ÉPOPÉE. — GRAIN VILLE
peuples pour les livrer aux instincts de leur fausse sagesse.
Grainville aydit quarante-huit ans ; ce n'est plus Tâge des passions^ surtout dans les hommes forts qui ont passé tout le temps d'une robuste jeunesse à les combattre et à
les vaincre. Il prit pour feaiiDe une de ses parentes dont Tâge se rapprochoit du sien, dont la fortune n'étoit pas meilleure^ et qui n'apportoit dans cette communauté de malheur qu'une Ame douce et résignée. Cette union n'eut point de fruits et rien ne me prouve qu'elle n'ait pas été chaste. Madame de Grainville, qim j'ai beaucoup connue et boaucoiip aimée, ne parloit jaiuais de son mari qu'en rappelant mon cousin, il y a souvent une vertu inaccessible à la pensée du vulgaire dans les actes qu'il condamne^ une vertu qu'il ne comprendra jamais^ parce que celui qui la pratique et qui se l'est imposée n'a point eu d'égard à la pensée du vulgaire^, et le mystère iiiéme qui envelofipe ce dévouement inconnu le rend plus sublime encore. Je n'attache pas, au r(^ste, une grande importance à cette hypothèse; j'ai déjà dit que Je voulois bien que Grainville ne fût qu'un homme.
À Grainville marié il étoit enfin permis de vivre; il ne lui maiiquoit plus que de quoi vivre; il ouvrit une école pour les enfants. Cet homme, si éminemment favorisé du don de la parole^ enseigna les premières lettres aux pau« vres gratuitement; aux riches pour un modique salaire; il s'occupa surtout d'inculquer à ses jeunes élèves les principes d'une saine morale , comme s'il avoit voulu réparer^, par les soins qu'il donnoit à cette seconde religion des peuples , le tort que son exemple inaperçu avoit pu faire à la première ; il se trompoit seulement sur l'importance de sa faute ; la transgression du devoir étoit une chose presque indifférente par ses résultats dans un ordre de devoirs qui n'existoit plus,
La petite école jouit pendant quelques années d'une prospérité modeste qui suffisoit à l'ambition de Grainville, 1. ts
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MOUVEMENT iNTfiIXE€TU£L<
parce qu'elle fournissoit h ses besoins. Autant qu'il me souvient de cet établissement^, il avoitun air d^aîsance et de propreté qui charmoit les yeux et le cœur; c'étoit une simple, mais jolie maisoD, bien distribuée pour la division des études^ et bien assortie^ par son isolemenl na peu triste, aux méditations rêveuses d'un sage. Elle s'appuyoitsur un jaitlin d'une médiocre étendue, mais suffisant aux ébattements de Tenfance, et qui étoit planté presque partout de petits arbustes verts, afin que les écoliers pussent y prendre encore dans les rudes gelées les récréations de l'hivernage. Tout cela étoit enclos d'une basse muraille en assez bon état qui s'ouvioii par une porte étroite sur le canal de la Somme, dont la rue des Majots est bordée dans toute sa longueur, et que sa commodité a rendu précieux depuis un temps immémorial aux industrieux teinturiers d'Amiens.
Pendant que j 'ai parlé, il étoit survenu ce qui survient toujours à la suite d une action extrême et insensée, c'est-à-dire une réaction extrême et violente. Napoléon en avoit réprimé l'excès, de cette main providentielle qui ramenoit infailliblement toutes les lois sociales au point fixe d'où elles n'auroient jamais dû s'écarter. Les temples étoient rouverts^ les autels étoient relevés, les prêtres du Seigneur avoient repris leurs habits sacerdotaux, leurs rites et leurs cantiques; ils officioient solennellement au tabernacle, et Grainville n'y étoit point. Grainville, le malheureux Grainville, c'est le renégat, le prêtre marié.
