CHAPITRE PREMIER
Les Jeudis d'Alphonse Daudet
Au moment où il est question de publier une édition définitive de ses œuvres, je voudrais essayer d'expliquer à ceux qui ne sont pas de ma génération les causes profondes de l'admiration que nous ont inspirée*, vers 1880, les livres et la personne d'Alphonse Daudet. Ce beau talent eut alors sur la jeunesse une influence considérable et qui est cependant peu de chose, à côté du charme que sa personne et sa conversation ont exercé sur ceux
(1) Les cinq premiers chapitres de' ce voluttiô ont pâtll, avec des suppressions et des coupures, dans la Revue des Deux Mondes (1" février 1920), Revue Hebdomadaire (4 oct. 1919), Revue bleué (1" et 15 -oct. 1919), L'Opinion (25 oct., 20 déc. 1919 et 17 janvier 1920) et Revue de Paris (15 fév. 192iO). 3e rétablis ici le texte intégrbl d© ces chapitres.
qui l'ont connu de plus près. On étonnera bien des gens, en leur disant qu'Alphonse Daudet fut peut-être supérieur à son œuvre. Romancier, il l'a été, certes, jusqu'à la maîtrise, mais c'est avec ce mot qu'on a limité les frontières d'un esprit tout en étendue et en profondeur et qui fut non seulement un créateur d'art, mais qui eut vraiment de la vie une compréhension totale, complète, atteignant tous les domaines de la sensibilité physique et morale.
A mesure que la mort fait son œuvre et que s'allonge la liste des disparus; maintenant que j'arrive à l'âge où, selon le mot de Flaubert, on se promène dans ses souvenirs comme un spectre parmi des ruines, Alphonse Daudet est peut-être l'homme qui est resté en moi le plus vivant, le plus présent, celui dont la voix ne s'est jamais tue et qui, aux heures décourageantes, revient incessamment éclairer ma nuit du rayonnement de sa bonté. La fréquentation de pareils hommes dépasse la littérature; elle atteint l'âme à sa source; elle alimente les forces secrètes qui nous sont nécessaires pour entretenir en nous le culte de la foi et de l'idéal.
J'ai connu Alphonse Daudet en 1883, à l'époque où il habitait avenue de l'Observatoire, puis rue Bellechasse, et enfin rue de
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rUniversité, où il est mort. Je venais alors une fois par an passer un mois à Paris. Je fus tout de suite un fidèle habitué de ses jeudis; mais les meilleures visites étaient celles de la matinée, celles qu'il vous autorisait à lui faire un peu au hasard. J'arrivais de si loin et pour si peu de temps, qu'il consentait presque toujours à me recevoir. J'emportais ensuite dans ma solitude le prestige de ses encouragements et de sa parole, qui suffisaient à transfigurer ma vie de province. Il me disait quelquefois : « Que vous êtes heureux d'avoir un coin pour vous reposer et travailler! » Il m'enviait ce lointain refuge, lui qui n'était au fond qu'un grand déraciné de Provence. Je n'ai jamais compris que cet amoureux de soleil et de lumière ne soit pas allé plus souvent revoir son pays natal, au lieu de passer ses vacances à Chambrosay, devant les pelouses bien peignées d'un grisâtre château du Nord. Comment renonçait-il si aisément au bonheur de retrouver chaque année le Rhône sonore, les pins mouvants, les beaux souvenirs de jeunesse qui eussent vivifié et renouvelé son inspiration littéraire?
Je rencontrai chez Alphonse Daudet d'autres débutants, d'autres provinciaux qui, sinon par leur âge. du moins par leur produc-
SOUVENIRS DE LA VlE LITTERAmÊ
tion tardive, pouvaient encore être classés parmi les jeunes. Je me consolais facilement, quant à moi, d'être un inconnu dans ce milieu. Je jouissais même voluptueusement de mon obscurité. Ce qui nous attirait chez l'auteur du Nabab, c'était le désir d'entrer dans l'atmosphère de Httérature où vivent les maîtres, la joie de participer à cette communion d'idées qui réhabilitait à nos yeux une vocation que la province ne prend jamais tout à fait au sérieux. Je ne connaissais pas les trois quarts des gens qui venaient là. L'ennui d'être présenté, de m'informer, de n'essuyer que des phrases de politesse m'ôtait tout désir de quitter ma chaise. Je me dédommageais en écoutant beaucoup et surtout en comparant avec les miennes les opinions que j'entendais discuter. Je gardais de ma vie provinciale une timidité qui m'obhgeait, malgré l'attrait de ces réunions, à faire toujours un grand effort pour accepter une invitation à dîner. Et Dieu sait si le libellé de ces invitations vous mettait à l'aise: « L'habit est proscrit », ou bien: « Pas d'habit, bien entendu ». La simplicité de ces réceptions datait de loin. On racontait que certaines personnes avaient passé la mesure, et qu'un romancier célèbre s'était présenté en robe de ©hambre!
La séduction que dégageait Alphonse Daudet venait surtout de sa bonté. La bonté semblait l'épanouissement de son intelligence. Il eut ce don, qui manque à la plupart des hommes: il fut bon. « La bonté, a dit son frère, c'est la lumière qui le guide, cette bonté souveraine et guérissante. Son cœur est toujours agité d'une incessante compassion pour la souffrance humaine. Il y avait chez lui comme un ardent besoin de panser les blessures et de berce-r les peines ». Dans un de ses meilleurs livres, Léon Daudet a bien montré chez le grand romancier le foyer, de bonté profonde qui réchauffait et illuminait tous ceux qui l'approchaient. « Il disait, raconte son fils, qu'il aurait voulu se faire marchand de bonheur ». Vendre du bonheur à tous! Daudet eut la passion de l'altruisme, comme d'autres ont le culte de l'égoïsme. Il aimait les gens pour leurs illusions, pour leurs souffrances. On lui reproche les ironiques chapitres de Jack contre les ratés. Il a pu railler, en effet, les paresseux et les impuissants; mais il leur aurait tendu la main et les aurait certainement accueillis et secourus. Son premier geste était d'ouvrir son tiroir: « Vous n'avez besoin de rien? » II fallait une extrême délicatesse pour conjurer ses bienfaits. Son cœur, tou-
jours aux écoules, discernait très bien Tangoisse loyale du quémandage intéressé. Ce don particulier de sentir le malheur et la misère lui a inspiré l'idée d'un personnage où il s'est peint lui-même inconsciemment, le père Joyeuse, du Nabab, l'évocateur pessimiste, qui croit toujours ses filles en danger.
Cette faculté de souffrir, encore avivée pendant son affreuse maladie, n'enleva à Alphonse Daudet ni sa belle humeur ni son optimisme. Et cependant, cet homme qui voulait vendre du bonheur aux autres, avait peur du bonheur pour lui-même! Il suffisait qu'il lui arrivât quelque chose d'heureux pour qu'il craignît une expiation. Quand la maladie s'abattit sur lui, il se déclaraifjustement puni pour avoir trop aimé la vie. Il appréhendait le malheur et, quand le malheur arrivait, il avait d'infinies ressources pour le supporter.
