‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 19 sur 50 · LES PRISONS DE PARIS SOUS LE CONSOLAT · texte numérisé non relu

LES PRISONS DE PARIS SOUS LE CONSOLAT

qui est arrivé de mes amis de prison, et de quelques autres que j'ai nommés à ce. sujet.

Il n'en est que deux jusqu'ici, Lebourgeois et Picot, que j'ai pu suivre du rogard jusqu'au tragique dénouement de leur vie aventureuse et dévouée. D'autres sont morts naturellement. Démaillot dut la liberté à la Restauration, et ne survécut que peu de mois à cet événement. Je le retrouvai à soixante-dix ans comme je l'avois laissé à soixante, plein de cette verve de jacobinisme et de ce cynisme d'incrédulité qui l'animoient sur la paille des cachots. Il expira prophétisant la république, et confessant le nom de Robespierre, dont les théories étoient pour lui le beau idéal des sciences morales appliquées à la politique ; et, cependant, voyez un. peu l'infinnité de l'esprit humain I ce pauvre Démaillot étoit un excellent homme I

Bonnevitle existoit encore en 1829. Ce pofite brillant et sensible dont l'exaltation généreuse avoit combattu tous les excès et toutes les tyrannies, ce royaliste républicain qui unissoit si hardiment dans ses premiers vers le culte d'une reine infortunée h celui de la liberté ; ce Tyrlée de la Gironde, qui disoit de la Montagne en 1793

L'enfer n'est plus t'enferl tons les démons sont là I

cette flme inflexible, que n'abattirent ni les proscriptions de Harat, ni les spoliations du Directoire, ni les sourdes manœuvres de la police impénale, fléchissoit depuis longtemps sous le poids de l'âge et de l'indigence. Quand je le trouvai, il me reconnut; mais son œil vague et presque éteint n'exprimoit que la confusion amère d'une âme qui manque de vigueur pour se manifester au dehors. Il essaya de me faire partager une chaise unique dont il ne pouvoit se soulever qu'avec peine; elle étoit défoncée, il occupoit alors dans la rue des Grès une pauvre échoppe de bouquiniste que la savante administration de la librairie lui disputoit tons les matins, avec ces bonnes manières qui

7S SOrVENtRS DE LA BÉVOICTION.

distinguent si éminemment notre bureaucratie françoise. Pendant que l'affaire étoit en litige, et se débattoit lentement, comme c'est l'usage, entre deux ou trois scribes richement rentes, le bon Nicolas Bounevitle fit défaut. 11 rendit au Dieu dont il avoit peint si magnifiquement les miracles, dans l'Imitation du livre de Joè, le souffle céleste qu'il en avoit reçu *.

Certains de mes amis de ce temps-là vivent encore. Victor Couchery, absous à l'unanimité dans le procès de Moreau, et retenu en prison au mépris de la justice, ne dut la liberté, en i814, qu'au nouveau système de l^alité que fit éclore la chute du grand empire. Il y étoit entré à vingt-huit ans, il en sortit à trente-neuf; appauvri des plus belles années de la vie, mais enrichi d'expérience et de sagesse. U coule, dans de douces et bonnes études,

• On trouve dans le Bulltlin du fitbIJopAtI*, buiUèroesérle, n*ll, novembre 1847, nne lettre écrite par Nodier soiu la BesIaDraUoD, au tuja de Bonnevllle. Celle lettre complète les renaelgnements qu'on vient de lire, et témoigne honorablement que l'homme qui l'a écrite restait fidèle, dans leur malheur, aux amis de saJeauesBe, etqu'ilsavaitse BODTenir quand tl fallait obliger. Mous penson» blie plalsUaai lecteurs en la reproduisant ici :

• Je reconnols h ce trait le neble ciiract^e de notre eicelteut H. H**'; Je ne compte pas moins sur la baute el parfaite bonté de H. le vicomte de Larochefoiicauld.

• Voici les renseignements que H. H'** me demande : lia seront alncèrea j ce n'est pas A des âmes telles que la sienne qu'il peut être Déceesaire de cacber un coin de vérité.

■ Le chevalier Nicolas Bonneviile, collaborateur de Berquin dans la rédaction de VAmi dtt enfana. et auteur d'une enceliente traduction du TkéùKe alltmand, avoit en la bonheur d'être ravorablement accueilli de la leine ; c'est A elle que sont dédiéea ses premières poésies.

■ Malheureusement 11 n'avoit que vingt-deux ans loiaque la révolution éclata. See liaison» avec Chamforl, avec Fauchet, avec Thomas Payne, l'entra inèjent dan» le parti àbi Innovations. Il rédigea des journaux empreints de toute l'exaltation du temps; mais il ne suivit te DWuvement passionné d'une génération que Jusqu'au crime... exelualvement. Une anecdote que j'atteste tut l'honnntr, quoique Je ne puisse pas en préciser la date A un Jour près, mais od ; remonlwa aisément en compulsantles tables du Honiitur, c'est que, peu de Joura

l,iertb,G00^k'

LES PRISONS DE PARIS SOUS LB CONStLAT. 79

une vie heureuse qii6 la raison lui a appris à rendre obscure.

Le brave Renou, seul débris, ou peu s'en faut, de l'héroïque armée de la Vendée, et devenu le modèle de l'homme privé après avoir été celui du soldat, passe sa verte vieillesse enlre l'exercice de toutes les vertus domestiques et la culture de ces bonnes lettres classiques qui oharmoient déjà pour lui le rare loisir des champs de bataille. 11 n'y a pas long-temps qu'il nous enchantoit encore de la lecture de ses vers et du récit de ses combats. HeU' reux privilège des esprits élevés 1 privilège plus heureux des belles âmes! Si vous assistiez à quelque rendez-vous sympathique entre le Vendéen et Bertrand, ou Drouot, ou Delort, vous seriez obligé de demander lequel est Annibal, et lequel est Scipion.

après la condamnation de Louis XVI, Uarat dénonça DomlDativement le jeune BonneTlIle comme royaliste, et que celui-dne parvint que par miracle à «e soustraire aui barpies Au tribunes. C'ëtoit ta mort d'Orphée : elle alloit bien à son génie.

> En eiïel, Bonnevliie avolt produit i cette époqne la Prophéiia contre Tyr, la traduction de Job et une admirable ImpiécatlOD oontre lesjacobina, qui lui valut deux ans de proscription ; Une rentra qu'après le S thermidor.

< C'est dans l'imilalton de Job que ee trouve cette admirable déS' nlUon de Dieu, dans laquelle Fontanes voyoit les deux plus beaux vers de la langue i

• Elanneviilenefut pas plus heureux eousN'apolëonipieHQglfarat:

celui-ci l'avoit prosciil, l'autre le dépouilla en confisquant ses prea- Ees, qui nelui ont Jamais été rendues. Dans l'état de misère où il étolt tombé, Il ne cessa d'être l'homme le plus secourable et le plus bleu- Tell lant que j'aie connu de ma vie. Sonsé^ardpnurles opinions, H aecuellloit tous les malheurs. Aujourd'tiui Bonneiille est déchu de son talent, c'est un (pu éteint par la misère et par la mnlailie ; la deiiiière fois que je l'ai tu, il s'asseyoit snr une chaise qui n'aToit point de Tond, et arrosoit an morceau de pain noir de quelques lampées d'eau. Ce que vous avez résolu pour lui serolt certaloeraent un blen-

,,Goo<^lc

Page 1