‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 48 sur 66 · FONFRÈDE · texte numérisé non relu

FONFRÈDE

Cette solution est tracée par la nature dans l^instinct Intelligent du seul être organisé qui conçoive le besoin de revivre. Ce que la nature m'a fait désirer parce qu'eDe

me Ta fait pressentir, elle me le doit.

BRT880T.

Elle est tracée par le raisoimomeiU pour le philosophe dans les écrits de Platon, et la raison humaine ne s'élèvera jamais plus haut. Ce que Platon m'a promis, au nom du grand architecte des mondes, je vais le chercher.

FACCHET.

Elle est tracée par la foi^ plus savante que Platon^ pour

le chrétien plus riche en avenir que le philosophe. Ce qiio la foi m'a donnée au nom du Seigneur, je vais en prendre possession dans le ciel.

GBNSONNÉ.

Dans le fait, cette question, qui est d'importance pour nous, ne me paroît pas de nature à être embrassée sous tous ses aspects d'une manière si soudaine. Il me semble que nous nous sommes rarement bien trouvés d'emporter une délib^ation en matière sérieuse au bond de improvisation. Je vous propose de renvoyer celle-ci à la séance du soir.

DUCOS

Sur le rapport de Valazé, qui a pris les devants dans rintérét de l'instruction avec sim zèle accoutumé (XXXI).

' BUPRAT.

Nous serons alors plus capables de juger en connois-

sance de cause;... et maintenant, messieurs, nous ne pouvons pas nous le dissimuler, nous n^avons pas la tête à nous«

Digitizcd by G

LE DERNIER BANQUET DES GIRONDINS. t21 MAnmELLE.

Au lieu que tantôt^ ce sera merveille ! nous voterons

pour la première fois a tête reposée.

Ces persiflages héroïques, saillies dignes de Socrate, où se complaisent les gens de cœur qui savent mourir, eireulèrent au milieu des éclats de rire avec le punch qui remplissoit tous les verres (XXXII).

A compter de ce moment^ la conversation devint plus générale, plus bruyante, plus expansive ; les sentiments s'échangèrent avec plus de rapidité, les caractères se dessinèrent avec plus d'énergie. Quelques hautes rétlexions, quelques souvenirs gi'aves ou touchants, quelques regrets échappés à Tâme se firent encore entendre de loin en loin; mais le tumulte des émotions ne tardoit pas à les entraîner, à les confondre dans une rumeur presque unanime qui n'exprimoit que la joie portée jusqu'au délire. Vergniaud retombé dans ses préoccupations ordinaires ne rioit que par inter\'aHes, et quand un trait plaisant et inattendu le rappeioit aux convenances d'un festin libre et amical qui s'^aye en finissant* Fauchet, Ducl^fttel, Le Hardy, Brissot, plus étrangers encore àces effusions duplaisir etdelafolie, ne les (roubloient pas du moins par une attitude austère et mélancolique. Leurs visages étuicnt empreints d'une telle sérénité qu'il n'y avoit pas un de leurs traits qui ne semblât sourire. — La plupart des autres, tout eutieis au bonheur d'être encore une fois ensemble, s'y livroient avec cette verve d'enthousiasme, cette passion de jouir, et cet abandon de l'insouciance qui distinguent Tesprit françois entre tous les caractères nationaux. L'approche d'une mort certaine étoit oubliée, ou plutôt stimuloit par un attrait de plus, par la secrète satisfaction de la vanité qui . aime à s'exercer chez nous contre les malheurs inévitables, les démonstrations de la gaieté commune. L'émulation du dévouement n'étoit qu^une chose vujgaire, et qui ne vaioit pas la peine d'être remarquée entre des âmes si puissan* tes; mais l'émulation d une stoïque indiliérence et d unu

lu

t2fi SOUVENIRS DE LA RÉVOLUTION.

intrépidité sérîeuse n'étoit pas sans channe pour des esprits si élevés. Les chances de la gloire politique dévoient être fort inégales pour 1rs Girondins aux yeux de la postérité; et s'il y avoit quelque moyen de compensation pour les foibles et les obscurs, on pouvoitle trouver dans b manière de prendre la mort, qui est, en dernière ana* lyse^ répreuve décisive des.véritables supériorités.

Depuis un an, les événements préparoient de jour en jour les Girondins au dénrùnK iit de la grande tragédie où ils avoient accepté le rôle généreux de martyrs, et leurs ambitions^ jusqu'alors solidaires d'une même cause, n'avoient jamais été plus franchement rivales, li est présumable que, pour qu Iques-uns, Fémulation dont je viens de parler ne s'éveilla qu'à l'échafaud, qui étoit le dernier théâtre où elle eût l'occasion de ressaisir ses avantages.

