-je, augmenter les chagrins, les malheurs de Votre Majesté ! » — Elle voulait me rassurer, me dire que je lui avais fait un grand plaisir. Pouvais-je le croire ? Elle pleurait toujours ; ses larmes, dont j'aurais voulu racheter une seule de mon existence, coulaient encore ; enfin, ayant calmé les premiers mouvements de cette forte impression, elle me demanda tous les détails que je savais sur les personnes qu'elle nommait les meilleures du monde. « Vous les aimeriez, me disait-elle, si vous saviez combien elles m'ont donné des marques d'amitié. » C'étaient M*"" deKoiff et M"^^ Singlemann, sa mère. Le Roi se servit du passeport de M™* de Korff. Elle fut tout à fait bien, quand j'eus promis de lui apporter la lettre d'après laquelle je lui avais parlé. Le lendemain, je revins chez elle, et^ entrant dans .sa chambre, je l'entendis me dire d'aussi loin qu'elle
m'aperçut, et avec cet air de bonté qui lui était si naturel, mais qu'à tous les moments elle savait rendre plus agréable : « Quel bien vous m*avez fait hier ! — J'avais si mal aux nerfs ! Vous m'avez fait pleurer ; cela m'a guérie. »
Quelques mots slr le 20 Juin, le 10 Août et ma SORTIE BU Château avec M"** de Tourzel.
Je ne puis entreprendre de raconter tous les événements marquants qui ont accompagné cette Révolution ; je puis seulement parler de quelques-uns, dont j'ai été témoin^ qui ont amené à TafiFreuse catastrophe du 10 août, à la destruction de la Royauté, à la République et, enfin, à tous les malheurs de l'anarchie. J'y ai pris part de plusieurs manières, comme on le verra avant la fin de ce récit.
La garde que la Constitution avait donnée au Roi était une faible barrière qu'il pouvait opposer aux factieux ; elle pouvait du moins, pour un temps^ détourner les coups qu'on voulait porter à la royauté, dans la personne du Roi. On fit tous les efiorts pour la séduire ; ce n'était pas difficile, la plupart des
soldats étaient envoyés des départements et des troupes de ligne, mais le corps d'officiers était inattaquable ; tout entier à son Roi et à Thonneur, il avait fait au Roi le sacrifice de paraître servir sa Constitution, dans Tespoir de lui être utile; il était décidé à mourir en le défendant. Le parti républicain, craignant que cette garde, toute faible qu'elle était, ne s'opposât à ses desseins, la dénonça à l'Assemblée comme aristocrate, et, au mépris de la Constitution qu'elle avait jurée, elle fut licenciée le 28 mai.
Le jardin des Tuileries était le rendez-vous du peuple, il insultait aux fenêtres du palais. « A bas la garde du Roi ! » criait- on. Je me souviens qu'un d*eux s'avisa de jeter un chien dans un des bassins ; alors l'attention générale se porta vers le chien et de tous les côtés on courait pour voir cette pauvre bête. On ne pensait plus à la garde, plus au Roi ; le peuple de Paris est trop léger pour être profondément méchant, mais il a toujours les vices de ses chefs. Le Roi, qui n'avait aucun moyen de résister, sanctionna le décret, dans la matinée du lendemain. La troupe sortit du château et la garde nationale reprit les postes de la garde du Roi. Cet événement, qui devait arriver tôt ou tard, puisque tout prouvait qu'on voulait attaquer le Roi, même dans ses prérogatives constitutionnelles,
nous jeta dans la plus grande consternation; c'était un pas de plus vers la désorganisation totale. Le Roi resta plus que jamais en butte à tout, et sans défenseurs. Il ne pouvait compter sur la garde nationale; elle a justifié l'idée qu*on s'en était faite. Le Roi et la Reine ne sortirent plus du château. La Reine allait de temps en temps passer une ou deux heures dans le jardin avec ses enfants. Elle avait la bonté de m'appeler souvent pour la suivre; l'inquiétude était continuelle au château ; on parlait toujours de rassemblements^ de descente des faubourgs, d'attroupements, tout paraissait se diriger vers le Roi et n'avoir d'autre but que sa destruction. Enfin, le 20 juin arriva ; la cause royale triompha pour un moment encore, la chute du Roi fut retardée. Dès le matin, on vit le simulacre de défense : le château fut environné de gardes nationales, des régiments de ligne et des Suisses. Les cours du château avaient été fermées, le jardin de même ; la populace l'entoura, enfonça les portes et se répandit partout. La garde nationale augmentait à chaque instant; il entrait dans le jardin des bataillons entiers, ayant à leur tête leurs pièces de canon.
Avant 10 heures, le Carrousel est couvert d'une foule compacte. La gendarmerie nationale borde le château de ce côté. L'intérieur des cours est occupé
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par la garde nationale au nombre de plusieurs batail* Ions; les Suisses occupent leur cour. Les deux faubourgs, dont la marche est annoncée, se grossissent en route d'une multitude armée qui, sans s'informer de ce qu'on allait demander au Roi, sans rien savoir, sans rien vouloir, insouciante^ furieuse et gaie, tout à la fois menace, s'agite et chante. La porte du jardin des Tuileries donnant sur le Pont Royal est ouverte à midi^ comme à l'ordinaire; on se porte en foule dans le jardin; la garde nationale en grand nombre, entre par la même porte et se place sur la terrasse, sous les fenêtres de la Reine. Les troupes de ligne occupent la terrasse du côté de la rivière. La garde nationale roulait à sa suite dix ou douze canons; le peuple , froid spectateur de ces sinistres préparatifs^ ne témoigna d'autre sentiment que celui de la curiosité. Il se précipite en foule dans le jardin; Tordre est donné de refermer les portes : les badauds du dehors s'accordent avec ceux du dedans et soudain la garde nationale satisfait les uns et les autres en ouvrant les portes du jardin^ qui est successivement rempli d'un grand nombre de curieux, qui se portent de tous c6tés sans projet. Les autres portes avaient été ouvertes au même instant et de la même manière que celle du Pont Royal. Pendant ce temps, une députation est introduite à l'Assemblée Nationale. Elle
annonce que beaucoup de citoyens armés demandent de présenter une pétition, de la déposer sur le bureau et de défiler sous les yeux du Corps législatif. L'Assemblée le permet, cette armée passe au milieu de la salle pendant plus de sept quarts d'heure. Il était environ 2 heures, lorsqu'elle entra dans les Tuileries par la porte des Feuillants et vint passer par la seconde terrasse ; (la première était fermée par un double rang de gardes nationales). Elle défila devant les fenêtres du château, s'arrètant de temps en temps, regardant aux fenêtres et menaçant avec les poings et les armes. Enfin, cette troupe s'écoule par la porte du Pont Royal et, passant par les guichets du Louvre, qui étaient gardés par un bataillon et quatre pièces de canon^ va se joindre, sur la place du Carrousel, à Tautre partie de l'armée qui venait par la rue Saint-Nicaise.
La porte Royale, donnant sur la place du Carrousel, était entr'ouverte ; aussitôt que l'armée des piques parait, elle est fermée. Cette foule menace de la faire ouvrir en la forçant. Un des chefs (qui est un nègre connu), et un homme, habillé de l'ancien habit des gardes françaises, font charger le canon^ le traînent contre la porte et engagent cette horrible troupe à jurer, sur la lumière du canon, d'entrer dans le château. Tous le jurent ; les haches, les
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crosses de fusils frappent la porte à coups redoublés : à l'iDstant les portes s'ouvrent par Tordre d'un officier municipal. La garde nationale n'avait reçu et ne reçoit aucun ordre de son chef. Elle ne s'oppose à rien ; dans cinq minutes, la cour, l'escalier, les salles de l'appartement du Roi sont remplis de vingt mille hommes^ armés de piques, de lames de couteaux, de scies, de croissants^ de fâulx, de toute espèce de morceaux de fer surmontant de longs bâtons ; ils ont traîné leur canon sur l'escalier et jusque dans la salle des Cent Suisses.
