‹ Souvenirs de la Sicile, par m. le c. de ForbinChapitre 9 sur 26 · LE MONT ETNA · texte numérisé non relu

LE MONT ETNA

J’atteindrais la partie de mon voyage dont la description serait, la plus difficile, si j’avais la prétention de parler dignement de TEtna.

Chanté par Pindare et VirgHe , décrit par Thucydide et Strabon , expliqué par Spallanzani et Dolomieu , il a été le sujet de tant d’admirables tableaux, que je sens trop bien l’impossibilité d’y ajouter un seul trait.

Après avoir dit, comme Rezzonico, en regardant fEitna, Ed appena ardiva d’alzar gli occhi per guardarlo, vinto doit orrida viaesta, colla quale giganteggia sul piano, je m’humilie devant ce phénomène , devant des sites dont l’inconcevable majesté échappe aux efforts des plus grands maîtres. Un essai mtdheureux serait si froid, que *)e ne le tenterai pas. Voici donc seulement le journal exact de l’emploi de deux journées en Sicile.

L’Etna, ce géant ignivome, est depuis longtemps la merveille du monde physique. Platon et Adrien gravirent le sommet de ce volcan.

Empédocle FAgrigentin y périt 400 ans avant

J. C. On peut croire que ie nom SEtna donné par les Phéniciens à cette montagne signifiait fournaise; les Grecs fui conservèrent ce nom. Il reçut des Arabes celui de Gehel, qui, dans leur langue, ne veut dire que montagne. C’est pourtant de ces derniers que les Siciliens modernes ont emprunté le nom de monte Gibello qu’ils donnent à f Etna. •

Parmi les écrivains qui se sont occupés de ce volcan, onciteBembo, Fazelli , Filoteo, qui vivaient dans le xvi.' siècle; Borelli, Bottone, Carrera, dans le xvii.'; Massa, Biscari , Ferrara, dans le xvill.' La base de l’Etna a soixante lieues de circonférence : sa hauteur serait, selon Dolomieu , de dix mille quatre-vingts pieds ; selon , Needham, de dix mille trente-deux pieds; selon Saussure , de dix mille deux peut quatre-vingttrois pieds ; enfin , selon Ferrara, de dix mille cent quatre-vingt-dix-huit pieds. L’Etna n’est pas une montagne unique, mais un assemblage de monts volcaniques. Cent cratères éteints ou fiimans encore entourent ce colosse. Cent quatre-vingt mille habitans vivent sur son domaine. Trois régions divisent l’Etna l 'regione jnedtmonta ; celle-là comprend des vignes, de riches mois-

sons : regione nemorosa; elle est couverte de bois : regione deserta ; elle est envahie par la neige et la cendre.

L’histoire a conservé le souvenir de soixantedix-sept éruptions de FEtna, dont onze eurent lieu avant Jésus-Christ. Caligula, effrayé de celle de Fan 44 de Fère chrétienne , se sauva de Catanc, où il était, jusqu’à Messine. Charlemagne SC trouvait en Sicile à l’époque de l’éruption de 812. Quoiqu’on soit peu d’accord sur l’année de Féruptîon du xii.' siècle, l’une des plus épouvantables dont on ait conservé la mémoire, Fopinion la plus générale fixe à l’année 1183 la date de cet événement désastreux. Jean Agnello, évéque de Catane, son clergé, une multitude de peuple, furent alors engloutis sous les ruines de la cathédrale. Quinze mille personnes périrent , et tout fut renversé.

L’éruption de 1537 fut accompagnée de tremblemens de terre qui détruisirent Messine et désolèrent une partie de la Calabre. Celle de 1669 fut annoncée par une obscurité semblable à celle que produit une éclipse. Le village de Nicolosi 'disparut : un gouffre de quatre lieues de longueur sur cinq à six de largeur s’ouvrit

tout-à-coup ; sa profondeur était incalculable. Sept villages furent ensevelis : un fleuve de • lave surmonta les murs de Catane, et renversa ses plus beaux .édifices. La circonférence du cratère principal de TEtna acquit alors près de six lieues. Les pertes occasionnées par ce désastre furent évaluées à quarante millions de francs.

Le physicien Borelli, témoin oculaire de ce phénomène, a calculé que les matières volcaniques lancées hors du cratère pouvaient composer une masse cubique de quatre-vin^-trois millions huit cent trente-huit inille sept cent cinquante pas géométriques. Le torrent de feu avait cinq lieues de long , une lieue un quart de large et cent pieds de profondeur. L’éruption de 1693 lit périr eii Sicile cinquante-neuf mille personnes. La mer, au moment du tremblement de terre, s’éleva à une immense hauteur, et vint se briser sur le rivage, arrachant, entraînant, renversant sur son passage les monumens les plus solides. Enfin les éruptions de 1799 et de 1800 peuvent être considérées comme les plus longues et les plus affreuses. Le tremblement de terre fut continuel; une pluie de *'

Digttized

feu dévasta tous ies environs de TEtna, et ce mortier terrible lança au loin des scories enflammées d'une énorme pesanteur.

