S« SOUVENIR^ DE LA RÉVOLUTION
en passant et qui lui adressoit d'un air presque filial des paroles d'amitié.
— Je te ciierchois, Baptiste, et je m'étoimcHS de ne pas te voir. Oublies-tu que j'aime à commencer le souper en échangeant avec toi mie longue rasade ? U seroit un pen tard anjooid'hnî pour renoncer à mes habitudes.
— Je vous (It iiiaiido pardon, monsieur, répondit Jean- Baptîsto Morand (XII) à fl^nii-voix ; niais j'étoîs si prt^ssé de m'informer... et on ne sait à qui se fier dans cette maison... — Il y en a qui parlent des fers, de la détention à perpétuité^ de la déportation».. — de la mort 1
Il se baissa jusqu'à Foreille de son mattre, qui s'asseyoit à côté des autres pour lui dérober une émotion involontaire dont il a voit honte.
— Quelques-uns de ces messieurs seroient-ils en effet condamnés ?... Mon Dieu ! condamnés à mourir !..«
— Nous le sommes tous^ Baptiste^ ccmdamnés tous h mourir demain, sauf ce diable de Yalazé, qui s'est bravement tiré d'affaire pour ne pas avoir de comptes à régler avec le bouru au ; et je me trouverois trop heureux de pouvoir faire la môme espièglerie à mes créanciers, si Emilie... Pauvre Émilie ! que va-t-elle devenir?...
Jean-*Baptiste s'étoit laissé presque défaillir au commencement de la réponse deDuprat, et il se retenoit à peine au bois de la ehaise de ce beau jeune homme, qu'il aimoit tant : rai' .k an-Baptiste avoit été son père nourricier. — A ces deiiiiers mots^ qui retentissuie'ni plus loin que l)uf)rat ne Tauroit voulu ; à ce sanglot, qui trahissoit le désespoir secret du rieur, et qui suspendit un moment la distribution du souper, Jean-Baptiste se releva aussi droit que le lui permettoit sa longue stature, un peu courbée par le temps.
— Vos créanciers, monsieur? vous n'en avez plus, dit-il avec fpvnietf». Ils vous redevoient quelque chose, et ils ont été contents de tout j^endre. Quant à madame, elle conserve cette petite maison de Villeneuve, qu'elle préféroit à celle d'Avignon, et il lui reste avec son domaine, en
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pleine propriété, le^ dix-sept cent trente livres de rente de Jean-Baptiste Morand,
— Votre fortune, Baptiste, après avoir arrangé mes affaires, selon toute apparence, du produit de quelques autres épargnes que vous aviez faifos dans mon commerce, au temps passager de sa prospérité I Mais que vous resterat-ii, à vous?...
— L'amour et la crainte de Dieu où j'ai été élevée monsieur, et puis du pain chez madame Duprat. Je n'ai jamais eu d'autre ambition. J'ai commencé par votre pain, et je fiuirai par votre paîn, en tout bien tout honneur, sans ^voir fait tort h personne. J'aurois passé avec vous le peu de jours que j'ai encore à vivre. S^Û faut que vous partiez le premier... — Hélas ! cela est donc vrai? — je serai jusqu'à la mort le fidèle domestique de madame Duprat et de vos enfants, comme j'ai été celui de votre père et le vôtre. Je ne me eonnoissois point de famille ; je n'ai jamais eu qu'un tlls à rarpsser au b(n'oean, et c'est eoluî que vous êtes venu remplacer dans les bras de ma femme. Elle aussi s'en est allée sans me laisser aucun devoir à remplir sur terre. Le Seigneur ik^ loué en toutes choses ! Tout ce que je possédols me provenoit de vos parents, qui m'ont fait presque riche, et de vous, monsieur, qui preniez plaisir h grossir mon mince trésor de vos libéralités de jeune homme. — Je dîsois en moi-même : C'est bien, Jean éparpille sa fortune; mats ses enfants ne perdront pas tout. Ët quand je vous grondois avec le respect que je vous dois^ vous vous contentiez de rire comme un fou en appuyant vos mains sur mes épaules : car vous étiez si aimable et si doux avant la révolution , vous nie traitiez si l u on comme un ami, que j'ai pu m'accoutumer... Pardon^ niunsieur Jean }... que j'ai pu me croire autorisé à vous regarder^ moi, comme mon fils et mon héritier...
Duprat se jeta au cou du vieillard. MainvieUe les embrassa tous deux, et s'attendrit sans doute'un instant^ parce que tout ce qui intéressoit Duprat lui devenoit plus
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personnel que ses propres intérêts. Jeen-Baptiste se prit à |)leiuer de leur émotion, comme un pauvre homme du peuple qui s'associe, sans la comprendre, à l'impression qu^ii a produite^ par la seule puissance de la naïveté et dtt sentiment ; mais ce mouvement d'une âme généreuse^ qui Tavoit quelque temps distrait et soutenu» fit place aux plus cruelles agitations, quand il vint à se rappeler» ainsi qu'au sortir d'un rêve, que Duprat aU( lit mourir.
