‹ Souvenirs de la Révolution et de l'empire (volume 2)Chapitre 25 sur 50 · LES MAÇONS ET LES CARBONASI · texte numérisé non relu

LES MAÇONS ET LES CARBONASI

pliers, dont le principe vital étoit la haine de la papauté et de la vieille race royale dépossédée par la révolution. I n y avoit là tout ce quil falloit pour occuper, en jeux de\ théâtre, l'activité remuante des patriotes d'action, sans danger pour le pouvoir colossal qui s'élevoit sur les débris de la république, et c'est à ces fictions niaisement hostiles que se réduisirent les dernières splendeurs de la Maçonnerie et de VÉcossisme. Le reste ne présente guère qu'une farce sérieuse, jouée par d'honnêtes oisife entre des châssis de bateleurs, et dont la représentation, bonne pour amuser les loi^rs d'une vieille femme, n'a jamais ému le sommeil d'un tyran.

fut jamatB trop grossier pootlavaniU! Quent ila cupidité, les adnii' nlstrateurs dn Grand-Oiieot eaTent trè»-bieD qu'elle se mpait chei eux d'aliments plus subslantlels. Cet auguste sénat de la maQoiuierie est devenu une agetit^e d'aflïilres, qui spécule moins sur l'accrolesement de l'ordre paresprit de propagande, que dans la secrète intention d'augmenter ses immenses revenus. Mais l'or qui s'j accumule ponr aller grosBlr de là quelques rortunee particalléres, ne deviendra jamais, dans les mains habiles qui l'attirent de tous les points de l'empire maçoni nique, un instrument de troubles et de rëvoluEions. Rien ne convient mieux au système actoel et connu du Grand-Orient, que le gouveniement, quel qu'il soit d'ailleurs, qui daigne assurer la liberté de ses spéculations, et, s'il fautappelerles choses parleur nom, l'Inimité de son commerce. On a pu en Jnget par la déférence illimitée qu'en ont obtenue Bonaparte, ses parents, ses satrapes et ses valets, et par les flatteries nauséabondes dont l'ordren'ajamals cessé de les enivrer. La maçonnerie a pu oITrit quelques vues utiles, dans son institutloti ; mais elle est trop usée, ettropéloIgnéedesoD bntpiimlUf, pour être encore intéressante, et surtout pour être Jamais dangereuse.

« C'est à rela qu'il faut borner toutefois les reproches qu'on renouvelle aujourd'hui contre cette société célèbre. Les ma^ns de toutpajs> de tout grade et de tout rtt, ne méritent ni les brefs dont on les foudroie, ni les persécutions dont on les menace : ce sont généralement d'honnêtes gens, oisifs, curieux ou crédules ; mais qui ne sont ni conspirateurs, ni séditieux, ni répubUcaina, ni athées, ni hérétiques, ni sectaires, ni impurs dans leurs mœurs, ni profanes dans leurs pratiques, et qui surtont ne sont pas sorciers. ■

Il est aussi longuement question des carbomri dnns KademoUtUe de J/artoB.

lie SOUVENIRS DE LA BÉVOLUnoll.

Les amis obstinés de la liberté placoient ailleurs leurs espérances; seulement ils avoient procédé dans ie sens inverse de \b. Maçonnerie, en descendant du grade complet, qui contenoit leur pensée dans toute son intensité, à des grades subordonnés qui reprenoient sa place relative, puis disparoissoient à leur tour derrière un grade inférieur qui se croyoit toujours le premier, jusqu'au moment oii une masse immense se trouvoit embrassée de toutes parts. C'étoit chose aisée que de rattacher à ce système ainsi conçu les adelphies d'écoliers et les compagnonnages d'artisans ; mais, au lieu de les appeler b soi pour les absorber, on se f&isoit appeler par eux-mêmes, et on les forçoit à créer en quelque sorte la progression ascensionneUedanslaquelle on les amenoit, comme si on y étoit amené. C'est ainù tpie les sociétés inférieures, si peu redoutées du pouvoir, avoient fini par contenir à leur insu tout ce qu'il y avoit d'essentiel dans l'organisation générale; et si cette combinaison, qui déjouoit toutes les prévoyances du despotisme, n'étoit pas exempte d'hypocrisie, il faut convenir au moins qu'elle ne manquoit pas d'esprit. Je l'ai expliquée sans scrupule, parce que je suis bien convaincu qu'en matière de conspiration, le même mode général ne réussit jamais deux fois.