Les éruptions de 1809, 1811 ef 1819, ouvrirent un cratère de sept cent quatre-vingt-quatre pieds de 'circonférence. Un nouvel Etna se déclara sur le monte Rosso : vingt bouches vomirent des pierres, des cendres, et couvrirent toute la vallée de Ungita~grossa. Deux savans courageux, M. fabbé FerÂra et M. Joinville,.’ bravant ces dangers, passèrent la nuit du l.'*^ au 2 novembre 1811 sur le cratère. L’éruption de 1819 commença le 27 mai et dura jusqu’au 2 juillet suivant. L’ouvrage du docteur Maravigna sur cette dernière éruption est dédié à M. Lucas, qui vient de faire lui-méme au mont Etna un voyage dont nous devons attendre les résultats les plus satisfaisans.

Nous louâmes des mulets à Catane, et, munis d’eau-de-vie , de rum et de quelques, provisions , nous primes le chemin de Nicolosi faj, où M. Ciemmelaro, de Catane, possède une •

(a) Nicoloci et loiu lei village* voiaina caltiveot anc grande qaantitc de màricra; on y eldve beaucoup de vera b aoie : c'eat la principale richeaae du paya.

SaUVENIRS,

jolie maison de campagne. J’ai eu fort à me louer de l’accueil de M. Gemmelaro , 'à qui M. Simon ( a j avait bien voulu me recommander. Airivé à Nicolosi à huit heures du matin , une montée assez douce me conduisit à Gravina, Mascalcia et Torre Griffo , trois villages charmaus, situés dans le plus beau pays de la terre , où la culture est à-la-fois la plus facile et la plus négligée. Reçus avec beaucoup d’hospitalité par don Carmelo Gemmelaro , nous jouîmes , de sa terrasse , de la vue de ce nouvel Éden ce n’était par-tout que pins , orangers et peupliers enlacés de vignes et de -iieiTes.

Munis d’un guide, Antonio Mazzara, que je recommande aux voyageurs , parce qu’il est doué d’une patience et d’une complaisance à toute épreuve, nous partîmes de Nicolosi. On passe sous le monte Rosso, qui est un produit de l’éruption de 1696 , et qui , devenu lui-même un volcan redoutable , a renversé , il y a deux ans , le village de Zafarana. La population , réunie dans l’église de ce bourg , fut écrasée par la chute des voûtes. Un homme écoutait le sermon , placé sur la

(a) Auteur d’excellcni ouvragcn lur rAnglcterre et sur U Suisse.

DE LA SrCILE.

pien-e d’un caveau ; elle céda , et il ftit retrouvé vivant dans le sépulcre. Nous marchions dans un lapillo, un sahle noir, à travers des laves (32) qui ont trois siècles d’existence (aj; on se rend à la regione sUvosa, où l’on retrouve de la verdure, une vallée agreste, et , après avoir cheminé pendant l’espace de quatre milles dans cette forêt , on ai-rive à la gratta delle Câpre, ou bien gratta de’ Inglesi. Nous limes allumer un bon feu, parce que déjà l’air était plus fi-ais. Nous dessinâmes ; mais que peuvent les vains efforts d’un crayon devant tant de merveilles ! Elst-il facile de s’expliquer comment un écrivain spirituel, et qui possède un sentiment vif des arts dont il s’est occupé toute sa vie , a pu écrire sur cette base de l’Etna la plmise que je vais citer? Au lieu de regretter, devant cette nature imposante le pinceau du Poussin , du Gaspre , de Salvator Rosa, il se contente de dire : « Les habitations éparses U sur la base de TEtna ressemblent à ces paysages

(a) Un siècle suffit à peine pour e'tablir sur la lave une conche de terre on de cendre vège'tale de rèpaisscnr d’une ligne. D'après eela, ron ponrrait pent-étre établir un calcul de probabilité sur les premières éruptions et sur Tige dn volcan. II n'est pas rare de trouver jusqu'à six couches de lave et de terre s'égétalc l'une sur Tautre.

