‹ Souvenirs de la Révolution et de l'EmpireChapitre 66 sur 66 · EPOPEE. — GRAINVILLE · texte numérisé non relu

EPOPEE. — GRAINVILLE

<t ferS; qaede ce triste lieu Tceil la distingiioit sans peine: ce la himiêre du finnament et des astres n'y pénéfroit

« ponit; elle étoit éclairée pMi des feux sombres qui c< s'exhaloient sans cesse de ses entrailles brûlantes ; la a douce verdure n'y croissoit jamais; on n'y trouvoit au-' a cun être vivant^ pas même les hiboux et les serpents^ ce qui lafuyoient.

« Cette île solitaire n'avoit pour habitant qu'un vieillard « malheureux dont la vue inspiroit le respect et la pitié. « Là^ pour expier une faute qu'il avoit commise, le ciel « le condamnoit à voir tous les hommes coupables entrer « dans les enfers^ supplice qu'il enduroit depuis la nais- « sance du monde^ et qui n'avoit rien perdu pour lui de « sa rigueur. Quand il entendoit les portes infernales « tourner sur leurs gonds, tout son corps frissonnoit, ses a cheveux blancs se hérissoient de terreur^ ils'agitoit pour a s'enfub ou détourner la tête ; mais une force invincible «t le tenoit immobile ; il restoit courbé les yeux attachés sur a la victime tremblante^ jusqu'au moment ot les démons (( la jetoient (iuns les feux dévorants.

(( (> vieillard misérable étoit Adam , le père des c( nommes relégué dans cette île par la justice divine ; a Âdam qui fut^ par sa désobéissance^ Tauteur des crimes a de sa race* Dieu^ pour l'en punir, voulut qu'il vit les «c châtiments de sa coupable postérité^ dont il avoit causé « le malheur. Ne sachant combien ce supplice devoit « durer^ il avoit^ pendant des sièeles^, attendu de jour en a jour sa délivrance, qui n'arrivoit jamais. 11 étoit si fa- « tigué de la souhaiter qu'il n'avoit plus la force de former € des désus^ et qu'il sotttBK>it ses peines comme s'il de^ « voit les endurer toujours. Dans le moment où Fespé- « rauce, éteinte dans son cœur, avoit cessé de les adoucir, a il voit dans le lointain un nuage léger qui, plus rapide « que le vent, vient à lui, s'arrête, et d'où sort l'ange Itu- €( riel, le même qui sous les berceaux fleuris d'Éden lui « portoit jadis les ordres du Gréi^ur. »

VOrVEMENT nrrELLECTUEt.

U faudioit toujours copier ; mais le lesteur a déjà de^ Tiné le secret du message dlttiriel. Le jour où le monde

périra, la longue infortune (rAdam sera parvenue à son terme, et le ciel des saints lui sera enfin ouvert. Dès cet mstaat^ l'envoyé du ciel va le conduire sut la terre pour accomplir des desseins que le Très-Haut doit révéler à son esprit, en y versant des lumières surnaturelles, et la mission du père des hommes est d'obtenir du plus jeune de ses descendants le sacrifice ineffable du dernier amour. La délivrance d'Adam est à ce prix.

Maintenant la conception tout entière de Grainville est dévoilée à vos yeux. Deux êtres qui s'aiment et dont Vvtnion prolongera pendant des siècles incalculables les malheurs de la race iuuiiaine, sur une terre glacée qui lui fûurniroit à peine quelques aliments sauvages, voilà le roman de son œuvre. Adam^ qui ne respire que la destruction de ce monde criminel pour s'affranchir du plus cruel des châtiments^ et puis pour revoir Ève et Abel, sans doute ; le Génie de la Terre, qui s'épuise en artifices et en prodiges pour retarder un événement auquel sa vie est irréparablement attachée ; la Mort qui attend, impassible et obéissante, sans savoir si son empire va s'étendre sur des générations nouvelles^ ou se couronner par la plus grande de ses victoires, la destruction de l'univers, voilà le poème. Je ne sais si tout cela est exactement conforme aux règles du père Le Bossu j mais ii laut convenir que cela n^est pas commun.

