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DE
ENTRÉE DU COMTE J)'AKTOIS A PARIS — a avi'il 1814. —
Il semble, à lire quelques historiens, M. de Vaulabelle, par exemple, que la Restauration soit exclusivement tombée par la faute des princes de la maison de Bourbon et de leurs amis. On dirait, à lire d'autres historiens, qu'elle a péri uniquement sous le coup de la fatalité de son origine. 11 en est aussi qui paraissent convaincus que les attaques et la puissance de ses adversaires ont seules déterminé sa chute. Si elle avait su vivre ! disent les uns. Si elle avait pu vivre !
reprennent les autres. Si on l'avait laissée vivre I répliquent les troisièmes.
La critique historique, en étudiant de près les faits, découvrira peut-être que, prises d'une manière absolue, ces opinions contradictoires sont toutes trois fausses, et qu'acceptées partiellement, dans une certaine mesure, et modifiées, rectifiées Tune par l'autre, elles deviennent toutes trois vraies.
Ceux qui croient que la Restauration n'avait qu'à vouloir pour vivre se souviennent du sentiment qui l'accueillit lorsqu'elle s'accomplit. Sans doute ce sentiment ne fut pas le même dans tous les cœurs et dans tous les esprits; mais, sauf de bien rares exceptions, il fut favorable et bienveillant. Pour un certain nombre, ce fut une grande joie quand on vit revenir cette noble et antique race que la Révolution, en croyant la renverser sans retour, avait sacrée par vingt cinq ans de malheurs. C'était, pour eux, l'accomplissement de longues espérances, la consolation de souffrances sans nombre, de cruels sacrifices, et, chose toujours rare en ce monde, la réalisation d'un idéal vainement poursuivi par des combinaisons humaines et providentiellement atteint.
Les hommes d^aujourd'hui, qui étaient encore de tout petits enfants à cette époque, et qui, bien qu'appartenant à des familles royalistes, n'avaient point entendii prononcer le nom des Bourbons, avant les
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désastres de l'Empire, se rappelleront toute leur vie avec émotion la rentrée du comte d'Artois à Paris. Avec rinsouciance de leur âge, ils avaient assisté aux scènes qui avaient précédé. Alarmés seulement des alarmes écrites sur le front de leurs parents, terrifiés, pour un moment, par Taccent avec lequel étaient prononcées des paroles dont ils ne comprenaient pas le sens, par le geste dont ces paroles étaient accompagnées, par le regard inquiet échangé entre le père et la mère, auprès du foyer domestique, et tristement reporté sur les enfants, a ces gages que nous donnons à la fortune, » dit un ancien, ils avaient plutôt suspendu que cessé leurs jeux. Les impressions sont vives et durent peu à cet âge. On s'amuse de tout ce qui change le train ordinaire de la vie, d'un déménagement, d'une révolution, qui, à plus d'un point de vue, est un déménagement en grand. La Fontaine a dit : « Cet âge est sans pitié. » 11 est encore plus curieux qu'impitoyable. Dans une souffrance, dans un malheur, dans la chute de l'oiseau blessé par le caillou qu'il lance, comme dans celle du gouvernement renversé par la guerre ou l'émeute, il ne voit qu'une chose, l'événement. C'est un fait nouveau, qui difTé* rencie le jour de la veille, quelque chose qu'il n'avait pas vu encore, la suspension de la règle qui pèse d'un poids si lourd sur l'esprit si mobile des enfants. Cependant à ce sentiment de vive curiosité se mé*
lait, de temps à autre, un mouvement d'anxiété. Quand on entendit le roulement lointain du canon, dont la grande voix fait faire silence aux hommes comme la voix du lion fait faire silence aux animaux, et que, de jour en jour, bientôt d'heure en heure, ce formidable bruit se rapprocha de Paris, les visages des enfants eux-mêmes devinrent plus sérieux. Puis on vit de longues files de charrettes remplies de blessés entrer dans Paris. Ces pâles figures empreintes du sceau de la souffrance, ce sang dont on n'avait pu dérober toutes les traces, produisaient une douloureuse impression sur nos jeunes âmes. La guerre, qui n'était venue jusque-là à nos oreilles que par des échos lointains, commençait à nous apparaître dans ses formidables et douloureuses réalités. On sentait que le cercle de fer qui entourait Paris se rétrécissait autour de la grande ville. Les habitants des villages voisins, quittant à la hâte leurs demeures, rapportaient dans ses murs l'épouvante qui les avait chassés de leurs foyers. Rien de plus triste au monde que l'aspect de ces paysans qui, poussant devant eux leurs vaches, obstruant les rues de leurs charrettes où étaient entassés, avec les objets les plus précieux de leurpauvre mobilier, leurfemme,leurs enfants, et regardant à droite et à gauche d'un air effaré, semblaient se demander où ils trouveraient un abri. Enfin, les derniers rtloments de la crise ariivèrenl.
Nous vîmes, dans chaque intérieur, nos parents chercher une cachette pour y déposer ce qui pouvait tenter la cupidité d'un ennemi vainqueur : les bijoux, les diamants, Targenterie. A mesure que les périls croissaient, les barrières sociales qui séparent les rangs tombaient, comme il arrive devant les grands fléaux et les grandes calamités qui rapprochent les hommes dans Fégalité naturelle de la souffrance et du danger. Les serviteurs devenaient plus familiers avec les maîtres. La parole appartenait à qui apportait ou croyait apporter une nouvelle. Tout à coup les bruits d'une négociation entamée se répandirent et furent accueillis avec un empressement universel. Nous croyons voir encore, sur la place Vendôme, le spectacle que nous contemplions des croisées de notre maison qui avoisinait Thôtel habité par le général Hulin, commandant de la place de Paris, et par le comte Daru. Un officier arrivait à cheval, dans le désordre d'un homme qui vient de quitter le champ de bataille, les armes faussées, les vêtements percés de balles, sans chapeau, le front coiivert de poussière et de sueur. Une foule considérable le poursuivait en criant : « La paix I la paix ! » Le brave officier, l'épée h la main, répondait d*une voix stridente: « Vous aurez la paix quand vous aurez la victoire ! » Mais la foule, continuant à vociférer la paix, pour employer une expression qui n'est ici qu'exacte, étouffait par sa cla-
meur de plus en plus bruyçinle, de plus en plus impérieuse, cette dernière et. solitaire réserve faite en faveur de la gloire de nos armes. On était rassasié de triomphes, ou voulait du repos. Le roi Joseph écrivait quelques jours auparavant à son frère, à Tissue d'un conseil tenu aux Tuileries : « Sire, la paix ou la mort! » Le -canon des Invalides laissait les cœurs sans joie. Qu'avait-on à faire de victoires qui ne pouvaient rien terminer?
