‹ Souvenirs de la vie de théâtreChapitre 2 sur 5 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Je possède le manuscrit de ma première pièce. C'est une grande comédie de caractère, en cinq actes. Je l'ai écrite à l'âge de sept ans. et je l'ai jouée moi-même avec mes petits camarades. Dès cette époque, la profession de poète dramatique et celle de comédien me parurent inséparables, Je regardais comme un être incompletelinacheYé,le comédien qui n'étaitpas poète, ou le poète qui n'était pas comédien. Aucune occupation ne me semblait plus agréable que d'écrire des comédies et de les représenter. C'est ce quej'ai fait toute ma vie : avecplus ou moins de succès ; mais toujours avec le même plaisir.

La liste ci-joinîe est très incomplète, car elle ne comprend que les seules pièces que je suis en droit d'avancer. Il y a contre le comédien qui se mêle d'écrire, un terrible préjugé, qui ma trop

souvent et trop longtemps obligé, pour tirer parti de mes œuvres, à renoncer à les signer. Je le regrettais fort quand elles avaient du succès, et bien davantage quand elles n'en avaient pas, à cause du point d'honneur.

Qu'on ne me demande pas celle que je préfère ! On aime ses ouvrages comme on aime ses enfants, avec plus de fierté pour ceux qui réussissent : mais avec plus de tendresse pour ceux qui sont les moins heureux.

Les Jurons de Cadillac (I acte, Gymnase, 1865), La Verlu de ma femme (I acte. Gymnase, 1867), Didier (3 actes, Odéon, 1868), La Tempête (Opéra Colonne, 1880), Sardanapale {Opéra Lamoureux, 1882), Lena {Variétés, 4 actes, 1889), Les Deux Gosses (Ambigu. 1896), Les Chouans (8 tableaux, Ambigu, 1894), Zaza (5 actes, Vaudeville 1898), Un Cœur de Reine (Impérial Londres, 1901), Yvette (3 actes, Vaudeville, 1901), La Belle Marseillaise (Ambigu, 3 mars 1905), Bridge (Théâtre Réjane, 1909), La Rencontre (Comédie Française, 1908), Mioche (Vaudeville, 1912).

Je ne crains pas d'avancer que ma première pièce était fort remarquable, et très avancée

pour l'époque où Augier et Dumas naissaient à peine à la gloire, et où la Convention régnait souverainement avec Scribe sur tous les théâtres subventionnés ou non. Je puis vous en donner une idée. Au premier acte, un pauvre homme rentrait dans la chaumière où sa famille mourait de faim, avec un talisman, don précieux d'une fée bienfaisante, et le premier soin de cet excellent père était, pour nourrir ses enfants et sa femme, de demander à son talisman une bonne soupe aux choux, qui apparaissait aussitôt sur la table. Le manuscrit porte cette indication, entre parenthèses et soulignée, comme doit l'être toute indication de scène. (A ce moment une odeur de soupe aux choux se répand dans la salle). Vous voyez que j'avais vraiment le tempérament réaliste, pour un petit bonhomme élevé au régime classique de la Comédie-Française et qu'on menait voir, les jours de fête sa marraine Rachel dans Camille ou Hermione et son grand-père Samson dans Mademoiselle de la Séglière et dans Figaro, J'ai été vraiment le précurseur de la mise en scène moderne quand j'ai demandé cinquante

ans avant Antoine une vraie soupe aux choux. Cette indication de soupe aux choux était le plus grand effet de ma pièce quand j'en faisais la lecture. Car je la lisais comme font tous les auteurs ; surtout à mon grand- père. On n'a pas un grand-père sociétaire influent delà Comédie Française, pour ne pas user de son influence, n'eùt-on que sept ans. Le mien m'écouta avec une extrême bienveillance. Mais il me fit observer que la réalisation de ma mise en scène entraînerait à des frais considérables le théâtre qui la monterait, et que les finances de la Comédie-Française, dont les affaires alors n'étaient pas brillantes, ne lui permettraient pas de risquer tous les soirs la dépense d'une telle soupe aux choux. Déjà les difficultés de la carrière se dressaient devant moi, je vis que je devais renoncer à la rue de Richelieu, et quand je jouais ma pièce avec mes petits camarades, nous nous contentions de dire, en reniflant avec force : Oh ! comme ça sent bon la soupe aux choux!... Ce qui est, remarquez le bien, toute une autre théorie, ou tout un autre système d'art.

Ce goût prononcé pour la carrière théâtrale, sous ses deux formes me poursuivit pendant toute ma jeunesse. Mes études ne m'en détournèrent jamais complètement. Je fus représenté parfois par mes condisciples chez mes professeurs, et j'ébauchai encore des pièces à quinze ans, tout en potassant la grammaire de la langue romaine avec mon vieil ami Marty Laveaux, qui me préparait à l'Ecole des Chartes.

Enfin, le théâtre l'emporta définitivement sur mes autres projets. A dix-sept ans, à peine je débutais au théâtre du Gymnase et j'inondais mon directeur de manuscrits qu'il refusait avec autant de persistance que de bienveillance.

Mon bon camarade Landrol, confident de mes essais me dit un jour: Fais-moi donc une pièce à deux personnages que je jouerai un soif chez mon beau-frère Sormet. Enchanté de cette commande j'écrivis : Les Jurons de Cadillac, qui furent représentés dans le modeste salon du père Sormet répétiteur à Polytechnique, devant un auditoire de vingt-cinq personnes, dont aucune ne savait que j'en fusse l'auteur.