Le Roi, la Reine et la famille royale étaient passés dans la chambre de M. de Septeuil, premier valet de chambre du Roi ; ils en sortirent et rentrèrent dans celle du coucher, au moment où la porte Royale fut forcée et ils virent la cour remplie de tout ce monde, qui, peu avant, défilait avec une espèce d'ordre sous les fenêtres du château. Le Roi traversa sa chambre^ et alla en avant jusqu'à l'Œil-de-Bœuf. Un garde national s'approche, le conjure de ne pas avancer davantage et de lui permettre de rester auprès de lui. Le Roi, touché de ce dévouement généreux, prie ce brave jeune homme de ne pas se séparer de lui, mais d'être calme. M"' Elisabeth le suivit. Il demanda qu'on éloignât la Reine, et, voulant s'oflfrir seul au danger, entouré seulement de MM. de Champcenetz,
du Pujet, d'Haussonville, de Montmorin, de Bou* gainvîlle, de Rougeville, de Septeuil et de quelques autres, il traversa TGEil-de-Bœuf. Les premières portes étaient déjà forcées et les coups de haches se faisaient entendre sur la dernière qui le séparait des brigands; déjà les éclats volaient à ses pieds ; lui seul était calme ; tout ce qui Tentonrait, inquiet, troublé, eut bientôt Tépée à la main. Acloque, chef de légion^ leur cria : « Point d'épées ! vous exposez le Roi. » Le Roi, avec bonté pour ceux qu'il éloignait^ dit hautement : « Je ne veux avec moi que des grenadiers. » Et, prenant par le bras Acloque et Boursel, premier valet de chambre de M. le Dauphin, il s'avança jusqu'à la porte, dont les panneaux étaient déjà à jour ; le Suisse la tenait encore : « Ouvrez, » lui dit-il, d'une voix forte et assurée, — Le Suisse hésitait : w Ouvrez donc ! Je vous l'ordonne. »
II parut presque seul au milieu de ces flots séditieux ; en un instant, il fut entouré, et la pièce fut remplie du monde qui était répandu dans l'escalier et les pièces qui précédaient. Par les soins de M. Bligny, son valet de chambre, il fut promptement joint par plusieurs grenadiers. Ils passent devant la Reine, qui leur recommande, avec cette grâce touchante qui est si séduisante en elle, de veiller sur le Roi. M. d'Hervilly, qui peut pénétrer, en amène d'autres. Au
moment où la porte s'ouvrit^ un scélérat, armé d'une pique, l'œil plein de rage, s'avance, en proférant d'horribles paroles contre le Roi et faisant un mouvement sinistre. M. Canolle se précipite sur le monstre et détourne le coup. Pour séparer le Roi de cette foule qui augmentait sans cesse, on le fit placer dans Tembrasure d'une fenêtre, et là, un peu élevé, entouré de dix ou douze personnes, on pouvait moins l'approcher. Presque toutes étaient gardes nationales ; un canonnier, nommé Joli, ne Ta pas quitté. M. d'Hervilly était derrière lui. M. le maréchal de Mouchy et M. Acloque se placent devant lui. M""* Elisabeth est séparée du Roi ; avec plusieurs hommes, elle se place dans la fenêtre, à côté de celle où était le Roi ; elle y reste aussi longtemps que lui. Des femmes s'avancent avec fureur, disant : « C'est la Reine ! » Elle supplie qu'on ne les détrompe pas. Son calme, sa douceur ont désarmé ces monstres, les ont forcés à Tadmiration. Des cris, des hurlements se font entendre ; chaque étendard porte des menaces ; on les étale aux yeux du Roi. Sur l'un il lit : « Quand la patrie est en danger^ tous les sans-culottes sont levés. » Sur l'autre : « Tyrans, tremblez y le peuple français est armé. » Sur le revers : « Union des faubourgs Saint-Marceau et Saint- Antoi7ie. La sanction ou la mort. Tremble^ tyran y ta dernière Heure est venue ! »
On lui adresse la parole, et c'est pour Tiusulter. Un jeune homme, d*une belle figure, vomit contre le Roi mille imprécations ; tous les plus horribles propos se répétaient hautement. Un ancien garde française demande au Roi avec fureur s'il veut être le Roi de Coblentz ou des Français. D'autres étendards arrivent; il lit : « Voici les sans-culottes, » Des officiers de paix courent à l'Assemblée Nationale, pour Tinstruire des dangers du Roi; la séance est levée. Pendant ce temps, on présente au Roi un bonnet, au bout d'un sabre. M. Acloque le prend, le dépose aux pieds du Roi qui l'accepte ; on veut le mettre sur sa tête, en criant : « Vivent les sans-culottes! » Un grenadier présente des rubans ; il les accepte, la foule le presse ; étouflfé par la chaleur, il témoigne le désir de boire un verre d'eau : sur-le-champ, un grenadier lui présente une bouteille; il boit sans hésiter. Un autre grenadier, qui était auprès de lui, dit au Roi : « Sire, n'ayez pas peur. » — « Celui qui a fait son devoir ne connaît ni la crainte, ni le remords »... Ensuite, Sa Majesté ajouta : « Donnez-moi votre main. » Et, la posant sur son cœur : «'N'est-il pas tranquille? » Un officier municipal veut parler, sa voix est étouffée. Plusieurs membres de l'Assemblée Nationale, recueillis par les officiers de paix^ MM. Vergnieux, Bigot, Isnard, Fauchet, Hérauld, veulent se faire
entendre ; ils sont représentants de la Nation ; ils invoquent la Constitution qu'on outrage; ils sont rejetés. M. Santerre, Tami et le chef de ces forcenés, peut davantage à lui seul; il dit : « Je réponds de la famille royale, mais qu'on me laisse faire. » — M. Pétion arrive ; il est accueilli avec les cris de : « Vive Pétion ! Vive le bon Pétion ! » Il pouvait être alors 6 heures du soir.
Pétion adresse la parole au Roi : a Le peuple, dit-il, s'est présenté avec dignité ; le peuple sortira de même; que Votre Majesté soit tranquille! » Aucune pétition n'est présentée au Roi, aucune demande ne lui est faite. Tous crient à la fois et rien n'est entendu. Le Roi rentra à 8 heures. L'officier de garde de M. le Dauphin vint avertir que les portes de§ salles chez le Roi étaient forcées et que les brigands avaient déjà été repoussés une fois aux portes de M. le Dauphin. M"® la princesse de Lamballe et M"'' de Tourzel se rendirent tout de suite dans l'appartement du Roi, auprès de la Reine et de M. le Dauphin.
Elles trouvèrent la Reine dans la résolution de suivre le Roi. Le même intérêt la guidait, voulant sauver ce qu*elle avait de plus cher. Comme le Roi avait donné l'ordre de l'éloigner, elle donna celui d'emmener son fils. M. Hue^ huissier de la chambre du Roi, saisit l'enfant et l'emporte dans ses bras,
suivi de Mesdames de Mackau et de Soucy, souâgouvernantes. La frayeur arrachait des cris affreux à M. le Dauphin. La Reine s^avance jusqu^à la porte de rCEil-de-Bœuf en disant : « Qu'on me laisse passer! ma place est auprès du Roi ; je veux le joindre et périr, s'il le faut, à ses pieds! » Le courage de la Reine doublant ses forces, M"*" de Lamballe et de Tourzel ne purent Tarracher au danger qui la mena* çait, qu'étant secourues par MM. de Champcenetz, d'Haussonville et de Rougeville, qui la ramenèrent dans l'appartement de son fils, dont les portes extérieures étaient ferméees avec des crochets et des verrous. Elle demandait^ étouffée par les sanglots, qu'on lui rendit son fils ou qu'on la laissât rejoindre le Roi.
M. le Dauphin fut ramené ; on l'avait porté dans l'appartement de Madame sa sœur, le croyant plus sûr que le sien ; la Reine en eut un moment d'inquiétude. Elle fut plus longtemps incertaine sur le sort du Roi, qu'elle voulait toujours rejoindre. Enfin, MM. de Choiseul, Stainville et d'Haussonville lui en démontrèrent l'impossibilité. Plusieurs minutes s'écoulèrent sans avoir de nouvelles. Les ministres avaient suivi la Reine dans l'appartement de M. le Dauphin. Successivement plusieurs personnes vinrent, M. Hingerlot, officier de gendarmerie; Fêtard, garçon de la
chambre du Roi; il3 avaient vu le Roi ; ils assurèrent la Reine que Sa Majesté était tranquille.
L'escalier qui mène à Tappartement de M. le Dauphin se remplissait de monde. La Reine n'étant plus en sûreté, on l'engagea à rentrer dans l'appartement du Roi. Elle s'arrêta dans sa chambre à coucher, émue d'une si horrible scène. Elle se remet à l'instant même, sans qu'on pût voir sur son visage, ni dans sa personne, la moindre altération. Les portes qui donnaient accès dans la chambre du Roi étaient toutes fermées, même celle qui donnait dans le cabinet du conseil. C'était là qu'on préparait à la Reine un asile^ au milieu de la garde nationale.
Peu de temps après, un des gens de M. le Dauphin accourut, tout effaré, avertir que la salle était forcée, la garde désarmée, que les portes de la chambre sont brisées, qu'on le suit ; on se décide à faire entrer la Reine dans le cabinet du conseil. Sa Majesté se présente avec ses enfants devant les factieux qui défilaient par cette pièce. La Reine n'a pas montré dans cette crise moins de grandeur que dans les affreuses journées de Versailles. Elle a opposé le même courage, la même contenance, aux mêmes injures et aux mêmes violences. Sa Majesté s'est assise ; la table du conseil était devant elle^ et empêchait qu'on rapprochât de trop près. A sa gauche
était M. le Dauphin ; à sa droite, Madame. Le bataillon des Filles-Saint-Thomas Ta constamment entourée, et n'a cessé d'opposer un mur inébranlable au peuple rugissant qui Tinvectivait. La Reine était accompagnée de quelques serviteurs fidèles, de ses dames et de celles qui tiennent à l'éducation de ses enfants. Santerre, voyant les événements, et obligé de changer de rôle, après avoir enhardi à tout oser, se charge d'établir une sorte d'ordre et, faisant séparer les gardes qui masquaient la Reine, et s'approchant de la table, il adresse la parole à Sa Majesté : « Princesse, on vous égare, on vous trompe ; le peuple vous aime mieux, vous et le Roi, que vous ne croyez. » La Reine répondit, avec cette fermeté qu'on admire souvent en elle : « Je ne suis ni Irompée, ni égarée ; je sais (montrant les grenadiers qui l'entouraient) que je n'ai rien à craindre^ entourée de la garde nationale. > Santerre alors fit défiler toute cette garde en leur montrant la Reine. Une femme s'approche et lui présente un bonnet de laine. M. de Wittenhoff le donne à la Reine, qui l'accepte ; il veut l'établir sur la coiflfure de Sa Majesté, mais il ne peut, son auguste front n'en est point couvert. On le met sur la tète du Dauphin. Un grenadier le prend dans ses bras pour le montrer au peuple. D'autres femmes armées adressent la parole à la Reine : « Voici les sans-culottes ! »
D'autres encore la menacent ; de même que devant le Roi, les mauvais propos se répètent : « Vive la Nation ! Vivent lès sans- culottes, la liberté ! A bas le Veto ! » et cent autres cris, aussi insultants les uns que les autres. L'armée s^écoule et, par les instances de M. Santerre, le défilé est à sa fin.
