AKEGOOTES SUR LE DERNIER MINISTÈRE DE CHARLES X
Quand le roi Charles X songea à remplacer le ministère de M. de Marlignac, son idée première avait été de conserver M. de Martignac et M. Roy dans la nouvelle administration qu'il s'agissait de créer et d'y appeler M. de Villèle. Cette idée fut vivement combattue par deux membres du nouveau cabinet, dont Tun appréhendait la supériorité de M. de Villèle, tandis que l'autre craignait d'être obligé de céder à M. de Martignac le ministère de l'intérieur qu'il ambitionnait lui-même. M. Roy, qui aurait consenti à demeurer dans le cabinet avec M. de Martignac, refusa d'entrer seul dans la composition du nouveau conseil; c'est ainsi qu'aucun des membres du cabinet précédent n'y figura.
Charles X, tout en ayant l'intention d'adopter une politique plus ferme, aurait désiré ménager les susceptibilités publiques et rattacher au gouvernement toutes les nuances de l'opinion royaliste, et même la portion de l'opinion libérale à laquelle on supposait quelque disposition à se rallier au gouvernement, dès qu'elle en aurait reçu les garanties. Pour atteindre ce but , il voulait confier des portefeuilles aux hommes qui pouvaient être considérés comme l'expression de chacune de ces nuances d'opinions. Voilà pourquoi M. de Courvoisier, issu du centre gauche, \int siéger dans le conseil à côté de M. de la Bourdonnaye, dont il avait autrefois ardemment combattu les opinions à la Chambre des députés; M. de Chabrol, qui s'était fait une réputation de modération et de capacité administrative, et dont le caractère était naturellement timide et indécis, avait été introduit dans le conseil, parce que Ton avait pensé que son nom rassurerait la nuance que pouvaient alarmer les noms de MM. de Polignac, de la Bourdonnaye et de Bourmont. Le roi avait espéré que l'amiral de Rigny consentirait à fondre la nuance assez prononcée de libéralisme à laquelle il appartenait avec la nuance non moins tranchée de royalisme à laquelle se rattachait M. de MontbeL
On voit que l'idée première de Charles X n'avait pas été de nommer un ministère homogène et exclu-
clusivemenl tiré de la charte, mais de former un cabinet qui, tout en adoptant une politique plus ferme que celle du cabinet précédent, rassurerait cependant les esprits, en offrant des noms dont plusieurs étaient des gages donnés à la liberté politique. Cette pensée du roi échoua devant les obstacles qu'il rencontra, quand il essaya de former un cabinet sur ce plan. On a vu par quel concours de circonstances les membres du dernier cabinet refusèrent de figurer dans cette combinaison et comment M. de Villèle s'en trouva éloigné. Charles X ne réussit pas mieux dans sa tentative pour faire accepter à Tamiral de Rigny le ministère de la marine.
L'amiral de Rigny se trouvait dans une position extrêmement brillante. De tous les officiers de mer de ce temps , c'était celui qui avait rencontré les chances les plus favorables et obtenu Tavancement le plus rapide. 11 cumulait la préfecture maritime de Toulon avec le commandement d'une escadre dans le Levant; tout jeune encore, il avait le grade d'amiral; les décorations et les distinctions de tout genre lui avaient été prodiguées; il n'avait guère plus à satisfaire que son ambition politique, et il n'était pas insensible à la perspective d'un portefeuille. 11 était chez son frère, receveur général de Moulins, lorsque l'avis de sa nomination au ministère de la marine lui parvint. Il accourut à Paris. Mais, là, il trouva dans sa
famille, surtout chez le baron Louis, son oncle, dont il dépendait pour la fortune, une opposition invincible à son entrée dans le nouveau cabinet. Sous le coup de cette obsession, il alla notifier son refus au prince de Polignac. Celui-ci fit les plus grands efforts pour changer sa résolution ; ce fut en vain. Alors M. de Polignac déclina la mission de transmettre au roi la résolution de M. de Rigny, et lui offrit de le conduire à Saint-Cloud pour qu'il expliquât lui-même les considérations qui Tempêchaient d'entrer dans le cabinet. Ils se rendirent tous deux à Saint-Cloud.
