AU LECTEUR
La forme de ce petit t^crît est devenue si commune, el j'aurois si mauvaise pràco à lutter contre les hommes de talent (jui en ont fait usage, que uion premier besoin est de me justifier de celte maladresse et de cette prétention.
Mes amis savent que les Girondiiss sont composés depuis plus de six ans, et qu ils ont subi au milieu d'eux l'épreuve de la lecture, avant que pei -oinu- se fût avisé de cette alliance un peu adultère du drame et de i histoire. Je ne chereher u certainement pas h prouver qu'elle vaille quelque chose t umine objet d'art. Ce qui m'importe est de me défendre d'un plagiat, » et je n'attache d'ailleurs au reste de la question que l'importance qu'elle mérîte ; mais je ne suis pas éloigné de croire qu'un ouvrage de ce genre seroit aussi bon qu'un antre, si par hasard ilétoit bon. C'est une hypothèse dans laquelle je suis complètement désintéressé.
L'idée m'étoit donc venue, comme à tout le monde, que la manièi'e la plus vive et la plus saisissante de présenter des personnages historiques étoit de les mettre en scène dans une circonstance solennelle de leur vie, et de leur faire parler, selon les traditions qui nous en restent, le langage qu'ils ont dâ tenir alors. Cette combinaison n'étoit pas neuve, même quand je croyois Tinventer, et aucune école classique n*a fait grande estime des modèles que je suivois à mon insu. Pour les faits, c'est railicle du joui n.il ou la relation de l'almauach ; pour les discours, c'est le pastiche ; pour le dialogue, c'est lecenton.
Un brillant récit de M. Baillcul quej'avois recueilli, à vingtcinq ans, en traversant Amiens, féconda lentement dès lors une pensée déjà familière à mon imagination. J'en vis surgir
lee SOUVENIRS de la révolution.
je ne sais quelle scène TiTante et forte que je me flattai de mettre en action un jour^ quand le privilège delà publicité seroit rendu aux écrivains indépendants. A vingt-cinq ans, on croit tout ce que l'on espère, et on espère tout ce qu'on a désiré.
C'est qu'il n'cxistoit rien, selon moi, de plus maEmifîqiîc dans toutes les histoires du temps passé que ce hanqu<^^l des martyrs de la liberté qui devisent entre eux de leur répuhli<|U(i chérie, de sa gratideur et de sa chute ; des destinées éventuelles d'un pays abandonné aux Barbares, et sans doute réservé à la tyrannie ; des rôles passagers qu'ils ont joués sur le gi^and théâtre de la révolution, et qui vont liagiquement finir sur unéchafaud, mais qu'agrandit au delà de toute proportion l'ap-: proche d'une mort éclatante ; et puis qui^ ramenés par une résipiscence grave et sublime à réfléchir sur l'essence même de leur âme, consomment cette veillée glorieuse à s'interroger et à discourir sur l'immortalité^ avec autant de liberté d'esprit qiu'Us Tauroîent fait sous les voûtes du Portique ou les ombrages* d*Âcadémus«
Imaginez^vous ijue l'élite du genre humain éfoit représentée là^idans une salle de la Conciei'gerie ; le noble et le plébéien, le prélat et l'homme de guerre, le poète et le tribun, le spirilualiste épris de ses espérances et l'incrédule dupe de son savoir ; et que tout cela, joyeux comme dans une soirée de fête, alloit mourir le lendemain. II n'y avoit pour eux ni appel en cassation ni recours en grâce ; il n'y avoit pour eux ni combat à soutenir ni victoire à rêver , il n'y avoit que la guillotine et le bourreau.
Ce poème des Thermopyles de la liberté, vous le concevez mieux que moi ; c'étoit celui que je me faisois quand j'avois encore du travail, de la patience et de la vie à dépenser. A force d'y réfléchir, j'y renonçai avec le sentiment de dérision amère que dut éprouver Dédale quand il s'aperçut que ses ailes de cire fondoient au soleil. Je compris qu'il attendoit quelque Platon, qui daigneroit s'aider de la verve satirique d'Aristophane dans un tableau de l'école d'Eschyle; je pense encore, en vérité, qu'il ne faudroit rien de moins, et ce n'est pas cela. Dieu m'en est témoin, que je viens offrir au public, comme on dit dans les préfaces ; mais un sujet pour le premier venu qui saura le sentir et le faire, comme je croyois le iiedre quand j'avois un av^nbr : sujet admirable à concevoir, sublime à
exécuter, qui est à dix mille lieues de la portée de mes jilus Il tûtes ambitions, à moi qui n'ai plus que dix pas à iuipiiiuer sur la face de la terre.
