‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 24 sur 24 · JULES MARY ET LE ROMAN-FEUILLETON · texte numérisé non relu

JULES MARY ET LE ROMAN-FEUILLETON

La question des écrivains populaires et du roman-feuilleton continua à me préoccuper pendant quelque temps. J'ai toujours eu l'idée de publier un travail critique sur ce genre de littérature, en admettant que ce soit là de la littérature. Je m'ndressai au plus illustre d'entre eux, à Jules Mary, pour avoir des détails sur sa vocation, sa carrière et ses débuts. J'avais fait dans les Débats l'éloge d'un de ses livres : Le fils d'un voleur, qui n'était pas un roman-feuilleton, mais un récit remarquable par les jolies notations de paysages et un sens très vif de la nature. M. Jules Mary me répondit la lettre suivante :

Mon cher Confrère,

Certes, je me rappelle la note très élogiense que vous avez consacrée au Fils d'un voleur. Je vous ai écrit à cette époque pour vous en remercier vivement. Mes paysages surtout, autant qu'il m'en souvient, vous avaient plu. Et, puisque l'occasion s'offre de nouveau pour moi de vous remercier, je m'empresse d'en profiter.

Le romancier Jules Mazé, au printemps dernier, a justement fait ma biographie dans un journal de notre pays conunun, les Ardennes. Je vous envoie les chroniques, en vous priant de vouloir bien mc^ les retourner. Voits y trouverez sans doute ce que. vous cherchez.

Je vous adresse également deux listes de mes romans: l'une divisée par genres, Vautre qui vous

renseignera sur les journaux où ces romans ont été publiés.

Que vous dirai-je encore? Mes habitudes de travail? Elles sont très régulières. D'un bout de l'année à l'autre, la matinée est pour moi une chose sacrée, intangible. Ce qui ne m'empêche pas de travailler aussi l'après-midi et le soir.

Comment je fais mes romans? Comment je trouve mes sujets? Je les trouve dans une lecture, dans une conversation, une réflexion, une anecdote. Je les trouve surtout lorsque je me mets à compulser l'énorme réserve de notes, observations, idées de toute sorte, accumulées en trente ans de travail et de rêve. Le rêve pour nous, c'est le travail.

La médecine légale, les codes, les lois nouvelles ou en projet, Balzac, Sue, Soulié, Pascal, Amiel, un fait-divers, la Gazette des Tribunaux, une chronique, voilà où j'ai bien souvent puisé.

Tout à l'heure j'ai dit: le hasard... Une après-midi, par un temps bien dur et bien froid, alors que je me sentais mourir de misère au quartier Latin, j'entrai pour me réchauffer à la bibliothèque Sainte-Geneviève. Je commençais à m'assoupir sur le théâtre de Tîrso de Molina, lorsqu'un rayon de soleil couchant vint caresser les bouquins en face de moi. La poussière dansante et lumineuse semblait rendre un peu, de vie aux vieilles reliures sévères.

Je demandai les livres ainsi éclairés. C'étaient les trois volumes de la Médecine légale d'Orfila. Je lus. Je pris des notes. Quatre ans s'écoulèrent {de vache enragée) et j'écrivis la Faute du Docteur Madelor, mon premier roman populaire que vingt feuilles de province reproduisent encore en ce moment, — trente ans après.

Trouverez-vous dans tout cela matière à intéresser vos lecteurs, mon cher confrère? Je le souhaite.

Dans lotis les cas, je vous sais gré infiniment de votre aimable prévenance, et je vous prie de recevoir l'expression de mes sentiments très distinfjués.

Jules MAHY.

Cette lettre nlontre par quel effort de sincérité et de conscience un écrivain peut ennoblir un genre de travail qui n'est cependant pas du grand art littéraire.

J'aurais bien d'autres lettres intéressantes à publier; mais elles sont vraiment un peu trop personnelles pour mériter de figurer dans un livre où je tiens aussi peu que possible à parler de moi. Je passerai donc sous silence l'histoire de la polémique survenue entre Rémy de Gourmont et moi à propos de la publication de mes livres, L'Art d'écrire enseigne en vingt leçons et le Tranail du slijle enseigné par tes corrections mamiscrites des grands écriuains. Rémy de Gourmont, qui était le paradoxe vivant, voulut prouver qu'on n'enseigne pas h écrire. Obligé de me lire, il ne larda pas à s'apercevoir que mes vingt leçons n'étaient qu'un titre et que mon ouvrage avait été fait pour démontrer, au contraire, que l'art d'écrire exige des années d'etforts et de travail. Quand mon contradicteur eut tout dit, je publiai un petit livre qui est une réponse aux objections

et où je crois avoir à peu près définitivement réfuté tous ces délicieux et encombrants paradoxes.