A 7 heures trois quarts à peu près, M"* Elisabeth vint rejoindre la Reine, après avoir quitté le Roi et rassura que son courage et sa constance avaient égalé sa force pendant les tristes événements de ce jour. A 8 heures, le Roi rentra dans sa chambre. Aussitôt que la Reine en fut instruite, elle l'y rejoignit avec ses enfants. Elle se jette à ses genoux. Sa Majesté la tint quelque temps et ses enfants embrassés ; le Roi et la Reine avaient été séparés environ quatre heures. Le Roi était alors entouré d'une députation de TAsseinblée Nationale, de MM. de Montmorin, Albier, gentilhomme du Roi, et de quelques autres. L'Assemblée envoya trois députations successives. La dernière sortit à 10 heures. Le Roi n'a jamais été plus grand que dans cette journée de mercredi. Il n'a pas témoigné la moindre émotion; il a paru intrépide, supérieur aux efforts qu'on a faits pour dégrader la couronne. Son calme au milieu de ses bourreaux^ sa patience à supporter les injures les plus grossières, son courage héroïque, sa présence
d'esprit, la sérénité de son àme, la constance de son refus, cette résignation ferme et philosophique qui ne l'abandonna pas un seul instant^ ont prouvé à la nation française toute sa dignité et son innocence.
M. Pétion, après avoir quitté le roi, s'est retiré du château. Au bas de l'escalier, il a dit au peuple : « Mes amis, mes frères, vous venez de prouver que vous êtes un peuple libre et sage ; retirez-vous, et moi-même je vais vous en donner l'exemple. » Il sortit du château. La Reine conduisit elle-même les députés dans l'appartement de M. le Dauphin et leur fit voir l'état des premières portes, de celles de la chambre et même du cabinet ; trois étaient brisées^ les serrures emportées, les panneaux enfoncés. Dans l'appartement de Madame, où Ton avait pénétré par celui de M. le Dauphin, une porte ou deux étaient brisées et toutes les armoires enfoncées. Chez le Roi. les portes avaient été également brisées (lui-même présent)^ les panneaux enlevés. On n'a pas tenté d'entrer chez la Reine; on savait bien qu'elle n^y était pas. Les brigands s'étaient répandus partout, dans tout le château, jusqu'au comble et même sur les toits; en parcourant les escaliers, ils demandaient qu'on les conduisit à la Reine ; c'était elle qu'ils cherchaient et ils ne le cachaient pas. Cependant le grenadier qui
était à la porte de Madame, leur ayant dit qu'il ne les laisserait pas passer, ils s^en allèrent en disant : « C'est un honnête homme, qui a raison. » Les députés ne pouvant constater le désordre qu'en en rendant compte à TAssemblée, mais non par écrit, on fit venir des officiers de paix pour dresser procès- verbal de Tétat des portes. La Reine se relira à 10 heures et le Roi à 11.
Le lendemain^ jeudi, des officiers municipaux, accompagnés des officiers de paix, sont venus comparer les dégâts et les procès-verbaux. M. le maire et M. Sergent, officier municipal, surtout furent malmenés dans la cour royale par la garde nationale, honteuse de la triste journée de la veille dont elle accusait M. Pétion. La journée fut tranquille jusqu'à 7 heures. Alors le bruit se répandit que les faubourgs s^étaient rassemblés et qu'ils marchaient contre le château. L'Assemblée Nationale, instruite de ce bruit, fait une députation au Roi.
a L'Assemblée Nationale nous députe vers Votre Majesté^ pour lui demander si elle a quelques craintes sur la tranquillité de sa personne et l'assurer, si elle était troublée qu'elle se rendrait aussitôt auprès d'elle. » Le Roi répondit : « On m'apprend que Paris e3t calme pour l'instant ; s'il cessait de l'être, j'en ferais prévenir l'Assemblée Nationale. Dites-lui, Mes-
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sieurs, combien je suis touché de Tiotérét qu'elle me témoigne. »
Une demi-heure après, M. Pétion est annoncé. On le reçoit à l'instant ; il dit au Roi : « Sire, nous avons appris que vous avez été prévenu d'un rassemblement qui se portait sur votre château ; c'est pourquoi nous venons vous informer que ce rassemblement est composé de citoyens sans armes qui veulent planter un mai. Je sais, Sire, que la conduite de la municipalité a été calomniée^ et cependant sa conduite sera connue de vous. » — Le Roi : « Elle doit l'être de la France entière. Je n'accuse personne en particulier. J'ai tout vu. » — M. Pétion : « Elle le sera, et sans les mesures prudentes que la municipalité a prises, il aurait pu arriver des événements plus fâcheux, non pas pour votre personne, parce que vous devez bien savoir qu'elle sera toujours respectée, » et, fixant la personne à côté du Roi, « mais... » — Le Roi : « Taisez-vous. Est-ce la respecter que d'entrer chez moi armé, de briser les portes et de forcer ma garde? Ce qui s'est passé hier est un vrai scandale pour tout le monde. » — M. Pétion : « Je connais l'étendue des devoirs que m'impose ma responsabilité. » — Le Roi : « Vous êtes chargé de veiller à la tranquillité de Paris ; allez remplir vos fonctions . » M. Pétion se retira avec les officiers municipaux. Le matin,
rAssemblée avait décrété une faible loi contre les attroupements armés, qui avait été aussitôt portée à la sanction. Le Roi avait écrit aussi à TÂssemblée une lettre sur les événements de la veille :
« Messieurs, l'Assemblée générale a déjà connaissance des événements de la journée d'hier ; Paris enest sans doute dans la consternation ; la France les apprendra avec un étonnement mêlé de douleur. J'ai été très sensible au zèle que l'Assemblée Nationale m'a témoigné dans cette circonstance. Je laisse à sa prudence de rechercher les causes de cet événement, d'en peser toutes les circonstances et de prendre toutes les mesures nécessaires pour maintenir la constitution^ assurer l'inviolabilité et la liberté constitutionnelles du représentant héréditaire de la Nation. Pour moi, rien ne peut m'empêcher de faire en tous temps et dans toutes les circonstances ce qu'exigeront les devoirs que m'impose la constitution que j'ai acceptée, et les vrais intérêts de la Nation française.
Signé : « LOUIS. »
Le même jour, jeudi 21, le Roi donna une proclamation, qui est parfaite à tous égards. A toutes les vertus qu'il a souvent montrées et surtout pendant ses
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deroiers jours, il joint la générosité et un oubli total de sa propre injure. Il n'en parle qu'en sa qualité de représentant héréditaire de la nation.
Proclamation du Roi sur les événements du SO Juin^
l'an 4^ de la liberté.
« Les Français n'auront pas appris sans douleur qu'une multitude égarée par quelques factieux est venue à main armée dans l'habitation du Roi; a entraîné du canon jusque dans la tialle des gardes, a enfoncé les portes de son appartement à coups de hache ; et là^ abusant audacieusement du nom de la Nation, elle a tenté d'obtenir par la force la sanction que Sa Majesté a constitutionnellement refusée à deux décrets. Le Roi n'a opposé aux menaces et aux insultes des factieux que sa conscience et son amour pour le bien public. Le Roi ignore quel sera le terme où ils voudront s*arréter, mais il a besoin de dire à la Nation française que la violence, à quelque excès qu'on veuille la porter, ne lui arrachera jamais un consentement à tout ce qu'il croira contraire à l'intérêt public. Il expose sans regret sa tranquillité, sa sûreté, il sacrifie même sans peine la jouissance des droits qui appartiennent à tous les hommes et que la loi
devrait faire respecter chez lui comme chez tous les citoyens; mais, comme représentant héréditaire de la Nation française, il a des devoirs à remplir, et, s'il peut faire le sacrifice de son repos, il ne fera pas le sacrifice de ses devoirs. Si ceux qui veulent renverser la monarchie ont besoin d'un crime de plus^ ils peuvent le commettre. Dans Tétat de crise où elle se trouve, le Roi donnera jusqu'au dernier moment à toutes les autorités constituées l'exemple du courage et de la fermeté qui seuls peuvent sauver l'empire. En conséquence, il ordonne à tous les corps admi* nistratifs et municipalités de veiller à la sûreté des personnes et des propriétés...
« Fait à Paris, le 21 juin 1792, l'an 4« de la liberté .
Signé : « LOUIS »
Et plus bas : « Terrières. •
Le 21 juin, je m^étais rendue au château, à 10 heures, et j'étais venue chez M. le Dauphin, à 11. La Reine fut à la messe et, depuis, je ne la quittai plus. Après la messe, elle apprit qu'une députation s'était fait introduire à l'Assemblée et qu'elle avait annoncé qu'un nombre considérable de citoyens armés demandaient de présenter une pétition, de la déposer sur le bureau et de défiler devant le Corps législatif.
^Assemblée y avait consenti. Il était environ 2 heures, quand cette troupe entra dans les Tuileries; Je Roi et la Reine à peu près vers cette heure se mirent à table et firent dîner avec eux toutes les dames qui étaient là. L'armée passait sous les fenêtres du château^ insultait le Roi, de la manière la plus coupable.
La Reine était enfermée dans Tappartement de son fils, ne sachant quel serait le sort du Roi. Un moment, elle fut inquiète pour son fils : je n'ai jamais été témoin de rien de plus touchant ; c'était la douleur la plus profonde et Ja plus vraie... Sur les 9 heures, le château fut libre; je passai, moi et plusieurs autres, une heure avec le Roi, quand la Reine fut retirée. Je n'ai jamais remarqué une telle tranquillité, plus de liberté d'esprit, un courage si froid ; il parla de tout ce qui était arrivé pendant le jour, et il rappela l'anniversaire : à ce même moment, l'année d*avant, il était occupé de son départ, qui s'effectua dans la nuit du 20 au 2t... Deux ou trois jours après, on craignit du tapage. Je me décidai à m'établir au château, chez M™*" de Tourzel, qui voulut bien me donner une petite chambre. Tous les matins, je me promenais avec elle et M. le Dauphin ;' on travaillait à renouer un 20 juin. L'entreprise alors n'avait été confiée qu'aux seuls Parisiens.