« Vieillard, me diront les journaux qui font peser la responsabilité de ce titre respectable sur ma cinquantième année, qui peut donc vous déterminer à jeter aux yeux et uix dents de la critique une él>auclie dont tous connoissez si bien les imperfections ?.,. »
' Hélas l messieurs, c'est qu'elle m'avoit coûte des études asses longues, assez pénibles, des veilles assez laborieuses; et que les études et les veilles de ma jeunesse sont devenues la seule fortune tde mon vieil âge. Produire^ qui n'est pas pour mol une loi d'instinct^ est pour moi une loi de nécessité ; loi natureUe, honorable, qui ne manque pas de douceurs tant qu'on a des forces pour b subir, car Thomme qui se plaint d'être obligé à travailler est à peine digne de vivre. Ces études cherchées avec amour, recueillies avec conscience^ approfondies avec conviction, mais toutes pâles, toutes troides, toutes mortes, laisseront cependant peut-être un galbe au dessinateur, un effet au coloriste , une inspiration au pcinlre ou au. poète. Mon éditeur l'a pensé, et je désire vivement qu'il ne se soit pas trompé, parce qu'on ne m'ôteroit pas de TespriL que ce livre sera beau quand il sera fait par un autre.
Qu'il me soit permis d'expliquer ici l'importance que j'attache à mes matériaux, en réduisant toutefois leur valeur réelle à sa plus simple expression. Cela sera bientôt fait.
Les GiROi^DiNS étoienl les grandes llgiu es historiques de mon enfance, les héros de la première tragédie qui eût frappé mes regards, les oracles de ma rhétorique. Je leur devois les premières émotions, les premiers sentiments qui fussent éclos dans mon cœur d'enfant, la sympathie, Tadmiration, l'enthousiasme ; je me pénétrois de leurs paroles et de leurs écrits ; je les lisois, je les relisois, je les apprenois par cœur, le m'identiûai peu«à peu avec la partie la plus intime et la plus privée de leur vie ; je m'accoutumai à vivre en imagination au milieu d'eux, à les observer dans le repos de la solitude, à les écouter dans la chaleur des débats. Je finis par me trouver quelquefois plus sa-' vaut sur leur existence intérieure que la mémoire de leui'spi'opres enfants, dont plusieurs sont devenus mes amis; quanta la iormede Icui bl^ic, à la ph^siouuune de leur ian^u^c, du cd"
SOUVtMRS DE LA RÉVULLllON.
ractëre si imposant et si divers de leurs facultés tribiinilieimes» c'étoient choses difficiles à imiter dignement; mais des gens d'une haute portée qui les ont bien connus m'accordent lemé> rite d'être mi, conmie une conti'e-épreuTe, et fidèle comme une version d'écolier. Mes tentatives en ce genre n'ont pas été entièrement infructueuses^ puisqu'on de mes pastiches de Vergniaud, que je croyois avoir donné fort explicitement pour un pastiche, a pris place dans ses Œumœs.