Causer avec Alphonse Daudet, c'était être traité en égal et devenir son ami. Il proposait ses idées, il ne les imposait pas- On n'avait pas la sensation de lui céder: on était naturellement convaincu. Il vous écoutait avec une attention paternelle. Il vous demandait des détails sur votre vie, vos projets, vos rêves, les vieux parents que vous aviez laissés en province. Il devenait votre guide. Il vous
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disait: « N'ayez pas peur de la vie. On arrive fatalement ». Lui parlait-on de quelqu'un qui n'avait pas réussi : « C'est sa faute, disaitil, il n'a pas su attendre ». Il connaissait si bien les cruels débuts, les familles pauvres, les arrivées à Paris avec deux francs dans la poche, dures expériences qui l'avaient laissé sans rancune et qu'il ne se rappelait que pour mieux aider ceux qui s'y débattaient. Sa bonté provenait de cette nature poreuse dont il parle dans Le Petit Chose et qui lui inspirait ces mots copiés par son fils sur son carnet de notes: « Celui qui n'a pas eu faim, qui n'a pas eu froid, qui n'a pas souffert, ne peut parler ni du froid, ni de la faim, ni de la souffrance. Il ne sait même pas W»bs bien ce que c'est que le pain, ce que c'est que le feu, ce que c'est que la résignation. Dans la première partie de mon existence, j'ai connu la misère; dans la seconde, la douleur. Aussi mes sens se sont aiguisés. Si je disais à quel point, on ne me croirait pas. Certain visage en détresse au coin d'une rue m'a bouleversé l'âme et ne sortira jamais de ma mémoire. lî y a des intonations que j'évite de me rappeler pour ne pas pleurer bêtement. Ah! les comédiens, auel çfénie il leur faudrait pour reproduire ce cru'îls auraient éprouvé. Ni trémolo, ni exagération...
L'accent juste... Le merveilleux accent juste, qui sort des entrailles ».-
Cette fièvre de bonté n'empêchait pas Alphonse Daudet d'être un terrible ironiste, — ironie sans amertume et qui ne troubla jamais le fond de son âme. On lui a reproché quelques galéjades envers ses confrères. Il est possible qu'il ait parfois plaisanté chez ses amis la drôlerie qui le frappait à première vue et qu'il découvrait partout. Je ne crois pas que la sincérité de ses sentiments en ait jamais été altéré. Il savait trop le prix des affections et il a rendu trop de services pour qu'on ait pu le croire un instant capable d'ingratitude envers quelqu'un; et, s'il faut réfuter le reproche le plus connu, je trouve qu'il n'a même pas dépassé ses droits d'observateur et de romancier, en faisant du duc de Morny le portrait historique immortalisé par le Nabab. Quant à sa conduite avec Paul Arène, les torts qu'on lui prête sont une légende. La question a été définitivement tranchée par une lettre publiée dans le Gil Blas en décembre 1883 et reproduite par M. d' Aimeras dans son livre: Avant la gloire (T. I., p. 60).
Ce qu'il faut chercher dans l'œuvre d'Alphonse Daudet, ce qu'il y a mis avant tout, c'est son âme. Les êtres sont allés à lui bien
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plus qu'il n'est allé à eux. Il resta toute sa vie un grand idéaliste, et Zola s'illusionnait étrangement, quand il affirmait sur sa tombe que son ami avait collaboré à la même œuvre que lui. Les romans de Daudet n'ont rien de commun avec le Naturalisme; ils sont avant tout des productions de sensibilité personnelle; et c'est cette sensibilité qui explique sa passion des choses vécues, sa compréhension de la souffrance, la transposition qu'il en a faite dans ses livres et les épisodes romanesques avec lesquels il était heureux d'adoucir son observation implacable. Il a parlé comme il a écrit, et il a écrit comme il a senti, c'est-àdire avec son âme bien plus qu'avec son talent. « J'ai trop aimé la vie, disait-il. Je l'ai aspirée par tous les pores ». Aussi les souvenirs de sa jeunesse étaient-ils restés vivaces dans sa mémoire. Il y en a un qu'il racontait souvent et que Marieton rappelle dans sa Terre provençale: « Un jour, sur le pont de Trinquetaille, étant avec Mistral, Roumanille, Aubanel et Anselme Mathieu, il avait juré d'embrasser la mariée qui s'en revenait d'Arles avec son cortège fatigué, et ainsi ifit-il. Tant et si bien que Mistral, « beau comme le roi David », dut invoquer la myopie de l'enfant pour empêcher qu'on ne le précipitât dans le
fleuve... Un autre soir. — il le racontait cet hiver à l'un de ses jeudis chers aux fervents des lettres, — lui-même avait résolu de se jeter dans le Rhône. Et il s'y rendait, en effet, malgré les supplications, un peu vagues, de ses compagnons, quand Anselme Mathieu s'avança sur le bord et, d'un ton lamentable, commença l'oraison funèbre: « Il a assez de la vie, le pauvre enfant, laissez-le s'en aller... Adieu, Daudet, adieu. » Ces façons-là me guérirent du coup, nous dit le narrateur, subitement attendri ».
Cet optimiste, impatient de vivre, fut cependant obsédé par la pensée de la mort. « L'idée de la mort, me disait-il, a empoisonné mon existence. Chaque fois que je change d'appartement, ma première réflexion est de me dire: Comment fera-t-on pour sortir ton cercueil? Il faudra passer par ici, tourner par là ». Il ajoutait: « L'existence est une bousculade. Il me semble que j'ai rêvé ma vie ». On retrouve la trace de cette préoccupation dès ses premières œuvres, notamment dans une des Lettres de mon moulin, La maladie du Dauphin, qui est peut-être l'écho du souvenir que rapporte Barrés : « Je ne passe pas une journée sans que se présente à mon esprit ce que m'a raconté un jour Alphonse Daudet d'un père
assis au chevet de son petit garçon, très malade, et qu'il entendit soudain dire dans le silence: « Père, cela m'ennuie de mourir » (1).
Quoique religieux d'esprit et de cœur, Alphonse Daudet, au fond, ne croyait pas à grand'chose. Mais son scepticisme était un gémissement bien plus qu'une révolte. J'entends encore de quel ton douloureux il concluait une discussion sur la destinée humaine: « La vérité, c'est qu'on ne sait rien et qu'on ne saura jamais rien ».
L'auteur du Petit Chose connut de bonne heure toutes les exaltations de la vie, et nul cependant n'en a plus rapidement senti les désenchantements anticipés. Un jour que je lui disais mon âge, il me regarda en souriant: «Est-ce possible! Il y a encore des gens qui ont trente ans! » Les affres de la vieillesse, ce qu'il appelait les paliers décevants de la cinquantaine, il les a décrits dans Sapho. Il a mis toute sa colère de vieillir dans la bouche du sculpteur Caoudal, qui se pétrit rageusement le visage devant la glace: « Dire que dans dix ans je regretterai ça ».
Daudet n'était et ne voulait être d'aucune école. Il n'admettait pas de classement en lit-
(1) La mort de Venise, p. 112.