Ducos et Boyer-Fonfrède, dont l'absolution avoit été promise à Camille Desmoultns, le tardif Las Casas de la Révolution (XXXIII), tombèrent plus inopinément que leurs amis sous la juridiction intime et sympathique de

FoiKjnior-Tinville et du bourreau. L;i proscription fut suspendue quelque temps sur eux conimo Tépée de Danioclès, et ils faisoient à peine l'apprentissage de la prison, pour le crime alors inexpiable d'avoir défendu leurs collègues et leurs frères opprimés, quand la Montagne les jeta aux furies de la guillotine. L'id^ de cette mort inopinée, qu'ils n'avoient pas même encourue, au témoignapre de leurs plus cruels ennemis^ veiioii d'apparoître pour la première fois k leur esprit dans le texte d'une de ces tables sanglantes d'assassinat qu'on osoit appeler des jugements (XXXIV). Aussi je ne sais quel orgueil de courage et d'abnégation leur fit craindre de rester en arrière sur la résignation pleine de grâce et de gaieté de leurs compagnons dmiortune et de gloire; et^ comme il arrivt d ordinaire, ils enchériront sur leurs transports en cherchant à les égaler. — Le plus sage des Grecs, au jugement des

LE DBRNIBR BANQUET DES GIEOIIVmilS. S«S

oracles, mourant parmi ses disciples pour la défense des libertés sacrées de la peasée^ et s'amusant à aigaiser encore d'ingénieuses ironies^ ne trouva que des pleurs pour réponse ; mais ses élèves ne mouroient pas avec lui, et si

cette faveur leur avoit été accordée^ ils soi oient morts sans doute en riant comme les Athéniens de la Gironde.

A voir rivresse orageuse de cette fête sans exemple^ on auroit cru qu'il s'agissoit de solenniser une victoire, et c'étoit quelque chose de pareil en effets car l'opprobre que la tyrannie triomphante achevoitdimprimer à sa cause, par ce monstrueux attentat contre la représentation nationale, devoit retomber tôt ou tard sur les factieux, et laisser aux générations futures un profond sentiment d'horreur, capable d'empêcher à jamais le retour de leur exécrable puissance. Personne n'en jugeoit autrement. ^ Mus la réflexion n'entroit pour rien dans l'élan désor* donné qui entratnoit alors tous les esprits* C'étolt jour de féerie et de délassement.

— Messieurs, sYîcria tout à coup Ma invielle, si vous vouiez bien taire droit à ma motion, cette nouvelle jatte de punch — il nous en revient encore, — sera épuiséo en l'honneur des belles qui nous ont accordé un peu de compassion dans les mauvais jours que nous venons de suhir. C'est le moins que nous leur d(îviûns, mais c'est tout ce que nous pouvons faire pour elles en ce moment de délivrance. J'espère que la discrète gravité de M. Duchâtel ne refusera pas de rendre cet hommage à une ado- , rabie recluse qui touche de près son cœur, ou mes observations m'ont trompé tantôt. Je cherchois son regard par suite d'une méchante habitude que les dames m'ont donnée, et je ne peux guère m'étre mépris sur sa direction, car M. Duchâtel marche toujours tout seul. Honneur à son bonheur, et compliment sans rancune ! je porte donc cette . santé à la divine Cécile de... à la céleste Cécile du... qui diable donc me dira son nom ?...

Airôtez, interrompit violemment Duchâtel, que ces

âemie» mats avoient tiré de sa rêverie... Le nom d'une femme est un mystère sacré qa'W n'est pas permis

de compromettre dans l;i licence des festins, même quand on peut s'exeiiser roninie vous par rinvraisoniblance d'une supposition absurde et Tétourderie d'un cerveau écliauffii !... . — Vous n'avez pas la tète mùre^ Main* vielle !

— Ah ! sur ce point, reprit Hainvielle, vous me per-

nieUrez de vous contredire. Mûre s'il en fut jamais ; elle va tomber !

— Ne craignez rien pour votre secret^ si vous en avez un, dit Vergniaud ; ne craignez rien^ mon cher Duchàtel; il sera en sûreté dans quelques heures. Je ne vois pas ici une bouche téméraire qui ose le violer demain. Le plus communicatif de nous tous, Mainvielle lui-même, avec son abandouiiement fougueux et irréfléchi, vous promet conmie moi de devenir tantôt^ sur ce qui vous concerne et sur une multitude d'autris choses^ aussi tacitume que Valazé. Vous n^aurez pas même pour témoins les grues du poète Ibycus. Dissipe ce dernier nuage^ Ducos 1 chante-nous un de ces airs qui ont si souvent charmé nos soirées, et qui auroicnt ému les pierres de notre prison, si les pierres étoient encore sensibles aux chansons du poëte. Achille chantoit. Chante^ iiucosl prends ta lyre!...