— 0 mon Dieu ! reprit-il, puurrez-vmis permettre cela? Faudra-t-il qu'il meure ainsi, Jean, mon petit enfant, mon pauvre Jean» que j'ai tant réchauffé» tant dorloté sur ma poitrine en lui disant : Vois-tu» Jeannot» comme le Rhône est large et beau, comme les murailles des remparts sonf festonnées, et veux-tu venir au pied des murailles des remparts pour les toucher de la main? Ah ! je ne sa vois pas alors que je vous escorterois un jour jusqu'au pied... Malheur ! malheur 1 que la Providence nous soit en aide !
Le guichetier enveloppa Jean-Baptiste d'un bras vigoureux ])our rem{)ôcher de tomber, et le traîna jusqu'à la - la porte qu'il lui ouvrit et qu'il referma sur lui.
— Monsieur Baptiste, dit le marquis Sillery en se levant» et en saluant respectueusement le vieux domesti* que à son passage» vous êtes notre ami à tous» et je m'honorerois long-temps, si j'avois long-temps à m'^n honorer» de m'étre trouvé dans une si belle et si noble conversation.
— Monsieur Burke, monsieur Du{)au^ vous avez beau dire, s'écria Carra, en montrant les larmes dont les joues de Duprat étoient baignées... ce ne sont pas là des hommes de sang (XIII) î
Ue&ei de cette scène fut vif, et général» mais rapide» car la solennité de Fidée commune à tous prévaloit sur toutes les distractions. Ce sujet rameiioit d'ailleurs eliacun des condamnés à ses propres affections et h ses regrets de famille. On imagine aisément qu'ils s'étoient placés de manière à pouvoir s'y livrer avec leurs plus proches voisins sans avoir'rien à leur apprendre. Ainsi les mêmes sentî-
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nieiifs et los internes noms occupoient Ducos et Fonfrède; Vergniaud et Gensonné se parloient des mêmes amis et des mêmes souvenirs^ quand les méditations de Vergniaud Touloient bien le rendre aux sévères douceurs de ce dernier entretien. Les Bretons Duchfttel et Le Hardy confpndoient pour la première fois des opinions libres et découvertes que leur condamnation vcnoit d'atiï aiichir do toute réserve. H en etuit ainsi de la plupiat des autres, iirissot, triste, mais résigné, gardoit le silencie, ou ne l uiterçompoit que pour laisser échapper^ de temps à autre^ le nom de son fils avec un soupir. SiUery étoit plus étranger à ces eftisions touchantes, parce que né dans une autre société, il avoit vu di.^paruitre dans son naufrage presque tout ce qu'il ainioit. et le sentimoîit la solitude où ses émotions politiques l'avoient jeté réveilioit depuis quelque temps dans son âme le besoin de puiser à une source nouvelle de consolation* 11 conversoit sei^tement avec Fauchet, et la physionomie évangélique du pécheur converti par rinfortune s'éclaircissoit en l'écoutant. Il y avoit dans ce prêtre guéri de ses erreurs, et sincèrement revenu à Tespérance et à la foi, quelque chose d'une confiance céleste, qui auroit rendu le courage aux plus incurables douleurs. La sérénité de son sourire et de ses traits annonçoit une joie si pure que le martyre pouvoit paroître doux à ce prix.
L'assemblée avoit donc alors un aspect sérieux, trop naturel en pareille circonstance, mais qui réprimoit pénibieoient l'expansion de Maiuvielie, déjà distrait d'une impression momentanée ; car rien n'étoit capable de fixer la mobilité de son imagination et de tiédir l^effervescence de son sang. Il rompit tout à coup le silence :
— En vérité, c'est donner trop de temps aux pensées pénibles dans une soirée de plaisir et de f^loire, où tous les cœurs ne demandent qu'à s'épancher eu conunun dans les délices du banquet ! Elle «iiarche, la nuit joyeuse^ et nous n'avons encore ni bu ni chanté. Nous n'avons pas
SOUVENIRS DE LA RÉVÛLljïlON
encore salué les Doms cbéris de nos camarades» de nosfemmes^ de nos maîtresses ! A quiconque se souyiendia
de nous avoir aimés, joie et santé en ce monde.
Président, continua-t-il en se levant et en heurtant son verre contre celui de Yergniaudj vous me fere» raison de ce vieux madèrej et je vous suis caution que Vous n'en goûterez jamais un meilleur!*..
. VERGNIAUI);
A vous^ Mainvielle^ et à tous; mais c^est ici la coupe de Tbéramàne* Laissons le reste au beau Gritias I