U de Boucher , où il a entassé sans confusion » toutes les richesses de la nature : c’est l’école » des peintres du genre aimable comme du genre M terrible. » Notre guide alla nous chercher de , la neige , le vin de Syracuse y gagna; et, après le meilleur sommeil , nous nous remîmes en route à onze heures du soir. La nuit était sombre : aussi nos mulets firent-ils de nous ce qu’ils voulurent ; ils descendaient , et je sentais gravir le mien au point de me faire perdre féquilibre. Ces animaux , sûrs et infatigables, ne s’arrêtèrent qu’après une marche de quatre heures. Le froid était devenu assez piquant pour que nous eussions les pieds et les bras engourdis , quand on mit pied à terre près de la tour du Philosophe. M. Gremmclaro et quelques ofiiciers anglais ont fait construire en ce lieu une petite maison , où nous n’allâmes point coucher, parce que la neige qui Fenveloppait encore la rendait excessivement humide. C’est de cet endroit , où nous bûmes du rum et où nous quittâmes nos redingotes , que nous partîmes à pied pour monter le grand cône. On n’arrive à sa base qu’après avoir franchi pendant l’espace d’environ un mille des laves de la forme la plus bizarre ; il

fallait sauter de pointe en pointe , glisser, s’écorcher, se relever, en faire autant quelques pas plus loin ; enfin , tout en maudissant cette allure , on atteint la montagne de cendre. Ici commence un nouveau genre de supplice ; il faut monter presque perpendiculairement dans une cendre blanchâtre où vous enfoncez toujours jusqu’aux genoux. Cette cendre est semée de scories , de mâchefer, d’énormes pierres ponces enveloppées de soufre , auxquelles on cherche vainement à s’accrocher. Cet appui , qui n’a pas de racine , glisse et fait souvent perdre le terrain qu’on avait si péniblement gagné.

J’étais à peine à moitié chemin , et déjà le découragement s’emparait de moi. La rarélaction de Pair rendait la respiration difficile : plus tard , l’oppression devint extrême ; elle agit à tel point sur un de nos compagnons de voyage, qu'il s’évanouit. On le secourut, et, rappelant toutes nos forces , nous atteignîmes , au bout d’une heure et demie , la plus haute sommité du cratère. Je n’avais ressenti de ma vie .une telle fatigue. 'De gros souliers , des gants épais , tout cela avait disparu ; j’arrivai sans chaussure , et les mains cruellement écorchées. Ma première

impression fut de me trouver; comme un malade , aflfaibii , troublé par les terreurs d’un cerveau fiévreux. L’aube du jour blanchissait l’horizon , et le premier éclat de la lumière produisait sur les nuages qui roulaient k nos pieds , des effets d’une singulière bizarrerie ; ils arrivaient poussés ■* sur nous comme d’immenses fantômes : on pouvait se croire en communication avec le ciel, où semblaient se préparer d’étranges visions. Je voulus regarder au fond du cratère; une fumée sulfureuse , étouffante , me fit reculer : j’essayai alors de m’asseoir sur le revers ; mais cette croûte friable et jaune était brûlante. La fatigue des sens , l’exaltation de l’imagination , jettent dans un état voisin du délire. Places dans une des régions les plus élevées du globe , nous n’attendions que le départ du nuage qui nous entourait pour jouir d’un spectacle sublime. Le soleil triompha des vapeurs du matin , et-tout-à-coup la lumière se fit avec un éclat éblouissant. La Sicile ne formait qu’une faible partie du premier pian de ce tableau; D’un côté , la vue plongeait dans le gouffre; de l’autre , elle rencontrait, dans un vague d’azur coupé par des bandes d’or, la Calabre , l’Afrique , Malte , et la mer de Syra-

Digltiied by Gf,- -ÿl

cuse. L’ombre de l’Etna se projetait sur la Sicile, et cette vapeur incertaine s’étendait depuis Paterne jusqu’aux plaines d’Enna.

Le vent changea ; je pus porter mes regards vers le volcan. Son cratère immense, qui me parut avoir plus (T une lieue de circuit , est séparé en trois parties par une aiguille de rocher dont la base forme la division. Ce rocher s’élance du cratère comme une flèche gothique; sa couleur est rougeâtre , quelcjuefois d’un noir bitumineux , et la croûte qui reluit sur certaines parties , me rappela celle qui recouvre les aéro^ lithes : dans d’autres endroits, ce rocher paraissait être , comme l’intérieur du volcan , de couleur de cendre, et rayé transversalement d’un soufre pur. Nous étions placés sur le bord taillé à pic , légèrement excavé sous nos pieds ; et la pente me sembla si rapide jusqu’à l’endroit où le grand puits devient peq>etidiculaire, qu’il eût été impossible dy descendre sans avoir la triste certitude d’être entraîné dans le gouffre. La profondeur de cette partie de f entonnoir pouvait être de six à sept cents pieds (a^

(*y Un Anglais eut (a tein^rilc , il y a peu «fannees , de sc faire

Si le Dante n’a pas visité la Sicile , s’il n'a pas gravi le mont Etna , ce dont il est permis de douter, puisqu’il est ailé plusieurs fois à Naples, son génie en a deviné les terribles effets. Ses descriptions de fenfer sont le tableau le plus vrai de l’Etna; le Dante est le seul guide digne 1/' de conduire l’homme dans ce labyrinthe de vallées et jusqu’à la porte du mystérieux abîme.