Dans ma vie d'artiste ou d'auteur, j'ai livré de plus rudes batailles où j'étais chargé parfois d'une lourde responsabilité. Jamais je n'ai éprouvé, jamais je n'éprouverai un émotion pareille à celle de ce soir là. Quand le silence se fit pour écouter les acteurs, je crus que j'allais m'évanouir. Un confrère, Mestepès, debout comme moi dans l'embrasure de la fenêtre, me vit pâlir et voulut m'emmener me croyant sérieusement malade. Je me raidis et j'écoutai. L'épreuve était pour moi décisive. Si mon dialogue portait sur ce public restreint, il porterait, je le savais, sur mille personnes. Dans le cas contraire, il fallait renoncer à mon rêve, et j'en souffrais d'avance. O mes premiers spectateurs, comme vos rires détendirent mes nerfs et que vos bravos me firent de bien I Maintenant, me dit Landrol, en nous en allant, il faut donner ça au patron. Il le jouera.

Le patron toujours bienveillant refusa cette pièce, comme il avait fait des autres.

Il l'aurait reçue si tu n'étais pas comédien, me dit Landrol, et comédien chez lui. Mais ce bon ami ne làeha pas prise. Il obtint l'autorisa-

tion de glisser la pièce dans le programme d'tin bénéfice. Je dus à son amitié, à son talent, et à sa témérité, mon premier succès. La carrière m'était ouverte. Dumas et Sardou in'encouràgèrent. Je fis jouer un acte encore au Gymnase. Puis trois actes à TOdéon par Taillade et Antonine.

Alors j'entrai dans l'ère des difficultés, et l'impossibilité de réussir de front dans les deux èàrrières devint évidente pour moi. Il y a contre le comédien qui se mêle d'écrire un terrible préjugé qui m'a trop souvent et trop longtemps obligé, pour tirer parti de mes œuvres, de renoncer à les signer. Il m'a faliu jusqu'à onze ans de démarches infructueuses, de rebuts et d'attente pour faire représenter certaines pièces, qui cependant ont réussi. J'ai vu se fermer pour moi des théâtres qui pourtant avaient, par moi, connu les grosses recettes. Enfin, je n'ai réussi à me faire une certaine situation comme auteur dramatique, que le jour où j'ai renoncé à être un comédien.

J'ai d'ailleurs, depuis longtemps, perdu le désir ardent de ma jeunesse qui était déjouer

moi-même mes ouvrages. Je perdrai peut-être le goût de les faire jouer même par d'autres. Mais je ne perdrai jamais celui d'écrire des pièces de théâtre. Je ne m'en lasse pas. Inventer des personnages, les voir se développer, les faire penser, les faire agir, c'est un plaisir exquis, toujours nouveau, sans mélange ; et, si j étais un peu riche, je n'en demanderais pas plus et me contenterais de celui-là.

De tous les rêves, qui, lorsque j'avais vingt ans, formaient mon idéal, rêves d'art, rêves de bonheur, je n'ai pu réaliser aucun. Jamais, ni dans son intimité, ni dans sa publicité je n'ai pu faire de ma vie ce que j'aurais désiré qu'elle fût.

Peut-être ne suis-je pas le seul dans ce cas-là.

Cette grande déception n'a rien changé en moi. Après tant d'années et d'événements, je me retrouve avec le même idéal, que, malgré son irrémédiable faillite, je ne puis me repentir d'avoir placé trop haut. Il s'ensuit que j'agis toujours comme si je devais l'atteindre. Je sais seulement que je ne l'atteindrai pas.

Contentez-vous, mes amis, de cette confession

faite en toute humilité. Il m'en coûterait de ne pas être sincère. Mais, si je l'étais tout à fait, si je détaillais ici les aspirations de ma jeunesse, on pourrait se moquer.

Laissons donc mourir avec moi ces beaux rêves qui me sont restés chers, tout en cessant d'être des espérances, et qu'ils bercent aujourd'hui ma vieillesse comme, jadis, ils ont exalté mes vingt ans.

MADEvMOISELLE GEORGE

On a beaucoup parltv en ces derniers temps, de M''^^ George, l'illustre tragédienne, dont M^ Cheramy publia les Mémoires. Un homme, dont la conversation abondait en souvenirs de la grande époque romantique, le sculpteur Préault, nous disait un soir au foyer de l'Odéon, — il en fut le dernier habitué :

« Comme effet plastique, je n'ai jamais rien vu sur la scène de comparable au lever de rideau du second acte de Marie Tiidor. La reine (( splendidement vêtue > , dit la brochure, couchée sur un lit de repos, et Fabiano Fabiani assis sur un pliant à côté d'elle, « magnifiquement costumé », une guitare à la main et chantant :

Quand tu dors calnie et pure Dans l'ombre sous mes yeux, etc,...

)) Jamais plus beau couple n'a figuré sur un théâtre que les créateurs de ces deux personnages. Bien des peintres et des sculpteurs, familiers comme moi de la Porte-Saint-Martin, qui avaient entendu vingt fois et savaient par cœur le drame d'Hugo, revenaient chaque soir, à la même heure, dans la salle pour contempler ce merveilleux tableau. »

J'ai pu juger que Préault disait vrai, bien que je n'aie connu que dans leur vieillesse les deux artistes dont il parlait : Delafosse, un homme d'une grande distinction de manières, et d'un goût très sur, qui fut notre metteur en scène à rOdéon sous la dh'ection Chilly-Duquesnel et M^^^ George, dans la maison de laquelle j'ai été familier dès mon enfance.

Sous l'écrasant embonpoint dont, jeune, encore, elle n'avait pas su se défendre, on retrouvait ce qu'elle avait dû être, c'est-à-dire une des plus admirables créatures qu'aient vues le xix*^ siècle. C'est sur le portait qu'en a laissé Gérard qu'on peut la juger : mieux que sur celui, déjà très bouffi, qu'on a vu exposé à la Bodinière. Le front, le nez, les yeux, l'arcade

sourcilière évoquent le souvenir de Diane de Poitiers. Quand je la connus, — elle avait soixante-dix ans passés, — ses bras et ses mains étaient encore d'une incomparable beauté.