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térature. On parlait un jour des livres de Paul Bourget qui, sous le nom de romans psychologiques, obtenaient alors beaucoup de succès: « Le roman psychologique, nous dit-il, je ne connais pas. Ça n'existe pas ». Et il développait son idée, qui semblait très juste: « Où y a-t-il plus de psychologie que dans Manon Lescaut? Est-ce du roman psychologique?
N'y a-t-il pas de la très forte psychologie dans Tolstoï, cet exclusif accumulateur de menus faits? Où trouve-t-on plus de psychologie que dans Macbeth et Hamlet, qui sont des œuvres dramatiques? Si le roman psychologique existe, alors tous les romans sont des romans psychologiques ».
Alphonse Daudet ne fut jamais ébloui par la réputation que lui valurent ses livres. Il souriait quand on lui parlait de son talent: « Oui, Daudet, disait-il, c'est entendu... un romancier... un amuseur ». Et il (Concluait: « C'est égal... C'est énorme que ça se vende. Voilà dix ans que Zola et moi avons du succès. C'est le moment de nous bien tenir ». Tout le monde, il faut le dire, n'avait pas la faiblesse de prendre Daudet pour un simple amuseur. J'ai moi-même prêché d'exemple, en publiant un volume, d'ailleurs médiocre, sur L'Amour chez Alphonse Daudet, titre un peu étourdi
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qu'Edmond Deschaumes avait raison de plaisanter dans ÏEuénement. Avec plus de talent et plus de lourdeur, les Allemands ont palicmment analysé l'œuvre du grand romancier. L'auteur de Saplio me montra un jour un ouvrage qu'il venait de recevoir d'Allemagne. Ce travail, le plus complet qu'on ait publié sur lui, comprend deux volumes de 500 pages et porte ce titre: Alphonse Daudet, sa vie et ses œuvres jusqu'au mois de janvier 1883, par Adolf Gerslmann. L'existence du romancier est minutieusement étudiée, depuis les premières années de sa jeunesse à Nîmes. L'influence de la vie sur l'œuvre, l'explication de l'écrivain par l'homme, la formation, le milieu, l'époque, le caractère, tout est analysé avec une abondance d'informations qui donne à ce travail une haute valeur psychologique. Daudet était stupéfait de voir sa production traitée avec cette conscience et ce respect.
Malgré ses amis et ses admirateurs, l'auteur du Nabab n'évita pas toujours les coups d'épingles de certains confrères que la gloire des autres empêche quelquefois de dormir. Ces malices d'hommes de lettres le laissaient ordinairement insensible. Il ne se fâcha qu'une fois, ce fut contre Albert Delpit, qui avait fini par l'impatienter, à forc« de lui reprocher ses
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galéjades et ses soi-disant plagiats de Dickens: « Pour mettre fin à cette légende, dit un contemporain, il provoqua Delpit, qui fut tout étonné de voir avec quelle fougue et quelle adresse l'auteur de Tartarin se rebiffait et se battait. Ce duel, où Delpit faillit être transpercé, termina les injustes attaques que l'envie seule pouvait soutenir contre un homme dont la forte personnalité et l'indiscutable talent n'avaient besoin d'aucun parrainage ni d'aucun modèle, et qui pouvait parfaitei"-»ent se permettre quelques inofîensives et far. iisistes imitations ».
Ce duel eut lieu très simplement, j'allais dire très modestement. Alphonse Daudet ne vit là qu'une leçon de correction qu'il se crut obligé de donner. Il ne mettait jamais dans ce qu'il faisait la moindre ostentation. Il e'~ livrait tout entier dès le premier moment, selon la formule de Flaubert: « Ceux qui ne m'aiment pas tel que je suis n'ont qu'à ne plus revenir ».
C'était une joie d'écouter l'auteur de Tartarin parler littérature. Il y a une chose qui m'a toujours vivement intéressé. Ce sont les procédés de style des grands écrivains, leurs méthodes de travail, leur lecture, leur formation.
Alphonse Daudet, lui aussi, travaillait énormément. Il me montra, avenue de l'Observatoire, dans un tiroir de son bureau, les huit ou dix rédactions de Sapho, qui venait de paraître. Toute l'œuvre de Daudet est le résultat d'un travail constant, d'une continuelle condensation. Sa première manière, la familiarité exquise, fut celle des Lettres de mon Moulin, des Contes du Lundi, du Petit Chose. Le Nabab, les Rois en exil caractérisent sa deuxième manière, la phrase arborescente et pailletante. Enfin Sapho, L'Immortel, L'Evangéliste représentent sa troisième manière, le raccourci lapidaire qui l'apparente à Saint Simon et dont Colette Willy a directement hérité.
Daudet vous expliquait comment il travaillait, la peine qu'il prenait, le sens qu'il fallait donner au reproche qu'on lui adressait: Il n'a pas d'imagination. « Eh oui, disait-il, je n'ai pas d'imagination. Je copie tout ». Il empruntait à la vie ses personnages et son sujet; ses livres sont presque tous des romans à clef. Il n'était pas rare de rencontrer chez lui quelque rancunier personnage venant protester contre une ressemblance qu'il jugeait compromettante. Je fus, un jour, presque témoin d'une scène de ce genre. L'Evangéliste venait de
paraître. Un monsieur réclamait au nom d'un ami qui se prétendait photographié sous l&» traits paradeurs et naïfs du sous-préfet Lorie. « C'est absurde, répHquait Daudet. Je fais d'après nature. Je ne m'en cache pas. Chacun peut se reconnaître dans mes bouquins, et tout le monde, à ce compte, pourrait venir protester ».
L'auteur de Jack copiait aussi sur place ses descriptions et ses paysages qui, transportés ensuite dans ses livres, gardaient l'émotion immédiate de la chose vue. Dans La Petite Paroisse, la maison au volet jaune, Quiberon, les rayons du phare, le milieu où Lydie tente de se suicider furent écrits au cours d'un voyage solitaire et triste. Même en songe, même en dormant, la Nature le poursuivait. « Les plus beaux paysages que j'ai vus, nous disait-il, je les ai vus en rêve ».
Dans une lettre écrite après une lecture de Robert Helmont et de la Chasse en Camargue, je lui exprimai un jour le désir que nous avions tous de le voir publier un livre qui serait uniquement un recueil descriptif, un simple carnet de notes, comme on en a trouvé dans ses papiers posthumes. Je regrette que la famille n'ait pas fait imprimer après sa mort
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un de ces carnets personnels. Il doit y avoir des notations de premier ordre.