H n'y avait plus môme de victoires. Le bruit du canon, en se rapprochant de Paris de, plus en plus, annonçait des revers qu'honorait l'héroïsme de Tarmée, combattant un contre dix, un contre vingt, mais sans pouvoir arrêter le torrent. Lorsqu'il fallut céder et préserver par une capitulation Paris, la reine de la civilisation, des horreurs de la guerre, ce fut avec un sentiment de curiosité mêlé d'un étonnement voisin de l'épouvante» que nous vîmes paraître ces uniformes que nous ne connaissions pas, les Prussiens, les Autrichiens, les Russes, au lieu de ces uniformes accoutumés que nous avions vus briller dans tant de revues. Les Cosaques surtout, avec leur figure dure et sauvage, leurs moustaches épaisses, leurs chevaux chétifs et efflanqués, chargés de butin, leurs longues lances, produisaient sur nous une impression désagréable et étrange. Nous serrions les bras de nos mères, comme si nous avions compris
que nous étions en présence d'une autre race et d'un danger inconnu. Ces drapeaux qui se développaient pour la première fois devant nos yeux, ces symphonies militaires qui arrivaient pour la première fois à nos oreilles, ces généraux, ces princes, ces souverains qu on se montrait de la main et qu'on se nommait de proche en proche, tout cela avait un caractère étranger que nous sentions péniblement sans le comprendre. L*impression fut toute autre le 12 avril 1814. Nous revoyons encore, par nos plus lointains souvenirs, les boulevards tels qu'ils étaient à cette époque, bien moins brillants qu'ils ne sont aujourd'hui, mais couverts d'une foule immense. La garde nationale, avec ses uniformes nouveaux, faisait la haie des deux côtés. Tout ce qui présentait une saillie, la borne, le banc, quelques chaises apportées des boutiques voisines, des planches posées par des spéculateurs sur des tonneaux, étaient vivement disputés et bientôt couverts de spectateurs. Tout à coup nous entendîmes un air qui ne nous rappelait aucun souvenir à nous autres enfants qui ne l'avions jamais entendu, mais qui mettait des larmes dans les yeux de nos pères. C'était l'air de Vive Henri IF, cet air si ancien, redevenu nouveau en France. Nous le reconnaissions instinctivement pour français à son tour vif, à son entrain, à son expression à la fois narquoise et naïve. Du coin de la rue Villeneuve-Bourbon et de la
rue Saint-Denis où nous étions, on vit bientôt apparaître à travers Tarche de la porte Saint-Denis un groupe nombreux annoncé à nos oreilles par cet air national. Cette fois, c'étaient des uniformes français, des chapeaux surmontés de panaches blancs qui ondoyaient au vent. Un cri que nous n'avions nulle part entendu encore, mais au bruit duquel, pendant tant de siècles, on était mort en France pour la patrie, sur les champs de bataille, sur les mers : à Bouvines avec Philippe-Auguste, à Orléans avec Jeanne d'Arc, à Fontaine-Française avec Henri IV, à Rocroy avec Condé, en face du pavillon anglais avec Duquesne, Tourville, Jean Bart, Dugay-Trouin, Suffren, le cri de Vive le roi! s'éleva puissant et irrésistible. Dans ce moment, le groupe brillant de cavaliers qui s'était resserré pour passer sous le monument des triomphes du grand roi débouchait sur les boulevards, et, s'élargissant à mesure qu'il sortait de la porte Saint-Denis, il occupa le vaste espace auquel deux haies de spectateurs servaient de rives vivantes.
A la tête de ce groupe, et entre deux maréchaux de France, paraissait, sous l'uniforme de la garde nationale, un homme d'une ligure régulière et pleine de franchise et de dignité, qui pouvait avoir alors cinquante-six ans, mais que le bonheur, écrit dans tous les traits de son visage, rajeunissait. 11 montait avec une grâce parfaite un magnifique cheval; le
cordon bleu décorait sa poitrine. Il saluait courtoisement à droite, à gauche, aux fenêtres, sur les toits, sur les boulevards, dan^ les rues qui donnaient sur les boulevards, et dont toutes les maisons étaient garnies de femmes élégantes, et il y avait dans son geste expressif tant de bienveillance avec tant de grâce, tant de reconnaissance avec tant de majesté, tant de joie avec tant d'émotion, que personne ne résistait à un entraînement sympathique, et que ceux qui connaissaient les Bourbons comme ceux qui ne les connaissaient pas, les femmes, les enfants, les hommes faits, les vieillards, tous étaient émus. C'est ainsi que les Bourbons nous apparaissaient , pour la première fois, sous les traits de Monsiedr, comte d^Artois.
Quoique bien enfant à cette époque, nous avions \u quelquefois l'empereur Napoléon. Un jour entre autres, c'est celui qui nous a laissé les plus vifs et les plus profonds souvenirs, il arrêta à l'improviste dans une propriété de notre père, située sur les hauteurs de Chaillot, en face du Champ de Mars, à l'endroit où descend aujourd'hui la double route qui par une pente adoucie conduit au quai, en face du pont d'Iéna que l'on construisait. On lui avait indiqué cette propriété comme le terrain le plus convenable pour élever ce palais du roi de Rome, du haut du balcon duquel, lui disaient ses courtisans, il verrait ses
troupes manœuvrer dans le Champ de Mars. 11 reve-
nait de la chasse avec sa suite. Comme on n'était pas prévenu de sa visite, on laissa longtemps sonner à la porte du clos, qui, donnantsurle boulevard extérieur, était fort éloignée de la maison dhabitation. Quand on apprit que l'Empereur était à la porte, un domestique ahuri se trompa de clef, ce qui prolongea Fattente de Napoléon et augmenta T impatience de son cortège. Enfin notre père arriva avec la clef au moment où Ton était allé quérir un maçon pour abattre un pan de mur, afin de faire entrer l'Empereur chez nous, en véritable conquérant, par la brèche, commentaire passablement énergique du mot tant reproché à Louis XIV : « J'ai pensé attendre. » Comme il y avait trois marches à descendre pour passer du boulevard extérieur dans le clos, toute la suite mit pied à terre; l'Empereur seul descendit les degrés à cheval. Malgré l'impatience que lui avait causée la station forcée faite à notre porte, il se montra aimable envers ma mère qui s'était avancée pour le recevoir. Peut-être dut-elle en partie cet accueil bienveillant à la réponse qu'elle put faire à la question que l'Empereur adressait à toutes les femmes : « Combien avezvousde garçons? » Ma mère en avait trois. On nous amena tous les trois, et l'on nous plaça presque sous la tète du cheval ; le plus jeune de nous avait quatre ans, l'aîné en avait dix. Je sens encore, à tant d'années de distance, l'impression du regard que TEm-
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pereur posa sur nous. Ce regard perçant semblait traverser de part en part comme une épée. — « Quand ils auront Tâge, dit l'Empereur à mon père, il faudra les envoyer dans une école militaire. » Ceci se passait en 1812 : nous n'eûmes pas le temps de grandir assez pour arriver jusqu'au niveau de cette terrible faux de la guerre qui couchait les jeunes générations dans les sillons comme des épis.
Je puis, on le voit, dire, d'après une impression personnelle, l'effet que produisait la présence de Napoléon. C'était comme une apparition de la puissance dans ce qu'elle a de plus imposant, de la victoire dans ce qu'elle a de plus irrésistible, du génie dans ce qu'il a de plus éclatant ; c'était la majesté de la force et de la gloire ; c'était un maître. En présence du comte d'Artois, nous éprouvions une impression toute nouvelle.