Elle habitait alors avec sa sœur cadette George et son neveu, mon vieil ami Tom Harel, rue Basse-du-Rempart, dans une des maisons disparues pour faire place à l'Opéra de Garnier, au fond d'une cour ombragée d'arbres, au premier étage, un appartement très gai, très clair, avec de vastes pièces et de hautes fenêtres et dont le mobilier était presque exclusivement composé de beaux meubles dans le style du premier Empire.

Elle ne sortait presque jamais. Toujours on la trouvait assise, une table devant elle. Sur cette table, une soucoupe en porcelaine de Sèvres remplie de tabac était à sa portée. M"^ George ne prisait pas ; mais, tout en causant, de la main gauche elle prenait cette soucoupe et, de la droite, soulevant le tabac par pincées et le laissant retomber, elle en humait le parfum; jeu qui faisait merveilleusement ressortir les belles

mains dont j'ai parlé. Ce fut sa dernière coquetterie.

On rencontrait chez elle de vieux comédiens, débris des troupes illustres qui soutinrent les grandes batailles romantiques, ou de jeunes tragédiennes qui vennaient demander des conseils à rélève de Raucourt, à la camarade, à l'émule de Talma et de Frederick Lemaitre.

Moi, je lui récitais Gennaro pour l'entendre me donner la réplique de Lucrèce Borgia, Egisthe pour l'écouter dans Mérope. Souvent elle nous disait des fragments de Corneille ou de Racine, Camille ou Agrippine. Je pus aussi lui voir jouer, à l'ancien théâtre de la Gaîté, la marquise de Brinvilliers dans la Chambre ardente.

Bien que sa gloire fut d'avoir été la Christine et la Marguerite de Bourgogne de Dumas, la maréchale d'Ancre d'Alfred de Vigny, la Lucrèce Borgia et la Marie Tudor d'Hugo, et bien que je fusse moi-même alors passionnément romantique, je la préférais dans la tragédie.

11 me semble encore que ses défauts s'accusaient dans le drame. Elle y abusait de certains procédés dont la répétition me choquait. Le

grand, l'inoubliable souvenir qu'elle m'a laissé est celui de la représentation donnée à son bénéfice au théâtre de l'Odéon, et où elle parut pour la dernière fois dans la Cléopâtre de Rodogune. Elle fut admirable de profonde intelligence du texte, de passion, de grandeur tragique, avec plus d humanité que je ne lui en avais jamais vu. Car l'enflure, qui avait été au moral comme au physique l'écueil de sa carrière, avait parfois déparé ce beau talent comme elle avait aussi gâté celte incomparable beauté. Ce soir-là George atteignit à ce point ou s'unissent la vérité et le grandiose, et qui est le sublime absolu.

(' Elle n'a jamais eu plus de talent qu'aujour- » d'hui ! s'écriait en sortant mon grand-père » Samson ». Triste condition du comédien chez qui les forces s'en vont pendant que l'àme grandit encore.

Personne n'a été comme I\r^^ George une reine de théâtre. Elle l'était partout et toujours. Son écriture même, haute et simple, était royale. Dans les actes les plus familiers de la vie, l'ampleur du geste et la noblesse de l'attitude ne se

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démentaient jamais. Elle était naturellement reine ; mais comme une reine qui serait tout à fait bonne fille.

Avec ces nobles allures, la meilleure femme du monde, la plus accueillante et surtout la plus gaie; aimant la conversation, causant en femme qui a toujours vécu parmi les gens d'esprit, racontant avec une verve entraînante mille épisodes de son existence si étrangement bigarrée, à laquelle avaient été mêlés les plus puissants souverains, les écrivains les plus illustres d'une époque où les grandes luttes littéraires succédèrent aux grands bouleversements politiques.

Car ses souvenirs, toujours précis et nets, n'avaient pas la monotonie de ceux des vieux comédiens qui n'ont jamais vu plus loin que le trou du souffleur. Elle en avait de toute sorte, et mêmes d'historiques ; ceux, par exemple, des années mauvaises qui terminèrent l'épopée napoléonienne, alors que, porteuse de messages confidentiels, elle traversait les armées alliées et les territoires ennemis, faisant office de courrier entre l'Empereur et ses frères. L'ancien souverain de Westphalie, le vieux roi Jérôme,

n'avait pas oublié ces services à qui elle dut la protection du gouvernement de Napoléon III. Il y a bien des façons d'être fidèle. A la vérité elle ne les avait pas toutes. Elle eut cependant à l'heure des revers la fidélité du dévouement, et, chose plus rare encore, elle en reçut la récompense.

On devine le charme de ces bavardages, où, avec finstinct d'une comédienne née, singeant leurs allures, leurs gestes, leurs voix, elle faisait revivre devant nous Napoléon, Alexandre, Joséphine, Hortense, Caroline, etc., tous les grands acteurs enfin, de ce drame épique, dont le prologue s'ouvre à Toulon, dont fépilogue se clôt à Sainte-Hélène. Quel régal c'était, vers 1860, de s'entendre raconter les derniers cancans des coulisses de la Comédie-Française en 1802, les derniers échos des cercles diplomatiques de Dresde et d'Erfurt en 1812, de saisir l'histoire toute vivante par le côté anecdotique, le petit côté si l'on veut, mais qui parfois éclaire le grand d'une si vive lumière.

