Souvenirs de la Révolution et de l'empire
Il n'y ft pas plus de vingt ans qufi nous avions le bonheur de posséder en France une constitution républicaine avec tous ses agréments ; les sociétés de jacobins sous le noin de cercles constitutionnels, la loi des suspects sous le nom de loi de» otages, la motion philanthropique de M. T"*, sur la nécessité de convertir les royalistes en ilote», oi^anisés par la loi du 3 brumaire, et je ne sais connbien d'autres gentillesses qu'on nous ménage le plaisir de revoir peut-être l'année prochaine. L'avantage de nous représenter étoit alors plus lucratif et plus commun.
«ÉKtlt s rotcastond'unllTre intitulé T Coup d'Étal du 18 brumoife, par U. Btgonnei, repriitntant du pmplt, membre dit eonieil in Cinq-CeiH>, exclu U IS brumaire an vm. Ceci explique comment M. Bigonnet, que peu de personnel connaissent aujourd'hui de nom, tient plus de place dans le célèbre épisode de l'Orangerie de Salnt- Clond que Napoléon lui-même, et c'est 14 précisément ce qui fait l'origtnatltéet la curiosité de c« morceau. Napoléon, qui chargeait les muets de son (JnlTersIté de refoir et d'arranger pour l'ueage des collées les historiens romains, ne ee gênait pas quand 11 s'agissait d'arranger sa propre histoire pour mystifler la poiitérité. On en a, entre autres, un exemple dans l'éTénement du 18 brumaire, td qu'il fol consigné dans les récite offîciels. H. Bigonnet publia son Une pour recUBereMréGlUietNodlerpubUaiODaTllcIepDurrBCtlâerU.BlBDnneL
4 8O0VINIB8 DE LA BÉVOLtltOK.
Au lieu d'une représentation étriquée qui s'éparpille en tous sens sur des banquettes à demi désertes, nous pouvions montrer à l'Einfope étonnée sept cent cinquante législateurs qui décidoient tous les matins de ses destinées futures par assis et levé, moyennant la valeur de quelques rayriagranimes de froment, au cours de la dernière mercuriale. Ces nouveaux républicains ne retraçoient pas seulement les républicaiasd'Âthènes et de Romepar le courage et l'éloquence. Leur ressemblance plus complète s'étendoit jusqu'au costume, quoique, par un raffinement délicat du sentiment national, ils n'eussent pas sacrifié toutes les traditions de la patrie. La toge sénatoriale flotloit sur l'escarpin ciré k l'angloîse j les plis du jabot s'échappoient avec goût entre les plis du laticlave, et la perruque aux ailes de pigeon poudrée à blano, surmontoit élégamment le pallium. Rome n'étoit plus dans Rome ; elle étoit parmi les collègues de H. Bigonnet.
Cependant, la France ne partageoit pas tout entière l'enthousiasme officiel du Moniteur. Les bonnes gens qui avoient fait les frais de la représentation, et qui ne voyoient qu'us intermède d'assez mauvais ton dans cette mascarade solennelle, soupirotent depuis longtemps après le dénoùment. Il y en avoit un que beaucoup de spectateurs appeloient de tous leurs vœux, préparoient de tous leurs efforts, et que les malins du parterre croyoient avoir deviné ; maia une fatalité inexplicable voulut que les personnages essentiels ne sortissent pas de la coulisse, et il est impossible de dissimuler qu'un sentiment universel de satisfaction se répandit parmi les assistants quand Hercule desceudit des nues.