DUGOS.

L'éphore le plus scrupuleux n'y couperoit pas une corde. Je vais chanter un pont-neuf.

GENSONNË.

. Un pont-neuf ! je croyois que tu aspirois à l'élever aux plus hautes régions du Parnasse^ à côté de Fabre et de Ghénîer, et tu te rabaisses au-dessous du vol rampant de Laignelot (XXXV) jusqu'au badinage trivial de Pons de Verdun (XXXVl) !

DUCOS

Par exception. Je ne m'y retrouverai plus. Cette ïdéê

Digitizixi by Cj^j. '^

™/^st venue pendant Pennuyeux réquisitoire de Fotiquier- Tinville, et je m'y suis livré voiontiers pour mn distraire du mauvais style du Châtelet (XXXVll). La pi^re r<t d^iil leurs de circonstance, comme vous allez voir, dans un banquet que nous devons apparemment à la munifi* cence de Bailleul. J'ai rimé sa dernière et disgracieuse odyssée (XXXVin).

Et il entonna en effet le plaisant pot-pourri dans lequel il raconte avec une verve si comique l'arrestation de son ami :

Un s oi r de cet antoinne, De Provins revenant Quoi ? sur l'air de la nonne Chanter mon accident?...

Non, mon tionneiir m'ordonne D'être grave et touchant...

La prononciation fortement accentuée de Ducos prêtoît line vérit^ sîngulîèrè au goût piquant avec lequel il imitoit les intonations et les broderies un peu maniérées d'un de

ses jeunes compatriotes, déjà célèbre alors, et dont la Gasconne avoit beaucoup étendu la réputation. 11 fut interrompu par de bruyants éclats qui redoublèrent à ce vers solennel :

Peuple françois, éeoute*moi «ans lire!

Tous les vers naturels ou satiriques, tous les traits remarquables par le sel ou la naïveté de l'expression, furent accueillis avec le même élan, et la plupart se répétèrent en chœur (XXXIX).

L'enthousiasme des refrains a quelque chose de conta- ^eux ; les refrains couroient avec le punch ; les chansons se Sttccédoient, se croisoient, se perdoient les unes dans les autres, plus vives et plus turbulentes par leur ronfusiun. C-'étoit la boutade soldatesque pour Viger, la romance patoise du Comtat pour Duprat ; pour presque tous, les beaux fûrs patriotiques de la révolution^ dégagés des cruau*

226 SOUVëMRS de LA RÉVOLUTION.

tés de Tesprit de parti et des obscénités de la popiiluce. Lu

Gironde mouroit républicaine, mais elle ii avoit jamais mieux compris qu'en co îiiomentla nécessité de mourir pure de sa nialiieureuse alliance avec des passions frénétiques^ dont le débordement passoit sur la République comme une tempête^ et ne devoit laisser deraièie lui que des ruines irréparables*

Vergniaud avoit cessé de prendre part à la délirante expansion de ses convives. Depuis quelque temps il rouloit sa montre entre ses doigts sans la regarder. Tout ii coup ii rouvrit négligemment en la dégageant de sa double boite cerclée en cuivre*

•^Cinq heures! s'écria-t-il ; oh ! que les belles nuits passent vite ! Ne nous reste-t-il plus rien de mieux à faire que de boire et de chanter? Ce n'est pas trop de deux heures peut-être pour penser, pour écrire, pour tinir nos arrangements avec le monde, ou du moins pour dormir un peUr

Et quand il eut dit cela, il remonta sa montrô par distraction.

— Le monde s^arrangera comme il pourra, répondit Mainvielle. Je ne me suis jamais fort soucié de lui, et je m'en soucie moins que jamais. Penser, je m'en avise rarement. Écrire, c'est un ennui* Quant à doreur, j'ai bien le temps.

Les GmoNoms^ subitement ramenés cependant à une

pensée sérieuse, s'étoient tournés en silence par un mouvement simultané du côté de Vergniaud, et paroissoient prêts à suivre son exemple, quand la porte de la salle s'ouvrit.

Les concierges et les guichetiers, accompagnés d'un huissier du tribunal, se rangèrent sur deux files pour les

reconduire dans leurs cachots à mesure qu'ils répondojent à l'appel de 1 officier judiciaire.