Alphonse Daudet conseillait aux débutants de mettre en pratique les procédés qu'il employait. « Pour arriver à sentir son sujet, disait-il, il faut le porter longtemps. La période d'incubation est la plus dure et la plus féconde. Nous sommes littéralement en état de gestation. Nous en avons le masque. Pour moi, je suis tellement obsédé de mon sujet, que j'en parle à tout le monde. Je ne connais pas d'autre méthode. Il faut en parler, s'en saturer... »
Il y a un homme qui a compris dans toute sa profondeur ce qui faisait d'Alphonse Daudet un être vraiment magnifique: c'est Baptistin Bonnet, le valet de ferme, l'auteur de deux volumes de Mémoires qui sont un chef-d'œuvre de description classique. Comment le créateur de Sapho découvrit ce pâtre; comment il le présenta au public et traduisit son œuvre; comment il soutint sa détresse et assura sa vie en lui trouvant une place', Baptistin Bonnet l'a raconté lui-même dans un volume débordant d'enthousiasme. J'ai connu Bonnet après la mort de Daudet. Chaque fois qu'il parlait du Maître, c'était avec des yeux pleins de larmes, sentiment de la nature était si vif chez ce
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valet de ferme, qu'il a fait de lui presque un égal de Théocrite et de Virgile. L'intensité de ces récits rustiques devait ravir un homme comme Daudet, qui avait lui aussi vécu en province, aimé le village, la terre, les paysans. « Que de fois, dit son fils Léon, avons-nous parlé ensemble de ce Bonnet, de ce don extraordinaire d'expressions, de cette richesse de vocabulaire qui lui jette à pleine brassées des mots de race venus du sol avec les fleurs et les fruits que cueillent les émotions naïves de la légende. Ce campagnard, disait-il, a été soldat, il a fait la guerre comme un lion, il a mené à Paris, dans la tristesse brumeuse, une vie de misère et de lutte, mais l'instrument est demeuré intact et il en tirera des sons éternels. »
Je n'ai jamais rencontré Bonnet chez le Maître. Il y a des personnes que j'ai vues chez Daudet une seule fois et qui sont cependant restées bien vivantes devant mes yeux, Leconte de Lisle, par exemple, qui ne se dérangeait pas souvent et ne sortait pas volontiers le soir. On le remercia beaucoup d'être venu. J'avais le plus grand désir de causer avec l'auteur de Kaïn, mais il était très entouré et on ne l'abordait pas facilement. Ne pouvant lui adresser la parole, je me contentai de l'écouter parler.
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n allait parmi les groupes, soulevant les approbations admiratives qui montraient bien qu'il était le principal personnage de la réunion. Ce grand vieillard athlétique ressemblait à un cabotin en retraite ou à un vieux magistrat fraîchement rasé. Il avait une façon de garder le silence et d'écouter ses interlocuteurs qui lui donnait la fixité attentive d'un personnage de cabinet de cire. A un certain moment, il se trouva debout devant moi, sa tasse de thé à la main. Je profitai de l'occasion pour lui parler de sa traduction d'Homère, que je lisais alors et qui me parait encore aujourd'hui la meilleure, malgré sa barbarie archaïque, et je lui posai la question qui me tourmentait: « Pourquoi n'avez-vous pas aussi traduit Virgile? L'Enéide pouvait offrir bien dos beautés originales à exprimer en français ». Il arrêta une minute sur moi son monocle : « Non, dit-il, j'ai jugé inutile de traduire Virgile. Virgile n'est pas intéressant. Il n'est que le clair de lune d'Homère... Toutes les beautés qu'il contient sont dans Homère ». J'avais pressenti cette réponse et j'aurais bien voulu échanger encore quelques mots, mais le grand poète me tourna le dos pour aller cueillir ailleurs de plus glorieux hommages.
Prosateur français incomparable, Alphonse Daudet n'avait pas oublié sa langue natale et ne manquait jamais de parler provençal avec ses compatriotes ou d'emprunter à cet idiome les mots qui facilitaient sa pensée. Il disait à Georges Docquois: « Pour tout ce qui a trait à mon enfance, c'est en provençal que je suis toujours tenté d'écrire ». Le charme de ses premiers contes, les Lettres de mon Moulin, entr'autres, ic'est d'être précisément des récils provençaux. Daudet a filtré ce provençal dans la plus spirituelle des transpositions- Chez Paul Arène, le phénomène est plus curieux encore: il n'y a plus transposition, le provençal est intact; la saveur du terroir a passé dans la langue française.
Bien que je l'aie quelquefois interrogé à ce sujet, je n'ai jamais bien pu discerner le véritable sentiment d'Aphonse Daudet sur la littérature provençale et sa portée décentralisatrice. Les dix premières années de son mariage, il retournait encore assez souvent dans !Son pays; puis sa villa de Champrosay finit par le retenir, et, vers 1883, il avait tout à fait perdu le goût d'aller dans le Midi. Autant qu'il m'en souvient, je l'ai toujours entendu parler des Félibres sur un ton qui prouvait qu'il ne les nrenait peut-être pns tout n fait an sérieux.
Il faisait une exception pour Mistral qui, disait-il, a du talent. Il rappelait en riant les bruyantes fêtes provençales où l'on promène la reine du Félibrige à grands renforts de tambourins et de farandoles, et tous les bons ecclésiastiques de province, qui conservent, précieusement encadre aux murs de leur salle à manger, leur diplôme de Félibre signé: Lou capoulié Mistral. On n'avait pas encore essaj'é de bien définir à celte époque la signification des doctrines félibréennes, et réclectisme d'Alphonse Daudet n'eût certainement pas admis sans réserves les revendications séparatistes que formulaient les extrêmes enthousiastes. Il y avait chez l'auteur de Numa Roumestan un tempérament d'ironiste français que sa sensibilité provençale ne put jamais tout à fait réduire au silence et qui l'inclinait toujours un peu malgré lui à railler l'outrance méridionale. Les Tarasconais, dit-on, lui gardèrent longtemps rancune. « Un jour qu'il se trouvait dans la gare de cette petite ville, le romancier, pour passer le temps, en attendant le train, s'approcha de la grande armoire en bois jaune, prit le Petit Marseillais et s'en alla tranquillement en laissant dix centimes sur le comptoir. Il n'avait pas fait dix pas, lors» u'il entendit derrière lui une voix perçante.
C'était la marchande qui l'interpellait, d'un ton rempli d'amertume et avec un accent qui faisait vibrer les voyelles. Elle tendait, d'un geste indigné, cinq centimes, et tous les voyageurs purent entendre cette phrase vengeresse: « Nous ne sommes pas des voleurs à Tarascon. Voilà votre sou, monsieur... Daudet! » Je ne vois guère, dans le répertoire classique, que les imprécations de Camille qui peuvent être comparées à la véhémente apostrophe de cette marchande de journaux » (1). Daudet voulait savoir quelquefois ce qu'on pensait en Provence de ses livres. Il y avait alors dans nos petites villes du midi un public spécial: avocat, notaires ou jeunes gens (ce public doit encore exister) qui lisait avidement ses œuvres. Quelques-uns ne lui pardonnaient pas son indépendance et l'accusaient crûment de nous avoir trahis pour faire sa cour aux Parisiens. De tous ses Tartarin, son Tartarin sur les Alpes nous semblait le plus amusant et le plus profond. En résumé, le mal que Daudet a dit des Provençaux n'est pas bien méchant et se résume à peu de chose, et il leur est certainement arrivé de se calomnier euxmêmes beaucoup plus cruellement.
(1) H. D'Almêras. Journal des Instituteurs, 26 décembre 1897.