Ce n'est pas tout : de justes terreurs commencèrent à gagner les lamilles ; on se demanda comment Thomme qui avoit rompu son vœu pouvoit présider à l'instruction d'une génération nsdssante, et personne ne s'avisa de réfléchir sur l'époque et sur les motifs de cette infraction, parce qu'une lois que l'ordre est rétabli partout, personne n'imagine qu'on ait osé en sortir. Le nombre des élèves de Grainville diminua progressivement. Au bout de quelques semaines, ils se trouvèrent réduits à deus
ÉPOPÉE* — *. GRAINVILLB.
pauvres enfants qui s'informèrent V\m à l'antre, en plenrant, des raisons qn'avoit reste du mondn pour haïr M. Grainvilie^ qu'ils aimoient toujours. Le plus savant soupçonna peut-être que son mariage en étoit la cause, parce qu'il avoit entendu parler de cela dans la maison de son père, maïs ils ne comprirent point comment cette union instituée par Dieu, et si honorée dans la société ordinaire, avoit pu devenir un crime d'exception dans le mariage de leur maître. Cependant, une autre semaine étoit à peine écoulée qu'ils s'en allèrent aussi tous les deux*
n y eut \h pour GramviUe un jour disolement dont
rimpretsion dut être aussi triste qu'un remords, car ces enfants, il les aimoit, et il savoît bien, lui, pourquoi on les avoit retirés à sa tendre sollicitude* Sa cousine ou sa femme^ comme on voudra rappeler, m'a souvent raconté la soirée qui le termina, et j'atteste sur l'honneur que si je change malgré moi quelque chose à ses paroles, c'est le peu que nia mémoire en a laisse échapper, depuis près de vingt-cinq ans.
Les deux vieillards étoient assis au coin du foyer, et airétpient de temps en temps l'un sur l'autre un regard abattu. Les yeux de la femme roulèrent enfin quelques larmes qu'elle ne pouvoit plus dissimuler. Grainville s'empara de sa main, et, frappant son front comme pour fixer dans ses esprits une illumination soudaine : « Rassure-toi, s'écria-t-il, j'étois poëte ! Donne-moi ce papier inutile, cette encre dont ils ne se serviront plus, et je te réponds du présent. — Ou au moins, continua-t-il avec entraînement, je te réponds de l'avenir. — Un jour, j'avois quinze ans, je me promenois sur les bords de !a mer aux envnons du Havre, doubhîment préoccupé de mes études habituelles et du grand spectacle de la nature. Je réfléchissois aux possibilités futures de l'épopée, aux efforts qu'elle attendoit d'un génie capable de l'entreprendre, aux conditions ijn'elle devroit réunir dans me
WODTBHEMT nffTBLlVCtCBL
composition nouvelle^ pour lutter avec tout ce que la muse antique a produit de plus élevé; et puis je contemplois l'Océan et le ciel. Je ne peux pas te dire comment cela arriva: une inspiration merveilleuse descendît en
moi^ car il ne me semble pas que j aie rien inventé. C'étoit une haruiunie venue de haut qui enchantoit tous mes sens, et dont je comprenois les accords avec autant de facilité que si je les avois modulés moi-même. £Ue m'entretint ainsi dans une extase incomparable^ tant qull me restoit quelque chose à apprendre ; et ensuite je n'entendis plus rien, parce que je savois tout ce qu'il m'étoit donné de savoir. Alors je tombai accablé sur le sable> et je le mouillai de pleurs de joie et de reconnoissance. Dieu venoit de me communiquer un sentiment assuré de mes forces, et il me crioit encore à travers Timmensîté : a C'est CELA qui est le génie!» Ce ne fut cependant qu'un rêve passager; une liuit, une lieure^ une minute l'emporta de mon esprit et de mon cœur^ et aucune circonstance ne me Tavoit rendu jusqu'ici. Je viens de le ressaisir^ je le possède^ il est à moi ! Je ne le perdrai plus, j'en ferai une conception vivante et immortelle. Rassuretoi^ femme, j'étois poëte ! »
a Pendant qu'il m'adressoit ces paroles^ ajoutoit ma> dame de Grainville^ je le regardois avec une espèce d'effiroi, dans la crainte où j'étois de découvrir en lui quelque altération d'esprit occasionnée par la rigueur de notre position ; et c'étoit on effet la première fois que je rentendois parler de muse et de poésie. Mais sa belle figure n'avoit jamais été empreinte de plus de calme et de bonheur. Il me sourit «n se mettant à travailler» et moi je me mis à prier. »