Les impressions d'Adam^ à Faspect de cet antique séjour, dont il est depuis si long-temps éloigné et qui a subi tant de vicissitudes en son absence, ont quelque chose dindicible qui défie les elforts de ki parole. « Tel qu un « fils qu'une longue absence a séparé de sa mère, jeune a encore^ et qui, la retrouvant courbée sous le poids des « années^ sent^ à cette vue^ son cœur se serrer de tris- « tesse, et Tembrasse en lui cachant ses pleurs; ainsi le « père des humains ne peut considérer sans douleur la

ÂPOPiE. — GRAINVILLE.

e décadt'iice de la Une. — 0 terre, dit-il, que j'ai vue « sorfir si l)elle des mains du Créatenr, que sont devenus a tes liants coteaux^ tes prés éiuaiiiés de fleurs et tes ber* a ceaux de verdure ? Tu n'es plus qu'une ruine immense ! a La vieiHesse a pâli le front du soleil lui-même, dont a Féclat semblait immortel, et je soutiens ses regards! »

C'est en se livrant à ces sombres pensées qu il parvient au palais d Oaiégare ; car Omégare est le dernier des rois d'une dynastie mutilée à la mort de son chef, et que des révolutions sous lesquelles le monde a vieilli ont ra-> menée au pouvoir suprême, pour la faire régner sur un tnipire où il ne manquoit plus que des su jets. Omégare descend de Napoléon, et c'est lui qui, dans un voyage lointain^ a payé le dernier hommage de l'admiration des hommes à la statue de son grand-a!eul, sur remplacement désert d'une ville qui fut Paris, a Ce dernier trait, » disols-je dans ma préface de 1844, « me paroît contenir « l'éloge le plus délicat,, et^ si l'on veut, le plus sublime du a prince qui gouvernoit la France au temps de M. de a GrainviUe. Il n'y en eut jamais du moins de plus désina téressé ; car M. de GrainviUe consacroit ainsi son en- « thousiasme pour l^mpereur, peu de jours avant de a mourir^ c'est-à-dire à une époque où Thabitude du mal- « heurdevoit lui avoir appris à ne plus rien espérer de la « fortune. » On me permettra d'y voir aujourd'hui quel- » que chose de plus profond, une de ces vaticinations poétiques dont rinspiration n'est donnée qu'à un petit nombre de* génies privilégiés. J'en suis venu effectivement à considérer le r^gne de Napoléon (et ma parole mérite une certaine créance, car je ne Tai ni servi ni aimé) comme la dernière de toutes les victoires que l'esprit de civilisation dût remporter sur la barbarie.

Nous avons laissé Adam sous les lambris d'Omégare et de Sydérie, qu'une chaste sympathie avoit rapprochés, et qui n'attendent que le moment de se voir reproduire dans des enfants destinés à régénérer la vieille famille huis.

HOPVEMfilIT INTELLISCTIIKt.

mainn. Ln vieillard aux maiestiieux cheveux blancs, an front ridé comme par le burin qui ondule un pli profond sur rivoire^ a été accueilli avec transport dans la demeure des amants. L'hospitalité doit devenir si douce dans cette maison où se renferment les seules espérances du Hiunde, et dont l'homme, quel qu'il fut, ne sauroit plus franchir le seuil sans exciter des cris d etonnemcut et de joie l Llgnorance d'Adam les étonne ; car ils ne savent pas pourquoi cet inconnu^ qui ne se nomme points est resté étranger aux choses de la terre. C'est Omégare qui va les raconter; c'est le dernieh homme qui expert ra au premier homme Tavant-scène du poëme, comme Enée devant Didon, comme Henri chez Elisabeth, et ce récit demandoii le tact et la mesure d'un goût exquis ; car il embrasse l'histoire du monde.