La paternité royale nous apparaissait sous les traits du premier des Bourbons auquel il était donné de revoir la douce France, comme disent nos anciens auteurs. Monsieur, comte d'Artois, attirait à lui les cœurs par cette expression d'amabilité bienveillante, de bonté pleine de tendresse qui rayonnaient sur son visage ; c'était un père. Quand, le soir, il rassembla dans son cœur toutes les joies de cette journée, il dit à quelques-uns de ses amis d'exil qui lui demandaient
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s'il était content de l'accueil des Parisiens : « Ah ! mes amis, après tant d'années d'absence, ils m ont reçu comme Tenfant de la maison I » Cela valait mieux que le mot spirituel, mais moins sensé que spirituel, qu'un homme plein de finesse s'est vanté depuis, dans ses mémoires, de lui avoir prêté, et nous le croyons volontiers sur parole : « Mes amis, il n'y a rien de changé, aurait dit le comte d'Artois, il n'y a qu'un Français de plus. » C'est là un de ces mots qui ne manquent jamais leur effet, parce qu'ils sont bien frappés, qu'ils se retiennent aisément, et qu'ils semblent contenir beaucoup de sens dans le cadre étroit d'une seule phrase. 11 devait être au gré de M. de Talleyrand, qui l'avait demandé, et qui souhaitait que le retour des Bourbons ne changeât rien à sa situation, à son influence et à celle de ses amis. Mais, quand on va au fond des choses, on trouve que ce Français de plus rapportait la paix au lieu de la guerre, la liberté politique au lieu d'un pouvoir absolu, l'abolition de la confiscation, une autorité reposant sur la tradition, au lieu d'u« pouvoir créé par le génie d'un homme et par les circonstances. 11 y avait donc bien quelque chose de changé par le retour de ce Français, cl M . Beugnot n'avait fait qu'un bon mot ; il est vrai qu'il ne visait pas, dans cette occasion, à autre chose. Chacun commenta le lendemain cette parole à sa manière. Les uns y virent un gage donné au Sénat el
aux fonctionnaires, les autres une simple et vive expression de tendresse pour la France, et Tivresse générale s'en augmenta.
Ah! dans les tristes et sévères journées que le comte d'Artois était destiné à traverser, dans les épreuves poignantes des révolutions, dans les longues veillées de l'exil, les émotions, le bonheur de cette matinée du 12 avril 1814, ont dû plus d'une fois se présenter à sa pensée comme une consolation, comme un lointain rayon de soleil qui venait illuminer les ombres de sa destinée et réchauffer les froides journées de sa vieillesse voyageuse ! On ne peut se croire complètement malheureux quand, ne fût-ce qu'un seul jour, on a été ainsi aimé par les Français. Ces mains étendues vers lui, ces cris qui sortaient des poitrines frémissantes, et dans l'accent desquels on sentait encore les vibrations des cœurs attendris, ces vieux serviteurs de la maison de Bourbon qui, traversant à grand'peine les rangs de la garde nationale, arrêtaient ' le cheval du prince en se jetant à genoux et saisissaient sa main pour la baiser ; l'attendrissement de tous, les larmes, les acclamations, puis l'enthousiasme impétueux de cette foule qui, surmontant tous les obstacles et les entraînant avec elle, roulait en grossissant vers Notre-Dame, où le Te Deum^ chanté par dix mille voix, produisit un de ces effets puissants, irrésistibles, comme peuvent s'en faire une
idée ceux qui ont entendu le Miserere chanté par les nombreux auditeurs des conférences du Père Lacordaire, du Père Ravignan ou du Père Félix ; il y a dans de pareilles scènes des émotions dont le souvenir est immortel pour ceux qui en ont été témoins, à plus forte raison pour ceux qui en ont été l'objet!
RENTRÉE DU ROI A PARIS — 3 mai 18U. —
Dieu est un magnifique poète, qui, pendant que rhomme s'agite ici-bas, mène d*en haut la grande épopée des choses humaines. Quel siècle que le nôtre I A quelle époque vit-on de plus éclatants spectacles et de plus étonnantes péripéties se succéder dans rhistoire? Quelle génération assista jamais à des élévations plus soudaines, à des chutes plus inattendues et plus profondes? Ah! c'est de nos jours, grand évêque de Meaux, que, du haut de votre chaire inspirée, vous auriez dû prononcer ces belles paroles qui trouvent si bien leur application dans les événements dont nous avons été témoins depuis un demi-siècle : a Celui qui règne dans les cieux, de qui relèvent tous les empires, à qui seul appartient la gloire, la majesté et l'indépendance, est aussi le seul qui se glori-
fie de faire la loi aux rois et de leur donner, quand il lui plaît, de grandes et de terribles leçons. » '
Pour bien comprendre les émotions qu'éprouva la France à l'époque de la première Restauration, il faut avoir cet ordre d'idées présent à l'esprit. Depuis la Révolution de 89, c'était le second grand coup de théâtre que Dieu frappait au milieu d'un silence produit par la stupeur. On avait vu l'homme de la terreur, Robespierre, qui, empruntant pour gouverner la faux de la mort, avait fauché successivement ses amis et ses rivaux après ses adversaires, de manière à s'élever solitaire, comme une de ces pyramides d'ossements qui se dressent dans un champ nu et dévasté; on l'avait vu tomber dans un jour, et alors que tout le monde avait cessé de croire à sa chute. Chacun avait pu voir le formidable dictateur renversé par ses anciens complices, devenus ses meurtriers pour ne pas être ses victimes, et, la mâchoire fracassée par un coup de pistolet, le visage couvert d'une pâleur tachée de sang, gisant faible et agonisant sur une table, objet d'horreur sans être un objet de pitié, en attendant qu'on lui fit l'aumône d'un arrêt de mort. En 1814, on assistait à un spectacle qui avait quelque chose d'analogue par la profondeur et la rapidité inouïe de la chute succédant à une élévation prodigieuse, quoiqu'il n'y eût rien de semblable entre les deux hommes.
DE LA nESTArnATION. 17
L'homme de la guerre, qui avait mené les rois et les peuples pendant quinze ans avec son épée de conquérant, comme un berger mène un troupeau craintif, le dictateur armé de l'Europe, qui avait gouverné la France avec des exécutions de peuples et l'avait distj'aite de la liberté par des victoires aussi pesantes à la fin pour les vainqueurs que pour les vaincus, disparaissait à son tour. Un an auparavant, lors de sa campagne de Russie, ses lieutenants disaient : «L'Empereur est à son commencement. » Un an plus tard, celle domination prestigieuse, qui semblait assise sur des colonnes de fer, s'évanouissait en un clin d'œil, comme ces palais féeriques qu'un coup de baguette évoque et qu'un autre coup de baguette fait presque aussitôt disparaître : l'homme de la guerre périssait par la guerre, comme l'homme des échafauds avait péri par l'échafaud. L'Europe, par un effort suprême, rejetait de son sein et venait renverser, jusque dans le sein de la France, cette brillante, mais homicide idole delà gloire, qui resplendissait au dehors de l'éclat des métaux les plus précieux, mais qui, dans les profondeurs dévorantes de son corps, recevait et consumait les générations naissantes. La Providence, après l'avoir laissé monter à l'apogée des choses humaines pendant des années, après avoir souffert que ce glorieux dominateur du monde prévalût contre les peuples et contre les rois, et que celte étoile qu'il voyait
au ciel lui apparût toujours brillante et toujours radieuse, le renversait en un jour. Il tombait atteint au plus haut de son vol par un coup de foudre, et, attaché sur un rocher solitaire pour être dévoré par ses souvenirs, il devenait Texpression réelle et vivante de Tantique fable de Prométhée, tandis qu'une royale famille, sortant des abîmes du malheur dont elle avait sondé les profondeurs les plus inexplorées, venait recevoir sur son sein paternel la France défaillante, et arrêtait ITurope en s'asseyant au pied de l'échafaud de Louis XVI et en invoquant un passé de quatorze siècles.
