‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 46 sur 66 · MAINVIELLE · texte numérisé non relu

MAINVIELLE

Je Tai vu. C'étoit un Corso d'assez polite taille, à l'œil noir, luisant, profond, au maigre 'et long profil, au teint couleur de pierre, aux cheveux plats et tombants, qui parloit peu, et ne parloît que par phrases sentencieuses et pittoresques. Il s'appelle, je crois, Bonaparte*

FÀï cfuoi ! 6Bt41 de cette nation dont on a dit ffue les

Uuiiiuiiib ne vouloient pas y prendre des esclaves (XX Vil) ?

FONFaÊDB.

Ballottés entre des aristuerates inibéeiles qui ne rêvent que le passé, et des démagogues furieux qui n'ont d'autrcîs instincts que ceux de la destruction, de la rapide et de Tassaiisinat, (es François seroient peutrétre m jour trop betireiix d'en recevoir un maître I

VBHGNIAUD.

n y a des époques de dissolution où la t^annie ellemême ne peut pas s'établir chez les peuples. La tempête

des révolutions se construit quelquefois de son propre effort une digue imposante en roulant des rochers sur ses rivages, mais le rellux vient qui les emporte en passant. Tous les pouvoirs qui ne sont pas fondés sur des institutions ancleimeset néoessaim, identifiées par un longusage avee le génie national, sont des colosses sans base. Mon« tesquieu compare la féodalité du moyen Age a uu arbre immense qui < ouvroit Tliurope de ses larges rameaux et de son épais ombrage ; mais il faut un sol compacte et profond à Tarbra social pour y lier de vastes et puissantes racines, qui ne trouveroient où se prendre aor le sd mouvant de cette Europe de sable et de boue que le temps nous a faite. Une révolution est le plus grand jour du

tfS fiOCTEllIRS DB LA BBTOLOTIOII.

peuple ; mais comme le plas grand jour du soleil, elle ne promet plus que décadence. Elle éclate en brillantes vertus, par la même raison qui f ait^ au dire des philosophes, que la flamme a des habitants, mais on ne sème rien de vivace dans la cendre. Le despotisme sera désormais transitoire en France comme la liberté.

DUCnATEL.

A moins que la liberté ne s'y arrête un jour florissante, sous les auspices de ce pouvoir que vous venez de définir^ et qui est fondé sur des institutions anciennes et néces^ saires. Oh ! laisses ici^ mes amis, toute franchise à mon ftme, si près de conquérir son affranchissement immortel ! Vous avez cru détruire la monarchie ; vous n'avez fait que \n renouveler, en la réduisant par une réaction violente à la nécessité desubir^ lors de son prochain rétablisse nientj les conséquences de son principe essentiel et les conditions de son origine* La monarchie ne fut en effet dans notre vieille civilisation que la garantie armée des libertés publi* ques. Elle toniboit de vétusté dans sa forme altérée par des siècles de corruptiuii sociale. Elle se relèvera puissante et rajeunie sur des fondements désormais inébranlables. Oui, la monarchie se relèvera ! les planches de réchafaud n'ont pas bu la dernière goutte de ce noble sang des Bourbons qui est le sang mdme du pays, et qui n a jamais'Coiile ^ans fjiie la France en tressaillit d'épouvante et de douleur jusqu aux entrailles de la terre !...

Ici un vague murmure d'étonnement, d'inquiétude et de colère, couvrit peu à peu, et puis iiitencoiiipit tooi-à-fait le discours de Dudifttel.

— Oui, la monarcliie se relèvera, et les Bourbons reviendront, s'écria Le Hardy, avec la vigueur sonore et stentorée de ces poumons de fer qui Tavoient rendu si redoutable à la Montagné .

— Ils reviendront de la captivité de Babylone, repi it Fauchet, en tixaut son regard extatique aux voûtes de la

LE DEItTCien BANOOET DES GIlOlfMKS. SIS

prison comme si elles s'étoient oiivri tos pour lui iTiontrep le ciel ; — oui^ la monarchie se relèvera triomphante^ et les miiraîlles du temple avec elle 1...

— Vive la RÉPUBUiiim^ dit Ducos^ et respect aux opinions ! nous avons tous quelque raison pour les croire aujourd'hui fort dci^agées entre nous d'ambitiou et d'intérêt. Il n'est pas claireuient prouvé d'ailleurs, eontinnat-il en riant, que Fauchet soit visite de Fesprit de prophétie^ ou bien il Fest un peu hors de propos, conime cet homme dont parloit le vieux Cazotte (XXVlIi)> qui annonça pendant trois jours la ruine de Jérusalem, et qui ne fut averti de sa propre mort qu'au moment où il lui étoit devenu impossible de Féviter.

Tous les lilKUxNDliNS se réunirent à Facclamation de Ducos, à l 'exception de ces trois-là. Les cris de République et de Liberté retentirent long-temps dans ce triste sé^ouir que Fouquier-Tinville avoit appelé, avec le cynisme san<> gu inaire, mais pittoresque, de^ce temps de malheur^ Van* iichambre de la guillotine.

