‹ Souvenirs de la restaurationChapitre 15 sur 16 · CHATEAUBRIAND AU MOMENT DE LA REVOLUTION DE · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND AU MOMENT DE LA REVOLUTION DE

Avec la Révolution de juillet, nous entrons dans la dernière période de la vie de Chateaubriand, encore mêlé pendant les premières années de cette Révolulion aux luttes de la politique par ses grandes polémiques contre le gouvernement nouveau, puis, à mesure que ce gouvernement s'affermit, se retirant» triste et découragé, dans le silence et la solitude et

DE LA KESTAIHATION. 417

s'asseyant longtemps d'avance sur la pierre de son tombeau, M. Villemain a apprécié avec une piquante exactitude le rôle plus agité qu'actif que joua le grand écrivain dans les moments rapides qui décidèrent du sort de l'insurrection de Juillet et en firent une révolution, (llialeaubriand ne connaissait pas la peur, mais c'était un homme d'idées, et non un homme d'action, encore moins un chef de parti. 11 agissait sur les intelligences par ses écrits, il s'entendait moins à manier les volontés et les intérêts. D'ailleurs isolé de son ancien parti par sa longue opposition, il était plutôt admiré et exploité qu'accepté par le parti libéral, que le succès de l'insurrection rendait maître de la situation. Que pouvait-il donc faire au milieu du désarroi des forces régulières de la monarchie, qui ne laissait aucune force irrégulière pour soutenir sa cause? Il pouvait parler, il ne pouvait agir. 11 parla dans les deux seuls endroits où il put parler utilement : la chambre des pairs et le Palais-Royal. A la chambre des pairs, on n'eût pas demandé mieux que d'entrer dans la voie qu'il indiquait; mais qu'était-ce que la pairie, depuis que la royauté qui l'avait constituée sans la fonder était tombée? un roseau sans racine qui pliait sous le vent de la Révolution. La Révolution de juillet était encore plus antiaristocratique qu'antimonarchique, et la pairie, loin de pouvoir sauver l'hérédité royale, allait être contrainte

de voter elle-même, par un suicide aussi étrange que nécessaire, la suppression de sa propre hérédité. C'était un pouvoir constitutionnel, sans être une force sociale ; elle était donc entraînée comme au waggon armorié, mais inerte, à la suite de la locomotive révolutionnaire, et son impuissance se ralliait forcément à ce que la malveillance faisait ailleurs.

Il n'en était pas de même au Palais-Royal, et, à travers les malices à doubles tranchants que M. Villemain sème sur Tentretien de M. de Chateaubriand avec M. le duc d'Orléans, on voit que l'historien sagace ne se méprend pas sur l'influence prépondérante que devait exercer sur le dénoûment de l'insurrection de Juillet la détermination que le premier prince du sang allait prendre. M. de Chateaubriand, reçu d'abord par madame la duchesse d'Orléans, prit surle-champ une attitude haute et digne, car, c'est une justice que l'on doit lui rendre, dans les occasions décisives, il n'a jamais hésité, et Tappel de l'honneur Ta toujours trouvé prêt à le suivre. Sa réponse fut, comme le dit M. Villemain avec une honorable impartialité, ce qu'elle devait être : « Madame n'ignore pas mon dévouement au jeune roi et à sa mère. » L'entretien politique tie commença qu'à l'enlrée de M. le duc d'Orléans. « Au nom du duc de fiordeauXj prononcé par le prince lui-même, dit Mi Villemain, à soti désir eiprimé d'être le tuteur

DE LA RESTAURATION. 4i9

et le soutien de cet enfant, à sa crainte que les événements ne soient plus forts que sa volonté, M. de Chateaubriand répondit : « Quoil monseigneur, « n'êtes- vous pas investi de tous les pouvoirs? Allons « rejoindre Henri V. Appelez auprès de vous les « chambres et Tarmée ; sur le bruit de votre dé- « part, toute cette effervescence tombera, et Ton « cherchera un appui sous votre pouvoir éclairé et a protecteur. » M. Villemain ajoute que, « malgré la contrariété visible que ce conseil donnait au prince, et sa première parole : Nous n avons encore rien pour nous défendre^ M. de Chateaubriand insista de nouveau, en modifiant son premier plan. Le duc d'Orléans ne pouvait* il pas déclarer que la chambre actuelle n'avait pas les pouvoirs nécessaires pour disposer de la forme du gouvernement? que la France devait être consultée et appelée à élire une nouvelle assemblée avec des pouvoirs ad hoc pour décider une si grande question? Le duc d'Orléans se mettrait ainsi dans la position la plus populaire. Le parti républicain, qui faisait tout son danger, le porterait aux nues» Dans les deux mois qui s'écouleraient jusqu'à l'arrivée de la nouvelle législature, le prince organi^ serait la garde nationale. Tous ses amis et les amis du jeune foi travailleraient dans les provinces. Qu'on laissât alors venir les députés, qu'on laissât se plaider publiquement à la tribune la cause défendue par