Après avoir inutilement employé tous les arguments qu'il croyait les plus propres à vaincre la résistance de M. de Rigny, le roi finit par lui dire : <c Jeune encore, vous avez acquis une grande réputation militaire, conquis les premiers grades de Tarmée, tous les genres de distinctions, la position la plus brillante, il ne vous manque que du repos pour jouir de votre gloire. C'est le sacrifice de ce repos que je vous demande au nom de Tintérét du pays, vous ne me le refuserez pas.
« — Sire, répondit Tamiral , des considérations puissantes, surtout la composition du ministère, ne me permettent pas d'accéder aux désirs de Votre Majesté.
« — Quels sont donc, dans le cabinet^ les hommes dont le nom vous éloigne ?
« — Je supplie Votre Majesté de me dispenser de les nommer.
« — Je vous Tordonne.
« — Sire, M. de Bourmont...
« — Je vous comprends, reprit le roi avec vivacité. M. de Bourmont a été indignement calomnié. Quand M. de Bourmont s'est trouvé face à face avec son roi, les armes lui sont tombées des mains, voilà toute la vérité ! C'est un tort aux yeux de mes ennemis, aux vôtres ce me semble. Aux miens, c'est un titre à ma confiance et à mon affection. »
Un geste de Charles X indiqua la fin de l'audience. IV amiral était tellement ému, qu'il se trouva mal en traversant la pièce qui suivait le cabinet du roi.
Il résulta de ces refus successifs que, bien que les membres du cabinet eussent été pris dans diverses nuances d'opinions, comme les membres les plus en vue appartenaient à la droite la plus prononcée, le gouvernement perdit les avantages de son calcul et n'en recueillit que les inconvénients. La presse put facilement rendre le cabinet aussi odieux que s'il avait appartenu à une nuance homogène, et il resta hétérogène quand il s'agit de délibérer et d'agir. La chose eût sans doute tourné autrement si MM. Roy et de Martignac étaient restés dans le cabinet, si M. de Villèle y était entré et si M. de Rigny y avait accepté un portefeuille. Un ministère ainsi formé au-
rait eu un tout autre poids devant l'opinion, et ne se serait pas trouvé insuffisant pour gouverner constitutionnellement.
Le cabinet nouveau, recruté un peu au hasard d*homraes appelés de tous les points de Thorizon, qui ne se connaissaient pas, et dont les noms, fournis par Talmanach royal à MM. dePolignac et de la Bourdonna ye, avaient été assemblés à la hâte, se trouvait en face d'une des positions les plus difficiles et les plus formidables qu'on pût rencontrer.
Chacun, depuis le commencement de la Restauration, avait usé à outrance des libertés politiques créées par la Charte, les uns dans un intérêt de vanité ou de popularité, un bien petit nombre avec une confiance excessive mais sincère dans des théories encore inappliquées; les autres dans un intérêt d'ambition ou de fortuné : c'étaient encore les plus innocents. 11 y avait derrière ce premier banc d'opposants les ennemis de la dynastie, révolutionnaires anciens ou révolutionnaires nouveaux, républicains, partisans de la révolution de 1688, impérialistes. On peut dire que, derrière la fronde parlemenlaire qui se contentait de harc^eler la monarchie et voulait la dominer, il y avait une ligue qui voulait l'abattre et qui profi* tait de l'ébranlement imprimé à l'édifice dont elle avait juré la ruine.