Duchâtei se leva enfin, quand tous les bruits furent passés, avec cet air calme et lier qui donnoit à son jeune âge quelque chose de la gravité d'une vieillesse sotoinellé^ comme à Fenfance boudeuse de Caton :

— Vive le Roi, répondît-il, vivent le Roi et la Liberté î... — Il ne st roit pas François, il ne mériteroit pas d'être homme celui qui baisseroit son Iront sans roup:ir devant un pouvoir fondé sur Fesclavage et Favilissement de ses semblables. Malédiction, 6 mon cher pays, sur celui de tes indignes enfants qui formeroit à son heure suprême des vœux contraires à ta gicnre et à ton bonheur ! Dieu m'est témoin, ou il me sera témoin bientôt que mon patriotisme ingénu et fidèle ne s'est réconcilié avec la pensée d'une monarchie populaire, assise sur les di'oits imprescriptibles de l'humanité, que dans le désespoir d^ine république impossible, ou dans la honte d^une n^publiqne mensongère et hypoorite qui s'allaite pour

su

grandir du sang drs pins pnr«^s victioies. Il me sera témoin, frères chéris do vio et do inortquil m'a donnés, que cette pensée nouvelle pour moi est éûlose dans ma conscieiiee comme un doux rêve dans le sommeil» $ans oombinaison^ sans calculs^ quand j'ai commencé à me dévouer pour elle, comme sans peur quand je vais lui payer le tribut de ma belle vie de vingt-six ans, au prix de tant d'arnr)ur et de félicilé qui m etf»i*4ît promis ! One me domandezvûus ? mon cœur natureikmant chagiia n'étoit plus disposé à se nourrir des vaines espérances d'amélioration dont nous nous étions flattés. Je ne oroyoia plus ati bonheur des penplf»s, et cependant je» le charchois encore, et je le cherrhois partout, a\TC rardcur qui nous feroit payer Ifi retour d'une illusion de quolqurs instants d'erreur et de tûiie. Je vous suivis de mon attention, (te mes vœux, quel* quefoîs de mes symphaties. Je ne trouvai rien, rien que le trouble et le néant. Vous vous débattiea dans le vague et vous ne pouviez plus vous diri^r. C'est alors que je reportai nios yt u\ au rivage d'où vous étiez partis, ot que jo délibérai d'y retourner. Je m'explique cependant. Ne m'accusez pas d'avoir méconnu ce que les usurpations de raristocratio avoient d'humiliant et de douloureux pour une âme fière, ce qui devoit Tirriter dans l'orgueil de la noblesse et des cours, la révolter dans leur dépravation f Quoique né loin de ce ttiéûtre, et pur de ces affronts auxquels je n'ai jamais exposé ma libre et sauvage adolescence, je n'ai point ignoré les jours d'oppression et de détresse dont la révolution fut l'inévitable résultat. L'histoire m'a montré à nu la conspiration permanente de la tyrannie contre Ja liberté, du fanatisme contre la raison, d'une routine servile et intéressée contre les progrès de la pensée humaine, ( ontre les idées et les découvertes qui élèvent notre. e8|>èee à la hauteur de sa ilestinée, et qui aplanissent lentement , par des conquêtes successives, toutes les inégalités de notre vieux monde social. Jilhl mes amia ! le spectre caduc et abruti de l'ancien ré-

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LB DElIlliEE BAKQtJBT DES GIBOSDINS* lll

gime^ vieillard obscèoe et fardé, tout chargé de turpitudes et d'extravagances^ m^étoit odieux comme à vous^ et j'avois juré de lui livrer une guerre aussi longue que ma vie. Hais je suis venu^ et j Vi vu tomber les pouvoirs légitimes dans la nùno. du dospotisnin, la religion et la irio] aie sou» \o nom de supcrsliliuns et do préjugés, les saîntes vérités avec le mensonge^ les bonnes et antiques lois avec les abus^ les innocents avec les coupables ! Je suis Tenu, hélas 1 et vous mWz montré Marat ! Vous saYee si j'hésitai alors entre l'écbafànd et lui I Du moment où je me sentis consacré à la mort, je réfléchis avec plus de soin, parce que si j étois sûr de ma bonne foi a l'égard do mes commettants, il me restoit un dernier compte à régler avec moi-môme, avant- le jugement de Dieu. Je reconnus sans peine la vérité de ce que Yergniaud nous disoit tout-à-l'heure, du haut d'une autorité qui vaut mieux que la mienne ! Enfants étourdis et mutins, nous avions marché, heureux de traîner derrière nous les lambeaux de nos langes déchirés et de nos lisières rompues ; nous nous étions précipités dans l'&venir, sans le prévoir, comme dans une route ouverte ; coursiers aveugles et indomptés qui se croyoient attelés au char du monde civilisé, et qui ne traînoient d'aliiin* en abîme que la claie d'une société suicide. J ignore ce que vous en pensez, mais c'est là ce que nous avons fait !... Les anciennes constitutions de la monarcbie, que j^ai trop tard étudiées, contenoient mille fois plus d'éléments de liberté quil n'en sortiroit en mille ans de tous les antres de la Montagne I Et voilà pourquoi je crie : Vive le Roi.