— Messieurs, dit Yergniaud en souriant, la séance est levée*

LE DBRIilEII BANQUET DES GIRONDINS. ttt

Cinq minutes après, la salle du festin n'avoit plus d'hôte que Yalazé.

Airivés successivement au vestibule par groupes assortis^ suivant rhabitude de tous les jours, les Girondins se rangèrent pour la dernière fois sous la direction de leurs guichetiers.

L'adieu accoutuiné courut sur toutes les lèvres ; il y fut suspendu par une réllexiou rapide. Il n'y avoit plus entre eux d'espérances à concevoir, il n'y avoit plus de vœux h faire* Les paroles que les hommes s'adressent ordinaire^ ment en se quittant pour se revoir n'étoient plus à leur usage* Cette idée a quelque chose d'extraordinaire qui étonne les courages les plus affermis.

' Ils se regardèrent, se cherchèrent encore à la lueur des huit torches qui éclairoient l'étroite en( ( iiite^ se jetèrent dans les bras les uns des autres, et cette lois-là presque sans prédiieeticm de parti ni d'affection, il n'y a rien qui rapproche et qui confonde toutes les nuances d^opinion et d'intérêt comme la présence de la mort.

Us avoient \ oulu l'égalité avec taut d'ardeur ! — - L'égalité, c'étoit cela.

Leur émotion étoit calme et fière, niais elle dut être profonde. Elle interrompit un moment jusqu'au rire inex** tinguible de Mainvielle.

— Messieurs^ dit le principal guichetier, à vos places^ et que personne ne bouge de son numéro. Dites-\ ous bonsoir ou bonjour, c'est naturel, et j'y prends bt auf^oup de plaisir ; mais il faut que le service se fasse, et je ne suis pas ici pour vous attendre 1 Vous vous embrasserez demain...

Ëtces hommes si puissants une année auparavant, qui avoient démoli en se jouant le trône de Charlemagne, fet foulé à leurs pieds toutes les vieilles constitutions des Gaules, se rendirent sans rebi^ter à l'ordre du valet des priions.

Aiors, les torches se divisèrent, s'abaissèrent sous des voûtes opposées^ se perdirent dans les détours de queit

Digitizod by G<.jv.' .ic

SOUVBNlftS DB LA BÈVOLUTION.

ques corridors, et on entendit gronder tout ensemble huit gonds de fer que les Girondins ne dévoient plus voir j touriipr (lovant eux. '

Un instant à peine s'étoit écoulé que le vestibule retentit d'un grand éclat de rire. Les guichetiers revenoient.

Gensonné s'étoit trouvé tout à coup séparé de ses compagnons oïdlnaires. Il s'étonna d'être conduit dans un cachot qu'il ne connoissoit point, et qui ne paroissoit pas pouvoir admettre plus d'un prisonnier. Quoiqu'il lui coûtât d être éloigné de ses amis pour le peu de moments qu'il avoit encore à passer avec eux^ il ne pensa pas à se plaindre; car il avoit toute la résignation qui vient de la force ; mais sa surprise redoubla quand il vit le guichetier qui Tescortoit refermer la lourde porte en dedans^ j)oser sa ianternesur le pavé^ et s'asseoir sans façon au pied de l'étroiLe couchette qui coniposoit tout l'ameublement de ce tTQu. Gensonné recula d'un pas. Le guichetier ôta son bonnet; passa la main dans ses cheveux et regarda fixement le député.

— Eh bien ! dit Gensonné^ dois-je vous avoir ici pour témoin ou pour gardien, maître Pierre, pendant ces heures d'agonie que les lois d'aucun pays n'ont disputées à la solitude et au recueillement?

— Non I lui répondit le guichetier^ nous allons nous séparer. M«s répondez-moi d'abord : me reconnaissezvous?

GENSONNE.

J'ai quelque réminiscence de vous avoir vu ailleurs^ une fois ou deuX; je ne sais oii^ et cette impression m'a légèrement occupé quand je vous ai retrouvé ici.

PIËRRË ROMOKD.

Ne VOUS rappelezrvous pas du moins le nom de Pierre Romond de Payeme^ cent^suisse de Sa Majesté Louis XVI?

GBNSOiMSÉ

. Pierre Romond de Payerne I C'est aussi un souvenir

vague dans mon esprit, un souvenir qui tient du rêve... et qui ne n^e paroit important ni pour vous pour moi. L'occasion ne me paiott pas favorable pour s'en entretenir.

PIBRRB ROHOND.

Plus favorabli' que vous ne pensez. Vous n'avez pas oublié sans doute la journée du 10 août. Ëile est assez mémorable !

