‹ Souvenirs de la restaurationChapitre 2 sur 16 · TEMOIGNAGES RENDUS A LA RESTAURATION · texte numérisé non relu

TEMOIGNAGES RENDUS A LA RESTAURATION

En considérant la Restauration dans ces premières journées, on comprend l'opinion de ceux qui la voient si forte à son origine, qu'ils ne peuvent plus s'expliquer sa chute, sinon par ses fautes. En effet, si Manuel a prononcé la parole qui lui a été tant reprochée, sur la répugnance avec laquelle la France aurait vu le retour des Bourbons, jamais parole ne fut plus contraire à la vérité historique. Non-seulement la Restauration fut accueillie avec bonheur par les familles demeurées attachées, malgré les vicissitudes des révolutions, à la tradition nationale; mais ceux pour qui elle ne fut pas une satisfaction de cœur l'acceptèrent, dans ce premier moment, comme un expédient honorable pour les difficultés de la patrie et une sauvegarde pour leurs intérêts les plus chers. Les mères saluèrent en elle le gage de la vie de leurs

enfants, qu elles voyaient, la veille encore, grandir avec terreur comme une proie due aux champs de bataille. Les classes moyennes, si nombreuses, l'envisagèrent comme le signal d'un repos auquel elles aspiraient depuis si longtemps, comme la garantie d*un gouvernement tempéré et d'une politique modérée. L'industrie et le commerce virent un vaste champ ouvert à leurs fructueux labeurs. Aux yeux de la population tout entière, elle représentait un besoin impérieux, une nécessité française et européenne, la paix.

Parmi les plus illustres compagnons de guerre de l'Empereur, il y en avait un grand nombre qui, rassasiés de gloire, épuisés et haletants de leurs mille combats, étaient reconnaissants à la royauté du repos qu'elle leur apportait, à la fin de leur carrière. L'histoire ne saurait oublier que, parmi ceux qui déclarèrent à l'empereur Napoléon, lorsqu'il voulut marcher de Fontainebleau sur Paris, que la continuation de la guerre était impossible, et sollicitèrent, nous allions dire exigèrent, son abdication, on comptait les princes de Neufchâtel et de la Moskowa, les ducs de Reggio, de Dantzick et de Tarente.

Tandis que les plus glorieux lieutenants de l'Empereur pensaient et agissaient ainsi, les négociants de la rue Saint-Denis et de la rue Saint-Martin tapissaient la devanture de leurs maisons de drapeaux

blancs et d'écussons fleurdelisés, comme s*ils avaient voulu souhaiter la bienvenue à cette ère de prospérité sans exemple qui allait s'ouvrir pour le commerce et pour l'industrie. Enfin, la jeunesse studieuse et lettrée, qui commençait dans l'ombre à se sentir gênée par cette pensée dictatoriale qui, remplissant l'étendue, ne laissait de place à aucune autre pensée, voyait s'ouvrir avec la Restauraticm des horizons pour cette liberté politique, l'attrait de ses études et de ses lectures, le charme de ses rêves. Il faut se souvenir qu'à cette époque M. Guizot, M. de Lamartine, M. Cousin, M. Jouffroy, M. Villemain, M. Odilon Barrot, M. Augustin Thierry, M. Casimir Delavigne, se rencontraient avec Laine, Royer-CoUard et l'illustre métaphysicien Maine deBiran, dans cette réaction de l'idée contre le. fait, de l'indépendance de l'esprit humain contre l'omnipotence de la gloire et du génie, de sorte que la Restauration fut pour eux une délivrance.

• La Restauration, ce n'était pas seulement le trône de France rendu à la famille de Bourbon, c'était encore le Pape rendu à Rome, les Bourbons à FEspagne, la patrie rendue à madame de Staël, la parole à M. Laine, la plume à M. Benjamin Constant comme à M. de Chateaubriand ; c'était surtout l'Océan rendu au commerce, les bras à l'agriculture, le repos aux corps, l'activité aux esprits, la sécurité aux intérêts, la