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Alphonse Daudet me demandait des détails sur la vie que je menais là-bas dans ma petite ville. Il me disait d'un air gourmand: « Vous devez avoir des types autour de vous, des maniaques, des originaux. » Il les crayonnait en pensée. Je lui en citai quelques-uns, entr'autres un de nos amis, excellent prêtre, peintre et poète provençal, qui me disait avec une conviction profonde: « La Fontaine manque surtout de naturel », ou bien encore: « Ce pauvre Lamartine! quand il entreprend une strophe, il n'en sort plus! »; et ce conducteur des ponts et chaussées qui me dit sérieusement: « Vous prenez Montaigne pour un écrivain? » Daudet riait d'un beau rire de jeunesse. Le rire et l'émotion flottaient toujours sur ses lèvres. « Nous restons tous de grands enfants, disait-il. La vieillesse ne nous change pas ». Un jour que l'on parlait du manque de sensibilité et d'imagination, il eut ce mot: « Il y a tant d'êtres inhabités », et celui-ci, qu'il répétait souvent: « Il y a tant de fous qui vivent en liberté ».
Alphonse Daudet était un enchanteur. Il racontait comme il écrivait. Qui l'a lu l'a entendu. Il parlait en souriant, les narines fiévreuses, sur un ton de confidence câline, avec des gestes envelopi>eurs, s'examinant les
doigts un à un de son regard frôleur et myope, tandis qu'il maniait sa petite pipe courte, comme s'il pétrissait des mots. Ses récits étaient de véritables créations inspirées par le sens de la vie ou le sentiment de la nature, qu'il éprouvait jusqu'à la souffrance.
Il évoquait des souvenirs qu'on eût pu imprimer sans y changer un mot, entr'autres une visite au bastidon de son oncle: « J'étais tout petit. J'allais avec lui. Il faisait une chaleur terrible. Tout brûlait. Les cigales ronflaient. J'entends encore le bruit que faisait la clef que mon oncle introduisait dans la serrure du vieux portail de fer, d'où s'envolaient des abeilles ». Ou bien c'était un épisode de la guerre de 1870: « De grands incendies brûlaient au loin dans le silence du crépuscule,.. Pour échapper aux coups de fusils, on n'eut que le temps de traverser une rivière, un étang. Arrivés à l'autre bord, qu'est-ce que nous voyons? Un chasseur de gibier d'eau, qui nous fait tranquillement ses doléances: « Je n'ai rien tué. C'est une guigne... Je me suis trompé... J'ai pris du plomb trop petit.. »
Daudet avait une compréhension littéraire directe et sans parti-pris, qui lui faisait immédiatement toucher le fond des idées. U haïssait Tinjustiee et la cuistejrie, ei. ne sacri-
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fia jamais à une plaisanterie ce qu'il croyait èlre le vrai. Il aimait la charge, mais ne mentait jamais. Lecteur intrépide, au courant de tout, il trouvait toujours l'expression pittoresque et jugeait les œuvres avec un sens critique d'une finesse déconcertante. Ce moderne avait lu tous les classiques. On eût écrit de jolis articles rien qu'avec les remarques dont il semait sa conversation. Lui-même eût été heureux que ces copeaux tombés de l'établi eussent servi à quelque ichose et donné un peu de lustre à quelqu'un.
Il définissait George Ohnet: « Le sujet, le verbe et l'attribut ». Il disait de Mme de Staël: « C'est de la littérature sans sexe ». Flaubert u était au confluent de Chateaubriand et de « Balza^i ». Il se plaignit, un jour, de n'avoir plus le même goût à lire: « L'intelligence, disait-il, est comme le corps. Nous changeons physiquement de peau tous les cinq ou tous les six ans. Intellectuellement, c'est la même chose. J'ai adoré Montaigne. A présent, je ne puis plus le lire ». La littérature décadente faisait alors parler d'elle. Il appelait cette prose compliquée: « de la littérature de sourd, du style à l'émeri ». La lecture était pour lui non seulement la satisfaction de l'intelligence, mais une grande ressource morale. Quand je
perdis la vieille tante qui m'a élevé, il m'écrivit: « Faites de belles lectures ».
II disait à propos de Diderot, « L'homme du xvin" siècle, ce n'est pas Voltaire, c'est Diderot. Préférer Voltaire à Diderot, cela juge une tournure d'esprit. Diderot a promené partout son flambeau. Il y a de la fumée, du charbon, oui, sans doute, mais quelle illumination! quels éclairs! » Montaigne, Pascal et Rousseau « furent, nous dit son fils, les trois admirations forcenées d'Alphonse Daudet. Il était de cette grande famille. Son Montaigne ne le quittait pas, il annotait Pascal, il défendait Rousseau contre les reproches honorables de ceux qui ont honte de la honte, qui se détournent du charnier... De ces trois génies, si mûrs et si vastes, il chérissait la sincérité. Il se les proposait en exemples. A force de converser avec eux, il s'était imprégné de leur substance ».
S'il mettait la littérature au-dessus de tout, l'auteur du Nabab sentait non moins profondément la musique. II aimait « toutes les musiques, jusqu'au son des cloches », et je l'ai entendu parler de Wagner avec un enthousiasme inépuisable, qui ne l'empêchait pas, d'ailleurs, de voir ses défauts. « On s'étonne, disait-il, qu'un si grand musicien ait mis dans son œuvre tant de cartonnage et de papier
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oint. Il y a vraiment trop de fées, de chars et de cygnes en carton. Ce n'est pas la peine d'avoir brisé les conventions de l'ancien répertoire pour s'encombrer d'un pareil bric-àbrac ».
Daudet a toujours vécu dans les meilleurs .ormes avec Emile Zola, dont il ne partageait pas les idées et dont la production lui inspirait ouvent de l'antipathie: « Il n'y a pas de rai- ')n, disait-il, après la publication de la Bête lumaine, pour ne pas faire systématiquement un volume sur chaque branche du commerce l de l'industrie, un volume sur les cuirassés, un autre sur les ballons, un autre sur le Creusot ». Il ajoutait, quand on le poussait: « Oui, c'est entendu, il a du talent ». Alphonse Dau- > I uva'î !rop de loyauté et de bon sens pour .ie pas hausser les épaules devant les prétentions de ce fameux Naturalisme, dont Flaubert lui-même se moquait et avec lequel l'auteur de Xana s'efforçait d'accaparer si rageusement l'attention publique. La puissance descriptive de Zola séduisait alors la jeunesse. On admirait des livres comme Une page d'amour et Le Rêve. On lisait avidement les manifestes aux-
Iuels le Figaro prêtait ses colonnes et les antes réalistes comme la Mort du paysan, que i grand journal parisien publiait en première
page. Remis aujourd'hui à sa place, Zola reste l'auteur de deux ou trois volumes remarqua^ blés, comme L'Assommoir et Germinal, q i justifieront toujours sa réputation. Je n'ai rencontré Zola que deux fois chez Daudet. C'était pendant la terrible fièvre typhoïde qui mit son fils Léon à deux doigts de la mort. L'auteur de l'Assommoir venait prendre fréquemment de ses nouvelles, et Aphonse Daudet me dit un jour combien il était profondément touché de la sollicitude que Zola lui témoignait à cette occasion.