— La journée du 10 août^ dit Gensonné en couvrant son front de sa main^ jib m'en souviens ! Elle n'auroit pas emporté tout l'avenir de la société européenne avec elle,

continua-t-il à demi-voix, si des conseiib insensés n'avoient prévalu sur les miens (XL).

PIERRE ROMOND.

Le 10 août, monsieur Gent^onné, vous avez arraché un soldat suisse à la fureur du peuple.

GENSONNÉ

J 'ai eu le bonheur d^en sauver quelques-uns, et un entre autres que vos traits me rappellent... Hais où voulezvous en venir?

PIERRE ROMOND.

Nous y sommes, grâce à Dieu, Après m'avoir délivré, vous m'avez conduit chez vous, vous m'avez couvert de vos vêtements ; 1 uniforme que je portois m'auroit livré à la mort; vous m'avez donné de lîargent pour vivre et pour regagner mon pays. Je n'ai pas quitté Paris où je pouvois cacher mon nom et mon existence dans un atelier^ en travaillant d'un métier que je sais. — Quand vous fûtes arrêté Tété dernier, je ne pensai phis qu'à solder ma dette envers vous. Cela étoit cher et difficile^ monsieur; je fus obligé de me faire jacobin pour devenir guichetier; je parvins à cette distinction que je ne donnerois pas aujourd'hui pour un royaume, avec la protection des amis que je m'étois faits à elabauder dans les ckibs et dans les sections. Depuis j'ai attendu^ résolu mais patient. Ab:^ouS;

130 SOUYKNIES DB LA RÉVOLiJTiOK.

comme je Fespérois^ vous n^auriez pas entendu parler de

moi ni de ce quu je vous dis ; vous êtes condamné^ et je m'acquitta.

GENSONNE.

Qu'entendez*vous par Ik, mon bon ami?

PIEERB ftOMOKD.

La chose la plus simple qu'il soit possible d'imaginer. — J ai obtenu sans difficulté de la cuiuplaisance de mes camarades roflice peu ambitionné d'introduire ce matiu rhomme que voua savez..« le bourreau. Je doia sortir à six heures^ voilà mon ordre* ~ Vous aUez prendre mes habits^ jeter les v6tre$> et me lier les pieds et les mains sor ce grabat. Six heures sonnant à la chapelle, il ne s'en faut qu'un iiiouit iit! vous sortirez à ma place avec ce trousseau de clefs. Vous avez ici la clef du premier {guichet; celle-ci ouvre le second^ celle-là le troisième ; celle du quatrième^ vous la voyez bien. Remarquez que je vous les présente dans leur orAre, et ne tourmentez pas les serrures comme un homme inexpérimenté^ de peur de donner réveil. Une, deux, trois, quati'e !... un enfant ne s'y tromperuit pas. — Après cela^ traversez hardiiiK iit la s;ille des guichet ipi*s ; comme ils ont veillé jusqu'au matiu pour vous observer^ et qu'ils ont prélevé d'amples gorgées sur votre vin^ ils ne feront pas attention à vous : ils commencent à sommeiller. — ' A la dernière porte vers Textérieuir^ il y a un gardien de service extraordinaire qui ne nous connoît ni vous ni moi. 11 v ient d'être dépêché de la commune. Presentez-lui votre ordre ouvert sans rien dire, sans répondre s'il vous parle c'est la consigne ; il ouvrira^ vous sortirez ; vous ne ferez pas ma commission^ je suppose. Vous gagneres on asile^ et fadlement; j'en ai bien trouvé un^ moi, pauvre soldat suisse, dans la maison d'un des premiers citoyens de France qui ne m'avoit jamais vu, et qui, tout à 1 iieure, ne se souvenoit pas assez de moi pour me reconnoitre au visage et à la voix l ie voudroia bien y envoyer avec vous

Digitizod by

LE DERNIER BAKQLET DES GiRONOmS. 231

tous vos malheureux amis^ mais l'ordre n'est quo pour iin^

et je n'ai pas d'ailleurs la clef des coimiors où ils sont renfermés.

Mais n'entendez-vous rien ? continua Pierre^ en faisant sauter les boutons de sa veste à force de se hâter. Mon Dieu^ monsieur, n'est-ce pas là six heures ?.•. — Ce ne sont que les trois quarts, dit Gensonné, tu as

le toiiips.

Ensuit!' il le regarda et appuyant doucement les mains sur ses épaules : — C'est de toi seul, dit-il, pauvre et noble garçon, que tu ne t'es pas occupé en concevant ce plan généreux* — Quand Thomme viendra, mon ami, car le bourreau vient toujours^ qu'on aille l'appeler ou non, qu'arrivera-t-il de toi ?