Ne craignez pas que ce tact et cette mesure manquent à Cirainville. Assez de siècles se sont écoulés depuis nos siècles en petit nombre pour qu'Omégare n'en ait conservé d'autre souvenir que celui de ses ancêtres. Tout ce que le dernier hohub sait du passé deviendra notre avenir. N'est-il pas vrai que c'est encore là une étonnante perc(^plion, et que l'imagination du k ctcur n'est pas accoutumée par l'épopée à s'exercer dans un espace aussi vaste que celui qui sépare la mort physique d'Adam de la mort de l'univers ? Voyez ce que fait le poète et ce qu'il a fait à une époque où le progrès n'étoit pas encore la marotte d'une école de sophistes politiques ! H se pose h la lin des temps, et il en dévoile le mystère avec la naïveté d'un chroniqueur.

Quand Omégare vit le jour, a l'hymen^ depuis vingt a ans^ n'étoit plus fécond; les hommes^ avançant tristea ment vers le terme de la vie^ sans être suivis d\me jeune « postérité, pensoient que la terre alloit perdre en eux ses « derniers habitants. Sa naissance fut un phénomène qui « causa leur surprise et leur joie; ils la célébrèrent par a des fêtes. On dit que des fenunes accoururent des extré-

^ ÉFOPÉE. — GRAINYILLE. ' 891

« mités dtt monde pour voir Vhomme^fant. C'est ainsi

« qu'elles le nommèrent. Son père le prit dans ses bras et « s'écria : Le genre humain vit encore ! »

Ici se déroulent avec une incroyable puissance tous les faits accomplis par le temps^ et toutes les tentatives inu* tiles que le génie a opposées à ses conquêtes. En vain le genre humain s'étoit transporté sur une terre qui sembloit neuve encore; en vain la ville du soleil avoit remplacé, sous les jeunes constellations du Brésil, la Memphis, la Babylone, la Rome et le Paris antiques : il ne restoit plus à la famille de l'homme qu'un petit nombre d'éléments de conservation qui se refusoient le plus souvent à ses efforts pour les saisir, et qui ne se reproduisoient point. Tout coiiimençoit à mourir autour du dernier homme vivant.

Déjà depuis long-temps* combien de royaumes usurpés sur la mer avoient disparu sous ses eaux i £t pour ne parler que de notre étroit Occident, un jour étoit arrivé où

rOcéaii avoit dévoré l'Angleterre, cette reine réelle du monde, qui en asservit la moitié par Thabileté de son commerce, et qui en a dupé l'autre par l'insidieux charlatanisme de ses théories. C'est peu ! L'unique et doux satellite de notre globe, la lune, n'existoit plus. Au commencement d'une nuit terrible, elle s'étoit montrée béante comme une large bouche ouverte qui vomiroit des torrents de feu. Un philosophe reconnut qu'elle étoit incendiée par un volcan, et qu'un des mondes de la création retournoit à la mati^e.

Cependant llntelligence humaine luttoit de travaux im*

puissants contre la loi de mort à laquelle tous les mondes sont soLiiiiis. Les rues des villes abandonnées étoient devenues (les champs pauvres en productions, mais qui suffisoient à la subsistance de quelques rares cultivateurs. On avoit ouvert aux fleuves des routes nouvelles pour s'emparer de leur lit et promener la charrue sur un limon vierge et feilile. Le génie venoit d'entreprendre la con-

t9t VOtnmBNT nfTBLlVCnJBL*

quête de la mer et de lut offirir tous les continents de la terre en échange de ses abtmes. L'art de prolonger au-delà de ses limites ordinaires le cours de la vie humaine s'étoit

révtîlé aux méditations d'un sage, dédaiprneux de remployer pour lui-même, et qui avoit doté du triste bienfait d'une vieillesse inutile un petit nombre d'hommes vertueux, choisis parmi les chefs des nations* Je n'ai rien dit de ces découvertes dont s'enorgueillit chaque matin notre perfectibilité au pas de course, et dont aucune ne s'étoit dérobée aux immenses prévisions du poète. A l'époque où il s'est placé, la navigation aérienne est déjà une pratique des temps reculés; elle a transporté la stratégie et les combats dans les plus hautes régions de l'atmosphère* On a vu souvent « les cieux obscurcis par des légions de