C'est bien injustement qu'on a accusé l'auteur du Nabab d'indiscrétion littéraire. Personne n'eut un sentiment plus vif de? convenances et ne se montra plus scrupuleux sur le chapitre des confidences autobiographiques. Il s'est constamment refusé à livrer à la publicité les lettres qu'il avait reçues de Flaubert, dont il fut certainement l'ami préféré. On peut regretter que cette correspondance n'ait pas vu le jour, et qu'un excès de délicatesse nous ait empêchés de connaître un si intéressant échange d'idées entre deux écrivains égaux en noblesse et en talent.
C'est aux jeudis d'Alphonse Daudet que j'ai connu Maurice Barrés. Ce dilettante, rassasié de littérature, venait de publier sa fameuse
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Journée parlementaire, pamphlet qui devait inaugurer sa prochaine carrière politique. Les premiers livres de Barrés n'eurent pas et ne pouvaient pas avoir en province le succès qu'ils obtinrent à Paris. L'influence de la vie bourgeoise et familiale empêcha les jeunes gens de province d'accueillir aussi avidement ces manifestations psychologiques d'un dilettantisme dont l'école Concourt avait déjà tant exploité le côté purement descriptif. Je fus très surpris, quand je fis la connaissance de Barrés, de voir un grand garçon souriant et ironique, qui semblait choisir ses mots et doser ses paroles. Il avait déjà sa façon un peu impertinente de passer dans la vie en gardant pour lui le secret de ses sentiments et de ses dédains. Mon opinion s'est modifiée, à mesure que je l'ai mieux connu et que j'ai mieux lu ses livres. Du Jardin de Bérénice à ses derniers volumes de guerre, nous avons eu bien des avatars de Barrés. Vouloir expliquer la cause et le lien de cette évolution est un jeu inutile et vain. Il n'y a rien à expliquer. Si exceptionnel qu'il soit, un artiste subit tout comme un autre ses métamorphoses intérieures, ses besoins de renouvellement. Après •voir débuté par l'enseignement esthétique de l'égoïsme, Maurice Barrés, comme Lamartine
et Chateaubriand, fut ^attiré par la politique. Ses complications de sensibilité n'avaient rien d'absolument inconciliable avec le nouveau rôle de propagande patriotique qu'il a si éloquemment rempli depuis la guerre. Barrés n'est ni un politicien, ni un philosophe. Il est tout simplement un grand artiste, c'est-àdire l'égal d'un très grand penseur. Sa gloire aura été de nous avoir donné dans plusieurs de ses livres (La Mort de Venise, Du Sang et de la Volupté, etc.), quelques accents impérissables d'une âme épuisée de satiété et d'infini. C'est en cela qu'il m'apparaît parfois comme le plus grand écrivain de notre temps. Il me dit un jour, en parlant de Chateaubriand: « Ah! celui-là, il nous a tous créés. » Barrés est notre Chateaubriand en réduction. Avec plus de préciosité, il a le même désabusement, et son style a souvent la même image illuminatrice et hautaine. L'homme est déconcertant. Mélange de familiarité et d'ironie. Barrés a toujours l'air de se prêter, non de se donner. Il condescend, il ne se hvre pas. Il est aimable pour ceux qui l'aiment, sans que l'admiration qu'on lui témoigne l'incline à connaître de plus près ses admirateurs. Je n'ai eu avec lui, pour ma part, que des relations agréables. Il m'a même fait un cadeau qui
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m'a causé le plus grand plaisir. Il m'a offert les placards d'épreuves, avec corrections manuscrites, de son Voyage de Sparte. Je me propose de publier quelque jour les curieuses leçons de style que dégagent ces ratures.
On rencontrait chez Alphonse Daudet les gens d'opinions les plus- opposées. N'attachant d'importance qu'à la question de talent, l'auteur du Petit Chose avait des relations dans tous les partis; il était l'ami de Barrés comme il fut l'ami de Gambetta, et l'on sait dans quels termes il a parlé de la Politique : « O politique, je te hais. Je te hais, parce que tu es grossière, injuste, haineuse, criarde et bavarde; parce que tu es l'ennemie de l'art et du travail; parce que tu sers d'étiquette à toutes les sottises, à toutes les ambitions, à toutes les paresses. Aveugle et passionnée, tu sépares de braves cœurs faits pour être unis; tu lies au contraire des êtres tout à fait dissemblables. Tu es le grand dissolvant des eonsciences, tu donnes l'habitude du mensonge, du subterfuge, et, grâce à toi, on voit des honnêtes gens devenus amis des coquins, pourvu qu'ils soient du même parti. Je te hais surtout, ô politique, parce que tu en es arrivée à tuer dans nos cœurs l'idée de patrie, parce que j'ni vu des démocrates se frotter les mains
en apprenant les désastres de Forbach et de Reischoifen, et des impérialistes, après le 4 septembre, ne pas essayer de dissimuler leur joie à chaque nouvelle défaite de Chanzy ou de Trochu. »
Les dîners du jeudi étaient, pour les débutants comme nous, une véritable fête. Edmond de Concourt, qui avait chez Daudet la situation privilégiée d'un grand parent vénéré de toute la famille, semblait présider ces dîners avec plus d'autorité que le maître de la maison. Toujours plein d'égards pour lui, Daudet ne disait jamais que : « Mon vieux Goncourt. » Cet ancêtre illustre, ce Chateaubriand du Réalisme, était alors en pleine renommée. On admirait la Fille Elisa, Zemganno et Chérie, et j'ai moi-même subi, à ce moment-là, comme tout le monde, le dangereux prestige de cet art d'écrire dont tous les défauts se retrouvent dans les Mémoires d' Outre-tombe, le livre de chevet des Concourt.
Les témoignages de déférence qu'on lui prodiguait ne désarmaient pas l'attitude importante qu'Edmond de Concourt semblait avoir adoptée pour parler exclusivement de lui-même et de ses propres ouvrages. Une telle vanité est toujours choquante chez un espri! supérieur. L'homme célèbre a le devoir de se
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montrer accueillant, s'il veut que l'on respecte sa gloire, de même que l'homme riche doit être modeste, s'il veut se faire pardonner sa richesse, Alphonse Daudet admirait loyalement Concourt et avait pour ses faiblesses des trésors d'indulgence. « Avec Concourt, qui en dépit de son savoir-vivre impeccable, semblait poser pour le grand homme, il lui fallait dépenser des trésors de diplomatie, afin de ne pas laisser voir les réserves que lui suggérait son esprit fin et pénétrant, chaque fois que son noble ami répétait le Nous, qui à ses yeux représentait le summum du talent littéraire (1).
Edmond de Concourt était, d'ailleurs, le type du parfait gentilhomme, aimable par éducation plus que par nature et sachant très bien concilier le sourire et la politesse avec son air de supériorité protectrice, cet air Commodore qu'il gardait même à table et qu'a popularisé une eau-forte très ressemblante. Après sa mort, ses admirateurs se sont faits plus rares, et on peut dire que la jeunesse d'aujourd'hui tourne complètement le dos à son idéal littéraire.