11 est cependant facile Je eoncevoirque cette esquisse étroite, oîi rhomme ne paroît qu'un moment^ dcvoit nécessaii'emcat se ressentir de la contraction forcée du sujet. On ne jette pas vin^rt pei sonnages dans un acte sans être obligé de les indiquer par des traits saillants qui sont plutôt leur charge que leur portrait. Ce seroit manquer l'objet de la composition la plus frivole que (\ç reculer devant la circonstance qui caractérise un personnage, quand le drame entier protite de ce dernier. J'ai donc pressé, condensé mes notions et mes souvenii^s, parce que les limites de l'action ne me permettoient pas de les étendre et de les développer. Vergniaud, qui avoit tant de goût, s'exprimoit autrement que par apophthegmes poétiques ; il ctoit simple, et souvent naïf dans le langage privé. Fauchet ne revenoit que par houtades oratoires au langage bihlique ; il en avoit, hélas ! parlé un autre. Mais Thomme que j'essayois de peindre, ce n'étoit pas l'homme considéré sous Taspect général de sa vie ; c'étoit le conventionnel frappé d'un arrêt de mort^ et que Samson attend à la porte. Le biographe embrasse tout ; l'historien du dernier jour ne voit que la fin : le premier peut ne rien négliger ; le second se borne à étudier la crise et à raconter l'agonie.
11 y a, d'ailleurs^ dans une scjne suprême comme celle-ci, quelque chose d'épique et de théâtral qui jette hors de leur sy^lciae iiuimal toutes les organisations humaines. C'est alors, si je m'en fais une juste idée, que doivent ressortir avec une vive saillie les moindres reliefs du caractère, et se dessiner d'un trait vigoureux ses moindres linéaments. Le modèle insouciant, négligé, distrait dans le cabinet du poète ou dans l'atelier du statuaire, ne pose pas à demi devant l'échafaud. 11 tombe s'il est foible, ou il est lui tout entier. Quand l'âme est près de se débaiTasser de ses derniers langes, elle ne fait pas de façon pour se montrer à nu. Si la dernière nuit des Giaokdins n'est
LV DB&mSR BANQUET DES GIRONOmS
pas celle qae j'ai conçoCj éUe a dû étrangement lui ressembler.
£Ue lui ressemUoit du moins dans tous les détails qui me sont parvenus, dans ceux qu'il n'est pas permis à Thistoire d'inventer, et que j'ai puisés avec soin aux sources authentU ques. n suffît de s'être occupé quelquefois de compo^tion littéraire, comme tout le monde l'a fait, pour comprendre à merveille que si j'avoîs créé mes épisodes^ je les aurois crées autrement ; on m'accordera sans doute assez d'intelligence des combinaisons vulgaires du roman ou de la nouvelle, pour ne pas supposer, par cxoinplo, que j'eusse mis en scène^ à peu de pages de distance, deux personnages accessoires trop semblables par leur dévouement comme le domestique de Duprat et le suisse de Gensonné, si je n'avois dû accepter ce défaut par fidélité à mon système. Et cependant ce défaut scroit grave dans un sujet d'im euUon ; mais je serois bien éLoiuié s'il se présentoit souvent à l'avenir dans un sujet historique. Les ménechmes de vertu n'embaiTassent pas nos phrénologistes. Les âmes généreuses ne se montrent pas tous les jours à la paire*
J'ai encore à me justifier d'avoir (ait asseoir au banquet des Girondins trois homnies détournés par l'expérience des voies de la république, et dont nos bistoriens, fort spirituels en cette a!iatière, n'ont pas daigné constater avant moi le retour expiatoire aux vieilles doctrines sociales. Je citerai, dans les notes qui terminent ce volume, les autorités sm* lesquelles je m'appuie à l'égard de Fauchet et de Duchfttél. Quant à Le Hardy, celui-là m'épargne la peine de prouver qu'il étoit royaliste. 11 l'a dit. — Je me serois Lien gardé de sacrifier une vérité de fait aussi essentielle à l'entente d'un plan et à l'efTet d une opposition, dans un livre qui, eu dernière analyse, n'est fait que pour renseignement.
Voilà bien des pages pour quel([ais pages qui ne mériU iit guère d'être lues, et qui ne sont bonnes qu'à refaire, comnu je viens de le répéter formellement; mais j'ai imc excellente raison pour défendre un de mes ouvrages qui n'a pas paru ; c'est que le jour oii il a paru, je me hâte de l'oublier, ce qui m'a donné, durant toute ma camère littéraire, vingt-quatre facui*cs d'initiative sur le public. .
LE
Il étoit près de dix heures, le 30 octobre 1793 au soir, quand les portes de la Conciergerie s'ouvrirent, pour laisser rentrer vingt et un prisonniers qui descendoient du
tribunal.