10 Août.
Après le départ du Roi et de la Reine, je restai au château avec M™' de la Roche-Aymon, sa fille, son fils, Pauline de Tourzel et quelques autres personnes. Dès que M"*' de Tourzel eut quitté sa fille pour suivre M. le Dauphin, je priai Pauline de me donner sa parole d'honneur de ne pas se séparer de moi. Je lui donnai aussi la mienne. Je ne prévoyais pas alors de quel danger nous aurions à nous sauver ; je me réjouissais du départ du Roi; je Tavoue, à la honte de mop jugement, je crus que cette démarche pourrait être de quelque utilité. Le Roi sorti du château et allant se livrer â l'Assemblée, je voyais la paix faite et le danger éloigné ; je ne doutais pas qu'il ne revint bientôt. Je me retirai dans l'appartement de M. le Dauphin, pour voir le Roi traverser le jardin; je les suivis des yeux tant que je pus, en formant mille vœux. Je fus ensuite dans la chambre du Roi, dans le cabinet, je revins dans la chambre; j'errais toujours, car j'étais inquiète. Enfin, un officier de gendarmerie vint nous annoncer que le Roi, étant arrivé â l'escalier de la terrasse des Feuillants, après avoir été couché en joue de loin, dans le chemin, avait trouvé une si grande foule qu'il n'avait pu
monter Tescalier. « A bas Je Roi ! A bas le Veto l Point de femmes ! » criait tout le peuple. Une députation vint chercher le Roi et permit à la Reine d^entrer. Elle fut à la barre, le Roi à côté du président. Le Roi dit qu'il venait à FAssemblée pour éviter au peuple un grand crime. L'Assemblée ne pouvant délibérer devant lui, il fut envoyé à la barre, ensuite renfermé dans sa première prison, la loge du Logographe.
Nous retournâmes dans Tappartement de M. le Dauphin, où nous nous fixâmes; il y avait environ deux heures que le Roi était à TAssemblée, et il n'était pas vraisemblable qu'il revint sitôt. Je parlais de Fabsence du Roi avec le duc de Ghoiseul, je m'en inquiétais et m'en tourmentais. Il me dit : « Je ne serais pas étonné qu'il ne revint pas avant 8 heures du soir. » 11 dit cela du ton d*un inspiré ; il me mit en colère, et cependant je fus vivement frappée. Dans la même seconde, je le fus un peu plus encore ; j'entendis le premier coup de fusil ; toutes nos malheureuses têtes partirent. Où se réfugier? Où se cacher? Nous recommençâmes à errer dans les escaliers. Partout des coups de fusil^ des coups de canon sifflaient à nos oreilles. J'ai vu mettre le feu à un canon dans la porte des Princes. J'étais dans la direction : je me crus tuée. Je ne quittai toujours pas
DE LA PRINCESSE DE TAREiNTE 73
ma Pauline. Enfin^ je suppliai ces dames de se fixer dans un endroit quelconque ; je voyais toujours le canon ; nous choisîmes la chambre de la Reine. Un de ses gens vint nous dire qu'on s'embrassait dans la cour et qu'où faisait la paix ; mais dans le même instant, les fusils recommencèrent à tirer plus fort que jamais. Nous avions avec nous quinze femmes, dont la plupart étaient dans un état horrible. Je priai qu'on fit sortir les hommes, qui arrivaient de tous côtés dans notre retraite et qui n'étaient utiles à rien qu'à nous exposer davantage. Nous nous assîmes touteâ contre les murs et nous attendîmes ce que le Ciel voudrait faire pour nous. Moi, j'étais toute résignée et je croyais toucher à mon dernier moment.
L'appartement fut forcé ; nous nous éloignâmes d'une chambre et nous fûmes dans le salon. Bientôt les coups de hache, de crosses de fusil, se font entendre à la première porte. J'envoyai un valet de pied de la Reine ouvrir toutes celles qui nous séparaient des brigands. A l'instant^ la chambre en fut remplie. « Des armes et des Suisses ! » criaient-ils avec fureur. « Vive la Nation ! » Je m'étais retirée dans le fond de la chambre avec Pauline et M""" Thibault, femme de chambre de la Reine ; j'étais associée aux plus braves, et cependant nous tremblions jusqu'à mourir. Un homme, d'une figure atroce,
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s'écria : « Point de mal aux femmes ! Des armes et des Suisses ! » Je ne perds pas un instant ; je saisis cet homme par le bras et je lui dis : « Voilà une jeune dame, une vieille et moi à qui vous allez donner tous vos soins et vous resterez avec nous. » Il me donna la main, cria : « Vive la Nation! » Nous fîmes un quatuor de bénédictions pour la Nation, dont trois parties n'étaient pas d'accord. A côté de moi, un homme travaillait à charger son fusil ; il déchira sa cartouche ; je priai mon gardien de Tempècher de tirer, en lui disant qu'ils étaient absolument maîtres de Tappartement et qu'ils pouvaient faire tout ce qu'ils voulaient. — Il alla lui taper sur l'épaule : « Camarade, ne tire pas. » — L'autre cessa à l'instant ; toutes les dames partirent et je n'en revis aucune. Je pris le garde par un bras, Pauline par l'autre, je sortis du salon de la Reine. Dans la salle à manger, je vis un homme très bien mis casser la lanterne d'un grand coup de bâton ; la glace de la cheminée était en poussière. Sous la porte, je trouvai le corps de ce malheureux homme que j'avais envoyé pour ouvrir le passage aux brigands. C'était un des meilleurs sujets et des plus attachés à la Reine. Dans l'antichambre, il y avait deux de ces misérables qui mettaient en pièces à coup de sabre un habit de livrée . Enfin, je sortis de l'appartement, je descendis et je me trouvai dans le jardin.
Dans un espace de cent pas, je vis quatre ou cinq Suisses étendus. Arrivée sur le quai avec Pauline, notre brigand nous quitta. Tous les chemins me parurent si couverts de monde que je n'osais en choisir aucun. Enfin^ j'aperçus un petit sentier de terre entre le mur du quai et la rivière. Je n'avais plus bien ma tète, et je ne pensais pas que, s'il n'y avait personne sur ce chemin, je ne serais pas moins vue de tous côtés. Pauline consentit à le suivre : nous descendîmes Tescalier ; je rencontrai un canonnier ; je le priai de venir avec nous ; j'avais assez de peur^ moi seule avec Pauline. Je lui dis que nous sortions du château ; il nous promet assistance. La moitié du chemin se passe bien^ à l'exception que je m'avise de lui demander des nouvelles du Roi. Cette question lui parut fort suspecte. « Pourquoi demandez-vous des nouvelles du Roi? Vous sortez du château, vous en savez mieux que moi! » Je lui répondis que le Roi était à l'Assemblée depuis plus d'une heure et demie.
Au milieu du chemin, il y avait une petite maison habitée par des bateliers. Ces deux femmes et ce canonnier leur parurent suspects. On se jette sur le canonnier, on le désarme. Un homme se met à genoux, arme son fusil, et à dix pas, pas plus, nous couche en joue. Je n'avais jamais eu plus peur certainement.
On nous suivait par notre même chemin ; de dessus le quai, on criait après nous : « Il faut les tuer! D'où viennent-elles ? Elles se sauvent du château ! » Les hommes avait cinq ou six fusils braqués sur nous ; de l'autre côté de la rivière, on nous suivait aussi. Jamais on n'a été dans une si mauvaise et si inquiétante position. J'eus à peine le temps de me demander ce qu'il fallait faire* ; heureusement on se mit à parlementer et nous fûmes sauvées. Deux hommes s^emparèrent de Pauline; elle allait devant moi ; je ne voulais pas la perdre de vue. Remontées sur le quai, nous fûmes rencontrées par une autre troupe. — « Où allez- vous, camarades ?» — « Ramenez ces dames chez elle. » — Le canonnier prit la parole : « Elles sortent du château et celle-là m'a demandé des nouvelles du Roi ; il faut les mener au corps de garde de la porte Saînt-Honoré. » Nous voilà traversant la place Louis XV, par un soleil et une chaleur comme je n'en ai jamais senti. Tout le long de la place, nous vîmes des Suisses étendus sur le pavé ; les gens qui nous suivaient étaient couverts de sang. Je souffrais l'impossible. Arrivées au bout de la
1. Madame de Tarente omet une circonstance qui a-été r a e wrt ée ensuite par M^'^ de Tourzel, devenue comtesse deBéarn. Lorsqu'elles furent couchées en joue, Madame de Tarente se plaça devant sa jeune compagne et dit à ces monstres : « Ménagez cette jeune personne qui m'a été confiée par sa mère ; tirez sur moi . »
place de la rue Royale, ces misérables, qui ne faisaient que tuer depuis deux heures, nous firent détourner de plusieurs pas pour nous faire passer par derrière une batterie qui faisait face à la porte des Tuileries dite de TOrangerie et dont les canons étaient chargés. Tout le long de la rue Royale, nous vîmes des corps morts, Suisses et autres, des chevaux aussi. Le corps de garde, porte Saint-Honoré, était fermé ; il fallut traverser le boulevard ; tout le monde était armé d'une manière effrayante. Il y avait jusqu'à des broches de cuisine. On portait aussi des petits morceaux de livrée du Roi, d'habits bleus du bout de longs b&tons. Paris faisait horreur. Enfin, nous arrivâmes rue Neuve-des-Capucins, à la section. Oh fit une ou deux questions et on nous dit que nous avions bien fait de sortir du château et qu'on nous conseillait de ne pas aller dans ce moment dans la rue. Un homme que je ne connaissais pas me proposa d'entrer chez lui. J'acceptai avec reconnaissance , et nous nous trouvâmes chez les meilleures gens du monde. Ils étaient les commis des contributions publiques, et nous étions dans les bureaux de ce département. Nous eûmes là des nouvelles du Roi : TAssemblée avait prêté un nouveau serment devant Sa Majesté et le Roi n'y était pas nommé. On me laissa envoyer chez ma mère. Pauvre Pauline ! Elle
n'avait pas la même consolation. A 2 heures, ces messieurs nous ramenèrent chez moi ; nous fîmes le même chemin par la même chaleur. Je retrouvai ma mère ; ce n'était pas la dernière inquiétude que jèr devais lui donner.