PIERRE ROMOND.

Je n'en sais rien... mais on ne fera pas de moi un homme imposant, un grand orateur, un président du Corps Législatif et de la Convention nationale ; on en fera

ce qu'on voudra ! Ce n'est pas la question. SI! faul bouffrir quelques mois, q!it l(|ues années de prison, je sais soufifrir; s1l faut mourii', je sais mourir ; soldat^ c est mon état, et je mourrai encore votre débiteur^ arriéré envers vous de quatorze mois et vingt jours d'existence que vous m'avez conservés au péril de votre vie I — Au nom do Dieu, finissons-en ! — Tout à l'heure, il sera trop laid pour tous deux î

Gensonné le pressa contre son cœur. — Pauvre Pierre 1 lui dit-il, et il essuya quelques larmes. — Garât m'avoit donné la même marque d'affection, mais il n'est pas de la destinée de tous les hommes de la recevoir deux fois. — Conserve cet anneau à ton doigt en mémoire de mon amitié ! N'hésite pas... il est sans valeur... il ne vaut pas la peine d'être refusé...

— Vous acceptez donc ? dit le Suisse au combla de la joie.

— Non^ mon ami» reprît Gensonné» je n'accepte pas» je

reftisc.

KOMONB.

Vous resteriez ? cela n'est pas possible 1

GENSONNK.

Écoute seulement ; quand je fus assez heureux pour sauver un homme tel que toi» que faisoia-tuf

PIERRE ROMOND.

Ma compagnie étoit détruite» je restois seul. Je venois de jeter mes armes» je me aauvots*

OBNSONliÉ,

Voilà qui est bien. Écoute-moi. Si une heure auparavant je t'avois proposé de te réfugier chez moi, en aban*. donnant ta compagnie» que m'aurois-tu répondu ?

nERRE ROMOND.

Cela ne fait pas de difficiilté. Je vous auroîs dit que j'étois à mon poste» et qu^un poste ne se quitte pas.

GENSONNÉ

Eh bien ! mon ami^ ma place est où je suis^ comme celle du soldat devant Tennemi. Quand la liberté n'est plus, le poste des Giaoïmms est à Téchafaud.

N'insiste pas, continua-t-il en l'embrassant encore, lu ne ferois que te compromettre sans me servir, car ma résolution est invariable...» et pour cette fois» six heures sonnent.

Pendant cette contestation généreuse» Gensonné ne s'étoit pas défait du trousseau de clefs que le Suisse avoît

remis entre ses mains. Il s'en servit pour ouvrir la porte du cachot, et il le rendit à Pierre qui le regardoit tout consterné.

Adieu» lui dit Gensonné» adieu» mon frère ; va où Ton t'envoie, je t'en prie» et» sll le faut, je l'exige au

nom de notie amitié. Si tu tardois, tu serois puni, et je

LZ DERNIER RANQUET DES GIRONDINS. t88

n'auTois pas la consolation de t6 voir encore une fois ce matin.

Duchâtel et Le Hardy avoient obtenu (Fôtre réunis, en ce dernier moment, aux saints abbés Émery (XLI) cl Lothringer, dont ils dévoient recevoir les secours religieux, et qui n'eurent pas de peine à exciter dans ces âmes tendres et fidèles une ferveur déj^ vivement ranimée par la persé* cution, mais qui ne s'étoit jamais entièrement amortie. Le premier de ces di^nios et excellents prêtres pouvoit compter, dans sa glorieuse captivité, des triomplies plus difficiles et plus précieux pour la foi. Sa douce et puissante* parole avoit réglé, depuis plusieurs mois, les ^rts de l'imagination de Fauchet, et rendu en lui au Dieu souverainement indulgent un esprit fait pour le comprendre et un cœur fait pour 1 aimer. C'étoit une noble conquête. Aussi, bien sûr du néophyte qu'il venoitde disposer pour le martyre, il s'étoit empressé d'etiaccr, par son absolution, rapostasie passagère de révêque du Calvados, et de lui redonner les pouvoirs de TÉglise, assez rachetés, sans doute, par la nouvelle ordination de Téchafaud et par le nouveau baptême du sang. Fauchet, rentré dans son auguste ministère, écoutoit sous d'autres murailles, la confession de Sillery.

