‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 2 sur 50 · LES PRISONS DE PABIS · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE PABIS

80U8 LE CONSOLAT

Le moi est odieux, dit Pascal ^. Le moi est bien pis qtM cela quand on n'a pas eu de part essentielle aux affaires, et qu'on figure tout au plus dans le drame de l'histoire comme un comparse inutile. Alors, il est ridicqle, et c'est ce qu'il y a de pis en France. Celte considération m'auroît détourné d'écrire mes Souvenirs, si j'avois jamais imaginé queja les écrivisse pour un autre que pour moi. Cependant, je ne vois aucun moyen de traiter le sujet qui m'occupe sans prendre un rate dans ma narration. C'est l'inconvénient inévitable de ce genre d'ouvrage; l'exemple de l'obscur Constantin de Renneville peut seul me rassurer. Il s'est fait le béros de cinq gros volumes sur la Bastille, et je me propose de n'être ni si fier ni si prolixe.

Je crois que tous les hommes qui ne se lussent pas dominer par des préventions ou duper par des livres sont

< Ce dëbnt est le même que celui du morceau Intitulé i Dt la Mi- |>u5{igu« qui m trouve A la fin de ce volume.

LES PBISOKS DE PAniS SOUR IV CONSULAT. 9

d'accord sur la sensibilité de Napoléon. C'est injustice que d'en faire une Ame implacable et cruelle; en faire une flme affectueuse et bienveillante, c'est mystification. Il faisoît peu de cas de la vie des autres, mais c'est pour cela même qu'il n'en étoit prodigue que sur le champ de bataille. Hors du cbamp de bataille, il n'avoit point d'intérêt à verser du sang, et il n'y prenoit point de plaisir. Hais je ne vois pas de raisons pour lui savoir beaucoup de gi>é de cette mansuétude négative. Ce qui stimule les grandes cruautés, ce sont les grandes résistances, et le peuple françois, du temps du consulat et de l'empire, est certainement le peuple le moins réfraclaire qui se soit jamais courbesouBansceptre.il est tout simple de ne rien briser quand on ne trouve rien de cassant. L'opposition étoit formée alors dans tout le pays, et je le sais pour l'avoir vue de près, d'une cinquantaine de vieux jacobins qui ne faisoient plus peur même aux petits enfants, et d'une cinquantaine de vieux royalistes, dont la' moitié pour le moins faisoit mourir de rire, à force de sottes prétentions et de rêveries ridicules. L'armée seule renfermoit des éléments à redouter pour la tyrannie ; mais elle se vainquit elle-même en triomphant de l'Europe; elle s'enivra de son sang, elle s'éblouit de ses triomphes, et la gloire finit par la distraire de la patrie.

Ce qui caractérise d'une manière unique chez tous les peuples et dans toutes les histoires le règne de Napoléon, c'est l'excès de l'arbitraire et de l'illégalité ; je dis chez tous les peuples et dans toutes les histoires, parce que mes lectures, mes observations, mes voyages ne m'ont rien présenté de pareil, sinon dans la gravité des applications, au moins dans l'interïsité du principe. Certainement il n'y a aucune comparaison à faire entre la pénalité de cette époque et celle des proscriptions triumvirales, de la jurisprudence en matière de sortilège, du tribunal sanglant d'un Jefierys ou d'un Fouquier-Tinville ; mais dans ces exceptions monstrueuses, il faut au moins reconnoltre

10 BOUVENIRS DE LA HÉVOLOTIOU.

je ne sais quelle audacieuse loyauté, je ne sais quelle franchise féroce qui annonce que toutes les idées socialps ne sont pas subverties. C'est l'assassinat juridique, si l'on veut, mais ce seul mot juridique suffit pour sauver la pudeur d'un gouvernement et d'une nation. Il n'y a rien lîi d'occulte, de latent, de clandestin; on y voit bien l'abus le plus épouvantable, le plus sacrilège des formes; mais les formes y sont encore^ et tant qu'elles subsistent, il peut rester un refuge à la justice, une esp^ance à {"bumanité. Sous le règne de Napoléon, et dès la fin du consulat, les fonnes. d'abord enfreintes avec violence, tombèrent bientôt dans un tel mépris qu'on ne les auroit pas réclamées sans exciter la dérision. Ce que l'on en conserva, quant aux délits politiques, dont il est exclusivement question ici, n'ent pour objet qu'un petit nombre d'événements plus vulgaires et d'accusés trop connus pour qu'il fût possible de soustraire ieur sort à la notoriété publique. Le reste obscur des malheureux suspects au pouvoir fut mis en masse hors de la loi commune. La justice, faite pour tous, fut déniée au proscrit. La prison devint une espèce de colonie d'ilotes jetée en dehors des limites de la société, et qui y avoit perdu tous ses droits. L'autorité reconnoissolt probablement un corps de délit, puisqu'elle infligeoit une peine; mais c'étoit sans jugement, sans information contradictoire, sans débats, sans instruction, sans interrogatoire ; car on ne sauroit donner ce nom à une série de questions plus ou moins vagues, faites dans les bureaux de ta police par un oi^der de police, et qui n'avoit le plus souvent pour objet que de constater l'identité du prisonnier. On négligeojt quelquefois jusqu'à cette formalité. J'ai connu un vieiHard respectable et incapable de feindre, qui étoit depuis deux ans en prison sans avoir étéinterrogé, et qui me juroit sur l'honneur qu^d lui étoit impossible de deviner la cause de son arrestation. J'at vu un papetier nommé Métîvier, qui ne fut interrogé qu'au bout de huit mois. Ce jour-là, on s'aperçut qu'il y avoit eu

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