LA FRONDE ET LA RÉVOLUTION
larité d'une vie paisible, et qui ne demandent qu'à s'agiter, dût l'État s'ébranler et toml)er avec eux ; quelques-uns de ces intrigants déconsidérés par une coiiduite louche et une probité suspecte, qui se flattent d'échapper, dans le bruit d'une révolution, à la rumeur du scandale, et de cacher les ruines de leur réputation sous celles des empires ; quelques femmes, enfin, qui ont longtemps fatigué la médisance avant de penser à exercer la renommée^ et qui ne se sont avisées du oesoiu d'occuper le monde que depuis qu'elles ont perdu le secret de lui plaire. Assemblez tous ces éléments au milieu d'un peuple jaloux de nouveautés, qui se soucie peu de l'endroit où il va, pourvu qu'il sorte de place, et qui ne connolt de mal absolu que le repos; supposez qu'à travers cette foule d'intérc^ts divers dans leur principe, unanimes dans leur direction, s'élève tout à coup ce ^anà cri de liberté qui rappelle un but aux unâ, qui otfre aux autres un grand prétexte, qui sert de ralliement pour tous, vous aurez une juste idée de la Fionde et de la révolution, qui n'est, je le répète, que la Ftonde continuée et consommée.
Rien de plus facile que de suivre ces analogies jusque dans les plus petit» détails. Il n'y auroit, le plus souvent, que des dates et des noms à changer, pour substituer une histoire à l'autre, dans tous les endroits où nous avons eu )e bonheur de ne pas outrer le ridicule et l'atrocité. Une particularité essentielle à remarquer qui explique cette différence, c'est que la Fronde ne tomba jamais entièrement à la discrétion du peuple ; que ce fut une révolution suivant la cour dont les catastrophes s'arran^^eoient dans les salons. £lle est du temps où les démagogues montoient dans les carrosses et parloient volontiers d'égalité aux petits, moyennant qu'ils n'entreprissent pas de devenir grands.
T.es Mémoires du cardinal de Retz ont cet intérêt de comparaison, qui est un des plus singuliers et des plus piquants que l'on puiis&e imaginer. On y voit les premières U \k
SOUVENIRS DE LA RÊVOLUlIOIf.
hostilités des parlements, les premières défections des troupes, celle d'wie partie ae la noblesse, le siège et la prise de la Bastille, la cons(M ration et l'apothéose des iiiaiHicquins populaires, et parmi tous ces symptômes de dissolution, tous ces pronostics de mort, la confiance, la •sécurité du gouvernement qui se croit immuable parce qu'il est légitime, qui cède son pouvoir ou le reprend pîed à pied, et qui s'imagine qu'on traite de puissance à puissance avec les conjurations comme avec les cabinets. On trouvera, dès cette époqu(\ dos velléités spcrètes de république, la doctrine du régicide, les séquestres et les proscriptions. Si on pénètre dans le monde, on n*y entendra parler que d'affaires d'État mises à la portée de fous les rangs, de tous les sexes, de tous les âges, et que les ignorants décident beaucoup plus hardiment que les antres; ce sont les expressions de madame de Nemours, On n'y observera que des actions sans dessein, des desseins sans action, des entreprises sans effet, des entretiens de générosité sans honneur, des discours magnifiques, et point de bon sens ; ce sont les paroles de H. de la Roche* foucauld. La plupart des chefs de la Fronde se distinguoient seulement de lu foule par Texcès de la débauche et de l'impiété : ils appellent le christianisme l'ennemi, comme depuis on i'a appelé i'infânw; ils entretenoient des intelligences et faisoient cause commune avec les factieux des pays voisins ; ils tiroient un grand parti du genre des caricatures et des pamphlets, pour lequel il faut leur reconnoître un talent particulier. Très-habiles à saisir le côté ridicule des choses, et pourvus de qualités indispensables pour réussir dans la satire personnelle, c est-a-dire d'un extrême dévergondage d'esprit, d'un profond mépris des bienséances morales, et de cette abnégation de pudeur et de délicatesse qui fait qu'on ne respecte ni son carac^ tèpe, ni celui des autres, ils se jouoient très-gaiement de llioiineur et de la réputation de leni > adversairt ^, à l'abri . de Tanonyme. On rempiiroit des bibliothèques de .ce qu'ils
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ont produit en ce genre ; leurs vaudevilles ne sont pas' moins célèbres que leurs libelles.