Non loin de là. Carra continuoit à développer, devant deux ou trois auditeurs assez inattentifs, son abstruse doctrine de Téternelle reproduction des êtres et des éternelles probabilités de la métempsycose physique par les combinaisons incessantes de la matière, qui, dans une succession inliuie d'agrégations moléculaires (on sent bien, hélas! que nous commençons à reprendre les .propres expressions du philosophe), renouveloit essentiellement, et à p( rpétuité, les mêmes résultats sensiUfs et les mêmes modes d'existence : de sorte, par exemple, que les Girondins dévoient nécessain^nent se retrouver au niéine banquet dans quelques milliards de siècles, plus ou moins, et une innombrable multitude d'autres fois^ pour porter leur

tS4 SÛ|]V£KIRS D£ LA RÉVÛLUTIOII*

féte en sacrifice aa glaive des mêmes assassins ; mais on

ne Técoiitoit guère, comme nou6 1 avons dit, et ou ne le comprenoit pas (XLII).

Diiprat donnoit au vieux Morand^ dans la chambre vo^ slne^ des renseignements nouvellement revenus à sa mé* moires sur les ressources que pouvoit lui laisser encore linfidélité de ses débiteurs, et il se félicitoit de retrouver dans ses souvenirs quelques moyens, rrabord inaperçus^ d'existence pour ses enfants, sa femme et son ami. Cette idée soudaine et inattendue lui avoit rendu toute sa gaieté.

Mainvielle ne se mêloit pas volontiers aux conversations affaireuses, et il est vrai de dire qu'il étoit d'ailleurs

fort occupé de son côté. Il jetoit quatre à quatre sur le papier des vers exclamât ifs h la froide beauté dont il venoit d'être question entre Duch&tel et lui, et qui avoit si cruellement dédaigné ses soupirs ; il les relisoit ensuite à haute voix avec des intonations emphatiques ou burlesques, accompagnées de gestes pompeux, et chacune de ces boutades déclamatoires étoit couronnée d'un de ces éclats de rire frénétiques auxquels les habitants de la Conciergerie reconnoissoient de loin le beau Mainvielle.

A (ôté d'eux, Duperret, debout, désoccupé de soins qu'il avoit prévus dès le matin ou dès la veille^ s'évertuolt à tirer au mur avec la main, comme s'il avoit eu en face le fleuret du Montagnard le plus aguerri. Quelques pas plus loin, Viger, qui s^étoit endormi en grondant, grondoit encore dans son sommeil, la main fortement appuyée sur la barre de son lit, comme sur une épée.

Les députés de la Gironde^ à l'exception de 6ensonné> avoient été renfermés dans un cachot commun, qui a conservé longtemps à la Conciergerie le nom de la Gironde, mais que de nouvelles constructions, moins bien appropriées au style sévère du bâtiment, ont fait complètement disparoitre. Ils se bâtoient d'adresser quelques lignes dieu à leurs familles^ pendant que Vergniaud, qui affee<

LE DERNIER BANQUET DES GIRONDINS. SSft

toit l'étrange prétention de n'avoir jamais écrit une seule lettre (XLIII)^ passoit le temps à graver le nom d'Adèle

ot le sini, iiVTc la pointe d'une épingle,, dans la boîte de sa montre (XLIV). Prisonnier, concierge ou bourreau, le dépositaire inconnu à qui ce triste gage tut conûé se montra exact et fidèle. C'étoit le dernier témoignage d'une tendre et chaste amitié qui n'a jamais pu être calomniée. L'Adèle de Vergnîaud n'avoit que treize ans.

Oii (lit qu'avant de se séparer de ce modeste bijou, Vergniaud souleva, par le jeu d'un ressort qui n'étoit connu que de lui, la pierre d'un sceau de cornaline qui étoit suspendu à sa chaîne ; il Jkira ensuite de cet écrin mystérieux quelques fragments d'un poison subtil qu'il y avoit autrefois mis en réserve pour une semblable occasion, et les laissa tomber épars sur la table où ses compagnons achevoient leur courrin mortuaire.

— Amis^ leur dit-il^ c'étoit ici la dernière ressource que je me fusse ménagée contre les tyrans de ma misérable patrie, quand je commençai à prévoir leur triomphe; mais sa vertu, mesurée à mes forces, et peut-être déjà fort altérée par le temps, seroit iiisul lisante entre quatre Tout fatigué que je suis du voyage, il faut bien que j aille avec vous jusqu'à Fhôtelierie^ puisqu'il n'y a pas de gtte pour nous en chemin.

Lacaze jeta ses bras autour de Vergniaud et le pressa contre son cœur.

Fonfrède fit quelques pas dans le cachot, revint à la table et repoussa vivement le poison,

— La sanglante exécution qu'on prépare, s'écria-j-il en répondant à Vergniaud, est l'acte le plus essentiel de notre vie politique, celui qui en contient l'instruction , qui en résume la moralité devant Hiistoire. (7est sous les yrux du peuple qu'il faut mourir, et je re^^rette, pour la gloire de Valazé, qu il se soit réduit au rôle obscur de figurant avant le dénoûment d'une si belle tragédie*

Ducos se coucha, et s'endormit presque aussitôt en fre«

donnant le refrain de son air favori^ qu'il brodoit tous les soirs de nouveaux caprices.

