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Souvenirs de la vie de théâtre

Il y a une heure dans la vie où riiomme se dit qu'il marche depuis assez longtemps. Un sentiment de lassitude s'empare de lui. Il sent ses épaules se courber et ses jambes se raidir. Il s'arrête, s'assied sur le bord du chemin et regarde derrière lui pour mesurer des yeux la route qu'il a parcourue.

Il s'arrête. Xon. Le temps marche toujours et la mort même ne nous sauve pas de l'agitation. Toute chose, vivante ou animée, est emportée dans le tourbillon éternel du mou-

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vement sans trêve et des transformations sans fin.

Mais il lui semble s'arrêter, parce que son esprit ne suit plus la course du temps et l'agitation de la vie. Il les devançait autrefois : il montait en courant les collines pour voir ce qui était au delà. Maintenant il jette un regard indifférent sur les hautes montagnes qui se dressent là-bas à l'horizon. Biles sont trop loin de lui ; il i-e sent trop las pour aller jusque-là, et ce qui caractérise cette heure, c'est que l'homme y cesse de regarder devant lui. 11 marchera encore, il marchera jusqu'à ce que les forces lui manquent et qu'il tombe dans le fossé de la route, puisqu'il n'est au pouvoir de nul de nous de s'arrêter jamais. Mais il marchera à reculons, les yeux fixés en arrière, cherchant à reconnaître dans la brume lointaine les lieux où sa vie a passé, se disant: là j'ai souffert, là j'ai aimé, là j'ai triomphé, là j'ai failli. Et les pierres, les

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ronces, les forêts, les villages loin'ains, lui redisent son existence passée, lui remémorent ses joies, lui racontent ses douleurs, et il vit ainsi une seconde fois sa vie.

Cette heure n'est pas la même pour tous. Elle sonne plus tùt pour ceux-ci, plus tard pour ceux-là. Jamais pour quelques-uns.

Elle a tinté pour moi.

Quand je pense à ma vie passée, elle ne s'offre pas à moi comme une suite régulière d'événements, une chose continue et régulière ; c'est une succession de tableaux plus ou moins nets, mais qui ne se relient pas toujours et entre lesquels s'étendent d'obscures lacunes. Peut-être petit à petit retrouverai-je l'encliaînement des faits, la série complète. Cependantje vais dire aujourd'hui mon passé, tel que je le revois.

C'est la fin d'un beau jour d'été. Je vois une maison de campagne entourée d'un jardin le long d'une route qui monte. Ce jardin

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n'est pas entièrement clos d'un mur. Le long de la route forme terrasse. Dans le jardin quelques personnes causent et se promènent. 11 y a un jeune homme sur la route au pied de la terrasse. Un autre jeune homme sur la terrasse et une jeune femme près de lui. Moi je suis debout sur le mur. Les deux jeunes gens me prennent tour à tour et me font ainsi redescendre sur la route et remonter sur la terrasse, ce qui m'amuse et je ris aux éclats. Tout le monde a l'air gai, l'air est pur, le ciel splendide, la vie est bonne, je suis heureux.

Voilà mon plus lointain souvenir et la première impression durable que m'ait laissée la vie. Impression de bien-être et de joie.

Mais j'ai beau regarder dans ma mémoire, je ne vois pas les figures. Le tableau est bien précis pourtantet j'ai pu, quarante-cinq ans plus tard, reconnaître la maison de Sèvres à

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Bellevue, bien que le niveau de la route ayant été rectifié, les arbre^ ayant grandi le paysage ne fut plus le même. Mais les visages ne sent pas gravés dans mon esprit, quoiqu'ils me fussent familiers. queje les retrouve et les voie très nettement dans des souvenirs récents.

Gela se passe en 1844. J'ai deux ans. Mon père est en Autricbe. Ma mère est revenue en France pour me chercher et m'emmener dans quelques mois à Vienne.

Cette maison est celle que mon grand-père a habitée plusieurs étés. La jeune femme est ma mère. Les deux jeunes gens mes oncles. Son frère et son beau-frère. Ma marraine, Rachel, avait sa chambre dans cette maison et y couchait souvent pour travailler toute la matinée avec mon grand-père. C'est de là que vient le Corneille que je possède. Ce premier Corneille relié qu'elle eut possédé et que lui avait donné mon grand-père.