Le chansonnier de la Fronde étoit un certain Mai ii'iiy, cynique jusqu'à TiiTipudence, mais dont i(^s couplets d un tour spiiituel et plaisant ont souvent survécu aux circonstances qui les avoient produits. Les frondeurs avoient, comme on s'en doute, des signes, des chifiies, des couleurs. Us se reconnoissoient à un ruban tourné en fronde autour de- leur chapeau^ à une écharpe îsabelle, et ce qui est plus sinpfulier, parce qu*il n'y a rii ii de plus oppost à leur caractère véritable, à une prédilection affectée pour les emblèmes de la simplicité et de la modestie, un bouquet de fleurs des champs, un nœud de paille. On est étonné des ressources quite employoient pour oompro* mettre et pour perdre leurs ennemis ; mais Taccusation de calomnie leur étoit si familière, qu'on osoit à peine prononcer le mot de vol. de meurtre, ou de trahison, de peur de blesser iirritabiiitéd'un frondeur. Presque toutes leurs maximes avoient pour objet Tart de tromper le peuple, qui étoit leur principale étude. Celles qui déterminoient presque toute leur conduite étoient celles-ci : Que la iiiurale est plus large dans les affaires publiques que dans ies particulières* et que descendre aux petits est le st\r moyen de s'égaler aux grands. On en a beaucoup profité depuis. Gomme ils avoient beaucoup de pénétration, qulls jugeoient très-sainement des choses, et que ce qui leur manquoit pour être honnéèts gens n'étoit pas, tant s'en faut, le discernement du bien et du mal, ils savoient fort bien apprécier les liouimes qui leur étoicut opposés; ils admiroient secrètement en eux la bonne foi, le courage et la vertu, et quand ils attaquoient un sage, comme le président^ Molé, par exemple, ils avoient trop d'adresse pour avouer hautement une agression aussi imprudente. C'étoit Touvrage de quelques écrivailleurs eif)ronté$, de quelques gazetiers scandaleux qui auroimt décrié la vérité même, s'ils s'étoient nommés. Quant à la constance
SOUVBlflftS DB LA BÉVOLUTiOK.
des frondeurs dans leurs opinions, elle étoit plus qu'équivoque. Ils s'accusniont entre eux de girouetlerie, coinnàC*. dit le cardinal de Retz^ car cette belle métaphore n'est pas plus de notre invention que le reste^ et on verra dans les Mémoires secrets de ces messieurs à quôl prix ilsmettoient leurs infidélités. Un chapeau decardinîil, un commandement, un mariage avantageux, un peu de faveur, un peu d'argent, faisoit du soir au lendemain un royaliste d'un frondeur, au moins jusqu^à nouvel ordre^ et en .attendant que la Fronde eût repris ses avantages. Le Coadjuteur in* sista une fois, contre lintérét de la Fronde, sur la nécessité de prolonger unt^ paix plâtrée dans laquelle il avoît agi coiiiiiie intermédiaire : « C'ebt que cela me donnoit, a dit-il, ie temps de faire venir mon bonnet, a Voilà une grande considération politique, et un patriotisme bien entendu.