Alphonse Daudet eut, lui aussi, ses moments de fièvre descriptive, sa passion pour la phrase
(1) Maurice Dbeyfous. Ce qu'il me reste à dire, p. 278,
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vagabonde; mais cette faiblesse fut passagère, et je ne serais pas étonné que les excès de l'école Concourt eussent contribué à lui donner, après Les Rois en exil, ce besoin de condensation et de raccourci qui aboutit à VEvangéliste et à l'inimitable Sapho. « Goncourt, nous dit-il, se plaint de l'école décadente. Il ne voit pas que c'est lui qui a engendré ces bistourneurs de phrases, ces paradeurs de foire, ces avaleurs d'étoupe enflammée. » Cela n'empêchait pas l'auteur du Nabab de rendre justice au talent de son « vieux Concourt ». J'entends encore de quel ton grave il me dit à propos d'Idées et Sensations : « Quel beau livre! »
A table, on écoutait avec attention les mots prophétiques que laissait tomber la voix négligente d'Edmond de Concourt. Il avait une conversation curieuse et, en art et en peinture, pleine de fines remarques. Sa façon de ramener toute la littérature au réalisme finissait par être amusante. C'est au nom de ces principes qu'il déclarait ne pas aimer Puvis de Chavannes , « On ne fait pas exprès de la peinture primitive, disait-il. Les peintres primitifs n'avaient rien d'archaïque. C'étaient des modernes, des gens de leur temps, des réalistes. Ils n'ont pas voulu faire de la naïvclé. Il
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est ridicule de vouloir imiter leurs fresques naïves. »
C'était le moment où débutait avec éclat le caricaturiste Forain. « Forain, disait Goncourt, est un homme de lettres. Ses légendes sont d'un moraliste. Tout son talent est dans la légende. » Daudet ajoutait avec son sourire en continuel aparté : « Forain a du génie : il a créé un dos. » Et il montrait en quelques mots pittoresques l'éloquence du dos chez les vieux messieurs à cour d'assises des caricatures de Forain. L'importance de cette partie de la personne humaine frappait Alphonse Daudet. 11 a peint lui-même le Nabab aux prises avec ses emprunteurs et la mimique énergique de son large dos. « Ce dos, à lui seul, était d'une éloquence! » Et plus loin : « C'est pour le coup qu'il y eut des colloques dans les salons écartés et que le dos du Nabab accentua sa mimique. » A cette époque, les vieux messieurs de Forain n'étaient pas encore devenus des Juifs. Après l'affaire Dreyfus, où Forain prit parti on sait avec quelle verve, ces dos de simples bourgeois se transformèrent en dos Israélites; et depuis lors, Juifs ou non, bons ou mauvais patriotes, tous ces personnages ont eardé le même dos. Forain, en faisant de la politique, n'a modifié ni ses types ni son des-
42 scuvENms de la vie littéraire
sin, parce qu'au fond le dessin n'est évidemment ichez lui que le prétexte. Il sabre le sourire, il sabre le visage, il sabre le nez, il sabre tout. Concourt avait raison. Ce qui compte chez Forain, ce sont les légendes. « Pourvu qu'ils tiennent... » eût pu être illustré par n'importe qui...
Edmond de Concourt admirait sincèrement Chateaubriand et faisait de fortes réserves sur la poésie de Victor Hugo, qu'il trouvait trop bourgeoise, pas assez raffinée. Il louait la puissance verbale du grand poète qui a transformé la langue poétique française; il lui reprochait seulement d'avoir trop peu d'images à nuances, comme en ont Baudelaire et Verlaine. « Il en a, disait-il, mais trop rarement » ; et il icitait l'Arlequin à cheval sur un mur, de la Fête chez Thérèse : « Ses jambes ébauchaient de rêveuses gambades. »
Après tant d'années écoulées, il me serait difficile de bien définir le genre d'impression que m'a faite Edmond de Concourt. J'avais beau admirer des œuvres comme Madame Gervaisais ou Renée Mauperin, je ne pouvais m'empêcher de blâmer dans la Nouvelle Revue les tics et les procédés de cette singulière prose. Je confiai à Daudet l'embarras où me mettait ce remords. « Rassurez-vous,
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me dit-il, en souriant. Il n'a pas lu. » Il était naturel qu'un homme comme Goncourt ignorât mes critiq^ies; mais il eût été bien extraordinaire que l'Argus de la Presse ne le tînt pas au courant de tout ce qu'on écrivait sur son compte. Je n'étais pas le seul à éprouver à son égard ce mélange de respect et de méfiance. On ne pouvait pas dire qu'il fût antipathique, et cependant on n'était pas attiré vers lui. On ne songeait pas à mettre en doute la parole de ceux qui vantaient la fidélité de ses afifections et la sûreté de son caractère. On sentait bien qu'il méritait la confiance, mais c'est par raison qu'on la lui accordait et non par sympathie. On regrettait surtout qu'il ne Ht jamais rien pour diminuer la distance qu'il semblait avoir établie en principe entre lui et le reste du genre humain. La fondation de son Académie réaliste, qu'il prétendit opposer à la bourgeoise Académie française, fut une sorte de main-mise sur la postérité. En dotant d'une rente les partisans de sa littérature, il instituait une ligue pour la défense de son nom et la protection de son œuvre. Sa fierté de gentilhomme ne lui fit jamais perdre de vue le soin de la publicité et de la réclame. Quand parut La Fausiin, j'ai vu de mes yeux, boulevard des Italiens, tondue d'un arbre à l'autre, à la hau-
teur d'un deuxième étage, une énorme banderolle portant l'inscription : Vient de paraître, Edmond de Concourt, La Faustin.
Jules Vallès, en refusant de faire partie de son Académ' ', écrivit une page qui fît scandale à cette époque. « Comment! disait-il, Goncourt se moque de l'Académie des 40 et il veut fonder l'Aicadémie des 10!... Mais elle sera plus sotte et plus injuste, plus impuissante et plus lâche que celle qui loge devant le pont des Arts... Goncourt croit que la littérature se transmet comme une couronne et qu'il y a un diagnostic d'idées à défendre. Allons donc! Le réalisme, le naturalisme crèveront après le classicisme et le romantisme. Ce serait à cracher sur la littérature, si la Révolution ne l'emportait pas dans son torrent! »
Après avoir déclaré que son fameux Journal ne paraîtrait qu'après sa mort, Edmond de Goncourt ne put résister à la tentation de le publier de son vivant, ce qui déchaîna bien des froissements d'amour-propre. Alphonse Daudet lui-même eut à souffrir de ces indiscrétions. Je le vois encore, tenant à la main un numéro de YEcho de Paris, qui donnait je ne sais plus quel passage de ces Mémoires, où l'on dépeignait Daudet content de porter un parilalon gvh, e! autres enfantillages de cv
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genru. Je me rappelle son air découragé et de quel ton sans rancune il disait : « Que voulez-vous! C'est ma faute... Je n'ai pas songé à lui déconseiller la publication de ce journal. Il y tenait tant! Si j'avais su qu'il y mettrait de pareilles choses, je lui aurais dit : « Gon- « court, au nom du ciel!... »
Ce fameux Journal contient certainement beaucoup de renseignements et d'anecdotes; mais, je ne sais comment cela se fait, à force de lire tous ces riens, on a la sensation de n'avoir rien lu. Cette immense mine d'informations, où l'on a dit que « tout doit être vérifié », est un chaos de rabâchages et de bibeloteries, accumulés avec une importance comique et, à la longue, agaçante.