Quatre guichetiers les précédoient, armés de lonpriios pelles de fer, sur lesquelles étoient plantées des torches de résine brûlantes. Un groupe de soldats s'arrêta dans Tintérieur; le bruit des fusils et des piques annonçoit que l'extérieur étoit gardé. Ces militaires n'appartenoient ^ aucune troupe régulière ; ils ne portoient le chiflre ou Tuniformo d'aucun bataillon. Leurs moustaches épaisses, leurs vêtements en désordre, leurs bonnets couleur de sang, le bruit rauque de leurs voix et de leurs rires, témoignoient assez quils faisoient partie de ces janissaires de la commune^ dont le peureux Hébert avoit stimulé le dévouement hideux à force de rage et de ^n. C'était dans cette cohorte que les maires du palais nxruluii iit depuis \c. 31 mai des témoins, de \n injjes, des geôliers, des bourreaux. C'étoit septembre armé.
Les portes se refermèrent. Tous les prisonniers en jugement étoient rent^rés. Une partie des prisonniers de l'intérieur avoient attendu leur retour dans les salles^ autant
LB DEBNiER BANQCIET DBS 6IB0NDINS. 171^ >
qu'on le Imir avoit permis, par complaisance pour les moins hostiles, par condescendance pour les plus riches. Les autres i'épioient à travers les grilles des cours et les barreaux serrés des fenêtres. Un sentiment de curiosité inquiète^ de profonde et muette dttentîon^ les suivoit dans leur marche. Aucun cri ne s'éleva^ car il avoit été impossible de trouver sur la physionomie des accusés du matin réclaircissement d'un doute qui tourmentoit tout le monde. On reprit courage^ on espéra, ou pensa quils n'étoieut pas
jugés.
Le premier qui parut étoit un homme à peine parvenu à Tâge où Fon cesse d'être jeune pour commencer la vie
sérieuse de la réflexion et de la maturité. Des formes élégantes ; une tenue recherchée, un peu trop recherchée peut-être; une physionomie vive, spirituelle, mobile, qu'animoit un sourire presque inaltérable dont Texpression riante, mordante, sardonique, suivant les occasions, révéloit quelque arrière-pensée malicieuse, formoient les traits caractéristiques de ce député. Sa vaste chevelure renversée sur le, front et chargée de poudre à la manière du temps, mais dans laquelle il aimoit à passer souvent la main, sans craindre d'en déranger la symétrie, prètoit à sa tête élevée, foiblement penchée en arrièire, un air de majesté très-favorable à la pompe du débit oratoire. Il marchoit avec Taplomb d'un ministre qui va prendre possession du cabinet, et parloit en marchant, avec Fattention d'un homme qui veut être écouté, à ceux de ses collègues ^ qui l'entouroient, dirigeant tour à tour sur chacun la portée de sa phrase infaillible, mais sans élever la voix, sans gestes, sans mouvements passionnés, sans inflexions véhémentes, du ton d'un causeur indifférent^ avec la limpidité facile d'un discours qui coule de source, et dont aucune passion jirotbnde, aucun intérêt pressant, aucune émotion sensible ne trouble le cours naturel. Autour de Gensonné, — c'est le nom de ce personnage à l'attitude calme et à l'esprit reposé, — gravitoient en quelque sorte.