C'était un grand spectacle! Mais, pour bien comprendre toutes les émotions qu'il provoquait, il faut se placer au point de vue de cette époque au lieu de demeurer au point de vue de la nôtre. Fatigués que nous sommes de paix, et rassasiés de repos, nous comprenons mal l'immense lassitude de la France et de toute l'Europe, qui en 1814 n'en pouvaient plus de guerre. Notre esprit national est choqué de cette espèce de confusion qui régnait entre la population de notre pays et les armées qui avaient envahi notre territoire. La vue de ces uniformes étrangers, de ces drapeaux qui ont chassé l'aigle devant eux, nous blesse. Ce qui nous frappe, c'est le côté patriotique de la question. Les chevaux du Cosaque de l'Ukraine se désaltérant dans la Seine, le général Sacken gou* verneur de Paris, huit cent mille étrangers dictant
des lois h la France, telles sont les images qui nous apparaissent, et, par un anachronisme qui se comprend à cette distance, Tombre mélancolique de Waterloo se levant dans nos souvenirs, et la mémoire des traités de 1815, imposés à la seconde Restaura* tion, venant peser sur notre esprit, ajoutent à Vamertume de nos pensées. De sorte que, tout royalistes que nous sommes, nous trouvons avec peine de la joie pour cette journée qui vit le retour des Bourbons en France, nous sommes tous prêts à condamner nos pères, nous voudrions qu'ils eussent étouffé leurs cris d'allégresse pour porter le deuil de la patrie.
Ce n'était pas ainsi que la France de 1814 était impressionnée. Ni Waterloo, ni les traités de 1815, n'étaient encore venus attrister son esprit. Ces maux effroyables d'une guerre qui se prolongeait presque sans interruption depuis vingt ans, et que nous jugeons philosophiquement à distance, elle les endurait dans ses membres endoloris et sanglants. Elle était affamée de paix, et toutes les nations européennes étaient affamées de paix comme elle. Dans cet éloignement de plus de trente années, nous ne voyons que l'éclat de l'idole, elle en sentait le poids. Nous n'apercevons qu'une magnifique statue qui tombe du. faite des choses humaines, et dont la splendeur nous semble être le patrimoine de la France; en 1814, le piédestal vivant qui défaillait sous la statue se sen-
tait soulagé d'un immense fardeau. 11 y avait de longues années que la liberté n'existait plus que pour un homme; le seul homme libre de l'Empire, c'était l'empereur. Le couchant de la gloire était donc l'aurore de la liberté, et cette génération de 89, qui avait tant souffert pour elle, renaissait à la pensée que cette longue dictature militaire allait avoir un terme; que cette guerre inexpiable, qui avait fait couler des torrents de sang humain pour des questions d'ambitions et des rivalités d'intérêt ou d'orgueil, allait faire place à une paix heureuse et féconde qui permettrait aux peuples de s'embrasser, et aux idées, ces immortelles conductrices du monde, trop longtemps étouffées dans le tumulte des camps par le despotisme des armes, de reprendre vers l'avenir leur sublime essor.
L'Europe demandait à la France la paix dont elle avait aussi besoin qu'elle-même. Les peuples étaient fatigués d'être fauchés sur les champs sanglants de la guerre, comme des épis mûrs. Cette fois, en effet, ce n'étaient plus seulement des rois qui avaient marché contre Napoléon, c'étaient des peuples, et ils avaient marché pour conquérir le repos dont ils étaient privés par le magnifique perturbateur du monde. La jeune Allemagne avait passé le Rhin en chantant ses chansons de guerre et de liberté, et il semblait que cette victoire fût celle de tous, une vie-
ioire sans vaincus, à l'exception d'un seul homme. La génération de cette époque envisageait la question à un point de vue plus large que le nôtre, le point de vue humain, au lieu de l'envisager au point de vue des nationalités. Songez qu'il y avait des années que les mères ne souriaient plus en voyant grandir leurs fils! Les hommes commençaient à manquer à la charruç; il fallait des armées de gendarmes pour conduire à la frontière des armées de conscrits et les livrer aux caresses homicides de la gloire. On avait assez de la guerre, comme, à la fin de la Terreur, on avait assez des supplices. Napoléon avait trop tendu la corde de Tare; il fallait qu'elle rompit ou qu'elle fût relâchée. Le jour que la nouvelle du dernier de ses succès avait été annoncée à Paris par la voix du canon, ces mots significatifs avaient été entendus : « Ce n'est qu'une victoire! » Que dire de plus et comment expliquer par une preuve plus éclatante et par une parole plus énergique la disposition des esprits? La gloire, sans cesse arrosée de sang, devenait impopulaire en France, comme quinze ans plus tôt la liberté; l'armée elle-même était fatiguée de combats; le monde aspirait au repos. On voulait d'autres émotions, d'autres événements, d'autres hommes, d'autres spectacles que ceux qui se succédaient depuis tant d'années. On était lassé de haïr, de combattre, d'agir, de courber la tête, de tuer et de mou-
rir; on voulait aimer, penser, être libre et vivre. Si l'Europe avait renversé Napoléon, la France l'avait laissé tomber, et, comme Ta dît M. de Chateaubriand, ce témoin si digne de foi, et comme Tont reconnu des contemporains peu suspects, Carnot, Benjamin Constant, Bignon, le despotisme impérial avait été si lourd et cette nécessité perpétuelle de guerre avait tellement épuisé et fatigué la population, que, cette fois, l'invasion ressemblait à une délivrance.
C'est sous l'influence de ces impressions que la Restauration de 1814 fut accueillie. On était dans le mois de mai, et ce mois où tout renaît dans la nature, où le ciel sourit à la terre, ce mois des longs et beaux jours où le soleil semble s'attarder à l'horizon pour regarder plus longtemps avec amour la terre, son immortelle fiancée, qui se pare de tous ses trésors sous les regards de feu de son céleste amant, ouvrait toutes les âmes à la joie. Par une de ces mystérieuses harmonies jetées par la main du Créateur entre le monde spirituel et le monde matériel, comme des ponts entre deux rives, le cœur de l'homme s'épanouit en même temps que les plantes et les fleurs à l'aspect du retour de la belle saison. Le chant universel qui s'élève autour de lui trouve un écho dans son âme. La jeunesse perpétuelle de la nature lui fuit illusion sur sa jeunesse, qui ne fleurit qu'une fois et qui se fane sans retour, et il éprouve, à cha*
que printemps, je ne sais quel rajeunissement de Fesprit et des sens qui le dispose aux douces émotions du bonheur et de Tallégresse. De même qu'une froide et sombre journée d'hiver avait été le cadre naturel du régicide du 21 janvier, qu'elle avait pour ainsi dire caché dans les plis funèbres de ses brumes mystérieuses et sous un ciel en deuil, en mariant les harmonies d'une nature froide et morte avec les tristesses de cette grande immolation, il semblait que l'époque du printemps fût bien choisie pour les fêtes d'une restauration, et qu'une journée du mois de mai dût voir renaître cette monarchie qu'une journée du mois de janvier avait vue mourir. Depuis le 12 avril, journée de l'entrée de Monsieur ^ comte d'Artois, on était à Paris dans une sorte de lièvre, et dans cette attente qui rend plus vive encore les émotions. Monsieur avait cette grâce qui charme et qui double le prix de la bonté; il avait tant de joie au cœur en revoyant la France, et il avait montré un attendrissement si vrai, que tout le monde s'était trouvé attendri. 11 y avait dans ses manières une affabilité et une familiarité toutes charmantes, qui convenaient à merveille à une entrée sans apparat, sans pompes officielles, telle qu'avait été la sienne. Quoique alors dans les premières années de notre enfance, nous nous souvenons de l'impression profonde que produisit un épisode bien simple de
celte rentrée; c'étaient quelques vieux chevaliers de Saint-Louis qui, pendant que le petit cortège longeait les boulevards, vinrent se jeter en pleurant sur Monsieur, qui montait un cheval blanc, et arrêtèrent un moment sa marche en couvrant ses habits de leurs baisers et de leurs larmes. Parmi ces royalistes, qui souhaitaient ainsi la bienvenue au frère de Louis XVI, peut-être s'en trouvait-il quelques-uns qui faisaient partie de cet intrépide escadron du baron de Bast, qui, vingt et une années auparavant, avait essayé, comme M. de Beauchesne l'a raconté, d'arrêter la marche du cortège sinistre qui conduisait le roi martyr à la place du 21 janvier. 11 faut dire que tout contribuait à entretenir cet enthousiasme. La veille encore, une grande partie de la population savait à peine s'il y avait des Bourbons, et voici que les Bourbons semblaient se multiplier pour venir aborder les côtes de France. De tous les points de l'horizon, le télégraphe annonçait la venue d'un Bourbon. A Vesoul, c'était le comte d'Artois; à Cherbourg, le duc de Berry; à Bordeaux, le duc d'Angoulême; à Marseille, la duchesse douairière d'Orléans; à Boulogne, enfin, le roi Louis XVIII et la fille de Louis XVI. On aurait dit que ces augustes exilés voulaient entourer de leurs bras cette terre de France qu'ils avaient depuis si longtemps quittée, et l'embrasser dans une étroite étreinte, afin qu'elle ne leur échappât plus.