J'envoyai tout de suite à l'Assemblée dire à M"* de Tourzel que sa fille était chez moi. On vint, tout le jour, me donner beaucoup d'avis et m'engager à la prudence. Je n*osai pas même mener Pauline à M"*** de Leyde, comme nous en étions convenues. Le soir, sa mère écrivit un billet par lequel elle ordonnait qu'elle y allât. Je l'y menai le lendemain malin, et le lundi, 13 août, elle était venue déjeuner chez moi, quand son frère vint la chercher pour la mener à l'Assemblée. Elle devait aller s'enfermer au Temple avec le Roi et la Reine. Je ne puis dire ce qui se passa alors en moi ; je n'eus le courage ni de partager sa joie, ni de lui dire adieu. Je restai abîmée de chagrin, n'osant ni l'envier, ni me plaindre, mais je sais que j'aurais donné la moitié de mon existence pour la suivre. J'écrivis à la Reine ; je n'osai écrire : Adieu, mais mon cœur le prononçait et c'en était bien un. — Je restai chez ma grand'mère ; je ne pensais qu'à la Reine, aux moyens de la rejoindre, et il n'y en avait aucun à employer. Le lendemain du départ de Pauline, elle
m'écrivit un petit billet. C^est la dernière fois que nous pûmes communiquer; je ne sortais presque pas ; je me trouvais si extrêmement malheureuse que tout m'affligeait. Je voulais souffrir; chez moi, j'étais trop bien. J'avais des gens pour me servir et la Reine n'en avait plus. Elle était en prison, je voulais aussi y être ; on peut comprendre toutes les idées qui assiégeaient ma pauvre tête ; enfin, je n'avais plus une autre idée que la prison. Jamais on n'a souhaité si ardemment d'y aller. Le samedi soir, j'allai voir la duchesse de Choiseul ; nous ne parlâmes que de la Reine ; elle chercha à me faire entendre raison sur ce qu'elle appelait ma folie. Elle me disait : « De quelle utilité cela sera-t<-il pour elle ? Si elle le sait, elle aura un chagrin de plus. » J'entendais cela, mais je voulais aller en prison. Je retpurnai chez moi et n'y demeurai pas longtemps libre.
Ma Neuvaine. — Arrestation. — Interrogatoire
ET Prison.
Après la journée du 10 août, j'avais repris chez la duchesse de La Vallière^ ma grand'mère, l'appar-
temeDt que j'y occupais avant d'habiter le château.
Le dimanche 26, j'étais sortie à 8 heures du matin pour aller entendre la messe à FÂbbaye-aux Bois. Sur les 10 heures environ, je rentrais chez moi avec la duchesse de Maillé. Â cent pas de rhùtel, une bouquetière, qui s'était établie au coin des rues de Bourgogne et de Saint-Dominique, vint dire à mon laquais que la maison était remplie de gardes nationales et qu'il fallait m*en prévenir. Sur cet avis, j*hésitai un moment si je rentrerais : je ne pouvais douter que c'était à moi qu'on en voulait, mais n'étant pas préparée à cet événement^ ma retraite devenait bien difficile, pour ne pas dire impossible. Je pris donc mon parti et, me présentant à la garde, je questionnai quelques soldats sur le motif qui les avait amenés. A peine me répondirent-ils ; je demandai le chef (c'était un commissaire de la municipalité, nommé Lamory). 11 me montra un papier qui m'instruisit suffisamment. L'ordre portait d'arrêter madame de Tarente, ci-devant princesse, et de la conduire à la municipalité pour y être interrogée.
On mit donc le scellé, avec une exactitude qui employa beaucoup de temps, et lorsque tout fut clos, on y nomma un gardien. M"""" de Maillé, qui ne m'avait pas quittée depuis le moment de mpn arres-
DE LA PRIIf GESSE DE TARENTE 8t
tation, se rendit dépositaire de quelques papiers que j'avais dans ma poche^ et ses soins pour moi^ qui avaient été ceux de la plus tendre amitié, ajoutaient encore au chagrin de me séparer d'elle. Cependant ma mère, qu'on avait fait avertir sans que je l'eusse ordonné, accourut auprès de moi. Quelle entrevue ! et comment exprimer tout ce que je sentis dans un pareil moment ! J'eus la force de résister au mouvement qui m'entraînait auprès de ma grand'mère. J'avais à ménager son âge et sa santé; je voulus lui épargner cet adieu et je partis sans la voir. Je montai dans ma voiture, avec le commissaire de la municipalité et deux de la section pour me rendre, à la mairie. La garde qui s'était emparée de la maison se retira à l'instant où j'en sortais. Je fus menée au comité de surveillance et de salut public. Je ne fus d'abord admise que dans l'antichambre. J'attendis trois heures que le dîner de ces messieurs finit. Plusieurs d'entre eux, sans prendre garde à moi, passaient et repassaient sans cesse. Je me plaignis à plusieurs reprises de la manière dont on me faisait attendre. Je demandai qu'on hàtàt le moment de m'interroger : on me répondit assez mal, ou point du tout. Enfin, un des membres du comité (M. Chancy, sur lequel j'aurai occasion de revenir souvent), ne trouvant apparemment aucune bonne excuse à donner,
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s^en tira par une mauvaise plaisanterie dont il eut Tair très satisfait : il me répondit que je ne trouverais parmi eux que d'hounètes sans*cuIottes. Je répliquai avec humeur que, pour ce qu'on avait à me dire, il était inutile de me retenir si longtemps. — « Vous vous trompez, Madame de Tarente, on vous demandera plus de choses que vous ne pensez. »
Cependant, je recommençai mes plaintes et je hasardai de lui dire (car il m'inspirait déjà moins de répugnance que les autres ; on verra que c'était un pressentiment;) je lui dis donc que tout cela m'ennuyait beaucoup, que cette attente était aussi ridicule pour eux que désagréable pour moi, et qu^enfin, leur diner étant fini, je ne pensais pas qu'ils eussent rien de mieux à faire que de m'interroger . Je ne sais si ceiâ instances, prononcées d'un ton décidé, produisirent quelque effet sur l'esprit de ces Messieurs, mais, peu de minutes après, je fus introduite dans leur antre. J'avoue qu'en y entrant, je me sentis saisie d'effroi.
La chambre est un carré long ; il y a une fenêtre au bout et une autre sur le côté. Au milieu était un bureau couvert de papiers. A l'extrémité, sous la fenêtre, était assis, seul à une table, un des membres dii Comité qui écrivait, quand il ne me faisait pas l'hon*» neur de me regarder. Sur la longueur et à ma gauche.
tu ■ I ■ I -. * -.1 ■■
il y avait uoe autre table à laquelle siégeait le secrétaire qui posait les questions. On m'avait fait asseoir presque à la porte, au bout du bureau, sur lequel je pouvais m'appuyer. Ces Messieurs en occupaient les deux côtés, et j'en avais un à ma droite, dont le regard me glaçait d'épouvante*
L'interrogatoire dura plus de deux heures ; il porta en entier sur la Reine, sur M'^'' la princesse de Lamballe, sur M"*'' de Tourzel et sur les personnes qui étaient au château, la nuit du 9 au 10 août.
Dans la foule de questions qui me furent faites, il y en avait de si insignifiantes, d'autres si ridicules, qu'elles ont pu échapper à mon souvenir, et je ne peux retrouver ici que celles dont l'importance ou la perfidie s'est gravée dans ma mémoire.
Interrogée : Quel est son nom et ses qualités.
A répondu : S'appelle Louise-Emmanuelle de Chas-^ tiUon de Tarente.
Interrogée : Depuis quand elle a vu M"' de Lamballe, avant le 10 août.
A répondu : Qu'elle a diné chez elle le 9, qu'elle y a passé la journée, qu'elle y a joué au trictrac avec elle toute la soirée.
Interrogée : Qui a dîné chez M"' de Lamballe.
A répondu : Des personnes de ses amies.
Interrogée : Qui sont ces personnes.
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A répondu : Qu'elle ne se souvient pas de leurs noms.
Alors Messieurs du Comité me témoignèrent toute leur indignation de ce que je ne voulais pas nommer les personnes. Peu accoutumée à feindre et à avoir rien à cacher^ je dis étourdiment que, réellement^ je n^en savais rien, puisqu'y dînant souvent et toujours avec les m6mes personnes, je ne me souvenais pas de celles qui y étaient ce jour-là plutôt qu'un autre.
On ne trouva pas que cela fdt vraisemblable : je persistai. Sur cela, Thomme au mauvais regard, qui siégeait à ma droite (M. Martin^ qui fut constamment le plus acharné de mes ennemis), insista, avec un plaisir inouï, pour qu'on revint sur la question : il espérait par là me faire nommer les personnes^ et il dicta ainsi :
Interrogée : Sur ce qu'elle convient qu elle dîne souvent chez M""" de Lamballe, avec les mêmes personnes, sommée de les désigner nominativement et de répondre : qui était à sa droite, qui était à sa gauche.