concorde au monde. Les contemporains les plus séparés d'opinions, de principes, de situations, en ont parlé dans le même sens. M. Benjamin Constant écrivait, au début de la première Restauration, ces paroles qui ont plus de gravité et, par conséquent, d'autorité que le fougueux manifeste qu'il devait publier le 20 mars 1815, contre le retour de TEmpereur, et démentir, quelques jours après, en acceptant les fonctions de conseiller d'État, que lui infligea Napoléon, par une vengeance d'assez bon goût contre ce Juvénal effaré : <i Le changement qui vient de s'opérer rend le sceptre aux mains de la famille incontestée ; il consacre la représentation nationale, il met hors d'atteinle l'indépendance de la magistrature. Tous les partis doivent être également satisfaits.» M.Bignon, dont l'opinion n'est pas suspecte, terminait, en décembre 1814, YExposé comparatif de Tétat de la France par ces mots : k Un juste espoir nous est permis ; nous avons pour nous l'expérience du passé, toutes les données de l'avenir, un roi constitutionnel, et un Bourbon pour roi. » Carnot, dont le témoignage est moins suspect encore, écrivait, dans une lettre célèbre, ces paroles mémorables : « Le retour des Bourbons produisit un enthousiasme universel ; ils furent accueillis avec une efTusion de cœur inexprimable. Les anciens républicains partagèrent sincèrement les transports de la joie commune. Toutes les classes de la société avaient

lellement souffert, qu'il ne se trouvait personne qui ne fût véritablement dans Tivresse. » Ce témoignage se trouve encore corroboré par la proclamation de (larnot, adressée à la garnison d'Anvers, le 18 avril 181 4. « Soldats, disait-il, aucun doute raisonnable ne pouvant s'élever sur le vœu de la nation française en faveur de la dynastie des Bourbons, ce serait nous mettre en révolte contre l'autorité légitime que d'hésiter plus longtemps à la reconnaître. Nous avons pu, nous avons dû procéder avec circonspection; nous avons dû nous assurer que le peuple français ne recevait cette grande loi que de lui-môme. »

Il y a quelque chose de plus frappant, peut-être : c'est le nom des hommes qui ont le plus contribué, nous ne dirons pas à faire, et l'on comprendra tout à l'heure pourquoi, mais à proclamer la Restauration. Les mémoires et les conversations des contemporains qui avaient, à cette époque, atteint l'âge d'homme, ne nous laissent point ignorer que chacun voulait l'avoir faite. Entrait-on dans un salon du faubourg Saint-Germain, on trouvait M. le comte de Pradt, l'exarchevêque de Matines, l'ex-ambassadeur à Varsovie, l'ex-aumônier du dieu Mars, comme il s'appelait luimême, entouré d'un cercle auquel il racontait comment, dans la journée du 1*' avril, il avait remis les Bourbons sur le trône. — « Ce n'est pas le moindre des services que j'aurai rendus à la France et à TEu-

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rope, » ajoutait-il modestement. Puis, pour peu qu'un contradicteur, saisissant un intervalle de respiration, qui seul suspendait le cours de cette parole cadencée comme un air de musique, et s'épanouissant en périodes régulières comme celles qu'on trouve dans un livre, exprimât un doute au sujet de ce droit de propriété exclusive que M. de Pradt revendiquait sur le rétablissement des Bourbons, les anecdotes pieuvaient, les confidences les plus intimes arrivaient, le flux de paroles grossissait, et le malencontreux interrupteur était obligé de s'avouer vaincu et convaincu pour arrêter le cours de ces grandes eaux. M. le comte de Pradt regardait presque comme un spoliateur quiconque mettait en doute la légitimité de ses prétentions sur ce point. N'était-ce pas lui qui, en se promenant dans les groupes, stationnant le 31 jnars 1814 sur les boulevards, avait remarqué les dispositions favorables de l'opinion pour la maison de Bourbon? Qui était allé le lendemain à l'hôtel Talleyrand, rue Saint-Florentin, numéro 2, où l'empereur de Russie était descendu, et où les souverains se trouvaient réunis? C'était lui. Qui avait averti M. de Talleyrand de ces dispositions du public? Encore lui. Qui avait ainsi arraché au prince de Talleyrand cette première interjection favorable à la légitimité, ce Hum tout-puissant qui, semblable au mouvement de sourcil de Jupiter, avait fait pencher le plateau des desti-

nées? Lui, toujours lui. Qui donc enfin, poussé par M, de Talleyrand lui-même sur le balcon, armé du mouchoir blanc du grand diplomate, parce que son propre mouchoir était rouge, avait crié en l'agitant : vive le roi! à la foule qui stationnait dans la rue? Pas un autre que lui. Il avait donc tout fait à lui seul, et il fallait bien que ses auditeurs reconnussent que c'était l'aumônier du dieu Mars qui avait fait la Restauration avec le mouchoir du prince de Bénévent.