Dès qu on apprit que le roi Louis XVIII et madame la duchesse d'Angoulême s'étaient embarqués à Douvres pour Boulogne, on commença à tout disposer pour rentrée solennelle du roi à Paris. Il faut dire les choses comme elles sont : il y avait, à cette époque, une tendance trop grande parmi les personnes qui réglementaient ces matières à ressusciter tous les vieux us et coutumes de la monarchie. C'était encore plutôt la faute de la situation que celle des hommes. La Restauration s accomplissait à l'occasion dune situation extérieure, et, par conséquent, elle n'avait éfé précédée par aucun de ces compromis qui permettent aux gouvernements qui se relèvent d'étudier les nouveaux besoins et les nouvelles mœurs qui se sQnt produits pendant leur absence. 11 semblait à la plupart de ceux qui avaient la main dans le mouvement des faits que leur œuvre serait plus parfaite si la monarchie se réveillait avec l'attirail de ses anciennes habitudes et le Jjortége de ses vieilles étiquettes; c*était une erreur. Le principe monarchique est éternel en France, mais il n'y a que lui d'éternel, et ce qui fait qu'il peut l'être, c*est que, dans sa manifestation extérieure, dans sa manière d'être, il s'est toujours accommodé aux diverses circonstances qu'il a eu à traverser. Prenez-le sous saint Louis, sous Louis XII, sous Henri IV, sous Louis XIV, autant de manifestations différentes d'un principe identique et
invariable. Pour refaire les splendeurs de la monarchie de Louis XIV, la société de Louis XIV manquait. Dans la ferveur du dévouement, on perdait un peu trop de vue, à Tépoque de la première Restauration, cette vérité qui nous semble aujourd'hui si simple et si claire. La France était si fatiguée de TEmpire et de la Révolution, qu'il y avait des gens à qui il semblait tout naturel que, dans un élan rétrograde, elle reculât jusqu'à l'étiquette de l'ancien régime. Malheureusement il n'y avait pas, à cette époque, une opinion royaliste qui, mêlée au mouvement des affaires et initiée à la vie nouvelle de la société française, pût rectifier cette illusion d'optique Irèsexcusable chez quelques hommes dévoués, mais qui avaient vécu profondément séparés de la France. Ce pouvait être un danger pour l'avenir; mais les esprits étaient si montés et les cœurs si chauds, que rien ne pouvait les refroidir, et que les glaces de l'étiquette se fondaient elles-mêmes en approchant de ce foyer de chaleur et d'enthousiasme.
A partir de la fin d'avril, les esprits furent dans l'attente. On savait que le roi avait quitté l'Angleterre avec madame la duchesse d'Angoulême, et qu'il avait pris terre à Boulogne* Dès le l**mai, on l'attendit à Compiègrie, d'où il devait se rendre à Sainl-Ouen; c'était là que devait être le point de départ de sa marche solennelle vers Paris ^ Tous les préparatifs
étaient faits dans Fantique château pour le recevoir. Des lanciers de la garde impériale étaient placés à Ventrée de la cour, des grenadiers de ces vieilles et intrépides bandes qui étaient entrées sur les pas de Napoléon dans toutes les capitales de l'Europe stationnaient dans le vestibule. Les vétérans de César s'étonnaient dans leur cœur d'avoir à assister à un nouveau spectacle, eux qui avaient vu tant et de si merveilleux spectacles se dérouler devant leurs yeux; mais, dans leur longue carrière militaire, ils n'avaient rien vu de comparable à la scène dont ils allaient être tout à la fois les témoins et les acteurs; eux, les compagnons d'armes de Napoléon, appelés à rendre les honneurs militaires à un souverain qu'ils ne connaissaient pas, et apprenant pour la première fois peut-être qu'il y avait un roi de France qui n'était pas l'Empereur. Les courriers se succédaient d'heure en heure, annonçant l'approche du roi. Tout à coup on bat aux champs, une voiture attelée de six chevaux entre dans la cour; tous les regards sont attentifs. La portière s'ouvre, ce n'est pas encore le roi. On voit un vieillard soutenu par son fils descendre du carrosse. Le nom du prince de Condé et celui du duc de Bourbon ont circulé de rangs en rangs : « On vit, dit un témoin oculaire, ces vieux soldats, presque tous décorés, pleurer en rendant le salut des armes aux Coudés. Ils n'étaient que deux; où était
le troisième? A deux pas de là s'élevait Chantilly, qui n'existe plus. Quand Théritier manque, qu'importe l'héritage? » Vous reconnaissez la magnifique prose de M. de Chateaubriand, jetée comme un manteau de pourpre sur les premières journées de la Restauration. Une heure après, une autre voiture arrive, les tambours battent encore une fois aux champs ; cette fois, il n'y a plus de méprise possible, c'est Louis XVIII, c'est la fille de Louis XVI, c'est le roi : « Il descend de sa voiture, appuyé sur le bras d'une jeune femme, se montre à ces capitaines qui ne l'ont jamais vu, à des grenadiers qui savent à peine son nom. Quel est cet homme? C'est le fils de saint Louis, c'est le roi. Tout le monde tombe à ses pieds. » C'est toujours le même correspondant qui, sous le voile modeste de Tanonyme déchiré par son style, instruit un journal de l'arrivée du roi dont il vient d'être témoin.
Le lendemain, 2 mai, le roi alla coucher à Saint- Ouen. La journée du 5 mai avait été choisie pour son entrée à Paris.