Un moi lient après, Vergiiitiud resta soiii assis devant eux, 1 a il à la voùto, les bras rroÏMs sur la poitriiip, incapable d'accorder un long intérêt à une pensée épuisée, cédant à sa paresse naturelle^ et reposant sa tête sur le dossier de sa chaise avec Tinsouciancé qui lui étoit ordinaire.

Le teiiips amena enfin l'instant fatal et glorieux qui devoit rassembler tous les condamnés pour la dernière fois. Le sourire de l'adieu iratcrnei ne sembloit pas avoir quitté leurs lèvres, et leur^ abord fut si serein^ qu'on auroit cru qulis s'étoient donné rendez-vous pour une fête. Brîssot, qu'on avoit toujours vu rêveur et abattu, paroissoit ce jour-là moins sérieux qu'à Tordinaire; Sillery plus expansif et moins cérémonieux, Vergniaud moins préoccupé ou livré à des distractions plus riantes. Ducos se frottoit les yeux en fredonnant encore, a Ën vérité, disoit le docteur Le Hardy en secouant la téte avec une fine expression d'ironie^ ceci ressemble à une grande leçon de clinique in articula mortis. Voilà bien des gens qui n'en ont pas pour longtemps ! » Yiger promenoit un œil menaçant sur les soldats ; Duperret mesiiroit leur chef d'un regard de dédain ; Fauchet parcouroit les rangs de ses amis avec de brèves et tendres paroles^ qui prenoient toiur à tour^ selon les personnes^ la forme du conseil^ de l'en» couragenient ou de la félicitation ; et puis il les saluoît tous h la fois d'une expression de physicjiiomie religieuse et solennelle, comme s'il leur eût adrt ss(' (îajis son cœur une absolution commune. Boyer-t onirèdc se bàtoit de reprendre place auprès de son frère d'adoption, pour ne pas s'en séparer à la mort. Le vieux Morand pressoit de isa bouche les mains de son pauvre maître pendant qu'on leslioit, et tout le monde plaignoit amèrement ce vieillard en pleurs qui n'alloit pas mourir.

Gensonné fut quelque temps à tourner sa vue sur le

cercle iîoml)renx des guicliptim pour y trouver Pierre Uoiiioiul. ii ie rtjttoiiiiut à ses yeux rouges de lanues, et il lui sourit.

— Messieurs, dit-il, je remarque avec orgueil que la députation de la Gironde est à son poste. Je vous propose de déclarer qu'elle a bien mérité de la patrie.

— Je réclame le même honneur, dît Mainvielle, pour

la députation des Bouchos-du-Rhôno, et je n\e porte caution de Barbaroux^ qui ne fera pas défaut à son mandat,

— Téte et sang, s'écria Viger, je ie réclame pour la France entière, qui est fort convenablement représentée ici, sans en excepter le digne mandataire de la commune de Paris.

— J ai beau chercher, répondit Ducos en riant, je ne trouve pas celui-là...

— Le voilà, répliqua Viger en lui montrant le bourreau. Pendant qu'ils parloient ainsi, les condamnés se succé-

doient sur la sellette de bois où ils venoient subir les hideux préparatifs de l'exécution, avec autant de calme que s'il s'étoit agi de leur toilette du matin.

Quand ce fut au tour de Duchàtel, et au moment où il livroit aux valets de Sanison sa belle et longue chevelure, • une main qui ne fut pas vue fit tomber à ses pieds un bouquet de marguerites et d'immortelles qu'attachoit un ruban bleu de ciel à liséré noir. Un billet s'en détacha.

— Encore une conspiration ! dit l'officier de justice en se saisissant du i iapier ; et il essaya de lire.

Le giei lier vint au secours de son embarras. Il s'approcha et lut :

POUB MONSIEUR DUCHAJEL.

Mm €€sur a partagé votre amour, cher Duchâtel, et

cependant je rr // ai pas e c //ressèment répondu, parce qu'il n'y avoit entre nous aucun rapprochement possible sur la terre.

Aujour^hm wm suàism votre arrêt, je reçois mon acte *

80DVEN1BS DE LA RBVOLOTION.

accusation, et vous ne me précédez que de quelques jours au lit nuptial. Allez m' attendre, mon ami. Mm cœur ei ma tnain vous appartiennent dam l'éternité.

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