Cette fronde n'était pas seulement dans la rue, dans
les salons, elle était à Ipi cour. Certes, s*il y avait une classe d'hommes qui aurait dû éviter tout ce qui pouvait nuire à la Restauration., c*était celle des hommes de cour. Ils trouvaient au château des positions brillantes d'entourage intime, de haute confiance que leur inexpérience et leur goût d'oisiveté élégante n'auraient pu trouver dans les affaires. Cependant ils s'étaient montrés les ennemis nés de tous les dépositaires du pouvoir. M- de Villèle les avait craints au point de dire que les sessions les plus occupées et les plus difficiles étaient pour lui des saisons de repos, parce qu'au moins il voyait ses ennemis en face, tandis que, dans les entr'actesd&sessions, il était attaqué par-derrière, sur les flancs, par d'invisibles adversaires dont plusieurs faisaient profession de le soutenir. Je crois que c'est lui qui a prononcé ce mot profond : c( Quand un ministre accorde une place, il fait un ingrat et se donne quatre-vingt-dix-neuf ennemis.» La cour avait donc fait de l'opposition sous tons les ministères. Elle avait toujoui^s à demander aux ministres, et, comme les ministres ne pouvaient pas toujours accorder, elle les trouvait injustes, intolérables, impertinents. Et puis l'opposition est bien vue en France, elle donne un vernis d'indépendance qui plaît dans les salons, elle ouvre la carrière à Tépigramme; elle fournit des textes de conversations malignes et spirituelles» La critique est la plus facile
des supériorités : c'est la promesse de faire mieux si Ton agissait, avec la dispense d'agir.
Combien de fois Louis XVIII n'a\ ait-il pas été réduit à prendre dans son carrosse les hommes de cour de sa familiarité intime' qui occupaient les grandes charges de la maison, et de leur faire faire des promenades forcées, pendant des après-midi tout entiers, pour les empêcher d'aller voter contre son ministère à la Chambre des pairs I Ces grands seigneurs acceptaient volontiers les bénéfices du régime parlementaire il' Angleterre qui leur donnait une importance politique, mais ils eussent repoussé avec indignation la condition nécessaire de ce régime, qui est d'opter entre les avantages des charges de cour et les jouissances de l'opposition. Us abusaient quelquefois de leur position auprès du roi pour se créer une sorte de clientèle dans la Chambre des pairs, qu'ils dirigeaient dans des vues hostiles au ministère quand leurs prétentions exigeantes n'obtenaient pas satisfaction. Charles X, à l'époque du dernier ministère de la monarchie, n'avait plus même la ressource dont avait usé son frère. On refusait de l'accompagner dans ses chasses, sous prétexte que l'on avait à voter contre son ministère. A l'époque du ministère de M. de Villèle, cet homme d'État, quand les choses allaient trop loin et que les pairs, revêtus des grandes charges de la couronne, non contents de voter
contre le gouvernement, se faisaient chefs d'intrigues contre lui, portait ses plaintes devant le roi. Alors Charles X les faisait appeler dans son cabinet et disait à son ministre, après les avoir vus, « qu'il leur avait bien lavé la tête. » Malheureusement M. de Villèlfe pouvait ordinairement répondre au roi : « Mais Votre Majesté, en les congédiant, ne leur a-t-elle pas touché la main ? Ne leur a-t-elle pas demandé des nouvelles de leurs femmes et de leurs familles?» En effet, presque toujours ceux que le roi avait ainsi mandés devant lui pour les réprimander disaient, en sortant de cette audience, devant des tiers qui le rapportaient au ministre : « Villèle m'a fait donner une semonce par le roi, mais Sa Majesté m'a touché la main avant de me laisser partir. » Ainsi la bonté même du roi devenait un inconvénient en politique, elle ôtait toute efficacité à ses sévérités, qui laissaient aux enfants gâtés de la cour toute leur mutinerie. Charles X, qui supportait cette indépendance et cette indiscipline sous le ministère de M. de Villèle, avait fini par en rire sous le ministère suivant, et il ne changeait rien à la bienveillance de l'accueil auquel il avait accoutumé ces étranges courtisans. C'était traiter légèrement une grave question de gouvernement. Si, autour du roi, les ministres sont impunément attaqués , comment veut-on qu'on ait dans le public quelque confiance dans leur crédit? Ces
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habitudes d'hostilité des gens de cour exerçaient une action fâcheuse dans les grands salons de Paris» devenus le foyer naturel de leur opposition. De là elle rayonnait dans le public. On apprenait souvent, par des hommes qui approchaient du roi, des actes, des paroles, des démarches et même des desseins des ministres, des secrets enfin que ce prince laissait assez facilement échapper dans une causerie intime, et qui, reportés au dehors par l'indiscrétion d'un auditeur étourdi ou malveillant, fournissaient des pré' textes d'accusation contre le gouvernement.