Le poème de Grainville étoit conçu d'avance dans sa pensée. Les pages que j'en ai vues ne portent presque point de ratures, mais ces pages n'étoient qu'une esquisse. Le mécanisme du vers ne s'y révèle qu'aux sens éclaires d'un juge qui sait lire^ et qui en démêle avec facilité k
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nombre mystérieux et rartifice élégant dans la période aux tours habilement balancés^ dans la phrase large et harmonieuse qui enveloppe une belle prose^ et dans le
rliythnie aux règles inconnues qui ki cadence. Grainville ne pensoit point que le poëuie épique pût s'affranchir des lois de la versitication^ et quoique la seule leçon qui nous reste du Dernier Btmim annonce une étude bien approfondie et bien heureuse de cette langue mesurée de F^Mon^ qui a donné depuis aux Martyrs de M. de Chft*^ teaubriandj suivant l'expression de Fontanes, le charme des plus beaux vers, il est certain qu'il ne regardoit pas ce travail comme la forme défmitive de son œuvre. J'ai vu en effets comme les biographes le rapportent^ le premier chant tout entier écrit de la main de Grainville^ dans le mètre accoutumé de Tépopée françoisc, et je ne conviens pas sans pudeur et sans regret que ma mémoire n'en a rien conservé. Il faut se rappeler, pour me pardonner cet impardonnable oublia pour en excuser Tinsouciance presque sacrilège, ce qu'étoit la poésie françoise en 1810. Jamais la pensée n'avoit revêtu des ornements plus puinpi ux que dans 1 école de Delille ; jamais une idée vulgairB^^quelquetois triviale, quelquefois grossière, n avoit eu plus d'égards au cérémonial de la parole, et ne s'étoit ménagé, à force d'atours, un accès plus facile dans ce beau monde de la littérature qui auroit tué Fautre, si on tuoit la naïveté, Téloquence et le génie. L'antithèse arithmétique à deux iinnnbres sonores ; i alliance de mots d'autant plus saisissante qu'elle étoit plus abrupte et plus désordonnée ; la périphrase aux longs replis qui embrassoit Texpression, qui étouffoit la vérité dans les nœuds d'un logogriphe ; la rime enfin^ la rime obéissante qui revenoit sur trois pieds prolonger en écho le retentissement (Fune rime commode^ préparée d'avance avec soin pour faire valoir sa redondance fral!^rnelle : c'étoit là ce que de mon temps on appeloit la poésie. Grainville ne s'en étoit pas douté : il s'étoit borné à soumettre son ma-
MOUVEMENT INTELLECTUEL
gniflque langage aux lois communes d'une mesure élégante
et noble, comme celle dont Homère s'étoit joué avec le mù.me abaiidon, et je me souviens que je fus frappé de rheureuse précision avec laquelle cette versification sanparure et sans éclat représentoît cette belle prose qui n'eu avoit pas besoin. Hais j'étois trop jeune alors pour avoir acquis cet inappréciable sentiment du vrai qui est la plus précieuse des acquisitions de Tintelligence. Le luxe de la figure, aujourd hiii si i'asCidieux pour moi, rarrangenient maniéré de la phrase épique, et j'^n rougis^ manquoieot alors^ dans Touvrage de Grainville^ à mon oreille toute remplie des leçons des rhéteurs et des lectures des salons. yen aurois jugé autrement plus tard.
Ce travail, si simple, si naturel qu'on Fauroit cru identique à la conception de la pensée, demandoit cependant beaucoup de temps; et tandis que Tauteur Télaboroit avec cette conscience enfantine du talent qui ne prévoit d'autre lendemain que celui de la gloire, le lendemain de la détresse étoit venu, entouré de son escorte coutumière de privations, de soucis et d'huissiers, (.rainville, qui avoit conçu son épopée en vers, jugea qu'il seroit trop heureux de la vendre en prose; mais c'étoit un résultat difficile à obtenir à Amiens où l'Iliade n'auroit point trouvé de mar» chand, même en se présentant aux chances du commerce et du succès sous le nom consacré dllouirre. 11 se rappela tout-à-eoup que Bernardin de Sauit-Pieire, parvenu alors à l'apogée de riilustration littéraire et non pas de la fortune, lui avoit appartenu par un lien dissous depuis longtemps, mais qui n'en étoit pas moins saint. Le Dernier Hùmme fut mandé par la diligence à Tauteur de Paul et Virginie, qui ne le lut probablement point. Les vieux écrivains que Tamour de l^art et Tindependance du caractère ont tenus loin de toutes les carrières qui mènent à Taisance, n'ont guère le temps de lire. Ils travaillent au jour le jour comme l'ouvrier mécanique, dont Os ambitionnent souvent le sort.