Un général fort connu dans ce tempe-là, et dont on a parlé davantage depuis, débarqua dans un petit port de la Méditerranée. Il fit le voyage de Fréjus à Paris, au bruit des acclamations de l'immense majorité des François, dont il trompa plus tard l'espérance. Il parut, signilia au Corps L^isla^f de transporter ses séances au château de
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COCP d'état du 18 BRDMAm, t
Saint-Cloud, et, ce qu'il y a de plus singolier, lui notifia cet ordre par un placard. Les expressions en étoient assez fanches. Il se contentoit de mettre dans la balance ses licloires et ses traités, opposés aux balourdises des conseils; d'expliquer par son absence la reprise des hostilités, bs revers des armées, et dlndiquer sa présence comme funique garantie de )a victoire et de la pais. Les conseils ^lartirent pour Seint-Cloud. Les Andens forent logés dans la gderie avec quelque magnificence, dit H. Bigonoet, qui étoit du conseil des Cinq-Cents, et les Cinq-Cents, forent relégués dans l'OraDgerie, dont la négligence et la mesquinerie affectées étoient de mauvais augure pour les républicains du 18 brumaire. Ce détail naïf n'est pas sans importance pour l'histoire, 11 y a entre les opinions de l'Orangerie et celles de la Galerie une nuance précieuse. Tyran, qui que tu sois, roi, conquérant ou usurpateur, si tu veux soumettre les opinions républicaines et traîner les libéraux à ton char, ne les loge pas à l'Orangerie,
On sait comment cette scène se termina, et il répugne à lapudeurd'uu homme et d'un François de s'appesantir sur les détails. L'usurpateur ne fit qu'un pas dans la selle OÙ M. Bigonnet lui prit les deux bras. [£h mon Dieu I monsieur Bigonnet, il ne falloit pas les lâcher.) Après cela, il se contenta d'envoyer signifier aux Cinq-Cents, par eingt grenadiers jn-écédés d'un adjudant l'ordre d'évacoer la saUe. H. Bigonnet assure que cet ordre mit fin à toute irrésolution. On évacua, mais avec dignité. La troupe ae parvint à ss rendre maîtresse de la place qu'avec une lenteur qui attestoit en même temps la répugnance des ^Dgt soldats et la noble résistance des cinq cents députés. On évacua cependant. Les plus sages sortirent par la porte, les plus pressés sortirent par la fenêtre. Les plus braves ne quittèrent pas leurs chaises curules ; on les retrouva dessous.
Ce changement, qui ofiroit à l'opinion monarchique, nooa ime grande [vobabilité de succès, du moins une ga-
• SOCVRlfinS DE LA RÉVOLimOH,
rantie assez impotante contre le retour de la mMistnieuse puissance des jacobins, fit peu de sensation dans le peuple. Il savoit depuis long-temps que les libéraux ne le comptent pour quelque chose qu'autant qu'ils en ont besoin, et i! regardoit de loin, avec une sage indifférence, leurs avantages et leurs rêvera. Les paysans de Saint-Cloud s'aperçurent cependant qu'il s'étoit passé quelque chose de fort extraordinaire. En voyant le parc inondé de fantômes bizarres qui fuyoient à travers les broussailles et trafnolent gaudiement des manteaux de pouipre, ils s'avisèrent de quelque étrange révolution ; les uns craignirent qu'une troupe d'histrions n'etlt pris d'assaut le sanctuaire des lois, et les autres qu'un coup d'État qui renversoit pour la seconde fois l'ordre du calendrier, n'eût trans]^rté le mardi gras en novembre.
Rien n'avoit manqué à la gloire du vainqueur que des adversaires à combattre, et comme il ne s'entendoit pas mal en gloire, iJ fut mortifié d'avoir vaincu sans péril. Une sorte de pudeur lui reprochoit la facilité de son triomphe, n sentoit que l'histoire contemporaine, attentive à chercher des sujets de dérision dans les hauts faits des aventuriers politiques , ne perdroit pas l'occasion d'assimiler la victoire aisée du 18 brumaire aux prouesses de Don Quichotte. Épouvanté de cette idée, il prescrivit à la Clio mercenaire qui burinoit ses prodiges dans des journaux déjà vendus, de relever au moins soà entreprise par la supposition d'un danger. Alors fut improvisé ce roman des poignards, auquel nous avons eu la bonté de croire pendant vingt ans, et dont personne n'auroit détrompé la postérité, si une pétition intempestive n'étoit venue émouvoir les entrailles patriotiques de M. D*** et de son ancien collègue H. Bigonnet. Le plaisir assez frivole de rendre Bonaparte comptable d'un petit mensonge de plus l'emportant enfin dans ces véridiques dtoyeos sur l'honneur de l'auguste aréopage dont ils ont fait partie, nous les avons vus, luttant de sincéritéj pour
COUP d'état DD 18 BRUHAIRB. ■
imprimer aux républicains de l'an vui une tache ineffaçable de ridicule. L'apparence de la résistance la plus légère, une foible velléité de courage auroit absous cette espèce de représentation nationale de l'opprobre d'avoir livré ta France au premier tyran venu, sur l'injonction d'un caporal. La scène des puignards me plaisoit ; c'étoit la seule de ces misérables saturnales qui rappelftt quelque chose de l'antiquité, qui révélât, je ne dis pas l'organisation grande et prononcée d'un républicain digne de ce nom, mais l'intention et le talent du râle. Ëh bien I cette scène, que la tragédie attendoil pour l'exposer à l'admiration des siècles futurs, n'est que la plus impertinente des tnt/atificationa. Vous pouvez en croire H. Bigonnet; il étoit là, H. Bigonnet. Il représentoit la sept cent dnquantième partie du peuple. Il a défilé très-lentement avec tous ceux de nos courageux représentants qui ont eu l'audace de défiler devant les vingt grenadiers en question ; et U. Bigonnet, qui étoit bien près de Btmaparte, puisqu'il a. pu le prendre par le bras, n'a pas aperçu un seul poignard. La raison en est toute simple; c'est qu'il n'y en avoit point à l'Orangerie. Eh ! pour quelle occasion gardoit^n les poignards, monsieur Bigonnet, je vous le demande î Par quel funeste hasard avoit-on négligé cet accessoire ^sentjel dans le vestiaire d'un législateur républicain î A quelle cérémonie de théâtre réservîez-vous cet appareil qui vous a manqué le jour d'une usurpation ? Et de quelle usurpation, monsieur Bigonnet I Car, vous le savez, eUe fut exécutée coràm lenatu, comme ditCicéron, coràm patriimt, comme dît Tacite, c'est-à-dire à la face des Cinq-Cmtt et des Anciens, au nom d'un général qui aimt perdu la tête, par vingt grenadiers que l'aspect inaccoutumé de vos toges majestueuses avoit frappés de respect ! 11 est beau, sans doute, d'évacuer avec une fière lenteur une place surprise ; mais il seroit plus beau de la garder, ou du moins de la défendre, quand on est payé pour ça.
