‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 9 sur 24 · LES AMIS DE 1 LAUBLH · texte numérisé non relu

LES AMIS DE 1 LAUBLH

tendait sur la place de la rue Alboni les ritournelles d'un orgue de chevaux de bois, restes solitaires d'un récent 14 Juillet. Je revenais tous les après-midi goûter la môme exquise jouissance. Je n'ai connu de pareilles joies qu'en relevant les ratures des Mémoires de Chateaubriand, sur le manuscrit Champion, que l'on peut considérer comme la dernière copie du célèbre ouvrage. J'ai également publié ces ratures dans mon livre sur le Travail du Style.

M. Louis Bertrand a poussé plus loin que moi l'étude des manuscrits de Flaubert. Il a donné le texte intégral des premières rédactions de la Tentation de Saint-Antoine. Par ses précieux ouvrages critiques, l'auteur de Saint-Augustin a supérieurement contribué à maintenir Flaubert à la place éminente que des théoriciens falots tentent chaque année de lui disputer. Causeur aimable, écrivain vivant, bel évocateur d'humanité et de paysages, M, Louis Bertrand est un solitaire qui vit à Nice, loin des coteries ^t des réclames, tout entier à son travail de romancier et d'historien.

Mme Franklin-Grout habite aujourd'hui, au cap d'Antibcs, une très belle villa qu'elle a fait construire et qui s'appelle la villa Tanit.

Du haut des balcons de pierre flagellés de mistral, le coup d'œil est d'une magnificence sans égale. D'un côté, le golfe de Nice arrondit sa courbe jusqu'aux derniers poudroiements bleuâtres du Cap St-Jean; de l'autre, le golfe Jouan étend sa nappe lumineuse jusqu'au lointain port de Cannes.

Les habitués du salon de la rue Alboni et de l'Avenue Victor-Hugo connaissent le chemin de la villa Tanit. C'est là que je vis pour la première fois le Père Didon, ami de Flaubert, célèbre par son talent oratoire autant que par la soumission avec laquelle il expia ses doctrines prématurément libérales. Son crime, on le sait, fut d'avoir été démocrate et républicain et d'avoir devancé le ralliement conseillé par Léon XIII. On a accusé le Père Didon d'être un tribun plutôt qu'un apôtre et d'avoir, par ses opinions imprudentes, compromis l'ordre des Doiîîinicains. De 1880 à 1890, on lui interdit de prêcher. Après quelques années de retraite dans un couvent italien, le hardi prédicateur reparut sur la scène parisienne comme directeur de l'Ecole de la rue St-Jacques, où il continua à enseigner à la jeunesse le Christianisme et les sports mondains. Me trouvant un hiver en visite à Antibes chez Mme Franklin-Grout, f aperçus en entrant dans le grand

Page 1