A notre gauche était le dernier volcan ouvert au pied du grand cône; son orifice, d’un jaune éclatant , avait vomi toute la lave qui garnissait la vallée de" Bovi. Les scories noires produites par quarante autres .volcans ' dessinaient le domaine des destructeurs du plus beau rivage de la terre. Nous descendîmes avec précaution jusqu’à la tour, du Philosophe , dont il ne reste que quelques {terres : on peut supgOKr que ce fut jadis un oratoire antique, ùn petit temple élevé aux divinités infernales , et plus tard peutêtre une tour dobservation. Nous arrivâmes à pied jusqu’à la grotte des Chèvres , marchant rapidement dans la cendre, le lapillo,et tra-

descendre dans le cratère.; attaché par des cordes , il fit trop Urd le signal de le retirer : scs guides le remontèrent ; mais ce nouvel Empédocle était asphyxié : on ne put le rappeler h la vie.

versant les ravins rougeûtitis e^ les laves qui couvrent ce désert funèbre et désolé. Reprenant nos mulets, nous rentrâmes dans la regione nemorosa , qui nous -semblait être l’Arcadie ; nous revîmes Nicolosi , et enfin Catane. ,

Mon esprit avait été frappé par les plus grands contrastes. En effet, quiuid mes yeux fatigués refusaient de se fixer plus long-temps sur le nuage qui s’exhalait des entrailles de la terre, iis se reposaient de cette effrayante recherche en se plongeant dans l’espace du ciel et des mers. D’une part, l’obscurité du cratère n’était dissipée que 'pour quelques secondes par des bouffées d’une fumée livide; de l’autre, le soleil se levait dans toute sa pompe , et réfléchissait sur la mer de Calabre mille couleurs éclatantes. Je respirais un air glacial, tandis que la cendre brûlait mes pieds. Enfin l’odeur délétère de toutes les substances volcaniques les plus puissantes m’avertissait que je touchais aux confins de fempire de l’homme, et que là commençait le domaine de la mort.

L’Etna, entouré de volcans, postes avancés de cet inexorable fléau , a vomi des fleuves de lave qui sont vernis s’engloutir dans la mer ,

en creusant de jirojbndes vallées. On le vilains! , dans sa fureur , détruire parfois une ville, tandis qu’il, repoussait les flots de la mer et formait un port commode et sur. L’espace que ces fleuves ont parcouru , peut donner l’idée du chaos : quelques-unes de ces laves conservent la forme d’une cascade; d’autres, celle d’une mer dont les vagues auraient été fixées , durcies , au moment d’une tempête. Quelques cratères sont entourés de végétation et de fleurs : on dirait une couronne placée sur un cercueil

Une auréole de nuages charge le front de l’Etna, tandis que le» ciel qui le couvre, ^ la mer qui l’entoure, sont éclatans de lumière. Ce rivage fait de constans eflbrts pour cacher sous la verdure la trace des torrens de feu qui ne se lassent

(a) Intcrca fetsos Tentas cum sole reliquit-,

Ignarique tis , Cyclopam allabimur oris.

Portas ab accessa Tentoram immotas , et Ingens Ipseï sed horrificis jaxtà tonat Ætna ruints , laterdumque atram prorunipit ad tethera nubein , Tarbine rumantem picco, et candente favilU; ' Attollitque globos flammaram , et sidéra lambit : Interdnm scopulos avaisaqae Tveera montis Erigit eractans , Irquefaclaque saxa sub aaras Cam gemitu glomerat, fandoqiic exœstuat imo.

( Virg. Ænâd, tib. iii , t. SCS. )

point de ie ravager. Un peuple insouciant habhe et chérit cette contrée merveilleuse ; il danse au bruit de la foudre du volcan , s’endort dans les 'douces langueurs de l’amour, et place le berceau de ses enfans sur la cendre encore brûlante qui ensevelit le toit de ses pères.

Je me retrouvai à Catane avec un sentiment de bien-être d’autant plus vif, que, pendant cette course pénible j’avais toujours vu souffrir autour de moi. Ceux qui habitent à la base de l’Etna , manquent d’eau ; une population entière va en chercher fort loin , et de très-mauvaise : des femmes noircies, brûlées par le soleil , maigries par le travail et des privations de tout genre, marchent les pieds nus , portant une grande cruche sur leur tête ; on en rencontre ainsi de longues files qui suivent des chemins creusés dans la lave et encombrés de pierres roulantes ou aiguës. Une profonde triste^c est peinte sur leurs visages ; la veille elles ont souffert , et le lendemain ramènera encore les mêmes besoins, les mêmes difEcultés, la même incertitude de pouvoir rapporter quelques gouttes d’eau jusqu’à leurs demeures. ‘ - ;

Touché de ce tableau, je nie reprochais le

ISO

SOUVENIRS plaisir que je savourais d’avance de trouver des liqueurs fraîches à Catane, et cependant la soif me dévorait aussi.