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Mon second souvenir se rattache encore à cette maison.

C'est l'heure du diner. Je vois la salle à manger peinte en marbre. On vient de se mettre à table. Il y a là, outre la famille, quelques invités. Je suis dans un coin un morceau de pain à la main. A ma place, à table, sur ma chaise est assis un gros chien. Gn lui a passé ma serviette autour du cou, il a Tair un peu surpris de se voir là et promène sur l'assistance un regard étonné. J'ai fait du mal à ce chien. Je suis en pénitence, tandis qu'il va manger mon diner. Mon « état d'âme >:> à cette heure terrible m'est aussi présent que cette scène. J'étais bien moins affecté de la privation du dîner que de l'humiliation profonde ([ul m'était infligée et que je sentais profondément. Oh ! ce chien sur ma chaise !... Maisje sentais aussi que ce châtiment était mérité. Souvenir ineffaçable !

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Mais là encore je ne vois pas les visages. Ma mère, mon grand-père, ma grand"mère, je ne reconnais, je ne vois personne. Mais le chien, oh I je le vois avec sa robe marron, une sorte d'épagneal. Si son ombre pouvait reparaître, je le reconnaîtrais entre màlie. En sorte que de tous les êtres vivants que j'ai connus, le premier dont le souvenir, dont l'image matérielle se soit gravée dans mon esprit, c'est le chien marron.

Me voici dans une chambre tendue d'un papier clair. Aux deux fenêtres, des rideaux blancs bordés d'un ruban rouge posé à plat. Je suis agenouillé devant une chaise recouverte en drap rouge. Sur cette chaise est posé un livre, et ce livre est YEducation maternelle (Ïq M"^' de Genlis, dans lequel bientôt j'apprendrai à lire ; mais dont je Srjis déjà par cœur toutes les images que je regarde pour la centième fois, toujours avec le même plaisir. Je ne vois pas très bien^

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car le jour qui nous éclaire est sombre. Je lève les yeux de mon livre et je les tourne vers ma mère qui est debout près d'une fenêtre. Elle a son mouchoir à la main. Elle le porte à ses yeux. Ma mère pleure. Je melève alors je vais àellebien vite et je l'embrasse. Je n'ai pas le moindre soupçon de ce qui peut lui faire de la peine, et pas le moindre doute que mes baisers ne puissent la consoler.

C'est le premier de mes souvenirs viennois.

En voici un autre :

11 fait froid. Je suis vêtu d'une pelisse de drap bleu doublée de fourrure et assis sur la banquette de devant d'une voiture qui va très vite. C'est un fiacre jaune attelé de deux petits chevaux hongrois. Ma mère a placé ma toute petite sœur à côté d'elle. Elle met ses gants. Nous allons au théâtre retrouver

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mon père qui répète. Je veux monter sur les genoux de ma mère. Elle me dit d'attendre qu'elle ait mis ses gants. Mais je suis debout déjà et pour me tenir droit malgré les secousses de la voiture, je m'appuie à la portière. La portière est mal f^^rmée; elle s'ouvre, je tombe. Ma mère se précipite. Elle est à terreen même tempsque moi. Mui, j'ai roulé sur le trottoir sans aucun mal, garanti par ma fourrure. Ma mère est debout près de moi tandis que la voiture est déjà bien loin avant que le cocher ait pu arrêter ses chevaux. Je suis tombé devant la boutique d'un pharmacien ; mais ni ma mère, ni moi n'avons besoin d'y entrer. Le fiacre revient à nous et nous y remontons sans une égratignure.

Me voilà dans les coulisses d'un théâtre. La vaste salle est obscure. Le jour tombe d'en haut d'une fenêtre sur la scène. Je suis très étonné de voir un monsieur qui, un pis-

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tolet dans chaque main, fait reculer un autre monsieur devant lui.

L'homme aux pistolets, c'est mon père qui répète les Mémoires du Diable. Mais je ne vois pas sa figure.

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