M. de Chateaubriand, cette cause, favorisée en secret parle duc d'Orléans, obtiendrait l'immense majorité des suffrages. »

M. Villemain trouve ces idées de M. de Chateaubriand bien chimériques, et il semble puiser un argument à l'appui de cette opinion dans le rapprochement de ces deux plans différents qui se succèdent de si près dans sa bouche. Cet argument ne semble pas très-fondé en raison. 11 était naturel que M. de Chateaubriand proposât d'abord à son illustre interlocuteur le parti le plus net et le plus décisif. — « Il y a un roi de droit, depuis la double abdication de Rambouillet; il y a encore une armée fidèle, il y a deux chambres dont la majorité ne veut pas de révolution; vous êtes le lieutenant général du royaume, allons rejoindre le roi, appelez à vous les chambres, et placez-vous au milieu de Tarmée. » Quand il voit que le duc d^Orléans n*est point préparé à prendre un parti aussi tranché et aussi vigoureux, comme les moments sont courts et que le dénoûment dépend du parti que prendra le premier prince du sang, M. de Chateaubriand proportionne naturellement ses conseils aux dispositions de celui à qui il les donne, et, puisque celui-ci ne veut pas résoudre le problème par une initiative hardie, il lui propose au moins de le laisser entier et de tout préparer pour amener plus tard, par des moyens plus lents, la solution désirée.

H n'y a donc pas contradiction entre les deux plans proposés par M. de Chateaubriand, il y a succession logique. A qui a refusé le plus, on demande le moins : à qui n*est pas disposé à aller par la ligne droite d'un point à un autre, on propose la ligne courbe, qui éloigne le but du point de départ, mais en y conduisant.

Je ne sais si, dans l'intention du docte écrivain, les paroles malicieusement spirituelles que nous allons citer sont exclusivement dirigées contre l'innocence politique de M. de Chateaubriand, mais, dans tous les cas, l'épigramme ricoche et fait coup double. « Ambition à part, s'écrie-t-il, et pour qui a vu de près le sens droit et juste, Tesprit un peu défiant et moqueur, Tégoïsme nettement résolu de Louis-Philippe, cette poétique d'un acheminement si habile à la régence et d'une régence si paisible, n'était pas convaincante. Quoi ! tromper le parti républicain, non pas pour obtenir, mais pour éviter la couronne ! se laisser porter aux nues par lui et favoriser, en secret, le parti de la légitimité qui, victorieuse à la tribune, ne manquerait pas d'être reconnaissante pour le prince dont elle n'aurait eu l'appui qu'mcognito^ tout cela était trop fabuleux et trop complexe pour persuader au duc d'Orléans de courir tant de périls contre son intérêt Dans la réalité, l'esprit frappé des souvenirs de sa maison, de la régence de

son aïeul, des fautes de son père, il avait en effroi ridée dune régence. C'est en ce sens qu'un jour il répondait à Louis XVIU, dont la prévoyance plus maligne que résignée lui indiquait cette chance de Tavenir : « Moi régent, sire, plutôt retourner en Sicile I plutôt Texil à jamais ! On peut tout supporter, excepté le pouvoir au prix d'une accusation perpétuelle d'empoisonnement. Non, sire, tant de malheurs n'arriveront pas pour m'en infliger un plus grand; mais je ne le subirai pas, et, devant ces institutions que j'aime, devant la liberté de la presse et les factions qui en abusent, jamais je ne serai le nouveau Philippe d'Orléans d'un nouveau Louis XV. » A la bonne heure ! que le régent d'Orléans, craignant les calomnies qui devaient s'élever contre lui, quoiqu'un homme de quelque fermeté d'âme sache les braver pour exercer un droit et encore plus pour remplir un devoir, eût repoussé le fardeau du pouvoir, qu'il se îùt réfugié en Sicile pour échapper aux angoisses de cette responsabilité) en laissant Louis XV à Versailles, on le comprend. Mais qu'eût dit M. Vil* lemain si le régent d^Orléans, dans la crainte d'être accusé injustement de tramer l'empoisonnement de son pupille, l'eût envoyé en Sicile et se fût établi lui-même à Versailles en s'emparant du trône? S*il eût employé ce moyen héroïque d'écarter de sa vie celte odieuse accusation d'etnpoisonnement qui lui

DE hk RESTAURATION. 425

arracha des larmes, M. Villemaîn ne pense-t-il pas qu'il eût quelque peu compromis sa plus belle gloire devant Thistoire? La vie de Louis XV, en effet, et son tranquille avènement à la puissance sont le plus beau titre d'honneur du régent d'Orléans, et c'est grâce à cela que, malgré le cynisme de ses mœurs et Teffronterie de quelques-unes de ses paroles, la postérité a adopté sur lui le jugement de Louis XIV, qui, sans s'arrêter à cette affectation de perversité, dit un jour : « Mon neveu n'est qu'un fanfaron de crimes. » Est-il donc tout à fait nécessaire de prendre le trône de son pupille pour prouver que l'on ne veut pas prendre sa vie ?