C'était un des dangers de la monarchie, mais ce n'était pas le plus grand. Sur la fin de la Restauration, un sentiment de désaffection pour la maison de Bourbon s'était répandu dans les classes qui s'occupaient de politique et avait gagné de proche en proche. 11 esl assez difficile, quand on ne remonte pas aux préventions qui furent le résultat des Cent-Jours, aux positions prises par les partis, à l'inexpérience des individus, aux malentendus, à l'action incessante d'une presse hostile, d'indiquer, je ne dirai pas le motif, il n'y en avait pas, mais la cause, l'injuste cause de cette désaffection. Jamais dynastie ne fut plus nationale que celle delà maison de Bourbon. Ce sont les Capétiens qui ont formé la France par leur politique, leurs héritages, leurs guerres, leur diplomatie. Dans cette longue suite de rois, on n'oo
peut citer qu'un bien petit nombre de mauvais; l'immense majorité furent des hommes de bien, plusieurs des grands hommes. Sous cette illustre maison, la France n'avait cessé de grandir en puissance, en prospérité, en libertés civiles, en lumières, en civilisation. Son renversement par la Révolution avait été le signal de toutes les catastrophes. Rétablie en 1815, elle avait apporté à la France un présent inestimable, la paix ; elle avait rétabli entre elle et les autres nations europénnes des relations politiques et commerciales depuis longtemps détruites, etporté la prospérité publique à un point auquel elle n'était jamais parvenue. Ses princes avaient un cœur bienveillant, un accueil aimable et doux. Charles X disait avec raison : « Quand vous pileriez tous les princes de la maison de Bourbon ensemble, vous n'y trouveriez pas la matière d'un tyran. » Leur bienfaisance s'agrandissait avec les malheurs qu'ils avaient' à secourir. Us avaient un sentiment très-élevé de la gloire et de la dignité delà France, dont ils défendaient Thonneur comme leur propre honneur ; et, au moment même où tant d'embarras assiégeaient son gouvernement à l'intérieur, Charles X préparait la belle expédition qui devait venger l'injure du pavillon français en le plantant sur les murailles d'Alger. Les libertés politiques, enfin, avaient pris un développement qu'on n'avait pu prévoir sous l'ancienne mo-
narchie, et auquel on n'aurait jamais osé songer sous l'empire.
Cependant les prétentions que la forme du gouvernement mettait en jeu, les ambitions qui fermentaient, l'esprit révolutionnaire qui guettait toujours sa proie, prenant leur point d'appui dans les difficultés et les problèmes que contenait la situation, dans les fautes commises par le gouvernement, qui en commet toujours, dans les torts des partis, avaient fini par créer un sentiment d'îrritalioh qui, chez les uns, était de la haine ; chez les autres, un malaise et un besoin de changement. Il semblait que là maison de Bourbon, qui, sans doute, n'était pas douée de Tinfaillibilité politique et n'avait pas traversé des situations si difficiles sans donner prise à la critique, qui y donnait prise en ce moment même en opposant à une crise si formidable un ministère insuffisant, mais qui, malgré ses fautes, était le moyen de toute chose, surtout du gouvernement représentatif, était au contraire robslaclé à toute chose, et que tout irait de soi-même dès qu elle aurait disparu. C'était comme une fascination étrange qui troublait les imaginations et empêchait à la fois de voir le présent tel qu'il était, l'avenir tel qu'il serait, opposant l'idéal au réel, le mieux imaginaire au bien possible, de sorte qu'au milieu d'une multitude, jouet des illusions dont on Ténervait, et séduite à ce mirage d'une liberté indé-
finie qu'on lui montrait pour Tentraîner en avant, il n'y avait plus que quelques esprits sages et un petit nombre de sujets fidèles.