* f7f SOUYENIIIS DB tA BiV0LDTI01l«
comme suspendus à sos paroles, avec une avidité mrîense m^lée de soumission et de respect, Lacaze, Gaitlin), Leslerpt-Beauvais^ Antiboni;, les clients les plus assidus de ce talent égal et pur qui avoit honoré dix ans le barreau et la tnbune. Ceux-ci^ dont les traits ne manifestoient d'ailieuis d'antre impression que celle d'ane déférence silencieuse^ sembloient retenir leur haleine et suspendre leurs pas pour ne rien perdre do ces accents d'une éîof[upiKîe ^ave et douce que le fïronpe suivant couvroit de moment en mo ment d^éclats tumultueux*
C'est que les trois hommes qui venoient ensuite se trouvoient rarement réunis sans qu'il s'élevât entre eux une contestation orageuse^ quoiqu'il existât d'ailleurs à peu de chose près une grande analogie dans leurs affections et leurs principes ; mais il ne falloft qu'une étincelle pour allumer dans ces îlmes inflammables de violents incendies qu'un souffle éteignoit aussi aisément. L ardente exaltation de leur caractère étoit si connue à la Convention na* tionale^ qu'on ne les auroit pas vus sans étonnement dévouer leur vie à la cause périlleuse de. Tordre et de la modération, si cette alliance d'une organisation impétueuse et d'une profonde bienveillance avoit été alors un phénomène nouveau^ surtout pour les observateurs qui ont étudié le tempérament moral de quelques-unes de nos provinces. Duperret^ dont quarante-six hivers n'avoient pas refîfoidi la fougue languedocienne, étott un de ces gentilshommes à Féducation chevaleresque et aux traditions de duel et de guerre, dont les mœurs du castel, exemptes de riniluence de la cour^ avoient conservé jusque-là sans altération le vieux type d'héroïsme barbare et de galante politesse qui distingua les paladins; amis sùrs^ ennemis courtois comme les héros des Amadis, mais qui faisoient passer au-dessus de toutes les doctrines ia dernière raison de répée (V). Vicier, Angevin mobile h latéte bretonne, ne s'étoit aiTété à rien dans le choix de sa carrière sociale, mais il avoit touché à tout« Of Acier de mer^
ciffîcîer de terre, homme de loi, magistrat, littérateur, acadéjiiirîpn, il s'étoit fait simple soldat dans l'âge mûr, " et l'esprit df s camps avoit prévalu sur sos antres penchants, quand ii vint subir pendant quelques jours sa dernière métamorphose au sénat d'un peuple en révolution. La vie pratique du troisième auroit dû le placer sur mie ligne bien différente^ mais Lasource étoit pénétré aussi des feux de ce soleil méridional qui fait bouillir le sang jusque dans les veines d'un ministre de paix. Interprète de la parole de Dieu dans le culte réformé, personne n'avoit payé cependant un plus large tribut aux passions effrénées du temps. Sa dialectique impétueuse ne s'épan* choit d'ordinaire qu'en agressions et en menaces^ et ses emportements se prenoient souvent à ses propres amis dans les discussions les plus paeiliques. Une sympathie difficile à expliquer, à moins qu'elle no résultât du besoin de la dispute, avoit étroitement rapproché dans la prison ces trois tribuns de fer dont les formes anguleuses ne se heurtoient jamais sans fracas. On ne fut donc pas surpris de les entendre parler avec une violence qui leur étoit habituelle, et que la parole incisive et cavalière, mais plus euphémique et plus posée de Duperret, ne parvenoit point à calmer. On ne supposoit pas qu'ils pussent parler autrement. On se demandoit seulement par quel hasard riufrépide Yalazé manquoit à ce groupe querelleur où il avoit coutume de faire sa partie avec une énergie de lé* giste profès^ qui jusiitioit la réputation des imperturbables bretteurs de Caen et d'Alençon. On le chercha iuutiiement dans la fouie. Yalazé n'y étoit pas.
. Derrière eux marchoit un homme seul qui ne témoi* gnoit nulle envie de se rapprocher de personne^ et qui se suffisoit à lui-même dans un soliloque monotone dont on ne perdoit pas une parole, tant il avoit soin de le répéter à chaque station^ mais qui n'en étoit pas moins inintelligible pour les écoutants. « Vive la république! » di.«oit BoileaU; le juge de paix d'iVyallon> en frappant à coups
réitérés sur sa tabatière : « Yi\ o la république une et « indivisible ! vive la Montniîfno impérissable ! je ne suis (( pas fédéraliste moi i je suis ua boa et sincère Mon* « tagnard ! »
Cette profession de fo!^ trop taidive dans le député naguère autrement inspiré, qui avoit appelé Harat un
monstre quelques mois auparavant, excitoit à des degrés différents la gaieté de deux couples amis qui s'avançoient presque ensemble sur les pas de JBoileau, la ligure épanouie et les bras entrelacés. C'étoient quatre jeunes gens.