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Tout ce que pouvoît Bernardin de Saini-Pienre, c'^if
df^ recommander à an capitaliste de bonne composition
I ouvrage de ce frère d'alliance, dont la tardive estime des hommes fera peut-être un jour son frère d'immortalité.
II y avoit alors à Paris un libraire nommé M. Détervilie, qui avoit acquis dans l'exercice de son industrie une fortune immense et cependant honorable. M. Déterville ne se crut pas plus obligé que Bernardin de Saint-Pierre à lire le Dernier Homme, et il se soucia peu de le faire lire aux autres. Satisfait de complaire, par un acte de déférence, à un membre de Tlnstitut qui avoit de la réputation, et de laisser tomber la modique aumône du riche sur un vieux provincial qui croydit encore à Tépopée, il répondit à Grainville en lui envoyant quelques exemplaires et quelques écus. Il f aut même le dire à la c^loire de M. Déterville : jamais charité ne fut plus gratuite, car tout le reste de l'édition fut enfoui dans le vaste bibliotaphe qu^il ap* pelait son magasin. Quand la noble sympathie du chevalier Croft, de Natalis de la Horlière, d^ Auguste Machart, de Léonor Jourdain, soutenue avec tant de chaleur par Jouy et par Millevoye, eut réveillé, dans un intérêt d'humanité, quelque souvenir de cette belle production avortée en sa fleur ; quand je tentai de la rajeunir par un nouveau titre et par une préface de jeune homme^ qui donne la juste mesure de mon sincère enthousiasme et de mon mauvais style ; en 1810 enfin, il y avoit cinq ans que le Dernier H orm ne avoit été imprimé, et cinq exemplaires en avoient été vendus. Nous fûmes beaucoup plus heureux. Nous en vendîmes dix'.
Le demeurant passa sans doute à la beurrière ou au ptlon^ et revêt, selon toute apparence, en maculatures ou en cartonnages, les vers et la prose q\iit vous connoissez. Les liwes ont leur destinée : c'étoit Topinion de Terentianus Maurus, à qui Dieu fasse grâce, en faveur de cet excellent axiome^ de Télégante insipidité et de Tharmonieux ennui de ses préceptes.
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MouvEmirr inrBLiEcriiEL.
11 rebtoit encore quoique élan à espérer de rimpulsion des journaux^ qui n'étoient pas tout-à-fait tombés alors BOUS un monopole honteux^ à la merci de la posiiion et de l'argent ; mais le servlltsme qu'on leur reproche aujourd liui tiloit déjà fuit avancé en proi^rcs. ils s'étoient voués, pour la moitié, à la culhire de quelques reriouiniées en gernie^ dont ils espéroient moissonner les fruits à leur maturité, et se faisoient un soigneux devoir d'extirper autour d'eux tous les jets vigoureux qui menaçoient de retarder leur développement en les pressant de leurs sur* geons, ou en les couvrant de leur ouibrage. Dans Tautre moiiié^ il n'y avoit pas un écrivain d'esprit et de cœur qui comprit Grainville^ et qui fût digne de le comprendre.
Il n'étoit guère alors qu'un homme en France qui pût comprendre Grainville et se faire un glorieux devoir de t( lulre une main protectrice au poète. C'étoit iNapoléon, dont la pensée fut à elle seule un poème immense, une vivante épopée^ et dont Grainville venoit de aiagniiier la gloire dans quelques lignes sublimes, auxquelles les Alexandre et les César porteroient envie. La clientèle affamée de ses adorateurs à brevet prit bien garde de les laisser parvenir jusqu à lui. Ils avoient pour cela trop d'intérêt à ne pas laisser prélever à la détresse du génie la dime de Tadulation.