« vaissraux armés, qui so faisoi(*ntla guerre, pendant que a les oiseaux épouvantes pieuoientla fuite de toutes parts, a Seuls maîtres du champ de bataille, les combattants « s'approchoient les nns des autres, armés de faux étinoe- « lantes, pour couper la corde qui tenoit les nacelles sus- « p» iidues; ou, plus'perfides, perçoient le globe, à Taide « de la (IMie aiguë ou du jilonib rapide. Les soldats loin- « boient par milliers, comme si la foudre les eût précipt- « tés du ciel. Leur sang rougissoit la douce verdure des « arbres, et leurs membres épars et palpitants joncfaoient a les campagnes et les toits du paisible laboureur. »

Le génie de la terre, si intéressé à la conservation de sa planète, n'avoit rien néglige pour surprendre le cœur d'Omégare et pour Tenchainer à sa mourante fortune par tous les genres de séductions. Incapable de donner une ftme aux créatures qui surgissoient de Tancienne pensée de Dieu, il étoit dépositaire du trésor de toutes les formes qui avoient revêtu les créatures tinies, et il en avoit embelli la DBBNiÈRE FEMME. C'est aiusi qu'apparut Sydérie aux regards de son amant, dans cette foule de femmes char« mantes qui ne dévoient pas être mères. « Si, dans Tatelier d'un sculpteur, dit Grainville, une jeune fille entre furti-

ÉPOPÉE. — GRARITOUE. M

c vement, à demi nue, monte sur un piédestal vacant, y « reste immobile, les yeuxbaissés^ et veut que le specta- « tenr la confonde avec les statues qui rentourent^rerreur a ne dure pas un instant. La vie qu'elle possède et qu'elle « no peut suspendre éclate dans les mouvements de son « soin, sur ses It^vres de corail, dans le souffle léger qui a s'échappe de sa bouche. On la distingue aussitôt des a froides déesses que le ciseau de l'artiste a formées. « Telle étoit Sydérie au milieu de ses compagnes. i> Et on me permettra peut-être d'ajouter que l'antiquité n'a pas fait Vénus aussi belle.

En effet, comme le statuaire grec qui avoit formé le type de la beauté des charmes épars de cent beautés choisies, le génie de la nature a réuni dans Sydérie tout ce que les Ages antérieurs ont adoré dans les femmes. Il recourt aux plus anciennes traditions de la poésie pour ravir à Hélène ces attraits impérieux qui ont suiimis le cœur de tant de rois. Il va pins loin; il ressuscite Ève elle-ni^me^ avec le timide embarras, avec la touchante pudeur qui embellissoient la mère des hommes, lorsque Àdam, sm'pris de se réveiller à ses côtés, admira pour la première fois la jeune épouse que Dieu lui avoit donnée.

A ces mots du récit d'Omégare, Adam, ronif)li d'un trouble qu'il craint de faire éclater, « baisse promptement « ses paupières, suspend sa respiration qui s'accélère. € contient de ses mains ses genoux tremblants, vains ei- « forts qui le trahissent !... Il ne peut résister au désir de ff savoir si Ève paroissoit heureuse, et il s'en informe avec a une curiosité inijiiiète et timide. » Cependant Tétonnement dps jeunes époux redouble encore^ parce qu'ils ne peuvent comprendre j'émotion et Tattendrissement de ce vieillard qui a conservé des regrets et des sympathies pour les jours de la naissance du monde.

A compter de ce moment, l'action est si fortement nouée, qu'il (h vient sans doult, inutile d'en prolonger l'analyse, et je civxà sentir profondément que ce seroit prendre un

KOIIVEIIiniT lltTBUiECTUBL*

8om superflu auprès des lecteurs qui ne trouveroient pn ! dans des beautés si nouvelles et si rares une raison âif-