Ardente dans ses admirations, passionnée dans ses haines, dévouée à ses amis,^ déchi-

rant les autres à belles dents, elle était, avant tout et toujours, gaie, de cette robuste et invîncible gaieté des forls, de cette belle humeur que j'ai retrouvée chez tant de ses contemporains, qui fut la marque d'une époque et, peut-être le dernier reflet de l'ancien régime. On n'était pas pessimiste dans ce temps-là. On trouvait mieux de jouir de la vie que de se lamenter de la nécessité de mourir. La tristesse n'était pas bon genre, et, à lorce de cacher aux autres les côtés fâcheux de son existence, on parvenait sans doute à se les dissimuler un peu à soi même. Quand je me souviensdeces aimables vieillards, pour qui, en somme, la vie fut aussi rude q&e pour nous, il me semble que nous sommes des gens de mauvaise humeur et de mauvais ton.

La carrière de M'^'^ George avait traversé les fortunes les plus diverses ; beaucoup de misères avaient entrecoupé ses splendeurs. Mais les mauvais jours n'avaient pas laissé en elle la moindre aigreur, la plus petite amertume. La jeunesse évanouie, la beauté perdue, la gloire éclipsée, on la voyait joyeuse encore de revivre, par la pensée, sa brillante existence, trouver

plus de joie à se souvenir des beaux jours que de peine à les regretter.

Son existence était fort modeste. Mais à sa table, toujours richement dressée, on retrouvait encore chez elle les traces de son luxe d'autrefois. On y mangeait fort bien. Le magnifique service de Sèvres et l'argenterie, étaient des présents impériaux, religieusement conservés à travers toutes les infortunes, dont on se servait constamment.

L'entretien de ces objets précieux, et le soin de dresser le couvert, étaient le principal souci et l'orgueil d'Adélaïde, la servante de confiance de M"^ George, une petite vieille en bonnet de paysanne, depuis plus de quarante ans à son service, à l'époque où je la connus. Maîtresse et servante avaient Tune pour l'autre une égale affection ; elles avaient aussi des caractères également irascibles. Une fois par semaine, pour le moins, et généralement pendant le repas, à une brusque observation de sa maîtresse, Adélaïde répondait malhonnêtement. M"^ George s'emportait ; Adélaïde répliquait ; toutes deux s'injuriaient pendant quelques minutes, au bout

desquelles Adélaïde déclarait qu'elle ne remettrait plus les pieds dans « cette baraque », et sortait en faisant claquer les portes. Deux heures après, elle venait aider sa maîtresse à se mettre au lit sans qu'il fut plus jamais question de cette querelle hebdomadaire, qui, fouettantpériodiquement le sang des deux vieilles femmes, était, je crois, très favorable à leur santé.

Après le dîner, on jouait parfois... au loto, et M''^ George marquait ambes, ternes, quaternes et quines avec des napoléons. C'était son fétiche.

Telle je vis, dans sa vieillesse, cette grande artiste. Voici maintenant une anecdote de son enfance qu'elle aimait à raconter :

M"^ George était une enfant de la balle, son père étant chef d'orchestre et sa mère comédienne. Ses parents avaient pris la direction du théâtre de Nancy pendant les plus mauvaises, années de la Révolution. Un soir, le père étant à son pupitre, et la mère jouant dans la première pièce, on avait placé au contrôle, pou percevoir le prix des places, George, âgée, je crois, de neuf ans et sa cadette, de deux ans plus jeune.

On était en plein hiver ; il neigeait. Dans le vaste péristyle, les deux pauvrettes grelottaient, et, tout en soufflant dans leurs doigts bleuis, attendaient les spectateurs que la misère des temps et la rigueur du froid retenaient chez eux.

Il en vint un cependant, un seul, lequel prit» moyennant cinq sous, une place au parterre. Le spectateur entré, les deux enfants se retrouvèrent seules, et, tout en maniant de ses doigts glacés les cinq sous qui composaient toute la recette, George aînée dit à George cadette i Sais-tu ce qui nous réchaufferait bien ? Ce serait de manger chacune un de ces bons chaussons aux pommes que vend le pâtissier d'en face. Tiens ! voilà quatre sous ; va nous ert acheter deux ! »

Aussitôt, voilà George cadette trottant menu dans la neige. Elle traverse la place et revient tout courant portant les chaussons biens chauds, bien bons, et qu'on mange, avec quel plaisir 1

Elles en étaient à la dernière bouchée quand arrivent le père et la mère, l'une avec son cos-

sou VE y 1RS DE LA VIE DE THEATRE

turae de soubrette, l'autre son archet sous le bras. (( Il d'y a qu'un spectateur dans la salle, disent-ils; il neige toujours : on ne jouera pas. Vous allez rendre la recette, »

Rendre la recette, miséricorde ! Quand on venait d'en manger les quatre cinquièmes! Quel coup de théâtre !

Mais la petite George ne perdit pas la tête et fit face au danger « Rendre la recette ! s'écria-telle avec l'accent dramatique dont plus tard Marguerite de Bourgogne devait apostropher Buridan. Vous ne ferez pas cela. Ce serait une honte pour vous, et une ruine. Les spectateurs reviendront-ils dans un thécàtre qui s'ouvre et se ferme ainsi au caprice du directeur? C'est un point d'honneur de jouer quand même, car on se doit à un spectateur autant qu'à mille. La neige va cesser, d'ailleurs, et le public viendra. 11 trouvera donc le théâtre fermé? Rendre la recette? Jamais ! »

« L'enfant a peut-être raison », dirent enfin le père et la mère tout stupéfaits de l'éloquence enflammée de leur fille. Et ils s'en retournèrent, fun à l'orchestre, l'autre sur la scène, dont le

rideau se leva devant un unique spectateur. George, cependant, n'élait qu'à moitié sauvée. Il fallait une recelte pour cacher son larcin, et elle attendait avec angoisse le public dont elle avait promis l'arrivée.