Que les circonstances où l'aïeul de Louis-Philippe préféra la régence au règne fussent très-différentes de celles où Louis-Philippe préféra le règne à la régence, rien de plus vrai. Ce serait bien mal apprécier la situation des esprits et des choses en 1830, et méconnaître les tendances naturelles de l'esprit humain, que de représenter comme une tâche aisée, sans obstacles et sans contradictions, celle que le premier prince du sang aurait assumée en essayant d'être régent. L'œuvre était difficile, mais il n'appartient à personne de dire qu'elle était impossible, puisqu'elle n'a pas été tentée. Si les vainqueurs des trois journées venaient au duc d'Orléans, c'est qu'ils avaient besoin de lui, c'est qu'il avait cette notoriété politique,

cette grande existence de premier prince du sang, cette quasi hérédité, comme on disait à cette époque, qui lui donnaient une place exceptionnelle dans la situation. Or celui dont on a besoin peut toujours, jusqu'à un certain point, imposer des conditions. Qu'aurait-on pu faire sans lui? Une république? La situation n'était pas mûre pour cela. Une autre monarchie ? Où était le monarque ? Était-ce par hasard M. de la Fayette ou M. Benjamin Constant? S'il avait donné l'exemple de la résistance à la passion révolutionnaire, il eût trouvé des auxiliaires prêts à le seconder. Certes Casimir Périer ne lui eût pas manqué; nous le nommons parce qu'il n'existe plus ; nous en aurions d'autres encore à nommer, mais heureusement ils vivent encore. Les frères Bertin, nous l'avons su d'une source qui ne peut laisser dans notre esprit aucun doute sur l'exactitude de l'information, avaient fait offrir à la Chambre des pairs le Journal des Débats pour soutenir cette combinaison; ils n'eussent certainement pas manqué au duc d'Orléans. Si on avait réussi, la liberté politique se trouvait fondée ; car le parti parlementaire aurait montré la qualité la plus utile et la plus rare, celle sans laquelle on ne fonde rien, la modération dans la victoire. Maître de lui comme de la situation, il aurait prouvé à tous qu'il était capable et digne de* gouverner, et je ne crois^pas qu'il eût fait défaut au

duc d'Orléans, si celui-ci avait voulu marcher dans celte voie. On ne fit rien de pareil. M. Villemain semble croire qu'il n'y avait dans ce plan qu'un beau roman, et qu'on ne pouvait, sans une grande dose de naïveté, proposer à un habile homme comme Louis- Philippe de faire tant d'efforts pour éviter la couronne. Le raisonnement eût été excellent avant le 23 février 1 848 ; depuis il a beaucoup perdu de sa valeur. Que la régence eut échoué, c'est une hypothèse; que le règne ait échoué, c'est un fait. Qu'en suivant la voie qu'on a adoptée on soit arrivé à l'avortement complet du gouvernement parlementaire, c'est une certitude encore. Qu'après avoir porté laborieusement cette couronne qui lui meurtrit plus d'une fois le front, Louis-Philippe, qui, selon un mot plein de profondeur de M. Villemain, « avait contre soi-même l'exemple de sa propre élévation, » Tait vue tomber en quelques heures, malgré son sens juste et son habileté consommée, c'est l'histoire. La combinaison qui a si tristement échoué a perdu, ce semble, le droit de traiter la combinaison de M. de Chateaubriand de chimère. — Chimère vous-même, pourrait répondre cette combinaison, à la manière de M. Royer-Collard, qui répliquait i\ M. de Montesquiou lorsque celui-ci avait la fantaisie de le faire comte : « Comte vous-même, monsieur. » Chimère pour chimère, j'aime mieux la poésie du

426 SOCYESIRS

plan que proposait Chateaubriand que la prose de celui que le duc d'Orléans adopta. 11 eût été beau de réussir en suivant ce plan généreux, il eût été beau encore d'échouer en le tentant.