• L’eau coule goutte à goutte dans les fontaines de marbre de Catane; on ne répare point les aqueducs : les couvens ont des citernes; les intcndaiis prennent des gelati , des graniti , et s’occupent trop peu d’étancher la soif du peuple sicilien.

Je crois devoir me contenter d’indiquer sommairement les points qui me conduisirent, à Castro-Giovanni, fantique Enna, Selon quelîjues-'uns, le bourg de Paterno fut fondé sur remplacement de l’antique cjté Slncssa , dont il ne reste presque rien ; quelques mosaïques seulement indiquent le lieu occupé par la ville ancienne. D’autres ont cru que Patemo était XHybîa major, dont plusieurs villes réclament le nom. On y élève avec soin des abeilles, qui ' se nourrissent du thym le plus odoriférant et le plus parfumé; aussi le miel de ces contrées me

parut-il préférable à celui du mont Hymette :

Nerinc Galatca, thymo mihi dnicior llyblr.

( Virg. Eelog. vu, v. 37.)

Cortina, où l’on montre une grotte fort pitto-

resque, reçoit les eaux d’une rivière qui s’y * engouffre pour ne reparaître qu’à (piatre-vingts •

'toises plus loin. Aderno, Hadranum , n’a plus rien d’un temple qui fut fameux. 'Près de là sont des ruines modernes : un aqucduc commencé par le prince de Biscari devait réunir deux montagnes ; composé de deux étages , comme le pont du Gard , il avait environ cept ' trente pieds de hauteur; négligé, abandonné, il en restera bien peu de chose dans dix ans.

Centorbi (33) , Centuripcp ; elle fut opulente. On ne. trouve plus de ses pierres gravées , qui attes- * taient son luxe , Texceilence de ses artistes, et qui faisaient dire aux anciens :il/onwa»e</e5yractt^e, ••

Vases d’ Agrigente , Pierres gravées de Genturipœ. Son pont sur le Symèthe , scs fortes murailles, tout est renversé. Argyrtum est entièrement oubliée ; il ne reste plus de cette patrie de Diodore que son souvenir et quelques médailles.

J’en ai acquis deux fort belles : l’une représente la tête dTïercule , l’autre celle de Jupiter, et toutes deux sont d’une admirable conservation.

Assorus n’offre rien a la curiosité; le fleuve Chrysas n’est qu’un triste ruisseau. Aidunum n’existe plus ; et Plutia, à présent Piâzza , est loin

de mériter son surnom passé dLopulentissimà. Le coiisul anglais Feghen avait entrepris des fouHles importantes dans ce lieu. On vient d’y trouver récemment des portiques , et des colonnes avec les chiffres 12, '13, 14. Tout fait présumer que . c'était une palestre, et peut-être la plus importante de la Sicile. Je traversai Mazarino ; c’est de cette petite ville que sortait fa famille du cardinal Mazarin.

Enna (34), aujourd’hui Castro-Giovanni, fondée par Ennos , quatre-vingts ans après Syracuse, fut depuis nommée par les Romains Castrum Emue. Son temple de Ccrès n’existe plus. L’air de ce pays est pur , frais ; les parfums de ses campagnes sont si douN, que , selon Diodore, les chiens de chasse y perdaien^ l’odorat. On y trouve fréquemment des antÜq^^s-, qu’il faut arracher des mains des paysans. La lampe de bronze , d’une forme élégante , qui s’éteignit dans un sépulcre , éclaire aujourd’hui la chaumière du pâtre ^Enna. C’est au bord du lac PergtiS que Proserpine fut enlevée. Le pont célèbre de Capitarso , bâti en 1553 , est , en effet , d’une construction assez hardie , mais qui ne mérite cependant pas sa réputation sicilienne.

Je me dirigeai sur Sperlinga. On lit sur une des portes du château de cette viiie une inscription qui rappelle la bienfaisance courageuse des habitans de ce pays :

QVOD 81CVU3 PLACVIT, 80LA SraRUNGA NEGAVIT.