Des premiers, Tun avoit la pbysiondmie plus calme et
plus l'énéchie que les autres. On devinoit à le voir que son front de vingt-sept ans avoit pu déjà se rider au souci des passions et des affaires^ et que ce qui lui manquoit d'expansion tenoit moins à une préoccupation momentanée qu'à une ancienne habitude, iie second avoit toute la vivacité de son âge^ et son œil assuré, radieux^ resplendissant d'une pure joie, brilloit de cette assurance étourdie qui ne messied pas à une forte jeunesse. Il fredonnoitun refrain, essayoitun air^ improvisoit un couplet, et puis il échangeoit avec son compagnon un regard et un sourire, car ils étoient unis par un étroit attachement dont quelque alliance de famille avoit encore resserré le lien firatemel, et l'histoire même embrassera dans un souvenir commun les noms juaieaux de Boyer-Fonfrède et Ducos.
L'autre couple étoit animé d'une gaieté plus bruyante, qui se manifestoit d'ordinaire par des éclats étourdissants^ liiais qui sembloit enchérir ce jour-là sur sa foUe accoùttimée. Aussi le nom des deux négociants d'Avignon, Duprat et Mainvielle, couroit sur la bouche des spectateurs, long-temps avant qu'ils eussent paru. Le rôle violent et sans excuse qu'ils avoient joué dans les révolutions de leur malheureuse patrie paroissoit cependant de nature à . leur laisser des souvenirs asees austères pour tempérer ces
joyeux emportements; mais^ revenus depuis quelques mots à des sentiments plus doux^ ils goûtoient le prix de
leur retour aux idées sociales et de leur expiation précoce, Mainvielle surtout, qui n'avoit fait dans la Convention nationale qu'une apparition d'un niomt^nt, et que les brutales antipathies de la Montagne avoient jeté dès le jour de son admission dans le parti modéré (VI)* Agé de vingtsept à vingt-huit ans, il étoit avec Duchfttel le plus beau des accusés, et la dcHicenr de ses inelinations naturelles, rendues à leur propre instinct, avoit promptement racheté les torts vrais ou faux que lui dounoit sa réputation; car il y a des jours dans les annales d'un peuple en délire où la plus simple résipiscence peut avoh* tout Théroîsme de la vertu. On auroit dit que la Providence indulgente eût voulu le payer, même sur la terre, du courage de cette libre réparation, en lui épargnant jusqu'à la tristesse du remords. Son rire naïf et inextinguible, comme celui d'un enfant heureux de peu de chose, avoit souvent troublé à la tribune le Montagnard le plus intrépide; il avoit enrichi d'un accompagnement bizarre la basse solennelle de Danton et les glapissements féroces de Marat. Devant le tribunal révolutionnaire, on venoit de 1 untriidre couvrir dix fois la voix fausse et vacrissante de Fouquier-Tin ville, les cris des huissiers^ et la sombre rumeur de i auditoire. Au moment où nous parlons^ il l'interrompit tout à coup pour déployer les grâk^ de sa belle toumuie^ et rajuster d^une main nonchalante les boucles dérangées de ses cheveux. Il croyoit avoir aperçu une femme qui se montroit à peine, en effet, à travers les ombres de la cour, appuyée sur le bras d'un guichetier compatissant et sensible
il y en avoit un alors à la Conciergerie ; — mais ce que cherchoit le regard attentif et inquiet de cette femme, ce n^étoit pas Mainvielle.
Cette diversion subite permettoit à Brissot d'achever quelques pluases qu'il adressoit à son plus proclie voisin. Le premier de ces interlocuteurs étoit un homme de
no 80DVCMRS DE LA RÉVOLUTION.