fisante pour achever la lecture de l'ouvrage. C'est ici d'ailleurs que la conception du poète, de plus en plus = hardie dans ses développements et dans sa forme, demande à se manifester avec tout l'éclat de sa parole. Dieu me préserve de le dépouiller de cette magîe^ pour réduire ses tableaux aux froids linéaments du diagraphe, et pour soumettre ses magnifiques récits à Thunible portée de iuà prose. L'iniluonce paternelle d'Adarn, les efforts désespérés du génie de la terre, sont maintenant en présence. La lice est ouverte^ explorée^ connue. Oniégare va fuir ce qu'il aime^ et chacun de ses pas hâtera d'un jour la décadence du monde. En vain la touchante image de la mortde deux vieux époux , qui furent^ pendant quelques années, Punivers Tun pour l'autre, Tébranle un moment dans ses résolutions inquiètes. Toute alternative est placée désormais pour lui entre le bonheur passager du présent et l'av^sir { assuré de la résurrection. La délivrance de son premier père et de toutes les générations qui en sont descendues i jusqu'à lui se balance dans son cœur éperdu avec rinvnicible amour qu'il ressent pour Sydérie^ la seule femme qui puisse encore en inspirer. S'il y avait quelque chose qui s'élevât jus^'au sublime de la Genèsedms les œuvres imparfaites de l'esprit, ce seroît cette grande Téléose (et qu'on m'accorde ce noui pour des idées qui n'en ont point) où se complétera sur la terre le sort périssable de l'huma* nité.

Omégare hésite^ il s'abandonne à ses doutes, il les combat et les repousse^ il change dix fois de pensée;

il se résout quelquefois ; et chaque fois que sa pensée répond à l'inspiration d'Adam, la terre commence à se dissoudre. « Du fond des cavernes et des antres, il sort a des sons lamentables et plaintifs; on entend dans les < airs des voix qui gémissent ; les feuilles des forêts « s'agitent d'elles-mêmes ; les cloches^ ébranlées par une

ÉPOPÉE. — GRAliNVlLLË. i95

« force inconnue, répandent au loin le glas lugubre de

« la mort ; on diroit qu'elles sonnent le trépas du genre « luiiiiiiin. Les montagnes s'ouvrent et vomissent des a tourbillons de ilammeâ et de lumée; les ilots^ sans être <r soulevés par les vents et par les tempêtes^ mugissent «( et se brisent avec fureur contre les rivages, en roulant « des cadavres. Toutes les comètes qui^ depuis lacréation, a avoient effrayé les hommes, se rapprochent de la terre a et rougissent le ciel de leurs chevelures epouvaniabies. « Le soleil pleure ; son disque est couvert de larmes de (K sang... Déjà tous les corps qui recèlent des substances a de rhomme se hâtent de les restituer à son Créateur « et à son juge ; au nord^ la glace éclate et se rompt « pour leur donner un passage; sous les ti'opiques, « rOcéan bniiili tiinr^ et les vomit sur ses rives; elles sor- « tent des tombeaux qui s'ouvrent, des arbres qui se fen- « dent, des rochers qui se brisent, des édifices qnis'écrou- « lent La terre est un volcan immense d'où, par un u nombre infini de bouches, s'élancent des ossements et « des cendres. »

Tel est ce poème, dont le dénouement s'exécute entre deux acteurs, le Génie de la Terre et la Mort; et quand j'ose dire que tel est ce poème, je compte assez sur l'indulgence de ceux qui me lisent, pour ne pas craindre qu'ils mimputent la détestable et honteuse prétention d'avoir donné la mesure d'un pareil chef-*d'œuvre dans un<^ esquisse dénuée de couleur et de vie. Si je n'ai pas réussi à démontrer que l'ouvrage d(^ Grain ville est une des plus hautes conceptions épiques de tous les siècles, la faute en est à moi seul, et c'est moi qu'il faut plaindre d'avoir manqué d'art pour la faire connoltre et d'expressions pour la louer.

ne (li.ssimulerai point ici le reproche le plus grave, parce qu'il est le plus fondé, que la critique ait formulé contre /e Dernier Homme : « C'est que l'auteur, dans sa € fiction poétique et tout idéale, n'ait nommé d^autrcs

«96 MOUVEUENT IKT£LLKCTU£L«

a personnages des livres saints qu'Adam et Êve, et nVit « guère puisé dans la révélation que l'idée de leur faute; « qu'il n'ait pas désigné une seule fois le Rédenapteur^ « et n'ait dépeint le jugement dernier^ opéré en pré- « sence de Dieu par les consciences des hommes^, que « dans un songe de Sydérie. Il est à regretter^ ajoute « judicieusement M. Gence (Biographie unive?\selle, « tome XVin, page 374), qu'il n'ait pas donné à son « plan une teinte plus prononcée de christianisinei a comme plus d'onction à son style. »