e BOUTEHIRS DE LA tlËTOLDTlOIt.
Je serois bien en peine de dire quelle' importance M. D"* et M. Bigonnet ont attachée à la vérification tardive d'un fait qu'ils auroient eu le temps d'expliquer pendant les quatorze ans qu'a duré l'usurpation. J'aime à iTOire qu'ils n'ont été distraits de ce soin que par l'emimrras de leurs fonctions administratives; mais je ne puis souscrire en tout à la péroraison un peu emphatique de H. Bigonnet : a Rappelons, dit^il, le courage de cette asu semblée attaquée comme un poste ennemi, et qui reste e inébranlable jusqu'à ce que la violence arrache chacun a de ses membres de la place que lui a assignée la voce lonté du peuple, d En général, on reste assez volontiers à la place où l'on est arrêté par ses devoirs, et surtout par ses intérêts, quand on n'a aucune raison d'en sortir ; et le courage qui ne cède qu'à la violence est si commun, que ce n'est pas la peine de s'en vanter. Je n'ai vu d'ailleurs nulle trace de violence dans le récit de M. Bigonnet. Si l'on peut tenir compte de quelque vertu civile à l'assemblée dans laquelle il siégeoit, c'est purement et simplement de sa soumission à la consigne.
« Sachons apprécier tous ces actes de dévouement, « continue fièrement M. Bigonnet, et convenons que si a César, marchant au sénat pour se ceindre le front du a diadème, y reçut la punition de son audace d'un petit « nombre de conjurés... la conduite du conseil des Cinqa Cents est nn de ces monuments de fidélité propres à a attacher les peuples à une représentation nationale, et A à inspirer aux ambitieux un juste et salutaire effroi, »
Ce rfûsonnement seroîit une épigramme d'un excellent ' goût; mais toute mon estime pour la logique de H. Bigonnet ne me le fera jamais prendre au s^eux. Je n'ai pas refusé de rendre justice au bel ordre dans lequel le conseil des Cinq-Cents a évacué le lieu de ses séances, mws je ne saurois croire que cette démarche, aussi prudente que méthodique, fût propre à inspirer aux ambUieux un juste et salutaire effroi. Les ambitieux ne s'e&ayent
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COtrp D'ÉTiT l>n 18 BRUmAIRB. '
pas à si bon marché. Depuis que vous m'avez appris, monsieur Eigonnet, qu'il n'y avoit pas de poignards h l'Orangerie, j'éprouve, je ne sais pourquoi, que la copduite du conseil est au contraire fort encourageante pour les ambitieux, et fort peu rassurante pour les peuples. Je trouve aussi que vous parlez avec trop de mépris do ce petit nombre de conjurés qui tuèrent César. Il est vrai que vous étiez cinq cents; mais il ne faut pas abuser de ses avantages. D'ailleurs, les noms de Cassius et de Bmtus sont consacrés par le temps. A mérite égal, il faut attendre. Attendez, monsieur Bigonnet; et surtout consolez-vous de ne les avoir pas imités. Les insensés crurent sauver Rome ; ils la perdirent. César avoit délivré son pays de l'intolérable tyrannie des tribuns ; l'heureux empire de son génie avoit assoupi les proscriptions, fermé les tombeaux, effacé jusqu'au souvenir des temps désastreux de Marins et de Sylla. Le génie de la liberté romaine put se révolter contre lui, mEÛs il versa plus tard des larmes sur la cendre de ce grand homme, et Rome entière se couvrit de deiUI quand elle l'eut comparé à ses successeurs.