C'est ici qu'il faudrait avoir la puissance créatrice du poète qui fait voir et toucher ce qu'il peint, et qui ressuscite les scènes qu'il raconte, en contraignant les passions éteintes, les sentiments glacés par la mort, de sortir des catacombes de l'histoire où la main du temps les a couchés, et de se réchauffer et
de revivre à la lumière du jour en cédant au charme irrésistible des évocations du génie. La journée du 3 mai fut la revanche de la royauté. Ce fut comme une réparation éclatante et solennelle de toutes ces journées révolutionnaires qui avaient été faites contre elle. De retour de son long exil, la royauté allait reprendre possession de ces rues d'où la Révolution l'avait chassée, et par lesquelles elle Tavait conduite dans un si triste et si ignominieux appareil vers quel terme fatal, vous le savez ! Paris ne fait pas les choses à demi. Le triomphe de la royauté devait égaler ses humiliations, les hommages aller aussi loin que les injures. Cette journée était la sienne.
Le matin du 3 mai, le soleil se leva radieux et pur, un vrai soleil de fête allumé dans un ciel bleu qui semblait sourire à la terre et mêler aux joies des hommes les joies de la nature. Comme dans les circonstances solennelles, la grande roue du travail s'était arrêtée, et chacun avait cessé de vivre de sa vie privée pour vivre de la vie publique. Dès le matin, Paris tout entier était dans la rue. Les maisons, devenues désertes, avaient versé tous leurs habitants au dehors, les voies publiques ruisselaient d'hommes. Quand on approchait des lieux qui se trouvaient sur l'itinéraire du cortège royal, c'était comme une mer de têtes qui ondoyaient au soleil. Hommes, femmes, enfants, révolus de leurs habits
de fêtes, se serraient, se pressaient, marchaient en sens divers; on se connaissait sans se connaître, on s'interrogeait sans attendre la réponse; sur tous les visages, l'empressement, la curiosité, la joie; les femmes surtout étaient radieuses de bonheur; elles ne soupiraient plus en regardant leurs fils. Chacun cherchait une place favorable pour bien voir le cortège. Des tréteaux, des chaises disposées d'avance, se louaient à un haut prix; les riches, qui ont des privilèges partout, se dirigeaient en toute hâte vers les fenêtres qu'ils avaient retenues et payées à un prix exorbitant; car les légions de la garde nationale, arrivant leur musique en tête, commençaient à former la haie. Les maisons semblaient aussi regarder dans les rues par leurs fenêtres ouvertes, comme autant d'yeux curieux et attentifs; elles se pavoisaient de drapeaux blancs, d'écussons fleurdelisés, de bannières argentées, dont les plis ondoyants se mêlaient à des écharpes bleues, à de riches draperies; elles prenaient un air de fête. Ces couleurs blanche et bleue, qui se mariaient admirablement avec un beau ciel et qui remplaçaient les couleurs tricolores, avaient un caractère de pureté et de séré' nité qui, par des harmonies intimes, répondaient à l'état général des esprits. Le rouge couleur de sang, disparaissant de la bannière de la France, semblait indiquer la fln de cette terrible guerre d'extermina-
lion qui décimait TEurope, et ravénement de cette paix objet des désirs universels. Sans doute on ne faisait point ce raisonnement qui a quelque chose dabstrait, mais il y a des harmonies secrètes senties sans $tre raisonnées.
n faut ici indiquer en quelques mots l'itinéraire du cortège royal. Le point de départ était Saint- Ouen ; c'était donc par la barrière Saint-Denis que le roi devait entrer à Paris. La première visite du roi très-chrétien était pour Dieu, la seconde pour les rois ses ancêtres. Deux buts étaient donc marqués au cortège royaly Notre-Dame et les Tuileries. Pour se rendre à ces deux buts, il fallait suivre ce long rayon qui, après avoir formé un arc presque insensible jusiqu'à la hauteur des boulevards^ court, en passant sous Tare monumental qui s'y élève, en ligne droite à la Seine, sous le nom de faubourg et de rue Saint- Denis, en coupant le Paris de la rive droite en deux parts presque égales et en s'enfonçant dans le cœur même de la grande ville, au sein des quartiers les plus commerçants et les plus populeux. Après avoir longé le marché des Innocents, on passerait la Seine sur le pont au Change pour entrer dans Tile de la Cité, cet œuf primitif qui contint, au commencement de noire histoire, les destinées de la cité immense qui, débordant aujourd'hui sur les deux rives de la Seine, renferme dans son vaste sein le fleuve qui
porta jadis entre ses bras son berceau. On laisserait à sa gauche le Marché-aux-Fleurs, et on suivrait la rue de la Barillerie en longeant toute la façade du Palais de Justice, sinistre souvenir dans cette journée de fête! Après avoir dépassé la Sainte-Chapelle, on prendrait la gauche en côtoyant la Morgue, on déboucherait par la rue Notre-Dame, le parvis Notre- Dame, et l'on arriverait ainsi à la cathédrale, ce solennel témoin de toutes les joies et de tous les deuils! Le Te Deum chanté, le cortège se remettrait en marche, reprendrait la rue Notre-Dame, le marché Neuf, le quai des Orfèvres qui fait suite, et, arrivé à la pointe de l'île de la Cité, il reviendrait sur lui-même, ensuivant le coude que forme le pont Neuf, qui tombe à angle droit sur la pointe extrême de l'île de la Cité, qu'il met ainsi en communication avec les deux rives de la Seine. On repasserait le fleuve, la rue de la Monnaie, et la rue du Roule conduirait ensuite le cortège dans la rue Saint-Honôré, qu'il suivrait jusqu'à la rue de l'Échelle, par laquelle il arriverait jusqu'au guichet de la cour des Tuileries.