Trois cents Français réfugiés dans les souterrains de ce château échappèrent pendant quelque temps à la proscription' qui les frappa si cruellement à l’époque des vêpres siciliennes. Philippe de Scalambre , qui les commandait , obtint , ainsi que je fai dit plus haut , comme Guillaume Des Porcelets , le prix de sa modération et de ses vertus. Je vis , en passant, Nicosia, Troina , qu’on croit Fancienne Imacara, et les monts Herœi. Cest là qu’habita Daphnis , l’inventeur de la poésie bucolique. Si son ombre vient errer dans ces solitudes , quelle doit être sa surprise de ce que les échos qui redirent ses chants , ne répètent plus que des commandemens autrichiens (a) , dont la mélodie est un peu moins gracieuse !

Revenus enfin à Catane par Meretto , Broute,

(a) Un poste autrichien assez conside'rable occupe cette partie sauvage île la Sicile.

Ilundazzo et Lingiia-grossa, nous étions trop fatigués pour visiter la côte orientale de l’Etna, le hois de Santa- Vouera , et le Castagno dei ccnto cavallt, qui a été vu par tout le monde et décrit tant de fois.

Le trajet qui sépare Catane A'Iaci reale appartient à la fable , à la haute poésie. Voilà le théâtre des jalouses fureurs de Polyphème. Cette grotte entendit la plainte de Galatée , et le malheureux Acis gémit sons ce rocher. On retrouve et le port d’Ulysse et le rivage chanté par Virgile. Derrière chaque promontoire , au fond de chaque ca\'erne, on espère surprendre les nymphes dans leur bain mystérieux : cette onde si bleue, si pure, les attend; ce sable si doux respectera leurs pieds délicats. Plus haut s’élève un amphithéâtre de collines couvertes d’arbres, de plantes des teintes les plus variées et les plus vives; enfin dans le ciel, au-dessus de la région des nuages , apparaît toujours l’Etna , le front ceint d’une bandelette de neige, dont les (eux du soleil colorent et tempèrent l’éclat. .

S ai quitté les écueil^ des Cyclopes , Fart- ■ glioni délia Trizza, si bien décrits par le savant Dolomieu. D’Orville trouve l’étymologie du nom

farigliom dans ie mot grec , supposant

que des fanaux furent construits dans ce lieu pour ia sûreté des navigateurs. En Sicile , on nomme encore fane les feux ou signaux qu’on allume spontanément et qui avertissent avec une inconcevable rapidité tout le rivage de cette île , de l’arrivée d’un bâtiment sur un point de la côte. Je ne dirai rien de plus de ces roches basaltiques d’une forme bizarre même par leur régularité, de ces pyrites, de ces cristallisations sans cesse lavées , battues par les vagues , prodiges d’une nature dont tous les effets sont ici des miracles.

Il faudrait qu’un paysagiste vint passer des mois entiers à lad reale et dans les environs de cette ville : elle est assise sur la hauteur , et communique avec son petit port par un chemin taillé dans le rocher , soutenu par des murs en arcades ; le laurier, le cyprès, l’aloès, se groupent au-dessus des ruines , ombragent de petites chapelles , et laissent apercevoir les fabriques pittoresques et les vieilles tours d'Iad. Un peu plus bas est la mer ; sa transparence est telle , qu’on lit dans ses profondeurs jusqu’à une grande distance. Ce promontoire est celui de Naxos ,

victime de Syracuse : voilà les bords fortunés du fleuve Onobala, Mégare, et les rochers qui s’enorgueillissent encore des ruines de Taormine.

Le peintre, en poursuivant sa route , retrouvera les sublimes horreurs de ces torrens de scories noires et hideuses que fEtna vomit jusqu’à la mer. Pai'-tout une végétation active couvre les I)ords de ces fleuves infernaux ; ils ont brisé de vieux ponts , se sont amoncelés devant des montagnes qui arrêtaient leur furie : sur ces montagnes d’une forme déchirée , s’élèvent des châteaux sarrasins, des murs crénelés, dont le style barbare contraste avec la forme élégante des aqueducs qui traversent la vallée.

» Nous arrivâmes à Giardini, accablés par la

chaleur de la journée : ce hameau , situé au . bas de la montagne de Taormine et -sur la grève même de la mer, n’est habité que par des pécheurs. Un prêtre vient d’y établir une petite auberge fort propre; on y mange du poisson très-frais sur une terrasse dont la mer baigne le pied ; enfin l’on y est servi par une femme d’une figure agréable, contre l’usage sicilien , qui vous met toujours à la merci des camerieii. Nous montâmes le lendemain matin à

Taorminc (35) , dont (e théâtre était placé sur une haute montagne qui s’avanee dans in mer.

