LES FRISONS DE PARIS SOUS LB CONSULAT. 1S
paquet les effets nécessaires que j'avois disposés pour un voyage qui pouvoït durer plusieurs jours ; car j'étois décidé à gagner la Franche-Comté à pied, pour me soustraire aux recberches de la police, qui auroit facilement trouvé ma trace dans le registre des voitures publiques. Je descendis l'escalier à petit bruit, tremblant d'avertir à m<m passage les sollicitudes d'nne amitié trop attentive, et de subir, dans un moment si décisif, l'épreuve du dernier adieu. Je fus retardé dans la rue Saint-Honoré par un embarras de fiacres, de soldats et de curieux. Des groupes de gendarmes fi cheval gardoient les issues de deux ou trois rues. C'étoit le gracié de la veille qui venoit en personne livrer ses victimes. On parloit autour de mol de l'arrestation de MM. de Polignac. Je passai enfin. J'arrivai à la barrière de l'Est; j'y tombai au milieu d'un poste : on me fit entrer dans un bureau; on me demanda mon passe-port, a Un passe-port pour sortir de Paris? m'é- « criai-je. — Il en faut un, me répondit l'interrogateur, « ou vousallezêtreconduitàlaPréfecture de police. — A « la Préfecture de police, grand Dieul Je suis libre, mes- « sieurs, je suis libre. — Personne n'est libre aujourd'hui a de sortir de Paris sans passe-port ; c'est la consigne. — a Je vais rentrer. — Voua ne le pouvez plus. Un passe- « port, ou à la Préfecture. — Je vais vous expliquer... — « Vous vous expliquerez à la Préfecture, o Mes idées s'éclaii'cirent. Je me rappelai que j'étois porteur d'un ordre d'exil qui ne m'accordoit que soixante-douze heures de délai ; je le jetai sur la table. Il éloit précis, positif, authentique, et, par une rencontre facile k comprendre, il se trouvoit daté du jour antérieur à celui de ma mise en liberté. Le terme expiroit le soir. « Que ne le disiez-vous 1 a reprit l'officier d'un air fin. Oh I voilà un excellent a sauf-conduit lune feuille de route infaillible pour arriver « à votre destination ! Il n'y a pas un ge&lier sur la route a qui puisse vous refuser le logement. Seulement, ajoutaa t^il en prenant note de mon nom, de mon signalement et
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« de ITieure de mon départ, ne vous détournez pas en « chemin; vous pourriez perdre les revenants-bons de l'éa lape. » Je profilai de l'accès d'éclatante gaieté que produisit cette ingénieuse saillie pour gagner lestement le pays, et je poussai jusqu'à Brie sans regarder derrière moi. Je marchois dans la campagne avec un contentement si accompli I je me croyois, pour ainsi dire, dans an pays de conquête : le vent, la pluie, le froid, tout me sembloît bon; car tout cela c'éloit la liberté, et j'en jouissois avec d'autant plus d'ivresse, que je rattachois à sa possession toutes mes illusions favorites. Que me manquoit-il pour en consaci-er l'usage par quelque dévouement généreux qui sauverait mes amis, qui légueroit au moins à la patrie un exemple de courage et d'affranchissement? Peu de chose ! un drapeau déployé, un parti résolu, une émeute de village... Hélas 1 l'inertie du peuple consterna bientôt mes foUes espérances ! La France tendoit la tête au joug comme un seul homme. I! n'yrestoit pas de cœur qu'un cri d'indépendance pût faire palpiter. Tous les prestiges de la physique, toutes les évocations de la magie auroient inutilement demandé un reste de vie k cette nation-cadavre !
Je n'ai jamais pu vérifier si Burban avoitrencontré juste dans ses conjectures; mtûs les circonstances ont justifié le parti que me su^éroit sa frayeur salutaire. Il falloît bien que je fusse épié, puisqu'on s'aperçut de mon absence. La vigilance de l'autorité n'eut pas même beaucoup de peine il me gagner de vitesse : je fus arrêté à Troyes.
Ce récit, que j'aurois pu beaucoup abréger, si je n'avois pris plaisir à y exprimer plus d'émotions que de faits, laîsseroit infiniment à désirer aux esprits curieux qui veulent de l'histoire, de l'histoire positive, de l'histoire historique, si je l'arrêtois là où il cesse de me toucher personnellement ; maiscomme, à défaut de célébrité personnelle, je me suis trouvé jeté dans mes misères parmi quelques-unes de ces célébrités plus dignes de pitié que d'envie qui naissent du malheur, je ne finirai pas sans dire sommairement ce