M. le baron Louis, quand on le pressait un peu, avait bien aussi ses anecdotes à raconter. Enfin, chacun avait son action à redire, son mot à faire valoir. Mais les deux grands acteurs qui jouèrent les principaux rôles sur le seuil des deux Restaurations laissent dans Tombre ces prétentions secondaires. Qui proclama la première? Le prince de Talleyrand. Qui proclama la seconde? Fouché.

On n*a pas, ce semble, assez insisté sur les révélations historiques contenues dans ces deux noms. Que de braves généraux aient vu venir, sans appréhension aucune, la Restauration, rien de plus naturel : la place de ces glorieux serviteurs de la patrie était marquée sous tous les gouvernements, sous tous les drapeaux. Que des hommes politiques, engagés dans d'autres voies, pendant les longues vicissitudes de nos révolutions, impériaux, républicains modérés, aient salué le retour du principe tradi-

tionnel, ramenant, par la confiance et la sécurité qu*il donnait aux intérêts d'ordre, des institutions de liberté politique, on le comprend sans peine : ils n'avaient rien d'incompatible avec les Bourbons. Mais M. de Talleyrand, dans la situation anormale, étrange, inexcusable où il s'était mis , un évêque marié ! M. Fouché, avec ses sanglants et hideux souvenirs de 93, un régicide sans foi républicaine, un proscripteur sans passions, un démagogue sans principes, un athée en morale, en politique, en religion I Quoi! tous deux, ensemble ou séparés, ont proclamé la Restauration! Qu'est-ce à dire? Bien des historiens ont affirmé que c'était parce que de pareils hommes avaient proclamé la Restauration qu'elle s'était faite. Le contraire est vrai. C'est parce que la Restauration se faisait que de pareils hommes l'ont proclamée. Ils ne pouvaient la souhaiter; mais, s'ils étaient sans enthousiasme, ils étaient sans illusion. Us comprenaient donc que, si elle n'était pas désirable pour eux, elle était nécessaire, et, au lieu de tenter vainement d'enrayer le char de sa fortune poussé par l'irrésistible force des choses, ils poussèrent aux roues afin de marcher avec le char qui, les trouvant devant lui, les aurait écrasés. Il n'y a rien qui établisse d'une manière plus évidente ce qu'il y avait d'inévitable dans la Restauration que la coopération de ces deux hommes. Us ne l'auraient pas voulue, s'ils avaient pu

l'éviter. Ils la voulurent, comme les hommes clairvoyants veulent ce qui est nécessaire, comme de froids géomètres veulent la solution du problème posé. C'est ce qui achève d'expliquer l'erreur de ceux qui, voyant ce concours de tant de volontés divergentes en faveur de la Restauration, cette adhésion des opinions les plus dissemblables, des hommes et des partis les plus séparés par leurs principes, se disent que, pour être tombée malgré le concours de tant de ^rces, il faut que la maison de Bourbon et ses amis aient commis toutes les fautes et se soient donné tous les torts.

Oui, quand on se replace par la pensée dans ces journées d'émotion et d'entraînement, lorsqu'on se souvient de l'accueil enthousiaste fait au comte d*Artois le 12 avril 1814, et le 3 mai à Louis XVIII et à la fille de Louis XVI ; lorsqu'on retrouve, dans son cœur, ses impressions d'enfance à la vue de ces blanches couleurs qui, mariées à l'azur du ciel, agissaient par une symbolique naturelle sur les âmes ; quand on se rappelle ces fêtes populaires, cette ivresse, cette joie, les acclamations de la bourgeoisie parisienne, l'assentiment général, le consentement de tous les partis, le concours de tant d'hommes politiques venus des points les plus opposés de l'horizon, on est tenté de se demander comment la Restauration a pu tomber, et ce qu'elle a fait pour

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mourir. Ce n'est qu'en entrant plus avant dans son histoire qu'on trouve des explications et des réponses. Les nouveaux gouvernements, comme les nouveaux mariés, ont leur lune de miel, et malheureusement ce n'est pas dans ce temps exceptionnel et privilégié qu'il faut se placer pour augurer le sort de ces unions. Ce n'est qu'en voyant les uns et les autres aux prises avec les diflicultês de la vie, les contrastes des caractères, les obstacles des situations, qu'on découvre les écueils auxquels se brisent souvent ces fortunés navires, partis avec des vents favorables qui semblaient devoir les pousser au port.

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