‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 10 sur 24 · LES AMIS DE FLAUBERT · texte numérisé non relu

LES AMIS DE FLAUBERT

salpn l'impeccable doniinicain assis au milieu de quelques dames attentives et ferventes. Le nouveau Lacordaire me frappa par sa resseinblancei avec Coquclin aine, un Coquelin grassouillet, qui aurait traversé le cloître et changé sa trompette nasale en une voix gutturale et chaude comme une lente sonnerie d'horloge. Son attitude, son regard tombant de haut complétaient l'air d'autorité abbatiale que lui donnait sa robe de bure, toujours si impressionnante dans un salon.

Les dames qui se trouvaient ce soirlà à la Villa Tanit entouraient le dominicain de petits soins attentifs et le couvraient, comme avec des ailes, de leur murmure flatteur. A table, le Père fut très écouté. Il choisissait ses mots. On voyait qu'il n'était pas lui-même insensible au son de sa propre parole. De retour au salon, suivi par ces dames, il se mit à parler des bienfaits du Christianisme; et, tout en signalant l'héroïsme quotidien qu'il faut déployer pour suivre les préceptes de l'Evangile, il alluma un excellent cigare et se mit à fumer avec une lenteur toute ecclésiastique. Il s'interrompait, de temps à autres, pour lauçer quelques fines boulTées, et commençait ensuite une démonstration sur la nécessité de la prière pour certaines âmes, « Ainsi mQx, di-

sait-il, je ne vous cache pas que je serais très malheureux, si j'achevais ma journée sans nie mettre en présence de Dieu et sans le prier de tout mon cœur. »

Nous partîmes le soir tous les deux par le dernier train. Bien assis en face de lui dans un wagon de première classe, j'achevais de prendre des leçons de résignation chrétienne. Je me rappelle, entr' autres choses, avoir soumis au bon dominicain quelques objections morales qui ont dû lui paraître un peu naïves. « Il est évident, lui disais-je, que la nature a donné à certaines femmes un tempérament calme qui doit singulièrement aider leur vertu, tandis que d'autres, au contraire, ont bien de la peine à résister à leur naturel ardent. — « Oui, sans doute, me disait-il, mais je suis persuadé que Dieu, qui est la justice même, tiendra compte à chacun des difficultés de la lutte. » Après l'avoir remercié de l'invitation qu'il voulut bien me faire d'aller le voir à Paris, je quittai à Nice le père Didon. Je le revis quelque temps après rue Saint-Jacques, à Paris. Il me reçut et m'encouragea aimablement : « Quelle que soit, me ditil, la part de talent que Dieu vous a donnée, suivez votre voie. Vous aimez la littérature? Faites de la litérature. » Je ne sais si le conseil

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