Trompé dans des espérances qui avoient toute la naïveté d'une illusion de jeune homme^ 11 paroît que le cœur du vieillard se brisa. Grainville tomba dans une profonde niélancolio qui fut suivie, dit-on^ d'une fièvre sans sommeil et de quelques accès de délire. Je le veux bien : il n'y a pas de mal à donner une explication physique aux aberrations de la raison^ et k rendre notre corps matériel responsable des infirmités de notre intelligence; mais cette insomnie de la douleur, mais ce délire du désespoir, ont quelquefois d'autres causes qu'une maladie accidentelle^ et les âmes profondément soufirantes qui s'y connoissent un péu liront assez avant dans ma pensée pour
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que je puisse m'abstenir de la déployer tout entière. Quoi
qu'il en soit, le 1"' février 1805, à deux heures du matin d'une nuit rigoureuse, au murmure d'un vent de tempête, Grainviile se leva pour rafraîchir sa tête ardente aux intempéries de la saison, parmi ses petits ifs et ses jeunes sapins. Après quelques minutes de promenade au travers de ses plantations abandonnées et le long de ses murailles mal entretenues, il ouvrit doucenu iit la porte dont j'ai parlé, la referma ensuite avec la méiue précaution, et en mit la clef dans la poche de son seul vêtement. Des jeunes gens attardés, qui passoient de Tautre côté du canal, revenant d'une des folles soirées du carnaval, virent alors un spectre assez étrange qui se glissoit sur le revers opposé, et un instant après ils entendirent un bruit pareil à celui d'un corps qui tombe. Le lendemain, quand les bateliers arrivèrent à leurs travaux quotidiens, ils remarquèrent quelque chose qui flottoit entre les glaces brisées, et ils le ramenèrent du harpon qui arme la pointe de leurs longs pieux. C'étoit Grainviile.
Je n'ai parlé jusqu'ici que de Fauteur du Dernier Hmm. Je dois un article particulier à son livre, et j'espère que le lecteur ne m'en saura pas mauvais gré. C'est probablement la dernière fois quil en est question dans notre littérature.
Si on veut bien sr rappeler ce que j'ai dit, dans le chapitre précédent des conditions essentielles de Tépopée ; si on m'accorde, et je l'espère, que cette grande œuvre du génie ne peut se passer du merveilleux dans sa fable, et de la foi dans ses lecteurs; si on convient qu'il n'y a plus d'épopée partout où le fait philosophique a prévalu sur rimagination et la fantaisie , on comprendra dans toute leur étendue les obstacles que l'épopée moderne op-
Dic
MOUVEMENT INTELLECTUEL
poseroU au génie même d'un Homère» Voilà pourquoi le
Télémaque n'est qu'un admirable poème didactique sw la politique morale; voilà ]H>ui(}uoi les Mat tyrsr\^ sontîî nos yeux qu'un chet-d œuvre inimitable de style^ où i bistoire de là révolution chrétienne est relevée de tous les attraits de la poésie.
Je crois avoir établi, et il n'est sans doute pas inutile de répéter ce qui n a point d'autorité contre Toubli, qu'à Fépoqueoù Grainville concevoitune épopée tont-à-fait nouvelle^ il n'y avoit plus rien de nouveau dans le monde que Vineonnu, plus rien de merveilleux que Vimpasstàle. Tout le passé avoit appartenu à l'épopée antique^ et il lui écbappoit à défaut de croyances. Grainville s'empara de raveuir. Le Dernier Homnie est une Apocalypse classique.
Si les premiers jours de la terre, dont la révolution a consacré Thistoire traditionnelle^ ont donné à Milton la dernière^ peut*ètre^ des épopées chrétiennes, à l'aide de
cette mythologie {^énésiaqiu repoussante et i idicule poulies esprits foibles qui s'appoUent les esprits forts, avec quelle grandeur durent se révéler à la pensée du poète les destinées futures de l'humanité mourante 1 L'idée seule de cette antithèse eihayante de la création, d'une nature exténuée qui va cesser de produire, d'une race épuisée qui dégénère en nains dilTornies et stupides, d'un monde décrépit qui se refroidit sous un soleil qui s'éteint, étoit toute une poésie^ et c'est Grainville qui s'en saisit. Conception immense dans laouelle le jugement dernier n'est qu'un épisode !