Les mêmes voix ne manquèrent pas d'étouiTer ce cri comme la première fois sous un en presque unanime.

On remarqua seulement queSillery, vaincu par sessouf^ fninces physiques, s'étoit penché depuis quelque temps contre la muraille, et paroissoit sonmieiller,

— Tais-toi, dit Duprat à Mainvielle dont la voix doiuiuoit toutesies autres quaodLe Hardy neparloitpoint^Siiier y don «

2U SOUVENIRS DE LA RËVOLl'ïlûN.

fiOlLEAU.

YivB LA République^ une^ indivisible et impérissable 1

Vivfc LA Montagne !

CATIRA.

Vive la Rêpurlique iino ot indivisible! Qmr\\ h la Montagne que j'ai fort expérimentalement connue, et pour laquelle vous proclamez itérativement une adhésion spontanée^ retardataire, ainsi *qu'on vous Ta fait observer fout à llienre^ je vous déclare, monsieur Boileau, qu'elle me rappollc de manière explicite la fantastique montagne de Kaf des fables ori* ntales, qui sert immémorialomcnt de refuge aux djinns, aux goules, aux\ampires, et à tous les mauvais esprits.

— Ouf ! dit Mainvielle.

VERGNIAID.

En vérité, c'est une i^rande insens(^e que l'imagination de rhomme ! Vous venez, je crois, de passer en revue toutes les formes éventuelles de la société, et le vœu qui nous rallie presque tous n'exprime en réalité qu'une vague négation des différentes polices auxquelles la terre est soumise. Je vous ai avoué déjà que je ne voyois plus autre chose daiks la république anonyme que nous avons décrctéc îivec tant d'enthousiasme : symbuie éelatant de destriietion, gage fallacieux de renouvellement, vaine abstraction d'existence i II y aura un étrange sujet de méditation pour la^|»ostéritédans l'histoire d'une assemblée de législateurs qui ne furent d'accord qu'un jour, et qui ne le furent que sur un mot dont aucun n'aïuoit accepté le sens dans la sifmification que lui donnoit son voisin. Le mot seul fut une loi ; la chose restoit un mystère . La république^ messieurs I un gouvernement fédéral pour Buzot, une utopie d'économistes pour Condorcet, un moà turbulent et convulsionnaire pour Thomas Payne (XXIX), une gi^ande exploitation agricole, industrielle et philanthropique pour Brissot, une immense Athènes renouvelée de Démusthènes et de Piutaïque pour Ducos ; pour Saint-iust, un monde orga-

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iiisé cuiiiiMP la petite et grossière municipalité d(» Sparte, aux ilotes et aux rois près ; une orgie per|)etiieile et délirante pour le Sybarite d'Arcis-sur-Aube (XXX); une ample et somptueuse curée pour Chabot, une dictature pour Robespierre, une boucherie pour Marat; voilà ce que c'est que la Rcpuhli(|ae ! c'est ce dé à plu^iriirs faces que les jonp^Ieurs font rouler sur un pivot rapide aux yeux de la multitude, et qui en reçoit autant de noms en tournant qui! lui ofire de côtés.

— Accordez-moi, continua Vergniaud avec une riante sérénité, que la destinée ne fut pas i^évère pour nous quand elle nous permit de soustraire de bonne heure notre vie historique à la responsabilité d'un tel avenir. Uahfi salutaire de la mort est à peine assez profond et assez invio- * lable pour s'y réfugier avec assurance contre les attentats qui vont épouvanter le monde ! Et c'est quand la tyrannie, plus bienveillante qu'elle ne pense, anticipe en votre faveur sur le bienfait de la nature, c'est le jour où vous commencez à être placés hors de la portée de ses atteintes, que vous épuisez votre esprit en vaines prévisions sur les différentes manières de finir entre lesquelles peut se débattre, pendant quelques années encore, une société agonisante? Quimporte à celui qui dort du doux sommeil de la tombe, que les générations qui lui succèdent plient ua front consterné sous la hache de Robespierre ou sous le sabre de Tamerlan ? qu'elles adorent en rougissant le rosaire imposteur de Louis XI, ou les hideuses amulettes de Harat t qu'elles se traînent, serviles et mendiantes, sur les parvis d un palais, ou, ivres de vin et de sang, dans la lange des égouts? n'avons-nous pas un asile paisible et glorieux, contre toutes les oppressions, au sein de Féternelle liberté ? C'est dans cette contemplation que l'âme sent qu'elle a des ailes ?

BRISSOT

Joie iiiJiuense, en effet, joie qui feroit éclater le cœur • du proscrit, s'il mouroit assuré du sort de ses enfants l

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