L’art, le goût, la magnificenoe des anciens s’einparèfent de ce lieu," où ils construisirent un théâtre dont les vestiges composent encore aujourd’hui le plus beau site de l’univers. Assis sur les gradins les plus élevés, on a|>erçoit, à travers les portiques qui ornaient la scène , l'Etna, l’ancien port de Vénus,. le rivage où fut l’autel d’Apollon Archagète, ïaei, Naxos (36),

Leontini, , Syracuse , et une mer im-

mense. Si cette l'uine telle qu’elle est émeut et élève Famé, qu était-ce donc lorscpie, dans le fond du même théâtre, on pouvait voir la lave du volcan menacer le rivage, et ses feux éclairer >

la scène , tandis que l’esprit et les ye>ix étaient frapj)és à-la-fois, ceux-ci par les orages de l’o- « céan , celui-là par les douleurs d’Electre et les infortunes des Atrides ! Ainsi ies prodiges de la nature et des arts s’étaieht rencontrés sur ce promontoire pour y éblouir tous les yeux , pour y charmer tous les cœurs. Où pouvait-on représenter avec plus de succès le Cyclope d’Euri- '

pide', puisque f Etna , vomissant des tourbillons de fumée , se montrait au fond de la scène? Dans

Iphigénie en AuUde , à travers la porte principale apparaissait la mer sillonnée de vaisseaux. Enfin des nuages légers et le secours des mobiles periacti prêtaient leur illusion aux Nuées d’Aristophane. Les pinceaux de Zeuxis et d’Apelle auraient-ils pu offrir à la scène grecque des décorations aussi nobles et aussi éclatantes?

On acquiert aisément la preuve que le théâtre de Taorminc fut revêtu de marbre. En 1748 , on a restauré assez maladroitement les angles de cet édifice, en y engageant au hasard des colonnes de granit gris et de marbre rouge :

mais ce qui reste de sculptures monumentales, porte évidemment l’empreinte de l’époque où les Romains dominaient en Sicile; les chapiteaux sont peu fouillés , et le travail a de la mollesse. Ces détails n’empéchaient pas que l’effet total ne dût être imposant et admirable. Ce théâtre a quelque rapport avec celui de Sagonte , dont la nature avait aussi* offert la base et fait concevoir le plan : mais jamais ce monument de la cité espagnole n’a pu être mis en parallèle avec le théâtre magique de Taormine.

L’effet de la voix était d’un bonheur singulier : on peut SC convaincre que le lieu de la scène

devait être sonore sans écho. On ai'rivait à ce théâtre , entouré d’un portique , par des rampes dont il ne reste rien. Un rocher s’élève non loin de là , et domine de beaucoup l’édihce , qui pouvait contenir environ de vingt-cinq à trente mille personnes. - ■ , >

Des débris de créneaux et d’embrasures prouvent que ce lieu servit de forteresse , peut-être à l’époque où les Sarrasins étaient maîtres de la Sicile. Ce théâtre aura vu des combats simulés et des batailles sanglantes. Il ne retentit aujourd’hui que des sons de la flûte ou des chants du berger.

On sera peut-ét^e bien aise -de retrouver ici des paroles siciliennes que J’y ai entendu chanter, et qui sont peut-être déjà connues :

Vîa, biddîrrhia,

Lo pîgnu mîo

Pac^mo pici :

Cbésto Sara!

Chiù non mi piici Stare cosi 1

^ Ti do lo mîo

Tra lo tuo pAUu :

Via, biddiebia,

Da li ricéttu ,

Scdcca di tAm ,

Per carità!

Lo célu vAIIe

Ch’ ïo t' amero!

Quanio aet dAIce,

Se lo tno rAri

E aggrazziata!

0 Nice amata,

Il tAgno [o;

Ste cAri è tu'

Parmi les chants siciliens (37), plusieurs sont empreints cTun caractère guerrier qui atteste leur ancienneté. Les romances populaires de Sclinonte , de Sciacca , de Castro-Giovanni , rappellent les guerres féodales des Luni et des Perollo. Les Siciliens ont oublié les vers de Stésichore et de Théocrite , comme les Grecs ont perdu la lyre de Pindare et de Timothée. Il serait diflicile de connaître les instrumens de musique dont on se servait en Sicile il y a quelques siècles : Fusage de la guitare y est assez récent, et les paysans de Fintérieur de File sont restés fidèles à la musette et à la flûte la plus simple.

Dans le nord de l’Europe , les chants nationaux sont mélancoliques;^ tous semblent inspirés par un amour malheureux, par un triste souvenir , ou la crainte d’un avenir plus funeste : ainsi le premier chant de l’homme du nord fut une plainte. Les chansons populaires de la Sicile portent au contraire un caractère de gaieté qui rappelle sa prospérité passée, la richesse de ses villes, la fécondité de ses champs. La cause ne s’en trouverait-elle pas dans le plaisir que toute cette population éprouve à chanter sur le bord de la mer, la nuit, après une journée

brûlante, en respirant i’air frais et parfumé de ces Beaux rivages?