A répondu : W" de Lamballe était à ma gauche, à ma droite, je ne m'en souviens pas.
J^avais moi-même tendu le piège, mais je ne m'y laissai pas prendre. J'aimai mieux paraître inconsé-
quente, et me voir accusée de manquer de bonne foi que de compromettre un autre en le nommant* et je serai justifiée d'avoir eu le courage de me' taire et de m'exposer à souffrir, puisque je n'aurais pu nommer que MM. de Choiseul et de Yioménil. En entendant ma réponse, M. Martin se lève ; il était pâle de colère et, d'une voix terrible, accompagnée d'un geste mena* çant, il essaya de m'intimider en disant : « Vous voulez donc éprouver le sort de M""** de Lamballe et deTourzel? Si elles avaient voulu dire ce qu^elles savaient, elles seraient en liberté : leur résistance les a perdues ; la vôtre, Madame, vous perdra de même. » — A ce discours M. Chancy avait ajouté : « Un seul a eu de la bonne foi (c'est M. Hûe, hais* sier de la Chambre, dont il voulait parl^er) ; il a été remis en liberté ; il a voulu retourner au Temple, on l'en a laissé le maître. » — Je ne répondis pas un mot. Les menaces qu'on m'avait faites m'apprenaient à connaître les gens auxquels j'avais affaire et je m'observai davantage.
Interrogée : Quelle a été la conversation pendant le dîner.
Cette question fut une de celles qui m'ont le plus embarrassée. Il n'y avait pas eu de conversation générale; d'ailleurs j'étais arrivée à moitié du diner. Cependant il fallait répondre une chose quelconque
à des gens déjà courroucés contre ma mauvaise mémoire.
A répondu : Qu'on avait beaucoup parlé du message de M. Rœderer à TAssemblée Nationale, lorsqu'il était venu lui annoncer les troubles qui se pré-r paraient et qui pourraient éclater dans la nuit, si l'Assemblée ne prenait pas les mesures nécessaires pour les arrêter.
Interrogée : Quel est l'effet que cette nouvelle a produit sur les personnes qui étaient à dîner.
A répondu : Qu'elle n'avait vu que craintes pour la famille royale et inquiétudes pour la tranquillité publique.
' Interrogée : Si on ne s'était pas entretenu des moyens de défense et si on ne les avait pas calculés.
A répondu : Qu'elle n'avait rien entendu dire qui eût rapport à cela.
Les questions devenaient plus pressantes ; elles demandaient des réponses moins équivoques, et cependant elles se faisaient coup sur coup. Tout le monde parlait à la fois ; c'était un bruit à devenir sourd. Chacun disait son avis sur la manière dont je répondais. On voulut absolument que ie parlasse dans le sens qui convenait à leurs vues, et, pour les forcer^ tous les moyens devenaient bons. On se réservait en dernier celui de me faire peur ; on se con-
tenta pour le moment de cherchep à m'embaprasser, et Ton y péussit si bien que je ne savais plus ce que je disais ; il me pesta pouptant assez de tète poup jugep de ma mauvaise position. Je fis payep d'autopité une réponse dont je n'étais pas contente, cap elle n'avait pas le sens commun ; je demandai du silence et je leîip dis : « Votpe ppojet, Messieups, n'est pas de me trôublep ; je le suis cependant autant qu*il est possible, je vous en fais Taveu, et comme sûpement ce ne peut ètpe votpe intention, je vous demande quelques moments de tpanquillité, » — Tous se tupent : cinq ou six minutes s'écoulèpent et Ton peppit ainsi :
Interrogée : Si M"* de Lamballe n'a pas vu la Reine dans la joupnée du 9, soit dans les appaptements de la Reine ou dans le sien.
A répondu : Qu'elle n'a pas quitté M"*" de Lambaiie de toute la joupnée ; que, le soip, elle est montée avec elle chez le Roi et qu'elle n'a pas vu la Reine.
Interrogée : Si elle-même n'a pas vu la Reine dans la joupnée du 9.
A, répondu ; Que non.
Interrogée : S'il n'y avait pas d'officiep Suisse à dlnep chez M"*' de Lamballe, et si elle n'en avait pas vu chez elle dans la joupnée et la soirée du 9.
A répondu : Qu'elle n'en avait pas vu chez M"*" de Lamballe.
Interrogée : A quelle heure elle est montée dans l'appartement du Roi.
A répondu : A minuit.
Interrogée : Quelles sont les personnes qui ont passé la nuit dans l'appartement du Roi. Sommée de les désigner nominativement et de se recueillir pour donner sa réponse.
Je pouvais nommer cent personnes ; mais j'étais bien résolue à n'en nommer aucune. Je me recueillis donc un moment. Dans ce court intervalle^ un de ces messieurs^ voulant se montrer plus humain, me dit, d'un air qu'il aurait bien voulu que je prisse pour celui d'un bon homme : « C'est bien désagréable ; je conçois que votre délicatesse souffre ; pour peu que vous le vouliez, vous serez bientôt débarrassée de nous. »
A répondu : Qu'elle avait vu chez le Roi plusieurs personnes de la maison, les ministres, quelques officiers municipaux et M. Rœderer.
A ce nom, messieurs du Comité voulurent bien s'occuper de lui^ et s'expliquèrent sur son compte, de manière à ne laisser aucune espèce de doute sur le mépris dont il est également couvert dans l'un et l'autre parti.
Interrogée : Si MM. de Maiily*, de Puységur et de Yioménil n'étaient pas dans le cabinet du Roi.
A répondu : Qu'elle n'en sait rien.
Interrogée : Qui a suivi le Roi, lorsqu'il est descendu faire la revue dans les cours et dans le jardin, et si on n'a pas crié : Vive le Roi ! Vive la Reine ! Au diable la Nation !
A répondu : Qu'elle ne sait pas qui a suivi le Roi ; qu'elle n'a pas entendu crier : Vive la Reine !
IntefTogée : Si M. Rœderer n'a pas donné l'ordre de repousser la force par la forcé.
A répondu : Qu'elle l'ignore.
Interrogée : Pourquoi elle a passé au château la nuit du 9 au 10 août.
A répondu : Parce qu'elle le croyait aussi silr que tout autre endroit, et que d'ailleurs elle y logeait.
Interrogée : Pourquoi elle croyait le château si sûr : qu'elle en connaissait donc les moyens de défense.
A répondu : Qu'elle n'en avait aucune idée, mais que, comme dame du Palais de la Reine, elle était restée cette nuit près de Sa Majesté.
C'est alors qu'ils eurent l'air d'apprendre que j'étais dame du Palais et ils ajoutèrent à mon nom ce titre, qui y avait été oublié.
1. Augustin-Joseph de Maiily, marquis d'Haucourt, maréchal de France, mort sur Téchafaud révolutionnaire, à Arras, le 23 avril 1794.
Interrogée : Si elle a vu le Roi et la Reine partir pour rAssemblée et quelles étaient les personnel qui les y ont suivis.
A répondu : Qu'elle n'était pas alors avec Leurs Majestés et qu'elle n'avait rien vu.
; A cette réponse, messieurs du Comité voulurent encore suspecter ma bonne foi, et cependant je n'avais dit que la vérité. Mais M. Martin, qui portait toujours la parole^ lorsqu'il s'agissait de faire d'insidieuses observations, me dit : « Vous êtes donc bien peu curieuse ; car la simple curiosité aurait dâ vous faire approcher. » — 'Je lui répondis que, n'ayant pas reçu l'ordre de la Reine pour la suivre, je n'avais pas cherché à voir les personnes qui avaient été plus heureuses que moi, en restant auprès d'elle.
Interrogée : Pourquoi elle était restée au château depuis le départ du Roi,
A répondu : Qu'elle avait cru de son devoir d'y attendre le retour de la famille royale ; qu'elle avait espéré que la démarche du Roi, en se rendant à l'Assemblée^ allait ramener Tordre dans la ville et au château ; que le Roi, qui n'avait pas dû présumer l'impossibilité d'y rentrer, avait dû nécessairement y laisser les personnes attachées à son service ; qu'elle y était restée sans crainte, et qu'elle n'avait
commencé à être avertie de son danger personnel, qu'en entendant les premiers coups de fusil.
Interrogée : Où elle était quand on a commencé à tirer et si les Suisses n'ont pas tiré les premiers.
A répondu ; Qu'elle était dans l'appartement de la Reine et qu'elle n'avait rien vu.
Interrogée : Comment elle était sortie dû château.
A répondu : Qu'elle avait était sauvée par des citoyens qui Tavaient conduite sur le quai.
Pendant ces dernières questions sur le départ du Roi, sur l'attaque du château, sur la durée du feu, les membres du Comité s'agitaient avec fureur. Un d'entre eux, après avoir célébré la générosité du peuple, s'emporta en invectives atroces contre le Roi ; rien ne fut épargné : jurements, menaces, imprécations, projets effrayants de vengeance, de supplices pour le punir de tous ses crimes ! — « Il avait voulu faire égorger le peuple, assassiner tous eeux qui étaient â son service ; il n'avait pas même épargné les femmes, » — Tous les autres se joignirent à lui, et pendant une demi-heure qu^ dura cet accès de rage, on ne peut imaginer tout ce que j'ai entendu.
4^^^"^^^ ^^ douleur, cachant dans mes mains mon visage baigné de larmes, et n'osant regarder, ni proférer une seule parole, je dévorais mon tourment;
mais, cherchant à rasseoir mes idées, je saisis le moment où leur fureur commençait à se calmer et je leur dis, d'une voix étouffée, que la preuve même des intentions pacifiques du Roi était celle d'avoir laissé les femmes au château ; car qu*aurait-il gagné à les faire assassiner ? — A cette observation, toute simple qu'elle était, pas un d'eux ne put répondre, et le silence se rétablit.