L'itinéraire (le la marche du cortège royal pouvait donc être représenté par trois parallèles inégales tirées au cœur de Paris : la première, et de beaucoup la plus longue, ayant pour point de dépail Saint- Ouen, et pour point extrême le pont Saint- Jl ici lel ; la seconde, liée à la première par une ligne transver-
DE LA RESTAURATION. Ti
sale tirée de Notre-Dame au pont Neuf, et ayant pour point de départ la pointe de l'île Saint-Louis, et. pour point extrême, la rue Saint-Honoré à l'endroit où elle coupe à angle droit la rue des Prouvaires ; la troisième et la plus courte incomparablement des trois, liée à la seconde par une ligne transversale tirée le long de la rue Saint-Honoré jusqu'à la rue de l'Échelle, qui n'existe plus aujourd'hui, et venant aboutir par cette rue à la cour des Tuileries. La population tout entière affluait vers ces trois lignes que devait traverser le cortège royal. Cet immense théâtre, de plus de deux lieues de long, sur lequel devait se dérouler cette grande scène, était assiégé par des flots de spectateurs que versaient les rues innombrables qui débouchaient sur la ligne de l'itinéraire royal, semblables à des affluents qui apportent leurs eaux à un fleuve. On peut compter qu'avec les nombreux habitants accourus des provinces et les étrangers présents à Paris , il y avait près de deux millions d'hommes concentrés sur cet espace. Dans tout ce parcours, le bruit, le mouvement, la vie, l'activité d'une fourmilière humaine qui s'agitait au soleil; dans le reste de la ville, demeurée déserte, l'immobilité, la solitude et le silence des tombeaux. Dès six heures du matin, une foule compacte remplissait la ville de Saint-Denis, la plaine, l'avenue, la grande rue qui conduit à la barrière. Des deux côtés, les spec-
tateurs se pressaient sur six rangs jusqu'à la barrière, et Ton peut dire que, de Saint-Ouen à Notre- Dame, et de Notre-Dame aux Tuileries, s'étendaient deux rubans de têtes qui reliaient ces points extrêmes. Le roi partit à onze heures de Saint-Ouen. Il était dans une calèche attelée de huit chevaux blancs. A côté de lui et à sa gauche, la fille de Louis XYI; visà-vis du roi, le prince de Condé, et, vis-à-vis la fille de Louis XVI, le duc de Bourbon; à la portière de droite, le comte d'Artois à cheval ; à la portière de gauche, le duc de Berry, également à cheval ; le duc d'Angouléme, retenu dans les départements du Midi, n'était pas encore arrivé à Paris. Devant et derrière la calèche du roi , la garde nationale à cheval, des troupes de ligne et un nombreux et brillant étatmajor ; et, derrière ces troupes, une longue file de jeunes filles de Paris et de Saint-Denis, qui étaient allées au-devant du roi jusqu'à Saint-Ouen, et qui marchaient à pied comme dans une procession, toutes vêtues de blanc, autour d'une blanche bannière sur laquelle on lisait : « La Providence nom rend les Bourbons, Vive le roi! » Les carrosses de la cour, au nombre de huit, tous attelés de huit chevaux, venaient ensuite; puis ceux de la ville, au nombre de dix-sept. De nombreux détachements de cavalerie fermaient le cortège. Au moment où il se mit en marche, on vit commencer une scène d'une
beauté inexprimable, que ceux qui en ont été témoins n'oublieront jamais, scène qui fait battre encore le cœur des enfants qui Font vue, et qui sont aujourd'hui des hommes dans la maturité de la vie, et qui met des larmes dans les yeux de ceux qui étaient alors des hommes dans la force de Tâge et qui sont aujourd'hui des vieillards. Partout, les fenêtres pavoisées de drapeaux blancs laissaient passer des essaims de têtes, dont les regards joyeux ou mouillés de larmes plongeaient sur le cortège royal. Des femmes presque toutes vêtues de blanc, tenant des branches de lis à la main et agitant des bannières blanches, se penchaient du haut des croisées. C'étaient des mères, des épouses, des sœurs, qui remerciaient Dieu du grand changement qui, en rendant à la France ses rois, leur rendait leurs fils, leurs frères, leurs époux. La Restauration fut la fête des femmes françaises.
La voiture du roi roulait lentement entre deux haies vivantes formées de cœurs qui battaient de joie. Depuis Saint-Ouen jusqu'à Notre-Dame, et depuis Notre-Dame jusqu'aux Tuileries, ce fut comme un seul cri de Vive le roi ! qui dura ainsi pendant sept heures; car le roi, parti de Saint-Ouen à onze heures, n'arriva aux Tuileries que vers six heures. Il est impossible à ceux qui ne l'ont pas entendu de se faire une idée de l'impression que produisait cet im-
merise cri de Vive le roi ! proféré par un million de voix humaines se confondant dans une clameur infinie qui montait vers le ciel, puissante, irrésistible, en couvrant le bruit des canons qui tonnaient, le tintement des cloches des églises qui sonnaient à pleine volée, le roulement des tambours qui battaient aux champs, le fracas harmonieux des orchestres qui jouaient l'air de Vive Henri IVI C'était comme une cataracte de voix humaines dans laquelle on entendait vibrer le cœur de tout un peuple. 11 y avait de temps à autre des redoublements quand on passait devant les grandes artères de Paris, où la multitude se pressait plus nombreuse et plus compacte ; on discernait comme des élans nouveaux dans l'élan général, et alors les acclamations prenaient un caractère si vif et si pénétrant, que l'on sentait malgré soi ses larmes couler et son cœur se fondre au contact de ces vibrations de voix humaines dont aucun instrument ne peut rendre Teffet. l^e roi était heureux et ému ; la fille de Louis XVI était sans cesse entre le sourire et les larmes. Elle avait vu, bien des années auparavant, des multitudes réunies avec un esprit bien différent, et ses joies mêmes lui rappelaient peut-être ses douleurs.
Dans cette longue marche, il y eut peu d'épisodes. A la barrière, le roi trouva M. de Chabrol et le corps municipal, qui lui présenta les clefs de Paris. Il prc>-
nonça quelques paroles qui se résumaient dans ce sentiment exprimé au début de ces paroles : « Enfin, me voilà dans ma bonne ville de Paris I » Il s*arrêta un moment sous la porte Saint-Denis, du haut de laquelle descendit une couronne colossale qui toucha presque sa tête royale. Arrivé au marché des Innocents, il s'arrêta encore et fut complimenté par les dames de la Halle, tandis que deux orchestres immenses faisaient entendre l'air de : Vive Henri IV! Un petit enfant d'une charmante figure otTrit des fleurs à la fille de Louis XVI ; elle les reçut avec attendrissement. Deux colombes lâchées par la main de Tenfant vinrent voltiger autour de la tête de la princesse; les anciens auraient dit que c'étaient l'âme de son frère et celle de madame Elisabeth qui venaient lui souhaiter la bienvenue. Quand on eut traversé le pont au Change et que, en débouchant dans la rue de la Barillerie, on se trouva devant la façade du palais de Justice, la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette se laissa aller en arrière, et, le visage couvert des pâleurs de la mort , elle sembla au moment de s'évanouir. Un mouvement électrique de douloureuse sympathie courut, aussi rapide que l'édair, dans la foule. Le char de triomphe de Marie- Thérèse venait de se croiser, dans la mémoire de tous, avec l'ignoble charrette qui avait conduit Marie- Antoinette à l'échafaud, en traversant le pont au
Change et la rue Saint-Uonoré dans toute sa longueur, au sortir de la Conciergerie. On avait compris que le procès de la reine et celui de madame Elisabeth s'étaient dressés dans sa mémoire comme deux spectres sanglants sortis des tombeaux du passé pour attrister les joies du présent.
Il était deux heures et demie quand on entra à Notre-Dame. 11 y eut alors un moment d'émotion intraduisible dans les langues humaines : ce fut celui où la foule compacte qui remplissait l'immense vaisseau de la vieille église entonna d'une voix unanime le Domine salvum fac regem, pendant qu'aux alentours de la basilique retentissait le cri infatigable de Vive le roi! d'une manière si intense, que la foule qui stationnait sur toute la longueur des quais l'entendait et le répétait à son tour. Hors l'église, la joie le disait à la terre; dans l'église, la prière le portait jusqu'au pied du trône de Dieu.
Les esprits et les cœurs étaient remplis d'étonnement et d'émotion à la pensée du grand événement dont on rendait grâce au Dieu de saint Louis. Beaucoup de ceux qui assistaient au cantique d'actions de grâces de la Restauration naissante pouvaient à bon droit s'étonner d'y avoir travaillé, car là figuraient le prince de Bénévent et tout ce sénat conservateur, peuplé des créatures de Napoléon, et qui, après avoir obéi pendant de si longues années à sa volonté sou'-
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veraine, avaient prononcé sa déchéance. Dieu prend ses instruments où il lui plaît, et tourne comme il veut les hommes, faibles roseaux qui plient sous sa main. Le roi était grave et pensif, Monsiedr et le duc de Berry radieux, le prince de Condé et le duc de Bourbon semblaient chercher quelqu'un du regard comme s'il y avait eu entre eux un vide. La fille de Louis XVI était abîmée dans les profondeurs de la prière. Elle n'était plus sur la terre, elle était devant Dieu.