Mon histoire n'est pas morale ; ce qui prouve bien qu'elle est vraie. On y voit triompher la gourmandise, le vol et la duplicité, car la neige cessa de tomber, les spectateurs affluèrent, ce qui permit à la petite George de dissimuler sa fraude en contrôleur consommé. Elle reçut même, et sans rougeur, les compliments de ses parents ravis.

Dans ce trait d'enfant, on retrouve toute la femme avec son talent de comédienne, sa sensualité, son audace, son esprit plein de ressources, et aussi sa chance heureuse, qui lui permit de sortir victorieuse de tant de mauvais pas où l'engagèrent plus tard ses capricieuses fantaisies. Dans le monde où elle vécut, où elle brilla, la morale est moins appréciée que l'esprit et que le talent.

Lors de la publication des Mémoires de W'' George par M. Chéramy Y Intermédiaire des

Chercheurs et des Curieux publia la lettre suivante de celui-ci :

Monsieur le directeur,

Les Mémoires de il/He George ont eu un succès de curiosité et de vente, auquel j'étais loin de m'attendre. Pourtant quelques objections se sont produites. Je vais essayer de les réfuter.

xM. Camille Le Senne et M. Pierre Berton mettent en doute l'authenticité même du manuscrit. — « « Je connaissais très bien, — dit M. Pierre « Berton, — les Mémoires de George. Je vois « encore ces grandes feuilles de papier, sur « lesquelles George écrivait à l'encre bleue de sa «grosse écriture. Ce n'est pas cela qu'on nous a « donné. »

Si M. Pierre Berton veut bien me faire le plaisir de venir chez moi, il retrouvera ces grandes feuilles de papier qu'il a connues autrefois et la grosse écriture de George, avec son encre bleue, ses surchages et ses ratures. C'est le manuscrit même de George, dont j'ai fait la publication. Il n'en existe pas d'autre. On ne saurait admettre qu'à 70 ans^ George se fût imposé la tâche d'écrire ses souvenirs deux fois et sous deux formes différentes. Le travail

de récriture devait même lui èlre assez pénible. Il faut donc tenir pour indiscuta]}le laulhenticité du manuscrit que j'ai donné au public, le seul qui ait été composé et écrit par George.

Xe parlons pas de la version de Valmore, que je possède également, et avec laquelle la confusion n'est pas possible.

Mais, dit-on, il y avait, parmi les manuscrits mis en vente, en 1903, un certain numéro 87, qui donnait des détails sur les entrevues de George et de Napoléon.

« Qu'est devenu ce fragment ? Est-ce M. « Cheramy qui l'a racheté ? Pourquoi n'est-il pas « publié ? Si on avait ce n° S", la question d'authen- « ticité du manuscrit d'ensemble serait résolue. «

Je réponds simplement que le fragment n° 87, racheté par moi en même temps que le manuscrit principal, figure tout au long dans le volume que j'ai publié. Il occupe les pages 119, liO, 121, ; il se retrouve en partie dans le fac-similé joint à la publication. Je puis donc dire : la preuve est faite, la question est résolue.

En résumé, je n'ai rien changé, rien ajouté, rien retranché. J'ai donné les manuscrits de George tels qu'ils sont, chacun peut maintenant les apprécier comme il lui conviendra. En dehors de l'intérêt

spécial qui s'attache aux moindres souvenirs sur Napoléon, je persiste à penser que le succès du livre est dû, pour une grande partie, à son accent de sincérité. Sans doute, George, qui n'avait aucun talent d'écrivain, a pu, par son inexpérience, ne pas apporter toujours aux lecteurs cette impression saisissante de vérité, que des écrivains de profession savent parfois créer, même avec des récits imaginaires. Mais ces gaucheries de slj'le une fois admises, cette impuissance à donner, par la forme du récit, l'illusion de la réalité, ne suffit pas, suivant moi, pour faire taxer la pauvre George de vanité trop complaisante ou de mensonge prémédité.

A mon humble avis, certains critiques se sont montrés un peu trop sévères pour la vieille tragédienne. Assurément, elle ne fut pas une vertu immaculée, ce qui d'ailleurs pour une femme de théâtre est sans importance. Mais n'oublions pas que, pendant une existence deSO ans,onn'apu lui reprocher aucun acte de bassesse ou de mécîhancelé. Parmi les personnages du xix^ et même xxe siècles, en est-il beaucoup qui mériteraient un tel éloge ?

Veuillez recevoir, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments distingués.

P. A. Cheramy

Quelques jours après, le même journal publiait cet article et la réponse de Pierre Berton : (( Les Mémoires de jP^ George, publiés par M. Cheramy, ce lettre si averti des choses du thécàtre, ont eu un grand et légitime succès. L'illustre tragédienne, dans ces pages intimes se laisse aller à des indiscrétions d'autant plus attachantes, qu'elles mettent en scène, en son privé, l'homme exceptionnel, que sa grâce juvénile avait subjugué. Que penser du manuscrit de M'^^ George? Etait-il ou non son œuvre? Ecrit de sa main, était-il une confession spontanée ou, — en ce qui touchait précisément au passage le plus délicat — n était-il qu'une confession arrangée? >L Pierre Berton, le grand artiste qui n'a quitté le théâtre que pour le servir encore avec la plume de l'écrivain, enfant, a connu M''*= George ; il a assisté à i'éclosion de ses Mémoires. Et ce qu'il en a dit, a provoqué une polémique utile.