Interrogée : Depuis quand elle a vu M"* de Tourzel.
A répondu : Qu'elle l'avait vue le 9 au déjeuner.
Interrogée : Qui était au déjeuner et ce qu'on y avait dit.
A répondu : Que M"*® de Tourzel y était et qu'on parlait de choses si indifférentes qu'elle ne peut pas s'en souvenir.
Un de ces messieurs me dit d'un air très fin : « Un jour comme celui-là, Madame, on ne doit pas avoir dit un mot dont on ne se souvienne. On voit bien que vous ne voulez pas faire connaître le sujet de la conversation. » — J'observai que ce jour-là, qui était le 9 au matin, on était encore assez tranquille au château pour pouvoir y parler d'autre chose.
Interrogée : Depuis quand elle a cessé d'avoir des relations avec M°" de Lamballe et de Tourzel.
A répondu : Depuis la journée du 10.
La prudence qui me prescrivait de ne comprO'^ mettre personne m^avait dicté cette réponse, qui n'était pas vraie, puisque j'avais continuellement reçu des billets pendant les trois jours que la famille royale fut à FAssemblée, et même un du Temple, que Pauline de Tourzel me fit parvenir.
Interrogée : Si elle avait eu connaissance du départ du Roi, Tannée précédente, et s'il ne lui avait pas été proposé d'être du voyage de Varennes.
A répondu : Qu'elle n'avait eu aucune connaissance du départ, et qu'il ne lui avait été fait aucune proposition sur le voyage.
Cette question fut la dernière qu^on me fit ; on me lut mon interrogatoire et on me fit signer.
Pendant que ces messieurs restaient à délibérer sur ce qu'ils feraient de moi, on m'avait ramenée dans la chambre où j'avais attendu si longtemps. J'étouffais, j'avais besoin de respirer. Je courus au corridor. Le matin, on' m'avait permis d'y aller; le soir, on m'en refusa l'entrée. J'eus beaucoup de peine à l'obtenir ; cependant j'étais environnée de gardes et autant surveillée qu'un prisonnier peut l'être. Mais quel fut mon étonnement et ma joie d'apercevoir mon beaufrère, à l'autre extrémité du corridor, à Tinstant où j'y entrais ! Je courus à lui en l'appelant « Mon frère », et cet empressement ayant paru suspect^ il
devint, dans le second interrogatoire que je subis le lendemain, le sujet de dix ou douze questions, plus impertinentes les unes que les autres ; et lorsque ensuite on me conduisit à TAbbaye, il alla prendre ma place à Tinterrogatoire. Il y fut plus heureu^t que moi, car on le remit en liberté, mais il n'ep profita que pour me servir avec toute la chaleur de Tamitié,.
Une demi-heure s'était écoulée lorsqu'on vint m'annoncer que je pouvais demander ma voiture et que j'allais être reconduite chez moi pour la levée des scellés. Je n'en avais aucune inquiétude, rassurée par la précaution que j'avais prise de brûler jusqu'aux papiers les plus indifférents. Je montai dans ma voi* ture avec le secrétaire (M. Chancy), M. Martin^ le plus malveillant de ceux qui composaient le Comité, et un gendarme national. Ne pensant qu'au bonheur de me retrouver au sein de ma famille, j^imaginais qu'après l'examen de mes papiers^ j'allais être débarrassée de tous ces importuns. Arrivée chez ma grand'mère, on me laissa monter chez elle, mais je ne pus entrer dans sa chambre qu'avec le cortège d'un prisonnier. Le gendarme s'assit familièrement dans un fauteuil; M. Martin ne dit pas un mot et eut constamment le chapeau sur la tète ; M. Chancy fut très poli, parla debout et le chapeau à la main»
DK LA. PRINGESSK DE TARENTE 95
On vient avertir ces messieurs que les commissaires de la section dont ils avaient besoin venaient d'arriver. On me fit descendre. Le secrétaire commença le procès-verbal. On me demanda ce qu'on allait trouver chez moi. Je répondis qu'on n'y trou-^ verait que la correspondance de deux de mes amies, antérieure à la révolution, des papiers publics, le Journal des Jacobins^ celui de Brissot, de Gorsas, la Gazette de Paris, VAmi du Roi, — 11 me fut facile de remarquer que ces deux derniers me faisaient tort dans l'esprit de ces gens-là, mais je leur dis en riant qu'il fallait bien connaître les opinions de l'un et de l'autre parti. M. Martin fit la grimace. On me demanda ensuite si je n'avais pas de correspondance avec aucun émigré (la plus grande partie de la famille de mon mari était émigrée ; plusieurs de la mienne l'étaient aussi.) Je répondis que non. On commença la levée des scellés par un grand carton dans lequel on trouva mes journaux et quelques brochures aristocratiques qui fournirent à ces messieurs l'occasion de placer quelques mots pleins de zèle et de patriotisme. Au fond de ce carton ils trouvèrent le Missel de Paris y en je ne sais combien de volumes : au premier qui tomba sous la main de M. Martin, il le rangea avec indifiPérence ; au second, un air sardonique vint encore enlaidir ses traits, mais au troisième^ il ne
put contenir son insoIence,et il me dit : « C*est ici comme au Temple, où il en faut tous les jours un nouveau à la sœur de Marie-Antoinette. » — Ensuite il passa à mon secrétaire ; il avait pris une chaise et s'en était approché au plus près qu'il avait pu. Quatre bougies Téclairaient et ne suffisaient pas ; il s'était saisi des papiers qu'il avait trouvés ; ils les remuait, les retournait; ses mains n'allaient pas assez vite au gré de sa méchanceté. Je lisais dans ses yeux l'ardeur à découvrir un complot, et le dépit de ne rien trouver. Je le regardais, dans le silence de la colère. J'aurais voulu l'anéantir d'un de mes regards.
Pendant que ce méchant homme procédait avec un pareil acharnement, M. Chancy s'était emparé des lettres dont j'ai parlé, et en faisait une revue très superficielle, lorsque^ tout à coup, M. Martin, me montrant un papier qu'il venait de saisir, me dit, d'un ton de voix efirayant :
« De qui. Madame, est ce billet? »
Répondu : « C'est de M""' de Lambalie. »
« D'où Ta-t-elle écrit? »
« De l'Assemblée. »
« Voilà donc comme vous n'avez pas de correspondance avec ces dames depuis que vous en êtes séparée! »
J'avais bien reconnu le billet entre ses mains. Je
demandai à le voir ; où me le donna (heureusement il n'y avait pas de date). Je dis qu'il avait été écrit le tO; ce qui se trouvait conforme à mon interrogatoire. Ce violent inquisiteur trouva encore un billet de M. de Tourzel à sa sœur.
. « Pourquoi, dit-il, un billet adressé à M"° de Tourzel se trouve-t-il dans vos papiers? »
« Parce qu'elle a passé avec moi la journée du 10, et qu'apparemment, elle a reçu le billet dont je n'avais aucpne connaissance. »
; «De qui sont ces trois lettres, datées de Bruxelles? Madame^ cependaat, nous avait assuré qu'elle n'avait point de correspondance avec les émigrés. »
Pendant qu'il parlait, je reconnaissais entre ses mains trois lettres de ma sœur que je savais bien ne renfermer quq des témoignages d'amitié ; mais elles avaient malheureûseoient échappé à la récherche que j'avais faite de mes papiers. Je répondis :
« Elles sont de M"?' de Crussol, ma sœur. »
« Madame veut-elle bien les signer? » — Je les signai et M. Martin, avec une joie insultante, mit ces lettres dans sa poche.
- Successivement on rompit les Scellés, et cette opération touchait à sa fin, lorsqu'on vint dire à mon beaufrère qu'il f&llait me préparer à retourner à là mairie. Ma patience était à bout, mes forces étaient
épuisées et la résignation commençait à me
manquer.
• On vint avertir pour le souper. Lorsqu'on fut sorti
de table, M. Chancy entra dans le salon et s'adressant
à moi :
« Comment vous trouvez-vous, Madame de Tarente? »
« Assez bien, Monsieur, à la fatigue près. »
« Cela n'est pas possible. Madame, vous venez de vous trouver mal. »
J'avoue que, me méprenant à son intention, je crus que cet homme voulait m'insulter. C'était trop d'ajouter encore Tironie à tout ce que j'avais souffert, et d'un ton d'humeur :
K Je suis très bien, Monsieur, je vous le répète. »
Alors il me dit en baissant la voix : « Il faudrait que vous revinssiez le soir à la mairie^ vous êtes fatiguée et je désire vous éviter la peine d'y passer la nuit. » (Et d'un ton plus haut) :
« Restez chez vous, Madame; nous y laisserons le gendarme qui vous a amenée» et demain on vous redemandera. »
J'acceptai; on fit ensuite la lecture du procèsverbal, on le signa pour moi à cause de ma maladie, et ces messieurs^ en se retirant^ m'annoncèrent qu'ils m'enverraient chercher le lendemain.
Je restai dans cette triste attente qui me tint éveillée toute la nuit : j'étais encore tourmentée d*inquiétudes sur le billet que Pauline de Tourzel avait oublié chez moi et qui pouvait compromettre son frère; dès le matin j'avais envoyé l'avertir, on ne l'avait pas trouvé chez lui ; le hasard me l'amena. Je lui racontai comment on s'était emparé de son billet, je lui rapportai ce qu'il contenait, et je le pressai de se retirer aussitôt, dans la crainte qu'on ne revint chez moi, pendant qu'il y était encore. Je n'avais plus entendu parler de mon garde : il n'avait pas quitté la cuisine, qui lui parut toujours le meilleur poste de la maison : j'avais ordonné qu'on le nourrit bien et qu'i»n lui donnât tout ce qu*i] demanderait. Vers 1 heure, l'inquiétude le prit, il voulut s'assurer si j'étais dans mon appartement; je lui donnai ma parole que je ne sortirais pas et que, s'il prévoyait que ces messieurs dussent tarder à venir, il pouvait lui-même et en toute sûreté vaquer à ses affaires; mais il me répondit franchement qu'il se trouvait bien où il était et qu'il y resterait.