Le cardinal de Retz, qui a peint avec son talent ordinaire le caractère des principaux frondeurs, n'a pas jugé à propos de parler du sien, sans doute ])arcp qu'il a cru avec raison que l'idée qu'il pourroit en donner ne seroit jamais aussi nette et aussi complète que celle qui résulte de la lecture de ses Hémoires. Ce quilest difficile de comprendre, d'après ces Mémoires et d'après tous ceux qui nous viennent du même parti, c'est le but ultérieur et définitif de la faction ; car la destruction n'est pas un but. C'est une singularité bien étrange et cependant bien invariable dans l'histoire des révolutionnaires, qu'ils ne puissent pas dire eux-mêmes où ils voudroient aller, et où Ils seroient résolus de s'aiTéter, si on les laissoit toujours faire. Ils ontété souvent puissants et môme tout-puissants; et dans cet état ils n'ont jamais eu de volonté déterminée. On a vu seulement que, dans l'impossibilité de se lixer à aucun but, pas même à celui vers lequel ils avoient paru tendre le plus souvent durant le cours de leurs entreprises, ils finissent par rétrograder sur le point d'où ils étoient partis, et souvent bien par delà ; de sorte qu'il
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n'y a point de révolution qui n'ait abouti en dernier résultat; tant qu'elle a pu disposer des résultats^ h une forme de gouvernement presque semblable à celui qu'elle avoit détruit^ ou infimment pire, et cela de sa propre direolion^ et sans que la moindre force étrangère à la sienne s'en mêlât. C*ost une observation si constante et si universelle, qu'on ne peut se défendre, quand on la voit se répéter partout, de penser qu'il y ait des hommes et des réunions d'hommes qui ont une mi$si<m, une destination indépendante de leur choix, et qui ne font pas le mal librement; des âmes fatales, dit le sage et vertueux Balzac, tjui viennent jSmis le savoir, renouveler le monde et chanf/er ia face de leur siècle. Le cardinal de Ketz étoit certainement une de ces âmes fatales. Rien n'annonce qu'il ait eu de très-grandes vues d'ambition : il ne parott pas s'être fonné des idées bien distinctes de la gloire. Ses goûts ctoient de ceux que I on contente aisément dans un rang élevé, avec une grande fortune. Sa passion dominante ne fut peut-être qu'une activité inconcevable, sans objet fixe ; et cette passion est un agent si extraordinaire et si merveilleux, qu'il n'a pas même de nom parmi les moralistes. C'est cependant lui qui renverse les États, et qui fait ressentir la secousse de leur chute à toute la terre.
Je ne veux pas omettre ici une autre remarque, qui me semble décisive dans le jugeaient qu'on doit porter des gens de cette espèce, hors de ia scène historique dont le prestige les enveloppe, et vus dans la seule intimité de leur conscience. J'ai lu presque tout ce qu'ils ont écrit pour expliquer celles de leurs résolutions et de leurs démarches dont le iiii>nde et la postérité pouvoient leur demander compte, et sur des milliers de résolutions qu'ils ont été obligés d'embrasser, je les ai vus balancer des milliers de considérations avec une dialectique si éclairée et si vigoureuse, avec une perspicacité si profonde et si prévoyante, qu'on jureroit que la question s'est présentée à leur esprit sous tous ses aspects possibles. Eh bien! dans
cette immensité de raisons pour et contre^ qui sont^ k la
vérité, admirablement débattues, il n'y a qu'une chose d'oubliée, mais elle Test toujours : c'est la morale et le droit. Ils savent positivement tout ce qu'ils |)euvent et tout ce qui arrivera ; mais ils ne demandent jamais ce qu'ils doivent^ et ce que feroit à leur place un honnête homme^ simplement honnête homme^ qui ne seroit pas un homme d'État, quoiqu'il n'y ait rien de plus facile à décider dans toutes les occasions de la vie ; et comme, sur une quantité innombrable de eliances, on ne peut attribuer cet oubli obstiné au seul hasard, il faut bien le regarder comme l'effet d'un système. Qu'on les étudie scrupuleusement, depuis le premier jusqu'au dernier^ non pas dans impartiale histoire, elle leur seroit trop peu favorable, mais dans leurs livres et dans ceux de leurs amis. On s'assurera qu'il n'y a pas une de leurs actions, la plus propre de toutes à recevoir une couleur avantageuse et à se couvrir du prétexte du bien public, derrière laquelle ne soit cachée une considération personnelle, et qui n'ait eu quelque intérêt particulier en vue..» le temps de faire venir le bonnet.