BIANCHINI
Le parisien de Paris est le plus rare de tous, car il y a des parisiens de toutes provenances. Toutes les provinces et même toutes les nationalités ont fourni des parisiens, plus parisiens que d'autres, nés pourtant entre la Colonne de la Bastille et l'Arc-de-Triomphe de l'Etoile. Henri. Heine et Richard Wallace furent des parisiens, Rossini en fut un autre. De quelques pays qu'il provienne, l'homme désigné de toute éternité pour faire un parisien se reconnaît à ce qu'il s'acclimate tout de suite. C'est un phénomène instantané. Vingt ans de séjour à Paris ne suffisent pas à faire un parisien de celui qui ne saurait l'être. Beaucoup sont venus jeunes à Paris,
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qui y ont vécu et qui sont morts dans un âge avancé sans cesser d'être de leur province. Jamais ils n'ont pu acquérir cet ensemble de qualités et aussi de défauts qui constitue le parisianisme : façon de voir les choses et les gens, de dire les unes et de médire des autres, de prendre au sérieux les choses les plus burlesques, au burlesque les choses les plus graves, une certaine vivacité de coup d'œil, une certaine promptitude de réplique, une légèreté plus apparente que réelle et une énergie intrépide pour le travail comme pour le plaisir.
Le parisien, dont je vais vous parler, n'était pas de Paris. Il venait de Lyoa, mais quel parisien! Comment, pourquoi cet enfant, de famille industrielle et commerçante, se trouva-t-il entraîné à faire de l'Ait? Attiré par le crayon, grisé par la couleur, le voilà qui veut devenir un peintre et comme on ne peut devenir un peintre qu'à Paris, cest à Paris qu'il accourt tout jeune encore, sachant à peine les premiers éléments de son art. Une fois là, il s'aperçoit qu'il a encore beaucoup à apprendre, qu'il n'a pas un sou pour vivre ; mais qu'il était né parisien.
BIANCHLXI
Alors commence pour lui une de ces luttes homériques et de ces combats désespérés que livrent tant de nos jeunes artistes pour la conquête du pain et pour celle du talent.
Lorsque je connus Bianchini, déjà pour lui la bataille était à moitié gagnée. Il s'était spécialisé dans l'étude du costume, était attaché comme dessinateur à la Comédie-Française. Il passa de là à l'Opéra-Comiqueoù Albert Carré, pour lequel il avait un véritable culte et qui fut son patron préféré, inaugurait ses belles mises en scènes auxquelles il a dû sa légitime renommée. Enfin, à l'Opéra où en dehors de ses travaux spéciaux, il commença la réunion d'une documentation qui n'existait pas.
Le Bianchini que j'ai connu d'abord, le Bianchini première manière, était encore genre rapin avec des pantalons bouffants aux hanches, étroits aux pieds, de courtes vestes à collet plat, et d'amples cravates négligemment nouées qui tombaient en cascade de sa gorge à son ventre. Déjà, cependant, ilétait entré, dans la voie dangereuse des concessions, et le feutre mou lui ayant semblé trop familier pour la Comédie-
Française, il l'avait sacrifié sur l'autel de la grande mode au haut de forme à huit reflets. Je dois avouer sincèrement que par un dernier geste de révolte contre les exigences du highlife ce haut de forme avait les bords entièrement plats, c'était ce qu'on appelait une timbale, il le portait tout à fait de côté. Aussi penché que la Tour de Pise, ce couvre chef peu banal couronnait ses yeux spirituels, son sourire railleur et sa barbe en pointe sur lesquels il ne manquait pas d'attirer l'attention des passants et aussi des passantes. C'est dans cette tenue caractéristique qu'il fit son apparition à Londres où je l'emmenai lorsqu'il fit sur ma recommandation d'admirables costumes pour la reprise d Antoine et Cléopatre par la belle actrice anglaise M^^ Langtry. L'effet produit dans le Strand et dans Piccadilly par le costume du costumier était innénarrable.
Bianchini avait trop d'esprit et trop de tact pour ne pas désirer des succès dun autre genre C'est à partir de cette excursion que je vis modifier sa toilette. Tout en continuant d'être extrêmement parisien et même boulevardier, ce