Au sortir de Notre-Dame, il y eut une longue station sur le pont Neuf. Le roi éprouva un vif sentiment d'émotion en apercevant le simulacre improvisé de la statue de son aïeul Henri IV, qui se dressait sur son piédestal pour souhaiter la bienvenue à sa race, comme si la restauration de 1594 eût salué celle de 1814! Sur ce point encore, on vit éclater une de ces scènes d'attendrissement qui s'étaient plus d'une fois renouvelées sur le passage du cortège. Tout le Conservatoire était groupé autour de la statue du bon roi, et faisait retentir l'air consacré à sa mémoire; on lisait sur le piédestal cette inscription simple et touchante , disputée par M. Beugnot à M. de Lally-ToUendal : Ludovico reduce, Henricus redivivus. Le peuple répétait en chœur l'air si longtemps cher à la France. La foule qui couvrait le pont et les deux rives de la Seine
étendait les bras vers les Bourbons, et l'on eût dit qu'avant de les laisser rentrer dans le palais de leurs pères elle voulait prolonger ces heures d'enthousiasme et de délire, et sentir leur cœur battre sur son cœur, (le fut en ce moment que Taérostat monté par madame Blanchard s'éleva majestueusement dans les airs et apprit en même temps à toute la ville, qui le suivait des yeux, que le cortège royal était arrivé sur le pont Neuf. Après une longue attente, il se remit en marche, précédé, accueilli, suivi des mêmes cris d'enthousiasme et d'amour. A mesure qu'on approchait des Tuileries, la foule devenait plus compacte, parce que les spectateurs qui avaient assisté au passage du cortège royal sur les points les plus éloignés refluaient de tous côtés vers le château. On n'avançait plus qu'avec une extrême lenteur. Le roi et les princes étaient pâles de fatigue et comme courbés sous le poids du bonheur. Ils avaient oublié vingt et un ans de douleur et d'exil. En suivant la rue Saint-Honoré, la fille de Marie-Antoinette put voir, parmi ces fenêtres pavoisées de drapeaux blancs, celle du haut de laquelle, vingt et une années plus tôt, un prêtre invisible pour tous, visible seulement pour la reine avertie, fit descendre sur sa tête l'absolution suprême, dernier sacrement qui précéda de si près le sacrement du martyre. Quand on traversa la place du Palais-Royal „ la fille de Louis XVI pâlit lé-
gèremenl et leva les yeux au ciel. La calèche royale venait de passer à l'endroit même où le peuple avait arrêté le tombereau qui traînait Philippe-Égalité au supplice, afin qu'il vît une dernière fois le palais qu'il avait habité aux jours de ses prospérités et qu'il regrettât plus amèrement la vie. On put croire que la fille du martyr trouvait, dans les trésors de sa pitié miséricordieuse, une prière pour le plus indigne et le plus coupable des juges de son père.
Il était six heures quand la calèche royale entra dans la cour du château des Tuileries. Il y avait vingtdeux ans moins trois mois que la royauté en était sortie par la porte opposée pour chercher, dans la journée du 10 août, un asile au sein de TAssemblée nationale, qui l'avait envoyée à la prison du Temple, et avait laissé à la Convention le soin de l'envoyer a la place du 21 janvier. Après ce long espace de temps écoulé, la royauté, qui avait traversé les horreurs de Téchafaud et les tristes vicissitudes de l'exil, revenait au palais de ses pères, et les débris du naufrage de la famille de Louis XVI se rencontraient avec les débris du naufrage de la France. On eût dit que ces deux grandes infortunes se consolaient en se rapprochant, et que chacune d'elles s'oubliail elle-même pour pleurer sur l'autre. Dès que la fille de Louis XVI eut le pied sur les marches des Tuileries, elle oublia sa fatigue et sortit de son accablement. Comme si elle
avait été soutenue par une force surnaturelle, elle courut plutôt qu'elle ne marcha, guidée par ses souvenirs , et en s'orientant dans cette longue file d'appartements dont Tordonnance avait été changée. Elle cherchait la chambre de sa mère. Tout à coup on la vit s'affaisser sur elle-même, et, se laissant aller sur ses genoux, elle pria, pleura et s'évanouit : elle avait reconnu la chambre de Marie-Antoinette. Un long sanglot s'éleva parmi les femmes royalistes qui remplissaient le château. Tout le monde était tombé à genoux, non devant la princesse, mais devant la sainte. On lui demandait avec instance sa bénédiction ; il semblait que la reine et madame Elisabeth, couronnées de l'auréole des bienheureux, fussent debout à ses côtés. La fille de la reine douloureuse se leva avec effort. En se voyant ainsi aimée et honorée là où sa mère avait été si cruellement, si indignement insultée, elle remercia du cœur ces cœurs généreux qui faisaient amende honorable à la reine des injures dont ils n'avaient pas été coupables, voulut parler pour verser son âme dans l'âme de ces femmes et de ces jeunes filles qui l'entouraient; mais sa voix expira sur ses lèvres, ses émotions étaient trop fortes ; son cœur, partagé entre la douleur de ses souvenirs et les élans de sa reconnaissance, battait à se briser; elle prit, pour ainsi dire, la fuite en murmurant : « Ah ! c'en est tropl » Elle était déjà sortie depuis quelques
moments, que les femmes qui remplissaient la chambre étaient encore à genoux.
Fermons le récit de la rentrée des Bourbons sur cette scène, quoiqu*il y eût bien des choses à dire encore. Le soir, le Roi, la fille de Louis XVI, les princes, ne cessèrent de se montrer au balcon. La foule, qui se renouvelait sans cesse, ne pouvait se lasser de les voir, et semblait vouloir s'assurer qu'elle n'était pas le jouet d'une illusion et qu'il était bien sûr qu ils lui étaient rendus. Quand la nuit vint terminer cette belle journée, le jour recommença, car la ville s'éclaira tout entière et jusque dans ses quartiers les plus reculés, par une de ces illuminations universelles que le despotisme ne peut commander ni obtenir. La joie publique flamboyait à chaque croisée ; çà et là on s'arrêtait devant des transparents qui traduisaient la pensée publique en caractères de feu. Au-dessus de THôtel de Ville, on remarquait cette inscription tirée des Machabées : Félix dies in qua reversus es ad domum patrtim tmrum, et sedisti insede regni eorum. Sur un nombre immense de maisons on retrouvait Técusson fleurdelisé, avec ces mots en exergue : « Dieu nous les rend. » Vers le milieu du faubourg Saint-Denis, la foule stationna longtemps devant un transparent allégorique qui représentait la Mort accoudée et endormie sur le fût d'une colonne brisée, et entourée d'enfants qui jouaient auprès d'une toufle de lis; on
lisait ces mots sur le pied de la colonne : « Croissez et multipliez, la Mort se repose; » idée ingénieuse et touchante, sortie sans doute du cœur d'une mère. Le soir on dansa en rond dans les parterres des Tuileries ; les inconnus se connaissaient, et les passants se donnaient la main comme de vieux amis. Enfin, la soirée «'avançant, Paris épuisé d'ivresse et harassé de bonheur, et les Bourbons succombant sous le poids des émotions, cherchèrent un peu de repos. Vers minuit, on n'entendait plus que le bruit de quelques passants attardés qui faisaient retentir le cri de vive le Uoi ! en rentrant chez eux à la lumière des illuminations qui étincelaient sous un ciel pur et serein, et la détonation de quelques pièces d'artifice, derniers restes des feux de joie qu'on avait tirés pendant la soirée. La première journée de la Restauration était finie.