Il ne sera peut-être pas sans intérêt de donner quelques détails d'intérieur sur la physionomie du dernier conseil de la monarchie légitime. Le dimanche et le mercredi, le conseil se réunissait chez le roi, qui le présidait. Les séances duraient rarement moins de trois heures. Jamais,, sous aucun prétexte, Charles X ne souffrait que ces séances fussent ajournées. C'était, à ses yeux, un devoir de premier ordre auquel il subordonnait tous les autres actes de sa vie. En outre, le roi recevait souvent chacun des ministres en audience particulière. On a beaucoup parlé du goût de ce prince pour la chasse. Dans la saison où le roi chassait, il ne chassait jamais plus de deux fois par semaine, et jamais une partie de chasse ne lui a fait négliger une affaire. 11 se mêlait souvent à la discussion; son esprit était prompt et vif; sa parole, facile, chaleureuse, pleine d'à-propos, n'était jamais préparée. Il avait conservé cette grâce de manières, cette politesse royale qui élevait ceux auxquels il s'adressait, sans rien diminuer de la majesté du prince. Il était le premier à provoquer la discussion sans jamais s'offenser de l'opposition que son opinion rencontrait, même quand cette opposition prenait des formes un
peu vives. U résumait avec clarté les discussions, avec supériorité même, quand elles traitaient de la diplomatie. Sa première impression était juste en général ; mais il avait une défiance de lui-même qui le disposait à abandonner trop facilement son opinion. Presque tous ceux qui siégeaient dans le conseil avaient une habitude pour ainsi dire mécanique qui les aidait à écouter. Ainsi le roi découpait du papier, et donnait à ces découpures des formes bizarres; M. le Dauphin feuilletait un annuaire militaire et annotait au crayon les mutations dont, en l'abordant, le ministre de la guerre lui avait remis la liste. MM. de Polignac et de Montbel couvraient de dessins à la plume les cahiers de papiers placés devant eux. M. de Chabrol, dont l'esprit était tout entier à l'affaire qui se traitait, occupait instinctivement ses mains à percer avec un poinçon un bâton de cire; plus Tinlérôt de la discussion était grand, plus M. de Chabrol mettait d'ardeur dans son travail, de sorte que souvent le bâton de cire» cédant à cette pression désespérée, s'ouvrait pour livrer passage au poinçon qui le traversait, non sans endommager l'autre main dans hr quelle il venait s'enfoncer à l'improvisle. S'il arrivait que, dans les discussions sans importance, un m inistre, pour lequel la question n'avait pas d'intérêt, s'endormit, le roi était le premier à en rire et poussait souvent la bonté jusqu'à défendre qu'on troublât le
repos du dormeur, ou, s'il voulait l'éveiller, se contentait de lui faire passer sa tabatière.^ Louis XVIH, on le sait, était moins tolérant pour les infractions à Tétiquette. Un jour M. de Corbière, qui n* avait pas l'habitude des cours, assis dans le cabiaet du roi pendant un conseil, déposa sans façon sur le bureau royal son mouchoir et sa tabatière qui le gênaient. M. de ViUèle, qui s'aperçut des regards courroucés que le roi jetait sur le ministre délinquant, le poussa du coude. M. de Corbière, à qui Tà-propos n'avait jamais manqué, reprit tranquillement son mouchoir et sa tabatière en disant au roi : « Tenez, Sire, il faut encore mieux avoir des ministres qui vident leurs poches que des ministres qui les remplissent. » Louis XVIU aimait encore bien plus l'esprit que l'étiquette ; il sourit avec bienveillance au spirituel Breton ; le mouchoir et la tabatière de M. de Corbière se trouvèrent compris dans l'amnistie.