La Maçonnerie promettoit peu de conquêtes aux ennemis du despotiane, et j'en ai dit les motifs : maïs il existoit en France un compagnonnage bien moins connu, dontl'envahissement otiroit tous les avantages désirables, celui des bons cousins charboimiers. Plus anden probablement que celui des maçons, car il comprend, dans sa nomenclature technique, des archaïsmes de notre langue, dont il ne reste presque pas d'autres monuments, il conserroil au premier degré toute la naïveté de son institution primitive. Le bon cousin charbonnier de ce grade étoit en effet le plus souvent un charbonnier ou un bùcberon, ordinairement nomade, selon les mœurs de cette profession, et pour qui la combinaison et les devoirs de l'institut n'é*

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toient p8fl un simple divertissement d'imagination, mais bien une nécessité d'existence. A côté, se développoient des agrégations urbaines, presque toutes formées dans la classe inappréciable des artisans industrieux et honnêtes, qu'une éducation saine et appropriée à leur état rendoit suscep^les de participer vivement à un certain ordre de jouissances morales. Ceux-ci, acquis graduellement par la société, n'en avoient altéré ni le prindpe nî les cérémonies, et, comme aux prenûers temps de sa fondation, les ventet solennelles se tenoient encore dans tes bois. Il s'étoit bien mêlé à ces éléments un peu de cet amalgame inévitable qui a fini par corrompre la Maçonnerie, c'est-àdire, des lettrés, des légistes, des médecin^; mais ils n'y concouroient qu'à titre de superfétation, et la faconde vide, le jargon sentimental, le lycophrontisme philanthropique de l'université, de l'académie, du barreau, avoient peu de prise sur des âmes ingénues, éclairéesde doctrines pures, et fidèles avant tout à des pratiques héréditaires consacrées par l'usage des ancêtres. Les dogmes du Carbonarisme étoient ùmples et frappants, les mœurs graves et exemplaires, les rtts empreints d'une majesté naturelle que les imitateurs n'ont jamais pu qu'imparfaitement contrefaire. Il n'y avoit point chez lescAordonnim de ce faste de charité qui se réduit communément à de brillantes apparences, mais un véritable esprit de compagmmnage bien plus sincère et bien plus effectif, parce qu'il étoit animé d'une conscience et d'un besoin de réciprocité bien plus intelli^ble à tous, et qui entretenoit avec une exactitude parfaite de généreuses sympathies entre tous les membres de l'ordre. Le titre même de cousins, moins emphatique et moins obligatoire que celui de frères, donne la mesure de cette afSnité loyale et modeste qui ne promettoit pas tant, mais qui assuAiit davantage. Le maçon a quelquefois proscrit le maçon. Jamds l'assistance du charbonnier n'a manqué au ckaràonnier, sans acception de parti, et quand nous avions atteint la forêt, on savoit bien qu'on ne nous y

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ItS SODTENmS DE LA KÉVOLUTIOH.

retFOUveroit pas. Le Carbonarisme, comme tontes les bonnes sociétés, s'appuyoît sur un principe relipeux placé hors de toute discussion, et qui n'a peut-être pas en mille ans excité une controverse, croyance pour les uns, emblème pour les autres, également respecté de tous. C'étoil une piété tolérante, un christianisme libre, cette foi large et cependant docile qu'on appelle, sans savoir pourquoi, la foi du charbonnier. Il en étoit de même pour les mœurs, pour les devoirs, pour les bienséances sociales, où l'indulgence, compassionnable à toutes les erreurs, se révoltoit contre tous les excès, mws avec des formes de répresaon qui soumettoient irrésistiblement le cœur. L'orgueil des décorations et des titres, cette plaie qui dévore les sociétés secrètes comme la société entière, ne pouvoit avoir d'accès parmi les charbonniers, où toute autorité est essentiellement transitoire et passe à perpétuité de main en main, par une suite d'abdications, spontanées; gouvernement sublime, selon moi, qui réunit toute la vigueur du pouvoir absolu à toutes les libertés de la démocratie la plus complète; qui exclut toutes les ambitions illégitimes en encourageant toutes les nobles émulations; qui impose l'obéissance de tous par la certitude un&ïime de l'imposer à tous à son tour ; qui n'a aucun des inconvénients de l'élection populmre, le dernier titulaire étant toujours électeur; aucun des inconvénients de la réélection prolongée, le cbef amovible ne pouvant se réélire lui-même ; et qui, si admirable qu'il soit, n'a jamais eu de type chez aucun peuple.

En vérité, si j'avois porié quelque prétention dans ma vie, je n'aurois pas beaucoup à me louer de ses chances. Aucun des événements dont j'ai été l'acteur ou le témoin n'a varié mon existence d'un épisode favorable, ma destinée m'a jeté à califourchon sur une tangente du globe qui me ramène nécessairement aux antipodes de toutes ses révolutions; mais je lui sais gré d'avoir caché quelque temps ma triste jeunesse dans les ventes des charbonniers ;

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■ — et c'est pourtant dans cet ordre innocent et paiable qu'un amour efiréné de la liberté nous fit essayer de répandre, sous le règne de Napoléon, des semences de troubles, si fertiles en malheurs!