Il ne s'agit pas ici delà forme, de cette apparence extérieure que Tart donne à ses ouvrages, et que Tintortuné Grainville n'a pas eu le temps de leur donner^ parce qu'il est né dans des temps mauvais ; mais, sous le rapport de l'invention, si vous retirez de cette haute concurrence quatre ou cinq intelligences prodigieuses, Jean de Pathmos, Dante, Michel-An{i;e3 Milton et (iaUuuche. aucun i|uiuu|e
ÉPOPÉE. — GRALNVIJLLE. 3liâ
n'a anticipé plus paissanuneni que Grainville sur rincom-
I préhensible mystère de Tavenir.
jioeme fie (.rainville, c'est donc la mort naturelle du genre humain^ parvenu^ à travers toutes ses destinées et tous ses perfectionnements^ au terme infaillible de toute chose^ et retombant^ avec son globe stérile et désert^ avec
r ses astres usés^ et linfîni si borné que sa vue pénètre, dans le chaos dont il fut tiré par le Seigneur. Cette his-
f toire s'appelle le Dernier Homme La pensée est si
f grande, que le génie qui s^y est élevé n'a pas besoin
( d'autre gloire; mais tel est Timpertinent dédain de notre époque pour les réputations qui n'ont pas payé les droits du fisc aux monopoleurs de la presse, telle est notre
i indiiïérence à tous pour le beau sans prôneurs, pour le sublime sans annonces^ que l'analyse du Dernier
: Homme peut encore avoir, après trente ans, l'intérêt de
\ la nouveauté*
; Il est sans doute superflu de dire qu'une pareille fable n adinettoitpas la foruiule exp isitive de Tancienne épopée, qui n'est;, dans l'usage consacré par les maîtres, que Té- I nondation noblement simple d'un fait accompli. Elle ne I se refusoit pas moins à la tradition classique de l'invocation, car les Grecs ont ignoré cette muse qui annoncera aux dernières générations ie moment solennel où le présent éphémère des mondes sera près de se perdre dans l'éternité. Grainville sentit qu'une composition prise dans un état possible, mais inconnu, de l'bistoire fiiture, ne pouvoit se présenter que sous la forme d'un réve ou d'une vision. Telle est celle de son exorde, qui rappelle celui du Dante, et qui devoit le rap{)eler, puisqu'il introduit Tesprit dans un monde fantastique dont la connoissance
1 11 e^^t bon de rappeler ici que Nodier, comme on l'a vu plus haut, a été l'un des éditeurs du poème de Grainville. 11 en a dum)é la seconde édition en iSil, sous ce titre : Le Dernier Homme, poème en prose, omrarje posthumi' de ('ousin de Grainville. Seconde édition, avec une prélace de CU. A&(i(#r« Poiis, lâi i, 2 vol* iii-8«.
»S4 MOUVEMENT IKTELLECÏUKL.
ne sauroit nous dtre donnée que par une sorte de révélation : '
Nel mezzo cammin di nostra vila Mi rilrovai per una selva oscura ; Che la diriUa via era smarrita.
« Proche des ruines de Paimyre, il est un antie soli- « taire si redouté des Syriens, qu'ils l'ont appelé la Caverne
(c do la Mort. Jamais les honiuies n^y sont entrer bans rece- « voir \o cbAtimont de leur audace. »
Voilà deux débuts du même tour^ et ils convenoien^ j'ose le dire^ à deux conceptions de la même portée.
Ce n'ést pas Virgile, ce n'est pas le génie pensif et mélancolique des temps écoulés qui conduit le poète à la recherche d'une histoire finie ; c'est le génie môme de l 'avenir qui développe sous ses yeux le myt^tère dos temps inconnus, celui pour qui tous les événements sont comme a ils étoient accomplis^ l'esprit inspirateur des prophètes^ « le père des pressentiments et des songes^ » et il se manifeste à l'homme capable de l'entendre, « sans le secours a de la voix, et par des moyens qu'aucune langue ne peut « exprimer. »
Abordons maintenant ce sujet dans son plan, et suivons-le dans ses développements. Nous connoissons d^à le théâtre où va se passer l'action : c'est la terre caduque parvenue au moment où elle finit de remplir ses destinées
comme un homme, et où des syiiiptôiiics universels de destruction annoncent de toutes parts son a^^ouie. « Les c( plaines et les montagnes, dépouillées de verdure, sont a stériles et nues comme le rocher ; les arbres dégénérés c( sontcouvertsd'uneécorcepàle; le soleil affoibli n'éclaire a tous les objets que d'un jour lugubre. Ce n'est point « l'hiver et ses frimas qui répandent cette horreur sur a la ji attire, car jusque dans cetti; saison cruelle on la « voyoit autrefois conserver cette beauté vigoureuse qui a promet une técondité prochaine. » Elle a seuleuient
ÉPOPÉE. — GRAmYaUB. 8dft
subi le sort commun à tous les êtres créés : elle a vieilli pour mourir.