La matinée se passa sans que je reçusse aucune nouvelle du Comité. Ma mère ne m'avait pas quittée; ses amis et les miens vinrent me voir : un d'eux s'offrit pour m'accompagner à la mairie (c'était M. d'Anlezy). Quelque sensible que je fusse à ce
témoignage d'attachement, mon sort me paraissait alors si incertain, que j'aurais voulu lui sauver le. désagrément de me conduire jusques à ma prison, que j.e commençais à regarder comme inévitable; mais, voulant en même temps éviter à la sensibilité de ma mère le pressentiment que j'en avais, je me décidai
4 accepter ses ofiPres.
On venait de se mettre à table, lorsqu'un garde arriva, portant Tordre de me conduire à la mairie, à
5 heures. Je fis un efiort sur moi-même pour paraître tranquille (au moins, en eus-je Tapparence) et pendant le dîner, auquel ma mère avait retenu quelquesuns de nos amis, elle affecta de parler d'autre chose que de ce qui l'occupait. J'avais l'imagination remplie des plus sombres idées ; celles de ma mère ne diffé* raient guère des miennes, mais la crainte de nous affliger mutuellement nous donna la force de nous taire. A peine eûmes-nous celle de nous embrasser et de nous dire adieu. Je ro'élancai dans ma voiture, et, à 5 heures, j'arrivai à la mairie*
Je me retrouvai dans cette même chambre, où j'avais été la veille, mais elle était bien différente : il y régnait le plus profond silence. M. Dugazon, valet de comédie, s'était transformé en général d'armée^ et se croyant plus habile que Turenne, il raisonnait sur la prise de Longwy, de manière à faire croire qull^
chargeait encore son nouveau rôle. 11 eut pourtant assez d'égard pour ne pas nous regarder : il se i^ontenta de nous étourdir, pendant que cinq ou six hommes, aussi fous que lui, paraissaient Técouter avec admiration.
Il y avait dans cette même chambre des malheu*reux, que j'y avais laissés la veille. Des femmes, abandonnées à l'horreur de leur situation, étaient là depuis cinq jours. J'y remarquai un homme pâle et défiguré, qui attendait depuis le même temps ; un autre était détenu, sans qu'on en sût le motif. Il fallait avoir des papiers qu'on ne retrouvait point et il se plaignait de languir dans une attente pire que la mort. Et voilà la justice qui s'exerce en France, depuis qu'il n'y a plus de Roi, de religion, ni de loi !
Il était 6 heures, quand je fus introduite dans l'atelier où se forge le crime ; car il fallait en trouver là où il n'y en avait pas ; il fallait des preuves pour condamner M"** la princesse de Lamballe, et elle n'a succombé sous la fureur du peuple que parce qu'elle ne pouvait tomber sous le glaive des lois : illustre et malheureuse victime de sa fidélité à la famille royale et d'un courageux dévouement^ qui assure à son nom Timmortalité.
Je me retrouvai à la même place, entourée des mêmes personnes et dans une situation à peu près
semblable à celle de la veille, avec cette seule différence qu'il y avait une élection, pour laquelle ces messieurs sortaient et rentraient alternativement. J'avais étudié mes juges^ je m'étais fait quelques idées de leur caractère moral (j'aurais dû dire de leur immoralité ;) car, au lieu de la justice, sévère, mais humaine, et qui se plait à absoudre plutôt qu'à punir, je n'avais trouvé parmi eux qu'injustice et malveillance ; j'avais vu la méchanceté et la perfidie s'aider mutuellement pour tendre des pièges à l'honneur, égarer la bonne foi, et arracher des aveux qu'ils voulaient faire servir à leurs criminelles intentions.
Ce second interrogatoire ne m'est pas aussi présent que le premier. J'étais déjà accoutumée et comme familiarisée avec les questions d'un pareil tribunal ; j'en étais moins frappée.
Interrogée : Si elle reconnaît les papiers qu'elle a signés la veille.
A répondu : Oui.
Interrogée : Sur ce qu'elle a donné des renseignements relatifs à la nuit du 9 au 10^ et ce qu'elle en a dit.
A répondu : Qu'elle n'avait pu donner des renseignements sur des choses qu'elle ignore.
Le secrétaire du Comité, M. Chancy« qui paraissait
DK hk PRINCeSSE DE TARENTE 103
soiifirir de la torture qu'on me faisait éprouver, ioterrompaut ma répoase, me dit, en me donnant les lettres : « Vous vous trompez, Madame de Tareute ; ees lettres prouvent le contraire. » — A Tinstant mëme^ M. Martin me les arracha des mains avec fureur, dans Tespérance que je ferais quelque mauvaise réponse, dont il prendrait avantage. — « £h liien ! me dit-il, vous n'avez donc pas de correspondance avec les émigrés, comme vous nous en avez assurés hier, en arrivant chez vous ?» — « Ma sœur peut-elle être comptée pour moi au nombre des émigrés que j'ai entendu désigner? » — « Vous dites qu'elle est à Bruxelles ; elle n'y est pas, je le sais. » — « II serait plaisant, répondis-je en riant, que vous voulussiez m'appreudre où elle est. » — Je m'étais rappelée, pendant la nuit, que les lettres de ma sœur n'étaient que l'expression de son inquiétude sur les dangers que j'avais courus le 10 août, et je n'en fus pas plus troublée.
On en vint au billet de M""' la princesse de Lamballe. Je le transcris ici^ pour qu'on juge mieux de ce qu'il fallait pour effaroucher un membre du Comité de surveillance :
« J'ai lu à la plus courageuse des amies votre « billet, ma chère petite ; elle me charge de vous ft assurer de son amitié. Nous pensons à vous.
.«fc r ni
i< Envoyez-moi, je vous prie, une chemise; depuis « deux jours je ne me suis pas déshabillée. Je vous « embrasse de tout mon cœur. »
Le commencement du billet devait les occuper plus que le reste ; à mon grand étonnement, il n'eu fut pas dit un mot.
Interrogée : Si elle connaît ce billet et de qui il est.
A répondu : Qu'elle le reconnaissait pour être celui de M""^ de Lamballe.
Interrogée : Quand et comment elle le reçut.
A répondu : Qu'elle le reçut dans la journée dij 10 et qu'il lui fut apporté par un de ses gens.
Cette réponse n'était pas vraie ; on verra tout à l'heure comment il me parvint.
Interrogée : Où était M"** de Lamballe, lorsqu'elle reçut son billet.
A répondu : A l'Assemblée Nationale, dans la loge du Logographey où elle avait suivi le Roi et la Reine.
Interrogée : Comment, étant à l'Assemblée, elle avait pu demander une chemise ; car on ne se déshabille pas à l'Assemblée.
Je ne m'attendais pas à une pareille objection, et elle me parut si ridicule que je me mis à leur raconter^ en me moquant d'eux, ce quïls savaient mieux que moi du logement préparé pour la famille royale aux Feuillants, où je supposais qu'on avait pu changer de
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chemise. Apparemment que cette explication leur parut bonne, car ils ne parlèrent plus du billet. Il m^avait été remis dans la soirée du 11 par un garde national de ceux qui avaient revêtu cet habit pour tâcher d*ëtre utiles aii Roi. M"^^ la princesse de Lamballe l'avait chargé de venir me donner des nouvelles de la Reine et des siennes. Je Tai retrouvé, depuis, prisonnier à l'Abbaye, et je crois acquitter ma reconnaissance envers lui en le faisant connaître. C'était M. Lalain, ancien premier commis des bureaux de la guerre.
On passa au billet de M. de TourzeP à sa sœur, et qu'elle avait laissé chez moi.
Interrogée : Où était M. de Tourzel, quand il avait écrit ce billet.
A répondu : A l'Assemblée, où il avait été rejoindre sa mère.
Interrogée : Pourquoi un billet de M. de Tourzel s'est-il trouvé dans vos papiers?
A répondu : Parce que M"' de Tourzel ayant passé chez moi la journée du 10 août, elle y avait oublié, comme une chose indifférente, ce billet dont j'ignorais même l'existence.
1 . Charles- Louis-Yves du Bouchet de Sourches, marquis de Tourzel^ né le 27 août 1768, mari d^Augustine-ÉIéonore de Pons.
106 (1789-1792) souvEifuts
Interrogée : En quelle qualité M. de Tourzel appartenait au Roi.
A répondu : Qull lui avait appartenu par une des grandes charges dont le service avait cessé ^.
Interrogée : S'il avait été tué le 10 ou s'il Tavait été depuis?
A répondu : Puisqu'il a écrit le 10 au soir, il n^a pas été tué le 10 au matin.
Interrogée : Si elle Ta vu depuis et où il est aujourd'hui.
A répondu .•'Qu'elle l'ignore et qu'elle ne Fa point revu.
Cette réponse n'était pas vraie : nous nous étions vus souvent depuis et je me le rappelle, à ce sujet, qu'ayant été un matin avec lui chez M"^** la comtesse d'Albanie, où ma mère vint nous joindre, nous eûmes la satisfaction d'y revoir un des officiers principaux de la garde du Roi, resté constamment au château depuis le commencement, et qui, après avoir échappé aux dangers du 10 août, parvint encore à se soustraire à l'acharnement avec lequel il fui poursuivi. Il a pu, depuis, se sauver de Paris et s'embarquer pour l'Angleterre, où j'ai eu le plaisir de le voir arriver.