^L Cheramy nous a fait rhoniieur de résumer cette polémique dans nos colonnes et d'y répondre. >L Pierre Berton a pensé que la précision s'imposait dans un tel débat, et il nous adresse, pour}J. Cheramy la lettre qu'on

va lire et dont nous n'avons pas à souligner l'intérêt.

A M. Cheramy

2 janvier 1909.

Si j'accepte volontiers votre gracieuse invitation, ce n'est pas que jaie besoin de vérifier le manuscrit de la vieille amie de mes jeunes années pour être convaincu que vous l'avez publié tel qu'il est parvenu entre nos mains, sans additions ni suppressions. Il n'en est pas moins véritable que les Mémoires de 3/iie George ont été sophistiqués en ce qui concerne sa liaison avec Napoléon. J'en ai la certitude, puisque cela s'est fait sous mes yeux. J'ai entendu discuter la nécessité de ce tripatouillage, j'ai assisté à son exécution, et il est aisé d'en comprendre les motifs.

La première version, le premier manuscrit de Mii*^ George ne comprenaient guère, sur cet événenement capital de sa vie, que trois ou quatre pages criantes de vérité, autant que celles qui les ont remplacées le sont d'invraisemblance. En peu de phrases, elle avait tout dit, tout, sans fausse pudeur, avec une parfaite sincérité qui était dans sa nature.

Elle avait été prise d'une grande émotion en se

voj-ant appelée à Saint-Cloud par le Premier Consul ; mais elle n'avait pas hésité à s'y rendre, et n'avait pas songé un instant à faire languir le grand homme, dont l'approche la troublait pourtant si fort, et qui la mit tout de suite à son aise en jouant avec elle à cache-cache dans la bibliothèque du château. Ainsi commençait cette idjile.

Aucune brutalité chez l'amant, aucune résistance romanesque chez l'amante : les amours d'un souslieutenant et d'une petite actrice dans une ville de province, amours gaies, simples et juvéniles jusqu'à la puérilité ; voilà l'impression qui m'est demeurée de ce récit primitif.

Ici intervinrent les Valmore. dont George avait sollicité la collaboration, et d'autres intimes, qui apportèrent leurs sages conseils. Que devenait la majesté de l'histoire dans ce tableau trop véridique, où l'on voyait le vainqueur de Marengo et l'illustre tragédienne s'amuser comme deux gosses au sortir de l'école ? On fit encore observer à George que le public rechercherait avant toute chose, dans ses Mémoires, le récit de ses amours impériales, et que, pour contenter cette ardente curiosité, c'était trop peu de trois pages. Enfin, on lui assura que, d'abord, il était important pour elle de ne choquer en rien la cour des Tuileries, et qu'elle avait intérêt à

grandir sa situation auprès du fondateur de la dynastie.

George venait de traverser des années de misère. Elle vivait d'une pension de douze mille francs, obtenue par l'enlreinisc du roi Jérôme. Son neveu, Tom Harel, était entré à la direction des Beaux- Arts. Elle céda, non sans ennui ni sans résistance, à la nécessité de ne pas déplaire à ses prolecteurs, et laissa faire les Valmore. Ceux-ci l'aidèrent à délayer les trois pages, à jamais regrettables, que vous n'avez pas retrouvées, car elles furent certainement détruites, comme dangereuses et conipromeltantes, après qu'on les eût ainsi revues et considérablement augmentées.

Nous i:e possédons plus aujourd'hui que le résultat de ce travail, c'est à-dire un petit roman à la ftîçon de M'^'^ Cotlin, où l'élève de Raucourt et le héros d'Arcole sont également méconnaissables. L'amant généreux, autant que platonique, qui fait vivre dans le plus grand luxe la jeune tragédienne, tout en respectant ion innocence ; George passant, vierge encore, aux bras de Napoléon ; celui-ci, se résignant à une longue attente, et devenu le modèle des amants discrets : autant d'inventions de Valmoro, je vous l'atteste, car, dans la version primitive, il n'v avait rien du tout de cela.

Vous avez raison, Monsieur, lorsque vous dites qu'on a fort exagéré ses écarts de conduite. MUe George ne fat pas une Bourgoin. C'est à celle-ci que Napoléon offrit une pièce de vingt francs le jour où elle lui demanda son porlrait. La vie de George fut celle de beaucoup d'actrices, et aussi de beaucoup de grandes dames de son époque, et de beaucoup d'autres époques ; libre, mais non bassement vénale. Parmi les maîtresses que Napoléon choisit sur la scène, elle a une place à part, ayant été affichée plus qu'aucune autre. Tous ceux de ses conlemporains que j'ai connus étaient d'accord là-dessus. Il eut pour elle des égards particuliers, et longtemps après, lui donna des marques d'un intérêt affectueux. Cela tient, je pense, à ce qu'elle fut avec lui, ce qu'elle était toujours, simple et naturelle, sans diplomatie, sans arrière-pensées, et qu'elle ne chercha jamais à abuser de sa faveur.

Il est infiniment regrettable que ^lUc George n'ait pas poursuivi la rédaction de ses Mémoires, à laquelle elle avait pourtant pris un si vif plaisir, au temps où elle la commençait. Les souvenirs de la débâcle impériale, tout ce qu'elle racontait si spirituellement derauroreduromantisme, des directions d'Harel, de rOdécn, de la Porte Saint-Martin, d'Hugo, de Dumas, de Vigny, de Frederick Lemaître, de Bocage, était

plein d'intérêt. Le temps ne lui a pas manqué pour cela, et, si elle a renoncé à ce travail, c'est que les arrangements, les déguisements auxquels on l'avait obligée, en avaient dégoûté cette nature franche et primesautière.