Il était rare que, dans les séances du dernier conseil de Charles X, l'intérêt ne fut pas vivement excité. On comprend avec quelle attention furent suivies les séances dans lesquelles on discuta la possibilité, puis les préparatifs de l'expédition d'Alger; avec quelle joie française les ministres entendirent le roi déclarant qu'il ne sacrifierait pas les justes exigences de la dignité nationale ofTensée aux réclamations et à l'opposition non motivée de l'Angleterre. Un autre
joar,M. de Chabrol exposait avec cette clarté et cette précision qui plaisaient tant à Charles X la situation admirable des finances de TÉtat. Le budget allait être présenté avec un excédant de recettes sur les dépenses. En outre M. de Chabrol proposait une réduction de rîntérêt de la rente motivée par le taux général de l'intérêt qui tendait partout à s'abaisser. Son projet consistait à donner aux porteurs des rentes cinq pour cent Taltemative de recevoir le remboursement immédiat du capital nominal de leurs rentes, ou de consentir à la réduction de l'intérêt dé cinq pour cent à quatre pour cent'. Afin de rendre plus favorable la position de ceux qui prendraient ce dernier parti, on augmentait leur capital de l'intérêt d'une année de leur rente. En outre, on leur garantissait qu'aucune nouvelle réduction n'aurait lieu avant Tannée 1845. Aux quarante millions que cette iliesure devait faire économiser, M. de Chabrol proposait d'ajouter la totalité des sommes rendues disponibles par l'application exclusive de l'amortissement aux fonds qui seraient au-dessous du pair. Sur les quarante millions provenant de la réduction de la rente cinq pour cent, quinze millions étaient destinés à remplacer pareille somme effacée du budget des recettes par la suppression du droit de circulation sur les vins et eaux-devie, suppression depuis longtemps réclamée. Les vingt-cinq millions restant, auxquels on devait réunir
la partie disponible de la dotation de Tamortissement, devaient être répartis entre les ministères delà guerre et de la marine et la direction générale des ponts et chaussées. On calculait qu'avec cette somme annuelle dix années auraient suffi pour compléter notre système de défense territoriale et maritime et faire cesser le mauvais état de nos voies de communication, sans élever le niveau du budget au-dessus de neuf cent soixante millions. Ainsi des travaux immenses eussent été exécutés avec les ressources et les deniers de l'État, et les contribuables n'auraient pas vu augmenter leurs charges d'un centime.
Quand les ministres considéraient Télat florissant des finances et les avantages qui résulteraient pour le pays du plan financier de M. de Chabrol, ils se prenaient quelquefois à espérer que la Chambre sacrifierait au bien public Tesprit d'opposition dont elle était animée. Mais une douloureuse évidence dissipait bientôt cette courte illusion, et l'impossibilité de ramener la Chambre ou de la dominer apparaissait à tous les esprits. Ce fut alors qu'un des membres du conseil ouvrit Tavis de chercher a ramener par tous les moyens, fût-ce par ceux que Walpole avait employés avec avantage dans le parlement d'Angleterre, le nombre de voix nécessaires au ministère pour avoir la majorité. L'adresse des deux cent vingt et un venait d'être votée, et il représentait qu'un déplacement
de vingt-cinq voix rendrait la majorité au ministère. Or il avait fait sonder les hommes qu'il croyait les plus disposés à opérer ce mouvement de conversion, partie en raison de la crainte que leur inspirait la révolution, partie en raison des avantages pécuniaires qu'on leur faisait pressentir. « Nous connaissions, a-t-il dit, le tarif des consciences; il n'était pas très élevé. » Le roi et M. le Dauphin n'attendirent pas l'opinion du conseil pour repousser la proposition qu'ils taxèrent d'immorale. Le ministre objecta qu'il s'agissait d'éviter d'irréparables malheurs en ramassant, pour combattre les ennemis de la royauté, des armes que ceux-ci ne laisseraient certainement point par terre. Mais rien ne put vaincre les loyales répugnances du roi et de son lîls.
11 ne restait plus qu'une dernière ressource, la dissolution de la Chambre, et, si les collèges électo raux renvoyaient la même chambre et qu'on voulût persister dans les mêmes vues, un coup d'Élat contre la majorité. Quelques-uns de ceux qui blâmèrent le plus vivement les ministres après leur catastrophe les y poussaient avant l'événement. M. d'Haussez raconte que, dans la journée du 15 juillet 1830, M. de Semonville, qu'il était allé voir, l'accompagna jusque dans la pièce qui précédait son salon. Là, après s'être préalablement assuré que personne ne pouvait l'en-
tendre, il lui dit à voix basse : « Eh bien, où en êtesvous ?
« — Notre position est connue de toute la France» répondit M. d'Haussez, mieux qu'un autre vous pouvez la juger.
« — Je la juge du côté de Tattaque, mais du côté de la défense, non. Vous ne faites rien, et votre inaction perd la monarchie, la France, TEurope. Appelés pour agir, vous restez stationnaires. Vous n'êtes pas dans r esprit de votre rôle ; le temps, les occasions, vous laissez tout échapper.