Je dois interrompre ici le fil de mes souvenirs, plutdt que de le rattacher k des conjectures hasardées et délicates. Si je ne me trompe toutefois, ii y avoit trop de droite raison, trop d'amour de l'ordre et de la paix, trop de simplicité de conduite chez nos charbonniers de cette époque, pour qu'ils dent dû prêter, en France, une coopération bien active aux entreprises despartis. En Italie, ce fut autre chose ; matsle récit de leur organisation de 1809, sous l'habile direction de Chasteler et de leur alliance avec les sociétés pas^onnées et magnanimes des étudiants d'Allemagne, demande une autre plume que la mienne, et le temps de l'écrire n'estd'ailleurs pas venu. S'il n'est point de spectacle plus noble et plus touchant que le mouvement d'une population généreuse qui se soulève contre la tyrannie inrieure ou contre l'invasion étrangère, il y a dans la mise en scène de ce grand drame politique des ressorts dont son succès peut dépendre une autre fois, et qu'il seroit dangereux de ravir à l'adresse du machiniste et au talent de l'acteur. Proximua ardel Ucalegon. L'histoire des peuples n'est pas finie.

Ces notions mêmes, toutes vagues qu'elles sont, n'auroient pu paroitre il y a quelques années; aujourd'hui elles seront loin de satisfaire la curiosité de tous les lecteurs. C'est une des conditions infmlibles de la matière que je traite, et je ne pensois d'ailleurs qu'à en tirer une induction qui peut être livrée avec quelque utilité aux gouvernements in bonne foi, qu'on nous promet depuis si long-temps, et qu'on nous donnera peut-être. Le compagmmnage, abandonné h lui-même, à la spontanéité de son admirable iostitu^on et de ses excellents instincts, sera toujours, dans tout ordre établi, un des meilleurs auxiliaires de l'ordre, et j'étends cette propoùUon à toutes les assocu-

KO BOUTENIBS tX LA BËrOLUTIOR.

tîons publiques ou secrètes qui déiiventdu compagnonnage, ou qui en ont emprunté leur forme. Il est naturellement soucieux etremumit, mtùs il est indispensablement intelligent et mord. Les hommes ne se réunissent jamais que sous l'em^HFe d'une idée d'harmonie ; et toutes les fois que vous découvrirez dans le conciliabule le plus suspect un cérémonial convenu, vous pouvez êta-e certain d'y trouver un profond sentiment d'ordre. Pascal a dit que les voleurs mêmes avoient des lois : Pascal s'est trompé comme se trompent les philosophes qui ne jugent les choses que par spéculation. Les méchants n'ont point de ItHs; ils n'ont point de société ; ils ont des intérêts mobiles, passa^rs, fugaces, dénués de sympathie et de simultanéité, à peine garantis par des mots ou des signes de convention, et devant lesquels ils reculeroient, s'ils étoient convoqués, assemblés, assis, éclairés par des lampes distribuée avec symétrie, distingués par des costumes, instruits par des emblèmes, et présidés par un chef. Partout où il y a collection d'hommes, s'il y a en môme temps un principe fondamental d'association, la majorité finira par devenir bonne ; et « elle ne le devenoit pas, l'association périroit toute seule, sans que la force s'en mêlât. Si un grand nombre de conjurés se sont long-t«mps entendus pour un crime, soyez sûrs que ce crime offroit au moins l'apparence d'une vertu, et qu'il n'y -avoit dans leur obstination que cette erreur de jugement qui n'implique pas la perverâté de l'àme, puisque vos tribunaux et vos sénats n'en sont pas exempts. Soyez sûrs encore qu'ils ne se seroient pas pe^ pétués, car les institutions placées hors de la morale ne se perpétuent pasplusque les monstres.

Les sociétés secrètes sont indestructibles de leur nature; elles sont menaçantes pour le despotisme lui seul; elles sont inquiétantes pour les pouvoirs temporfûres qui ne cèdent qu'avec timeur et pusillanimité les libertés légitimes- Sous les pouvoirs loyaux et bien pondérés, elles ofirent un appui aussi essentiel à l'wdre moral que lesadministrationa

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LES HACOm ET LES CAHBOKjUI. Ht

provinciales àl'ordre politique. Ce sont des pièces de l'économie universelle jetées dans le même moule. Je n'en excepte certainement pas la Maçonnerie, qui est très-bonne, très-respectable, très-innuisible en tout point, et qui peut occuper fort convenablement lei veillées d'un honnête citoyen quand les soirées deviennent longues, et Rurtout quand U pleut.

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