La race humaine elle-niênie^ la dernière venue des jours de la Genèse^ ne subsiste plus qu'en un seul couple qui peut la reproduire encore dans des hommes hideux, perveis et impies^ qui eflraieront les derniers jours de la société de plus de crimes qu'elle n'en a vu commettre depuis 1 âge où elle est sortie de la tente des patriarches. Et cependant Tempire que Dieu u donné à Thomme sur sa demeure d'exil n'est pas encore détruit. C'est à lui de la conserver en la repeuplant, ou d^ Tabandonner au néant étemel par lliéroîque abnégation du dernier amour.
Ces deux amants^ qui sont libres de hâter ou de retarder indéfiniment la catastrophe universelle de la création, cet Adaiu et cette Ève d'un enfer terrestre que les siècles ont fait, s'appellent Omégare et Sydérie ; et je n'ai peutêtre pas besoin de dire que je suis loin d'approuver ces noms composés de nos langues dliier, dans une histoire anticipée de si loin ; mais s'il est permis au génie de jeter une épopée par-delà tous les tenii)s connus, il lui est invincibleirientiîit(M'(lit de créer desnouis projiresetdesmots.
In embrasse maintenant avec assez de iuciiité, si je ne me trompe, la composition dramatique de Grainville. Passons actuellement à ses machines épiques, et voyons s'il est resté en arrière des maîtres de Fart dans Tinvention du merveilleux.
La question du poeme^, on l'a déjà vu, c'ost quelqut^ chose de plus grand que de savob si un guemer venu de Phrygie érigera ses pénates dans le Latium, ou si des chevaliers aventureux planteront Tétendard de la croix sur les murailles de Jérusalem. La question du poême^ c'est de savoir si lu terre des lioiunies se conservera, ou si elle disparaîtra de l'infini avec son ciel et son soleil. U est peut-être curieux de se rendre compte des moyens dont Grainville s'est servi, pour suppléer à quelque jalouse colère comme celle de Junon, ou à quelque affection
L BS
MOUVEMENT mTELLECTUËt.
materneUe eomme celle de Vénus. J'ai beaucoup cherché
dans toutes les épopées. Je n'ai rien trouve de iximpai able a ceux-ci.
Le jour où la terre fut créée, un génie gardien et protecteur fut créé avec elle : a Yois^ lui dit TÉtemel^ les « étoiles dont ce firmament est peuplé; ce smit autant de
« mondes^ étions ces astres ont chacun leur génie^ qui «veille à les conserver. Je t ai lait celui de la terre; tu « connoUras avecles lois qui la gouvernent les éléments a qui la composent. Prolonge par tes soins sa jeunesse et « ses jouis : tu dois vivre autant qu'elle^ et ta vie est prèsa que une immortalité. Les hommes ne feront que paroi- « tre devant toi ; mais, tandis qu'ils revivront pour ne plus « mourir, ta mort et celle de la terre seront éternelles. « J'ai iixé dans le li\ re des destins cette époque fatale au a jour où le genre humain cessera de se reproduire, x» Ainsi parla le Seigneur.
Telle est la divinité fantastique, le /onts ex maekinâ, qui s'efforce de p( rpétuer Texistence du monde, ou plutôt telle est la forme sous laquelle Grainville a représenté la nature elle-même (jui lutte contre le néant. L^intérêt de préférence ou de caprice que les dieux d'Homère prêtent à leurs favoris ne me paroU ni aussi vif, ni aussi bien expliqué.
Quel sentiment, quelle passion, quelle nécessité contraire peut intéresser au même degré une volonté jnii^sante, et prescpie irrésistible, à la destruction de la terre des vivants^ au dernier triomphe de la mort î La possibilité d^établir ce contraste, et de balancer dans une action vraisemblable les nombreuses péripéties qui en résultent, n'échappe^t-'Clle pas à la pensée ? Le poète va vous Texpliquer, et je ne lui ferai pas tort de ses belles et simples paroles :
a Loin (les regards des humains, il étoit une île envi- « ronnée d'une eau fangeuse et dormante, couverte de « sou&e et de bitume, et si voisine de la porte des en-
Digitizcrf h- ^