« — Mais les députés , mais les pairs, mais la presse I
« — Avec des mais on ne fait rien. Les députés, les pairs, je ne puis vous dire le parti qu'ils prendront; cela dépendra de celui que vous prendrez vousmêmes. Arrangez-vous de manière à être les plus forts avec le peuple; finissez-en une bonne fois avec la presse, et moquez-vous du reste. En politique, quand le drame est joué, on applaudit le dénoûment quel qu'il soit, on ne siffle que les mauvais acteurs. »
En disant ces derniers mots, M. de Semonville serra fortement le bras de M. d'Haussez, qui était arrivé à la porte de rapparteitient, et lui dit adieu.
C'est ainsi que ceux qui devaient blâmer le plus sévèrement les ordonnances, après l'événement, poussaient le ministre à ces fâcheuses extrémités qui
mettent sur une carte la destinée des gouvernements et des peuples, sans faire attention que le ministère n'était point organisé pour jouer cette dangereuse partie, et que, dans l'état où étaient les esprits, toutes les chances étaient contre lui. M. d'Haussez devait rencontrer encore une fois M. de Semonville, dans la matinée du 50 juillet, à ^àint-Cloud. 11 venait, avec MM. d'Argout et de Vitrolles, demander le renvoi des ministres, le retrait des ordonnances, la nomination d'un nouveau cabinet à la tête duquel seraient MM. de Mortemart, Casimir Périer et le général Gérard, et une amnistie complète pour tous les actes qui avaient signalé les trois joutrnées. Il est vrai que M. de Semonville avait dit d'avance à M. d'Haussez : <c Arrsingezvous de manière à être les plus forls: quand le drame est Joué, le public applaudit la dénoûment quel qu'il soit, il ne sifHe que les mauvais acteurs. » Il appliquait en ce moment la morale de son discours.
CONCIÏÎSÎOIS.
Me voici arrivé à la fin de ces souvenirs dans lestjuels la discussion s'est mêlée plus que je n'aurais voulu au récit. Comment en aurait-il été autrement? Il y a, dans ce passé récent, tant de questions en litige, il y a sur les hommes et sur les choses tant de jugements divers, contradictoires, qu'il est impossible d'émettre une opinion sur un fait, sur un personnage politique, sur une situation, sans se heurter contre les avis opposés, de même que, dans une route remplie par la foule, on ne peut faire un pas sans coudoyer de temps en temps les passants qui vous barrent le chemin.
J'espère avoir jeté quelques lumières sur des points de l'histoire cx)ntemporaine restés obscurs et qu'on ne peut traiter in extenso dans une histoire générale qui ne comporte pas les détails.
Quelle était la disposition des esprits au début de la première Restauration?
Quelle était la disposition des esprits au début de la seconde? En quoi était-elle changée? Pourquoi était-elle changée, et, par suite, quelles difficultés les Cent-Jours avaient-ils ajoutées à la situation?
Quelle fut l'attitude des provinces de l'Ouest après les Cent-Jours, et quel secours apportèrentelles à la politique nationale de la royauté?
Quelles furent les causes réelles de la réaction de 1815 dans le Midi? Dans quelles limites fut-elle renfermée? Pouvait-elle être prévenue? Le gouvernement royal doit-il porter la responsabilité de ces excès? Que se passa-t-il particulièrement dans le Gard et dans la Haute - Garonne, à Nîmes et à Toulouse, le général Ramel, Trestaillons, Servan?
Que faut-il penser des missions à l'intérieur contre lesquelles s'éleva une opposition si violente et si passionnée? Quelle était l'origine de ces missions? Qu'était-ce que le père Rauzan, le chef des missionnaires? Quelle action exercèrent- ils sous la Restauration? A quelles causes doit-on attribuer le mouvement des esprits contre eux ?
Quels étaient les précédents, le caractère, le génie des trois hommes qui exercèrent la principale action sous la Restauration :
M. Decazes,
M. de Chateaubriand,
M.'deViUèle?
Comment Louis XVllI et Charles X jugeaient-ils le duc d'Orléans?
Quelles furent les causes, quelle fut la portée de la lutte qui s'ouvrit entre M. Decazes et la droite, en 1815^ et qui se termina par la chute de ce dernier en 1820? Que faut-il penser delà politique de M. Decazes? Quels furent ses mobiles? Quelles furent les fautes que la passion politique du temps lui reprocha sans qu'il les eût commises, quelles furent ses fautes réelles ? Quelle influence son ministère exerçat-il sur les destinées de la monarchie ?