trf*nte-six à quaiaate ans^ gr^le, court, un peu rontrofaîf , dont la figure rommune n'olFroit de reriKuquable qu'une excessive pMeur encore augmentée par les veilles et par le travail. Ses vêtements étoient fort simples, mais d'an goût singaUeTy ses cheveux ronds, plats et sans poudre, comme ceux des quakers^ et toutes ses manières empreintesd^nne sorte d'originalité qu'on n'auroit retrouvée d'ailleurs ni dans ses discours ni dans ses écrits. Comme pul)liciste et comme philosophe, il ne s'étoit distingué de la foulo des hommes qui ont acquis par l'étude un assez grand nombre didées, et qui ne les expriment'pas mal, qu'à la faveur de quelque teinture des langues étrangères, et des nouvelles sciences politiques qui avoient produit la révolution. Comme orateur, il étoit plus riche en pensées qu'en formes et plus disert qu'éloquent ; niais il possédoit le genre de talent oratoire le mieux approprié au besoin des gouvernements représentatifs, Térudition. des affaires et lalucidité desexpressions. Il avoit commencé paraftecter les manières de Jean-Jacques Rousseau à qui ses amis le coiiiparoient volontiers, etsil lui étoit foi t inférieur en génie, il ne lui cédoit pas du moins rn lirol iité de caractère et en chaleur de sentiments. 11 est vrai de dire que dans toutes les circonstances où la fortune auroit pu le placer, Brissot auroit été un homme remarquable, et qu'entraîné au-delà de sa portée naturelle par le véhicule des révolutions, il avoit quelque droit de se regarder comme un homme extraordinaire. Cette conviction lui inspiroit pour luimême une sorte de complaisance qui se manifestoit dans sa manière de s'exprimer, ou pour mieux dire dans l'attention caressante avec laquelle il s'écoutoit. Aussi les explosions extravagantes de Mainvielle et de Duprat l'avolent désagiéablement interrompu dans Tallocution qui! adressoit à Carra, quand elles commencèrent à éclater sous les voûtes de la prison.
Celui-ci étoit de tout le parti de la Gironde Thomme qui inspiroit le moins d'intérêt. Cinquante années aventu*
tu DERNIER BANQL'ET DES GIRONDINS. 177
relises passées à travers l'Ëurope dans des professions occultes et même suspectes^ sll falloH en croire les ehro-
niqiies diffamatoires do la basse littérature ; une réputation au moins obscurcie par des préventions qui n'avoient jamais été entièrement justifiées, mais qm n'avoient jamais été entièrement détruites ; un genre d'instruction peu national qui ne se composoit que de notions hétéroclites sur les subtilités de la physique ou sur les vaines hypothèses de Tétymologie; une conversation diffuse et indigeste où se confondoient les opinions' les plus disparates, les propositions les plus t(';niérairps, les paradoxes les pins effrénés^ dans un chaos d'hyperbpleseffrayantesd'exagération et de mensonge ; la violence enfin de ses doctrines politiques qui ne paroissoient se modérer que depuis le procès du roi^ tout se réunissoit pour mal disposer en sa faveur le giand nombre des esprits raisonnables ; et cependant,* on convcnoit assez généralement dans le cercle étroit de ses habitudes familières^ où il étoit mieux connu et devoit être mieux apprécié, qu'il y avoit de la bonne foi dans son charlatanisme et de la candeur dans sa folie. Brissot, qui en faisoit peu de cas^ ne dédaîgnoit pourtant pas son ♦ entretien, parce qu'il lui trouvoil quelque aptitude à le suivre dans ses raisonnements, et des connoissances d'ailleurs extrêmement rares parmi les membres les plus éclairés de la Convention. Pour cette fois. Carra ne Tavoit écouté qu'imparfaitement. Il étoit préoccupé lui-môme de sa grande théorie physique sur Tétemelle reproduction des modes et des accidents de la matière^ la plus creuse, la plus vivace et la }>liis olistinéede ses chimères pbilosDjihiques, et il regrettoit amèrement de la laisser imparfaite, car il doutoit, non sans motif, qu'aucun de ses adeptes en eût conservé rentier souvenir avec tous ses syllogismes, tous ses dilemipes, tous ses théorèmes et tous ses corollaires.