Je n'ai jamais eu l'occasion de faire la connaissance de Rémy de Gourmont. Bien que la manie de la contradiction l'ait parfois poussé jusqu'à nier l'évidence, il ne faudrait pourtant pas croire qu'il ait toujours été dupe des thèses qu'il soutenait. Il avait vu surtout, dans cette question du style, un thème de développement facile et contradictoire. « Sans les ouvrages de M. Albalat, a-t-il déclaré dans sa préface, je n'aurais peut-être jamais réfléchi sur ces questions; ils furent mon point de départ. Je leur dois beaucoup. » Voici le mot qu'il m'écrivait en réponse à l'envoi de mon volume :

Pour remercier M. Albalat de son Art d'écrire. Sans doute ce livre m'intéresse; je regrette même qu'il ait paru avant que j'aie écrit sur le cliché, mais j'espère qu'il me donnera l'occasion d'un second chapitre sur ce sujet, que M. Albalat traite avec une science parfaite et des arguments nouveaux et révolutionnaires.

RÉMY DE Gourmont.

~T1 m'écrivait encore, à propos de mon Trp-

vail du Style, dont certains chapitres paraissaient alors dans les Revues :

Je lirai avec plaisir, mon cher confrère, votre prochain livre, qui s'annonce comme très curieux. Vous y apportez des documents et des idées pour l'étude si intéressante de la psychologie de l'originalité.

Croyez-moi votre dévoué confrère.

Enfin en m'envoyant son volume : Le problème du style dont les deux tiers sont consacrés à me réfuter, il m'adressait les lignes suivantes :

Cher monsieur,

Je vous fais envoyer un exemplaire du Problème du Style en vous assurant que, obligé de vous contredire, je n'en professe pas moins une grande estime pour le caractère si littéraire de vos études. Nos deux livres, c'est le conflit de deux méthodes, et rien de plus.

Veuillez me croire votre dévoué confrère,

RÉMY DE GoURMONT.

A M. Albalat,

Cujus infra pars non minima...

Cordial hommage.

J'ai vivement regretté que ces divergences

d'opinions m'aient empêché de connaître un homme dont j'ai toujours sincèrejiient admiré le talent. J'ai cru devoir publier ces courtes lettres, pour montrer par quels éloges et quelles réserves Rémy de Gourmont atténuait la rigueur d'une critique qu'on eût pu croire irréductible.

Puisque j'en suis au chapitre des correspondances, je dois dire que la publication de mes livres sur le style m'a valu d'innombrables lettres, auxquelles j'ai toujours pris la peine de répondre et qui n'ont, d'ailleurs, d'intérêt que pour moi. En voici une, néanmoins, qui mérite d'être reproduite comme un curieux échantillon d'originalité macabre. Elle m'a été adressée par un inconnu qui fait appel à ma prétendue compétence littéraire pour lui rendre un service d'un genre tout à fait imprévu.

Paris, 17, rue de Châteaudun 17 mars 1914.

Monsieur,

Comme tous ceux qui ont lu et relu vos ouvrages, je suis un admirateur de vos œuvres. Pourquoi, pensez-vous, a-t-il fallu que ce sentiment m'ait poussé â me croire autorisé à venir vous demander un service moral?

Voici les faits:

Je suis actuellement sous l'aile de la mort, impa-

UNE LETTRE MACABRE .)l >

vidus, paratusque. Je vais dans quelques jours me mettre entre les mains des chirmujiens, pour subir une opération dont les suites sont nulles pour le patient, en ce sens que pour lui il n'ij en a pas. Vous me comprenez.

Matérialiste avéré, je me jï'rai incinérer, et j'ai constaté — sur d'autres — que la durée de l'opération est mortellement longue. Je viens vous demander de vouloir bien m'indiquer un morceau philosophique, traitant de la mort, en dehors de la question confessionnelle, lequel serait lu pendant l'incinération i^n') minutes). Que pensez-vous de la prière sur la mort de Vauvenartjues? Je ne connais pas le morceau, mais il est signalé dans votre dernier ouvrage.

Je suis persuadé que vous avez compris mon désir, qui est de faire entendre post mortcm à mes amis des considérations sur la mort, leur montrant que celle-ci n'est point effroyable comme chacun le croit, et que personne ne peut être plus tranquille, à aucun moment de sa vie qu'à celui de l'homme qui va mourir quand il n'a rien à se reprocher.

Ce que faisant, cher maître, vous aurez rendu un nouveau service à celui que si souvent vous avez déjà ravi par vos ouvrages et, jusqu'au service demandé, il vous en aura une infinie reconnaissance.

Croyez-moi votre bien dévoué,

Paul Badet, 5S ans.

Je répondis à cette lettre en exprimant l'espoir que mon admirateur inconnu sortirait sain et sauf de sa terrible opération. Je lui signalais, en tout cas, les pages de Montaigne comme les plus consolantes qu'on ait écrites

sur la mort, et je le priais enfin de vouloir bien, le plus tôt possible, me redonner de ses nouvelles. N'ayant jamais plus rien reçu de lui, j'ai tout lieu de croire que mon courageux correspondant est mort et a été incinéré pendant la lecture publique des passages de Montaigne que je lui avait indiqués.

Paris, Mars 1920.

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