Je souscris à cette excellente critique, et je regrette de ne pas l avoir prévue lorsque je parlai de Grainvilie pour la premu'^re fois; mais je ne crois pas qu'il soit tout-à-fait impossible d'y répondre par des raisonnements tirés delà nature et de Tesprit des temps. Quand Grainvilie écrivoit, le christianisme^ à peine i^levé de sa ruine, se replaçoit timidement parmi les institutions d'un peuple sans foi. Les admirables ouvrages de M. de Chàtf^iubriand étoient encore sous la presse, et il n'étoit probablement donné qu'à lui de rendre à la poésie religieuse toute son imposante majesté, dans des jours de scepticismeoù ses béantes ^es plus grandioses ne rappeloient à la multitude que les sarcasmes de Voltaire et les spinthrées sacrilèges de Parny. Grainvilie, oblige de se faire lire pour vivre, et je puis heureusement alléguer en sa faveur une excuse plus honorable, Grainvilie, retenu par la crainte de livrer aux dérisions de l'impiété des mystères qu'il n'avoit jamais méconnus, jugea convenable de se renfermer dans le mythisme primitif de Milton. Klopstock étoit alors fort ignoré en France, quoiqu'il y fût deja traduit, et peutêtre il n'étoit parvenu de lui à Grainvilie que son nom ; mais il est bien certain que la connexité du Paradis perdu et de la Messiade n'étoit pas, de son temps, une de ces notions littéraires sur lesc^iu lles peut se fonder la filiation poétique des personnages de Tépopée. Cependant l'oi»jection de M. Gence subsiste presque tout entière, ei

ÉPOPÉE. — GRAiNVfIXV.

n'y aurols^pas inristé long-temps A elle ne fonniissoit une autorité respectable à mon opinion sans autorité^ sur les

conditions fondamentales de ce genre de composition. Le défaut que M. Oenro a n^marqué dans le poème de Grainville est un grand défaut^ sans doute ; mais le tort en est à l'époque^ et non pas à récrivain. Je répète donc avec plus d'assurance quil n'y a point d'épopée complètement possible à une nation qui manque de foi dans le poète, et qu'il n'appartient qu aux siècles naïfs de goûter h's productions du génie. Qu'est-ce d^ailleurs que le génie lui-même, si on lui enlève ses croyances et sa naïveté ?

11 me reste à parler du style de Grainville, et je crois en avoir donné une idée en le copiant souvent, parce que je me séntois incapable de prêter à sa pensée plus de relief et plus (1 cclàt qu elle n'en reçoit de ses propres paroles. Il est facile d'y reconnoître une profonde étude de la littérature sacrée, si simple et si imposante à la fois. L'imitation des formes primitives de la langue homérique, relevée çà et là par quelques traits de la douce mélancolie de Virgile, ne m'y parolt pas moins sensible. Quant au mouvement de la période avec tout son nombre et toute son harmonie, j'y trouve ce rhythme de la prose dont on a cherché jusqu'ici le plus parfait modèle dans quelques belles pages de Télétmque. Seulement, et je ne crains pas de le dire, l'expression y est moins parée, les ornements en sont plus chastes, Feffet génértil en est plus sé* vère, comme il convenoit aux mythes sérieux d'une grave théogonie, opposée aux images riaut^ s et frivoles des fables païennes, Je compléterai ma pensée sans réticence : je n'imagine pas que la propriété du langage ait Jamais été plus loin.

Toutefois, et ceci est essentiel à rappeler, U DumUr Mamme de Grainville n'étoit que l'esquisse achevée d'un poème. Réduit de lassitude et de désespoir, il avoit livré

son ébauche à la critique, parce qu'il ne lui restoit plus iit.a<^sez de pain ni assez de jours pour en composer un I. s«

MovvsifiiiT nmixKTm.