Quoique Brissot s'arrêtât de temps en temps pour insister par une pause calculée sur une nuance importante
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de sa pensée^ on remarqua quelque vide entre eux et le j député qui les suivoit; et on put juger à l'espèce d'affec- | tatiott avec laquelle ce nouveau personnage slsoloit^ que
ce n'éloit pas sans dessein quil se tenoit si soigneusement éloigné do ses collègues. Son âge étoit déjà assez avancé, mais la supériorité qu'il paroissoit rechercher devoit être fondée sur une autre espèce de droits, car il avoit conservé dans ses manières quelque chose d^aisé, de poli et de gracieux qui appeloit la bienveillance et ne demandoit pas le respect. Cen'étoit, à le bien considérer, qu'un jeune liuiniïie vioilh par le temps oi non par le caractère. Ses cheveux mêmes ne trahissoient pas ses années^ tant les soins de la toilette en avoient habilement dissimulé la blancheur. Une propreté élégante que rehaussoient quelques ornements d^un luxe alors réprouvé ; les bijoux qui étincdoient à ses doigts, et quil livroit au jeu de la lumière en déployant sa main à travers les nœuds flottants de sa cravate, son port droit et cérémonieux, sa marche courte et méthoditpio, le sourire iiiéuie d'une haute bonté qui voloit sur ses lèvres protectrices, et qui répondoit d(i côté et d'autre à tous les regards, tout annonçoit en lui un courtisan tombé dans les rangs populaires par Teffet des événements qui venoient de s'accomplir, et impatient de ce rôle déplacé qui Tavoit assimilé malgré lui a de simples cituyciiri. Cet aristocrate de la Gironde étoit en etlet un homme de cour qui passoit pour n'avoir ambitionné la faveur de Fopinion que dans l'intention d'en faire hommage à une amitié élevée, mais dont la conscience naturellement droite avoit depuis longtemps sacrifié l'une et l'autre aux devoirs de Thonnête homme. Satisfait d'échaiiprr par la mort môme à la responsabilité de sa vie historique, il reprenoit avec fierté l'ascendant . qu'il croyoit tenir de son rang et de sa naissance ; et le moment de sa chute du faite des honneurs populaires Tavoit replacé tout à coup à ses propres yeux au-dessus de ses égaux de la veille. C'étoit encore la familiarité complai-
santé du collègue, maïs relevée par rabaodon sans conséquence du *^rand sei^qieur.
Sillery, que nous venons de voir, étoit le plus âgé de ces hommes d'État que la Convention muette de terreur avoit abandonnés le 2 juin aux fureurs de la Montagne. Duchâtel, qui marchoit après lui^ aussi solitaire et plus pensif, en étoit le plus jeune. Élevé dans les soins d'une ferme, quoique sorti d'une famille qui avoit, dit-on, des prétentions à la nobh sse, son enfance robuste s'étoit dévelopj>éti au milieu des niMes exercices et des pratiques religieuses du Vendéen; mais la guerre civile le surprit à cet âge où aucune opinion n'est invariablement formée^ et où les illusions deviennent facilement des passions quand elles ont de la grandeur. Dnchfttel combattît pour la révolution contre ses compatriotes, et son nom ne resta pas sans gloire dans cette guerre franeoisr- où il y avoit du courage et de 1 honneur sous les deux drapeaux. On apprit cependant qu'il s'étoit refusé à tout avancement» et à cette époque où deux hautes vertus des républiques, le désintéressement et la modestie, étoîent, par une exception rare dans notre histoire, estimées à leur valeur, le soldat se vit avec surprise transiornié en député, sans avoir ambitionné ces nouveaux hasards plus dangereux que ceux des batailles. C'est ainsi que Ducbàtel étoit venu s'asseoir à vingt-cinq ans dans la Convention nationale, et qu'il y avoit assisté à l'ouverture du procès de Louis XYI. L'aigreur de ces débats, si peu judiciaires, et si étrangers à ses mœurs, avoit consterné son cœur; épouvanté de l'importance inattendue de sa mission, et des étranges devoirs qu'elle alloit lui imposer, il lut près de succomber aux émotions douloureuses qui envenîmoient de jour en jour ses blessures mal cicatrisées. L'hérobme de l'humanité le défendit seul des atteintes de la maladie, et mou* rant, il se fit porter à la tribune, i)our y proférer sous les juenaces et sous les poignards un vote d'absohition. Otte circonstance suicnuelie avoit laissé dans sou caiaotèro