Ce que vous en avez recueilli est d'un intérêt très vit, et, sauf le point spécial que je vous signale à bon escient, plein de vérité et de vie. Tous ceux, et ils sont nombreux, que passionne, jusque dans ses moindres détails, cette époque captivante, vous seront toujours reconnaissants d'en avoir fait la publication.

Veuillez agréer. Monsieur, l'expression de mes sentiments les plus distingués.

Pierre BERTON.

J'avais seize ans et j'étais dans la joie, car je venais de subir avec succès un examen d'où dépendait tout mon avenir. Un soir je m'étais essayé dans un grand rôle sur un petit théâtre d'élèves, et toute ma famille réunie avait décidé, d'un consentement unanime, que je me préparerais à devenir un comédien.

Quelques jours plus tard, après m'avoir donné ma première leçon, mon grand-père me dit : (( Tu n'as guère fréquenté jusqu'à ce jour que la Comédie-Française. Il y a dans les autres théâtres beaucoup d'artistes intéressants que tu dois te hâter de connaître, parce que quelquesuns d'entre eux sont à la lin de leur carrière.

Cela fait partie de ton éducation artistique. Le jeu de grands acteurs est un enseignement. »

Parmi ceux qu'il me nomma alors, il y avait Ligier, Boufîé, Arnal, Bocage, Numa, Déjazet. Mais le premier qu'il voulut me faire entendre fut Frederick Lemaître, ce qui prouve son éclectisme et sa largeur de vue, le professeur de Racliel passant à celte époque pour le porledrapeau de Técole classique, comme Frederick était celui de l'école romantique. Trente ans plus tôt, jeunes comédiens tous deux, ils s'étaient rencontrés à i'Odéon. Son nom reparaissait alors sur les affliches de la Porte-Saint-Martin ; mon grand-père me donna pour lui une lettre dans laquelle il lui disait qui j'étais et pourquoi il tenait à ce que j'allasse l'entendre.

Vers une heure de l'après-midi, un jour de l'année 1858, j'arrivai donc rue de Lancry, à quelques pas du boulevard. « Au premier I » me dit le concierge. Je montai. En arrivant, je fus d'abord un peu étonné de voir la clef sur la porte. Néanmoins, soit par l'effet d'une discrétion naturelle, soit par celui d'une habitude invétérée, malgré la facilité qui m'était offerte, je

crus devoir sonner. Après un moment d'attente, la porte s'ouvrit et un domestique parut. Il était vêtu d'un gilet rouge et dun tablier blanc, mais chaussé d'ignobles savates ; il me regarda d'un air surpris. Ce domestique avait les cheveux queue de vache, une tête de jocrisse, le physique et les allures d'un second comique de l'Ambigu. Je sus pUis tard que ce personnage était célèbre dans le monde du théâtre ; mais ce que je compris tout de suite, au regard qu'il m'avait lancé, c'est que je venais de manquer gravement aux usages de la maison, et que s'il laissait la clef sur la porte, c'était pour ne pas se donner la peine de l'ouvrir aux arrivants. Cependant, comme j'étais un nouveau venu et que ma jeunesse incontestable pouvait excuser mon défaut d'expérience, il se montra indulgent, consentit à prendre ma lettre et me lit entrer dans le salon pour attendre la réponse.

Ce salon, effroyablement bourgeois et clinquant, était tout rouge et tout or. Les bois dorés des meubles, dans le mauvais style de l'époque, encadraient un damas ponceau, broché de ramages jaunes ; des tentures semblables gar-

nissaient toutes les portes. C'était en un mot la mise en scène du quatrième acte d'un drame, quand ce quatrième acte se passe chez un riche banquier ; le salon de Robert Macaire à l'époque de sa splendeur. J'attendais là depuis dix minutes, cherchant vainement sur les murs, sur les tables, ou sur la cheminée, un vestige d'art quelconque, lorsque m'étant retourné au bruit d'une porte qui s'ouvrait, je vis s'avancer le grand artiste en personne. Etonnante apparition, inoubliable et typique, et dont, après un demi-siècle, je crois revoir les moindres détails. Je le reconnus tout d'abord, car si médiocres qu'ils fussent en tant qu'œuvres d'art, les portraits que j'avais de lui étaient du moins fort ressemblants. Sur un front large et bien dessiné, les cheveux, encore nombreux et grisonnants, dressaient vers le ciel un toupet hardi, comme relevés brusquement par Tartiste dans un moment de folie ou de passion. Les yeux étaient merveilleux ; noirs, humides, lumineux* extrêmement ouverts, ils absorbaient l'attention et concentraient sur eux le regard. Je compris bien vite de quelle puissance leur jeu pouvait

être à la scène. Le nez était passable, bien que laissant voir un peu trop l'ouverture des narines, mais la bouche était affreuse, sans lèvres, et tombante de chaque côté : le type que le peuple qualifie de i< gueule de raie ». Il y avait entre ce beau et large front, ces yeux admirables et cette bouche déplaisante, un désaccord complet, une efiFroyable dissonance ; en haut les plus fières aspirations, en bas les plus ignobles instincts.

Je fus frappé de ces détails, en beaucoup moins de temps qu'il ne m'en faut pour les décrire, et il me reste encore à parler de son attitude, de sa tournure, de sa démarche enfin, et surtout de son costume, car rien de tout cela n'était indifférent.