Y eut-il, sous la Restauration, des hommes de la droite qui rte voulaient pas la guerre d'Espagne? M. de Villèle fut-il au nombre de ces hommes?
Quelle fut la part de chacun de ces trois hommes d'État, le duc Mathieu de Montmorencv, M. de Villèle et M . de Chateaubriand au congrès de Vérone? Quelle fût leur ligne politique au sujet de la question d'Espagne et de l'intervention à exercer ?
Pourquoi l'antagonisme politique de MM. de Villèle et de Chateaubriand commença-t-il après la guerre d'Espagne? Pourquoi ce dernier fut-il destitué?
Quelles furent les conséquences de l'opposition qu'il lit, de concert avec la gauche, à son ancien collègue,
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et sans le vouloir, par dessus sa tête, à la monarchie?
Quelle fut la cause des fautes que commit M. de Villèle dans la dernière partie de son ministère, depuis l'époque de Tavénement de Charles X? Pourquo i ne se retira-t-il pas ?
Quelle fut Taction de M. de Chateaubriand dans les derniers temps de la Restauration et dans la dernière phase de sa vie ?
Comment fut formé le dernier ministère de Charles X? Le roi eut-il, dès le début, la pensée de composer un ministère de coup d'État?
On trouvera réunis, dans ce livre, des renseignements et des lumières sur tous ces points intéressants de l'histoire contemporaine, non des lumières complètes, ce serait de l'histoire même, mais des faits, des anecdotes, des récits, des détails qui ouvrent à l'horizon des éclaircies qui permettent au regard de pénétrer dans les profondeurs du paysage.
J'éprouve le besoin d'ajouter, en terminant, qu'en publiant ces morceaux détachés, rapportés de côté et d*autre pour former un ensemble, mais qui se rattachent à une pensée générale, celle d'éclairer les hommes de cette génération sur des points obscurs de l'histoire de la Restauration^ je n'ai pas eu l'intention de faire le panégyrique des hommes de la droite ni d'intenter un procès aux hommes des opinions con^ traires.
II y a une circonstance atténuante aux fautes qu'ont pu commettre et qu'ont commises tous les partis et tous les hommes politiques de 1814 à 1830, je dirai même, dans une certaine mesure, de 1830 à 1848 : c'est leur profonde inexpérience à l'égard du gouvernement représentatif. Quelles étaient ses lois? Avec quels éléments pouvait-on le faire vivre dans notre pays? Dans quelle mesure? Quelles précautions y avait-il à prendre? quels écueils y avait-il à éviter? C'est ce qu'on ignorait profondément dans le pouvoir comme dans l'opposition, et on ne doutait de rien précisément parce qu'on ignorait tout. Au sortir du gouvernement absolu, sans préparation aucune, on était entré de plain-pied dans le plus difficile des gouvernements : dans celui qui demande le plus de sagesse, d'habileté, de modération, de force contenue, de transactions intelligentes, et chacun marchait à outrance dans le sens de sa passion, n'acceptant rien et exigeant tout. Pendant la première période, la droite crut à tort qu'elle pouvait suffire au gouvernement; pendant la seconde, les centres crurent à tort qu'on pouvait faire marcher le régime représentatif en France, en laissant la droite et même le principe traditionnel en dehors. C'était une double erreur.
Cette époque de trente-trois ans apparaîtra dans l'histoire comme une grande école d'enseignement
mutuel à laquelle tous les partis ont été appelés à recevoir d'utiles et fécondes leçons. Je réclame le bénéfice de cette excuse pour mes aînés de la droite, pour M. de Chateaubriand en particulier, pour M. delà Bourdonnaye et même pour M. de Villèle, et je consens bien volontiers à ce qu'elle profile également à ceux qui se sont trompés dans d'autres voies. L'infaillibilité divine seule aurait le droit d'être inexorable, et elle est miséricordieuse; la faillibilité humaine doit être indulgente, puisqu'elle a elle-même besoin d'indulgence. '