Les auteurs des chants nationaux demeurent presque toujours ignorés. Les vers de Simonelli, dc Levanti, de Meii, de Bertolini, sont inconnus à ces insulaires.

Une gravure mise à la tête de cet ouvrage donnera l’idée d’une danse que je vis exécuter, le soir , sur le théâtre de Taormine.

De grands tombeaux placés au fond de la vallée qui borde ce monument , dans la necropolis de Taormine , rappellent ceux de la via Appia. n ne reste donc de cette ville que le théâtre de ses fêtes et le dernier asile de ses citoyens , de ceux qui ne devaient plus être réveillés par le bruit des applaudissemens de la multitude, par les cris des combattans, ni par les secousses des tremblemens de terre.

Le petit village de Mola se trouve au-dessus de la Taormine moderne. Ces restes, ainsi que ceux d’une forteresse crénelée qui couronne un rocher plus élevé encore , me rappelaient les fonds de montagne peints par Salvator Rosa avec tant d’art et d’énergie.

Taormine, Tauromenium, fut bâtie sur le

SOUVENIRS penchant du mont Taurus par Andromaqu^ père deTimée l’historien ; elle fut peuplée de ceux des habitans de Naxos qui purent échapj)er lorsque Denys le tyran fit détruire leur ville. Agathocle s’en rendit maître ; Auguste y fonda une colonie romaine. Brûlée en 893 par les Sarrasins, elle fut détruite en 968 par ordre du calife AI- Moëz. Les restes de sa splendeur s’évanouirent; à peine y compte-t-on aujourd’hui quatre mille habitans. Taormine est, comme toutes les petites villes de la Sicile, sale, mal pavée , avec des rues si étroites , que deux personnes, peuvent à peine y passer de front. Cette ville a toujours été un point militaire important; aussi trouve-t-on à chaque pas des ruines grecques , des murs romains, des tours sarrasines : les opuntia, les ronces , le lierre , se sont emparés de ces vains travaux; des pins et des pdmiers régnent sur ces décombres, et pyramident au-dessus d’eux avec une grâce inimitable (a).

(a) Od montre à Taormine an mur qae Ton dit ayoir appartenn à une naumachic , et une citerne dans le genre de la fiscina mirakile. Tout cela est fort de'grade'. D'ailleurs, encore une fois , k quoi bon une naumacbie et des combats sur l'eau dans un petit espace , chez un peuple qui habile le rirage de la mer?

Une inscription taillée sur la corniche d’une maison construite dans le style florentin et la plus apparente de Taormine peut faire CT'oire qu’elle fut habitée par Jean d’Aragon , après que son armée eut été défaite par les Français.

On trouve aussi dans une église située sur la place de Taûrmine plusieurs inscriptions grecques; entre autres, celle-ci (38):

OùAMOS TON TAIPOMENITAN OATMniN^OArMniOS ME2TON . NIKA2ANtA nreiA KEAHTI TEAEIOI.

La distance de Giardini à Messine est d’environ trente milles. On fait deux lieues, tantôt

en gravissant sur le sommet des rochers, tantôt en passant dans Peau de la mer au travers des écueils. Le voyageur ést pressé entre une montagne élevée contre laquelle il se serre , et des eaux profondes dont la couleur foncée lui révèle Tabime.qui se trouve si près de lui. Tout cela est fatigant, et pourrait être fort dangereux, si les mulets n’étaient pas les meilleurs animaux du monde. Je travaillerai de toutes mes forces à rétablissement de leur réputation , qui n’eât pas aussi bonne quelle devrait l’éti'e. Nous rencoii-

trames le fleuve Chryson'hoas. C’est près de cette onde, qui roulait de For, que le dieu du jour faisait garder ses troupeaux par ses deux fdles, Phaéthuse et Lampétie, toutes deux éclatantes d’une céleste beauté. On a construit sur le promontoire d’^r^cwj/OT un télégraphe, qui, heureusement pour les employés, n’a pas grand’chose à dire ; car je ne sais trop comment ils s’en tireraient.

Il nous fallut descendre les rochers de Scaletta, dont les vieilles tours menacent la route; éviter le chemin, qui est impraticable , et, glissant, sautant, nouç accrochant à des hi'anches, gagner la' plage de la mer, qne nous ne quittâmes plus jusqu’à Messine. Cette marche fut extrêmement pénible pour nous ; mais là beauté des sites que nous avions sous les yeux nous en fit supporter plus aisément les fatigues ; nous apercevions les coteaux pittoresques du Pélore , les villages de Galati , Lardaria et Camari ; la vue des côtes de Reggio nous consolait d’avoir à traverser les lits de torirns desséchés, et à passer sous des rochers de marbre échauffés par le soleil , lorsqu’enfin nous découvrîmes les clochers et les tours de Messine.

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