Il y avait aux dîners d'Alphonse Daudet des luttes d'esprit, des conversations pittoresques, quelquefois même des discussions orageuses; le plus souvent la causerie était générale, agréable et de bon ton. On parlait un soir de Stanley et de ses voyages. C'était l'époque où l'impitoyable explorateur arrachait de force le sédentaire Emin Pacha aux délices de Khartoum. Un des convives, M. Hanotaux, qui devait bientôt, comme ministre, envoyer le commandant Marchand dans des régions où l'Angleterre guerroyante nous avait précédés,
se mit à évoquer les grandes découvertes d'Afrique. Daudet, les narines frémissantes, l'imagination grisée de souvenirs, rappelait les magiques lectures d'autrefois, les traversées du Continent noir, Caillé, Speke, Nachtigal, Schweinfurth, Livingstone, Stanley. « Quelle ivresse! disait-il. Il n'y a pas d'histoire de Simbad le marin qui vaille de pareils récits. On découvrait d'immenses pays chaque fois qu'on tournait la page. L'Afrique était une carte toujours blanche. A présent, c'est fini... L'Afrique n'a plus de mystère. Tout est découvert. L'agence Cook organise des croisières au Tanganika, et il y a des hôtels là où les indigèiies dévoraient des hommes tout crus. »
Léon, le fils aîné d'Alphonse Daudet, que j'avais connu en tunique de collégien quand il venait embrasser son père, était maintenant un grand garçon achevant sa médecine et débutant dans les Lettres par des livres de saignante et truculente psychologie. C'était déjà l'homme irréductible qui entrait de plein pied dans la vie en poussant la franchise jusqu'au scandale et prêt à défendre à la pointe de répée ses opinions royalistes et batailleuses. Il avait déjà dans ses premiers ouvrages ce style en bistouri qui enlève le morceau et qui fait de lui un des plus remarquable jour-
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ualistes de notre temps. Alphonse Daudet devina tout de suite ce que promettait ce don d'écrire violent. Il nous lisait un jour quelques passages des petites descriptions qui soulignent les dialogues de Germe et Poussière : « Je ne sais, disait-il, si c'est parce que je suis son père; mais je trouve ça tout à fait bien. Il a du talent. Et inutile de vous dire qu'il n'y a pas un mot de moi... » Les Horticoles et le Voyage de Shakespeare ne tardèrent pas à dessiner les contours de cette impétueuse personnalité. Je me suis souvent demandé ce que le libéral Alphonse Daudet, qui méprisait si profondément la politique, aurait pensé de son fils polémiste et royaliste. Je crois qu'il eût été fier de lui. Le fils a réalisé le réactionnaire qui sommeillait chez le père.
Ce fut pour tous les amis d'Alphonse Daudet une surprise poignante de constater les premiers symptômes de la maladie qui devait l'emporter après un si long martyre. Les progrès du mal, de jour en jour plus visibles, pétrirent son beau visage de marbre, et lui donnèrent cette expression de résignation radieuse, qui a si douloureusement ému ceux qu'il continuait à recevoir avec le même souriant accueil, jusqu'au moment où défaillirent ses forces physiques. Son âme de honte gran-
4ô SOUVENIRS DE LA VIE LiTTÊRAlRE
dit encore dans le sacrifice qu'il fit de sa vie, à la première atteinte d'un des plus terribles maux que la science humaine ait renoncé à guérir. Jamais son intelligence ne fut plus subtile, ni la douceur de sa nature plus touchante que dans cette lutte de tous les instants contre une torture que rien ne pouvait adoucir ni épuiser. Ses crises de souffrance ne parvenaient pas à diminuer l'attention qu'il donnait aux autres. Il déplorait l'immobilité qui le iclouait dans son fauteuil et l'empêchait de s'employer pour ceux qu'il aimait. « Hélas! disait-il, je n'ai plus nulle part de présence réelle. » Quand on lui demandait des nouvelles de sa santé, il répondait avec son sourire désabusé : « Toujours la même chose... Je suis las de moi... Parlons de vous. » Et il s'informait de votre vie, vous donnait des conseils, vous faisait raconter vos occupations. On était humilié de parler de soi. Quelquefois, cependant, on entrevoyait les dures étapes de sa lassitude. « Mes jours sont comptés, disait-il. J'en ai pour deux ans, pour un an, six mois, on ne sait pas... J'ai vu tous les médicastres... Ils ne savent rien et ne peuvent rien. Qu'importe! la vie est si bête! »
Souvent, en pleine réception du jeudi, assis dans son fauteuil, le front mouillé de sueur, il
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sortait, pour revenir un instant après, subitement calmé par la hâtive et bienfaisante piqûre. On avait pris l'habitude de voir ainsi vivre et parler un Alphonse Daudet tragique, marqué pour la mort, mais toujours debout, toujours vivant et résistant par toutes les puissances de l'âme, que le mal n'arrivait pas à atteindre. ■]
L'indomptable malade garda jusqu'à la un la séduction physique que la lithographie du peintre Carrière a rendue inoubliable, et Maurice Guillemot a raison de dire que, même à cette époque, l'auteur du Nabab ressemblait encore au portrait qu'a donné Théodore de Banville dans ses Camées Parisiens : « Une tête merveilleusement charmante, la peau d'une pâleur chaude et couleur d'ambre, les sourcils droits et soyeux. L'œil enflammé, noyé, à la fois humide et brûlant, perdu dans la rêverie, n'y voit pas, mais est délicieux à voir. La bouche volupteuse, songeuse, empourprée de sang, la barbe douce, l'abondante chevelure brune, l'oreille petite et délicate concourent à un ensemble fièrement viril, malgré la grâce féminine. »
On le retrouvait ainsi tous les jours, infatigable, sa courte pipe entre ses doigts grelottants, frôlant de ses yeux myopes le papier
et" les livres. C'est dans cette attitude d'abandon résigné, de « déliement suprême », si bien rendue par la statue des Champs-Elysées, que les amis d'Alphonse Daudet reverront éternellement le cher grand écrivain, assis devant ce bureau de travail qu'il n'abandonna jamais. Terrassé, mais non vaincu, reprenant la plume au moindre répit, il avait quitté la rite Bellechasse et venait à peine de s'installer rue de l'Université, quand un soir, pendant le repas> il eut un râle, sa tête retomba : il était mort. (17 décembre 1897.)...
Cette mort fut un immense deuil pour les lettres françaises. Personne n'a remplacé un tel homme et ne fera oublier son œuvre. Aucun écrivain ne fut plus sincèremetit admiré ni plus fidèlement aimé. Ce sera l'honneur de ma vie d'avoir pu l'approcher, d'avoir entendu le son de sa voix et de son âme, et d'avoir essayé de faire revivre ici, dans de trop courtes pages, cette splendide figure...