On ne fit rien de pareil. M. de Chateaubriand, ayant vu repousser son idée, se retira avec elle pour maintenir la rectitude des grandes lignes de sa vie, comme il Ta dit lui-même. M. Villemain parle,en nobles termes de cette retraite, malgré la vive polémique qui en occupa les premières années, car Chateaubriand désespéra, plus tard queTéminent historien ne Ta pensé, de renverser le nouveau pouvoir à Taide de cette formidable plume qui avait exercé une si grande action sur les événements. Quand il eut perdu cet espoir, la tristesse le prit, et il entra dans ces années mornes et désolées queM.Villemain a admirablement peintes; mais, au milieu de ce désenchantement de cœur et d'esprit, il conserva le respect de lui-même, avec le double culte politique de sa vie, celui du droit dans la monarchie, et de la liberté. Sans doute, comme le fait observ^sr avec une juste sévérité M. Villemain, il aurait dû effacer dans ses Mémoires bien des pages où il semble railler luimême son honorable fidélité à cette monarchie qu'il avait tant aimée. On souffre de lui voir divulguer les petites misères des puissances tombées, et les petitesses humaines qui se retrouvent jusque dans les

grandeurs de l'adversité. Cet étalage d'indifférence choque et afflige quand on se souvient de celui qui rexprime et de ceux auxquels elle s'adresse. Mais peut-être M. Villemain prend-il trop au sérieux Tindifférence de M. de Chateaubriand. Par un mauvais calcul de cette vanité, qui était le petit côté de sa nature, îl aimait à se montrer supérieur à tout, même à ses affections et à ses sentiments, et ce stoïcisme superbe lui paraissait convenir à la pose qu'il prenait dans ses Mémoires devant la postérité ! Nous avons visité souvent M. de Chateaubriad dans les dernière années de sa vie, et nous oserons dire que ce grand écrivain n'était qu'un fanfaron d'indifférence et d'insensibilité. Nous avons vu des larmes, de vraies larmes couler de ses yeux, quand le petit-fils de saint Louis et de Henri IV, voulant honorer en lui, malgré les fkiblesses humaines mêlées aux grandeurs de son talent et de son caractère, cette double fidélité que M. Villemain a justement louée, la fidélité à la monarchie et à la liberté, lui écrivait une lettre touchante pour l'inviter à devenir son hôte à Belgrave-Square. Il était vieux, malade, affaibli, découragé; les républicains le menaçaient de le priver de ce lait de la popularité, devenu nécessaire à sa vieillesse ; il croyait aussi avoir à craindre de la part du pouvoir des tracasseries, qui, à son âge, apparaissaient comme des persécutions. Il n'hésita pas, et il

dit à Jacques de Fitz-James et à quelques hommes jeunes alors et au nombre desquels nous nous trouvions : « Quand on reçoit une pareille lettre, malade ou bien portant on part ; mort, on se ferait porter au rendez-vous dans sa bière. » Son tort n'est donc point d'avoir été insensible; non, il ne le fut pas; et, quand, accueilli comme il devait Têtre, « il put, selon l'expression de M. Villemain, s'assurer de l'heureux démenti de quelques-unes de ses craintes sur cette éducation où ses avis n'avaient eu guère d'empire, » il était touchant d'entendre ses paroles émues sur le bonheur qu'il avait eu de voir s'ouvrir, dans ses conversations avec le fils du duc de Berry, les perspectives d'un nouvel univers.

Cette réserve faite dans l'intérêt de l'honneur de M. de (chateaubriand, qui a voulu rapetisser son cœur pour agrandir son esprit, on n'a plus que des éloges adonnera la fin de l'étude de M. Villemain. Personne n'avait jusqu'ici analysé avec tant de finesse le caractère de M. de Chateaubriand, et plus équitablement apprécié sa double influence politique et littéraire sur son temps. En mêlant mes souvenirs à ceux de l'ingénieux historien, je n'ai pu éviter les questions qui ont divisé les esprits de notre temps. A quelques-unes des appréciations de M. Villemain, à celles de plusieurs autres historiens contemporains, aux préventions répandues dans la foule, j'ai opposé

des appréciations, des souvenirs, des documents, en m'efforçant de m*affranchir de l'influence des passions politiques qui, de part et d'autre, ont enflammé les esprits de notre époque. Ai-je réussi dans cet effort sincère ? Ce n'est pas à moi qu'il appartient de le dire. Seulement, j'ai cru user d'un droit et même remplir un devoir en exposant les choses dans le jour où elles me sont apparues, afin que les deux appréciations arrivassent devant la génération nouvelle, à qui est ^^éservée la mission de juger le litige. Je n'ai point réveillé le débat, d'autres Tout réveillé par une apothéose imprudente du ministère de M. Decazes, qui, comme un écho monotone, a retenti dans plusieurs livres en se mêlant à une censure poignanle des adversaires qu'il a rencontrés. J'avoue que j'ai mieux aimé accepter le débat que subir l'apothéose.

Page 1