Frederick était assez grand, d'une taille belle et bien prise, la tête bien dégagée sur de larges épaules, le pied et la main petits. La grâce et la sûreté de sa démarche révélaient Ihomme bien fait. Il était vêtu d'une robe de chambre de soie brochée, d'un rouge tellement vif qu'il fit pâlir à son entrée toutes les tentures du salon. Il en avait passé négligemment les manches ; mais il avait complètement dédaigné de la fermer, et

largement ouverte, elle laissait apparaître tous ses dessous. Ils se composaient d'abord d'une chemise. Mais celle-ci n'était boutonnée ni au col, ni sur la poitrine, et la tête du comédien en émergeait comme un bouquet de fleurs du milieu de son cornet de papier. Cette chemise sortait d'un pantalon gris clair, lequel ne manquait pas plus de boulons que la chemise ellemême, mais semblait comme elle en dédaigner l'usage. Aucun ne manquait à l'appel ; on les voyait tous, exilés de leurs boutonnières respectives et qui bâillaient à grande distance, comme pour gémir de cet abandon. Un seul était étreint par sa boutonnière, un seul, à la taille, par privilège spécial; que de jalousies il devait exciter ! Et comme il était chargé à lui seul de la besogne à laquelle tous les autres auraient dû consacrer leurs efforts, il s'ensuivait que cette besogne était mal remplie. Aucune bretelle ne soutenait ce vêtement de première importance. Il glissait le long des hanches de façon à faire croire, à chaque pas, qu'il allait tomber sur les talons de son possesseur, et traçait le long de ses mollets les plis serrés et mouvants

d'un soufflet d'accordéon tandis que plus haut il s'entre-bàillait de la façon la plus inquiétante, laissant apparaître, comme un rideau prolecteur, un large pan de la chemise, d'une blancheur d'ailleurs éblouissante.

C'est ainsi qu'il s'avança vers moi, d'un pas noble et mesuré, et formant à lui seul tout un cortège auquel il ne manquait que l'accompagnement d'une musique solennelle. Les pieds s'avançaient en premier, la pointe en dehors, cachant leur finesse dans les pantoufles brodées d'or. Le pantalon suivait tant bien que mal, comme il pouvait, se soutenant, non sans mérite, dans une situation difficile, et comme s'il avait eu conscience de sa responsabilité. La chemise l'accompagnait, familière et négligente, comme un voile toujours prêt à s'envoler. La robe de chambre venait ensuite, rutilante et magnifique, laissant ramper derrière elle sa longue et éclatante traîne comme un manteau de cour, et finalement la cordelière qui aurait si bien pu boucler et envelopper le tout, accrochée au côté par un seul gland, rampait comme un serpent tout de son long sur le tapis, représentant la fin

du défilé, de telle façon que, au moment où le comédien s'arrêta devant moi au milieu du salon, l'autre gland, à l'autre extrémité, était encore dans la pièce voisine.

Le grand Frederick s'avançait ainsi vers moi, comme don Salluste s'avançait vers la reine d'Espagne, au moment du baise-main. Vous vous rappelez les beaux vers du deuxième acte de Ruy Blas. Comme Louise de Neubourg : Sitôt que je le vis, je ne vis plus que lui, Grave et m'éblouissant de son regard de flamme. Sa main, souple et gracieuse, jouait aussi non avec la lame d'un poignard, mais avec la lettre de mon grand-père. Nous échangeâmes peu de paroles. Les propos qu'il me tint furent de la plus grande simplicité. Après m'avoir dit combien il était flatté de la démarche de son ancien camarade, il m'offrit deux places pour le lendemain, et je les acceptai avec reconnaissance. Mais le peu de mots qui lui échappèrent prirent dans sa bouche une importance extraordinaire et tout à fait démesurée avec l'objet en question. Il semblait disposer non de deux fauteuils d'orchestre, mais du sort d'un empire.

Chacune des syllabes qui s'échappaient de ses lèvres s'étalait et s'enflait comme un mot tout entier ; des intervalles pleins d'une profondeur mystérieuse séparaient les mots et en développaient l'importance à ce point qu'ils semblaient des phrases, et les simples phrases de longs discours. Cette diction étrange offrait dans le domaine de la parole le phénomène optique de la lentille à travers laquelle une puce nous apparaît grosse comme un éléphant. Comme la forme emporte le fond, l'enflure des mots entraînait celle de la pensée. Un simple : « Bonjour, monsieur », semblait contenir tout un monde, et les phrases banales que j'écoutais tout ébahi prenaient l'ampleur et la sonorité des vers de Victor Hugo. Je partis émerveillé après un remerciement, et très renseigné déjà, par celte première impression, sur le tempérament, la nature et le jeu du grand artiste.

Une chose encore m'avait vivement frappé chez lui : l'immobilité du masque. Celle figure, si admirablement créée pour exprimer tous les sentiments et toutes les passions, n'avait rien exprimé du tout : ni hostilité, ni courtoisie, ni

gaieté, ni tristesse, rien, pas même l'indifTérence. Je pus observer bientôt qu'à la scène aussi bien qu'à la ville, Frederick était souvent ainsi, et que pendant une assez longue période, son visage n'exprimait absolument rien. Il semblait qu'il ménageât pour les grandes occasions la mobilité de ses traits. Mais alors il atteignait aux effets de physionomie les plus puissants comme les plus variés qu'il a été donné d'admirer sur la scène.

Le lendemain, au théâtre de la Porte-Saint- Martin, j'assistais à la représentation de Don César de Bazan, cette amusante fantaisie, sorte de variation sur un air connu, où deux dramaturges habiles, Dennery et Dumanoir, ont fait revivre l'immortel personnage de Victor Hugo, le joyeux César, duc de Garafa, l'ami de Goulatromba, pour le faire jouer par le créateur de Rinj Blas,

Son entrée au premier acte de cette pièce est restée mémorable. Le grand seigneur déguenillé.

FREDERICK LEMAITRi

Plus délîibré que Job et plus fier que Bragance,

Drapant sa gueuserie avec son arrogance,

Et qui, battant du poing sous sa manche en haillons,

L'êpée à lourd pommeau qui lui bat les talons,

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