Ubleau inunoitel. La plume étoittoMbée de ses mainsi li fin de ce premier chant qui offre toulea les qualités de

son style, embellies, sî l'on veut, par le retour de la rime \ ci la cadence de la mesure. 11 suffit d'un peu d habitude ^ du mécanisme de la versification pour reconnoître dans cet essai le premier jet d'un talent qui ne rebute pasli phraae métrique, parœ qu'il a'est réservé de a ^ assiqettir | au beaoin. Ainsi dans les passages que j'ai cités, od a In des vers bien faits :

Prolonge par tos sotns sa Jeanosse «l ses Jours... n Toit daos le lointain an nuage léger...

Ainsi, dans cet admirable portrait du temps accompli, représenté par un vieillard robuste, maisenchaîné, « dont « les épaules sont mutilées, et qui regarde avec douleur les c éclata d'une horloge lmsée> et deux aiifg êanglanêH sv^ c ia ttrre Umim^ a on sentiroit une inversion qui n'ap- t partient pas k la prose, et qui révèle un vers latent^ al Fob peut s'exprimer ainsi, un vois qui n'attend qu'une modification et qu'une rime, et ce n'est pas le goût exquis de Grainville^ de l'écrivain qui a le inieuiL connu, aeiûA moi^ le nembire de la langée ftançoise^ qu^ine emar [ d'inattention àuroit pu entraîner dans une pareiUefauteiSi Grainville avoit vu autre ehose, dans ces pages échappées à sa misère et à ses dégoûts, que les matériaux d'un poème.

A l'exception de Jouy et de Milievoye, deux de ces nobles talents dont le foyer e^t dans l'âme, ia presse littéraire les jugea plua ^èraitiei%t« lie Otrnier Mmmm ne fut pour elle qu'un roman nautique du genre solennel, ^ qui étoit alors le genre ennuyeux, et pour en expliquer la prétf ndiie pseudonymie, elle chercha le plus inexpé- | rinienté, le plus obscur, le plus nul des jeunes auteurs que les almanachs du temps enregistroient, bon an mal an> dans leuia tables mortuaires* le croisi Dieu tna paN dMine^ que ses yaut s'arrêtèrent auv tnoli eav dis ii^

BPOPEC. — GRAlNYiLLE. $99

voit pas pris la peine de s'înfonner au Havre si un homme du nom de Grainville y étoit né ; à Amiens, si un homme du nom de Grainville y étoit mort. L'ouvrapre de Grainville n^'écbappa point au dédain, moins ignominieux que leur estime^ de quelques folliculaires à la journée qui donnoient alors la gloire. Tel est le sort das grands hommes pendant leur vie. Tel est souvent leur sort quand ils ne sont plus.

La réaction qui s'est opérée depuis quelques années dans les idées philosophiques et dans les théories des arts a fait jaillir de Toubli le nom de Grainville avec quelques autres. Il s'est retrouvé plus d^une fois sous la plume éloquente de M. Sainte-Âeuve ; un homme de beaucoup d'esprit, M. Félix Bodin, a fait homnuigt! à la belle invention épique (lu Dernier Homme d une fiction ingénieuse que sa forme rend populaire, le Homan de l'avenir ; la muse él^ante et facile de M. Creusé de Lesser lui a |>ayé un tribut plus honorable encore^ en le parant de cette pompe des vers dont Grainville n'avolt pas eu le temps de s'oc* cuper. Il est possible désormais que la réputation de Grainville retentisse de siècle en siècle dans la mémoire de quelques hommes studieux dont le génie patient s'exerce avec délices à explorar les cryptes du passée dans la mémoire de quelques hommes sensibles qui prennent le beau et le hon où ils le trouvent^ sans acception du sot jugement des contemporains Quant à l'ouvrage de Grainville, j'espère qu'il tiendra sa place au nombre des raretés les plus prisées dt?s bibliomanes, car je répète et j'attesterois au besoin qu'il ne s'en est jamais vendu qu'un très-petit nombre d'exemplaires qui sont tombés dans les rebuts de la petite librairie. Depuis nue le Dernier Hùmme a paru, les chefs-d'œuvre du génie sont au rabais. Il y en a tant !

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