CHAPITRE II
Les Samedis d'Heredia
Vivre, c'est être quitté des autres; et mourir, c'est eti être oublié. Le cœur de l'homme se révolte contre la mort et contre l'oubli, qui effacent du même dédain rapide la mémoire des grands artistes et celle des plus humbles créatures. Evoquer les êtres supérieurs qu'on n eu la joie de connaître, redonner aux autres la sensation de leur présence, c'est non seulement interrompre la prescription d'un injuste oubli et entretenir le culte pieux qu'ils méritent, mais c'est encore ajouter à leurs œuvres deux choses infiniment précieuses i je veux dire l'enseignement de leurs confidences et l'exemple de leur vie.
J'ai connu Heredia vers 1894, voici à quelle
occasion. J'avais écrit dans la Nouvelle Revue
|tie consciencieuse étude, bù je m'efforçais
l'analyser l'orisine. les procédés et les éîé-
iPi.U :1i' s.nu hilpnf. F.n réponse h cet article-
Ileredia m'adressa une lettre mille fois trop élogieuse, que je crois devoir néanmoins publier, parce qu'elle révèle un des beaux côtés de sa nature de poète :
Paris. 10 décembre 1S9^
Mon cher Confrère,
Je vous attendais impatiemment vers les premiers jours du mois pour vous sauter aux mains et vous dire, dans la plus cordiale étreinte, ce qu'il serait trop long et trop difficile de vous exprimer par des mots, toute ma reconnaissance, non pas tant pour vos louanges, dont je demeure un peu confus, que pour la profonde pénétration, l'incroyable sagacité, l'intuition vraiment merveilleuse dont vous avez fait preuve dans l'analyse psychologique de ma personnalité. La plus complète sympathie d'esprit, une de ces rencontres d'âmes presque magiques et si rares, en peuvent seules expliquer la merveille. Je suis très fter, très touché et très heureux, mon cher confrère, d'avoir été si intelligemment et si généreusement compris et deviné jusque dans les arcanes les plus ignorés de l'âme, de l'esprit et de l'art. Je vous suis profondément reconnaissant de m'avoir donné ce plaisir unique, qui est pour un artiste, amoureux de la beauté profonde et vraie de son art, la récompense suprême, le laurier royal de toutes ses angoisses, la conscience désintéressée de sa vie et qui, mille fois mieux que tous les succès et les applaudissements vulgaires, lui fait comprendre par un mot qu'il a touché le but rêvé et conquis la vraie gloire, celle qu'il s'était choisie. Merci, monsieur, vous avez fait un heureux. Je vous serre les deux mains de bien grand cœur.
J.-M. de HEREDIA.
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On se figure la joie qirune pareille lettre peut donner à lun débutant et avec quelle impatience je pris le chemin de la rue Balzac.
En arrivant chez Heredia, j'eus une grande surprise. Je m'attendais à voir un homme appliqué et correct comme son impeccable poésie. Au lieu de cela, je suis reçu à bras ouverts par un homme d'allure très espagnole, une espèce de planteur familial, roulant ses phrases comme un galet d'orage dans la rumeur de la mer. Entré de plein pied dani> son amitié, il me sembla que je le connaissais depuis des années, tant il représentait l'idéal d'accueil, de camaraderie, de bonne grâce qu'un inconnu peut rêver de rencontrer chez un maître.
Avec sa stature d'Espagnol légendaire à grande cape, Heredia était bien tel alors que M. Doumic le peignait dans les Débats, le jour de sa réception académique : « D'une élégance vigoureuse, l'allure très jeune en dépit des fils d'argent qui se mêlent à la barbe et aux cheveux très noirs, le teint bistré rappelant la « patrie éclatante et lointaine », la tête haute, le regard droit et franc, le son de voix d'un beau cuivre, avec parfois dans la parole une hésitation qui donne aux mots plus de valeur, l'accueil cordial, l'air heureux, et dans toute
l'attitude un je ue sais quoi de conquérant, M. de Ueredia, comme on l'a dit, plaît par une sorte d'exubérance tropicale, par un curieux mélange de hidalgo et de bon garçon. » (1)
Le méridionalisme d'Heredia n'avait rien de la hâblerie provençale; le sentiment de sa supériorité ne lui inspira jamais* ni une attitude ni un rôle. Il captivait par sa seule bonhomie. Le secret de son influence, je dirais même de sa popularité, venait non pas de son talent, mais d'une simplicité de caractère qui supprimait la distance et le faisait l'égal des plus humbles. Cette familiarité allait bien avec sa perpétuelle ébullition de pensée. Tout se tenait chez lui. Sa tournure d'esprit critique ne parvenait pas à refroidir son enthousiasme, et sa plus ardente admiration gardait toujours quelque chose de pondéré.
La génération d'aujourd'hui, moins éprise de direction et d'autorité, comprendra difhcilement le bonheur que nous éprouvions à aller chez Heredia. Cette journée du samedi avait pour nous l'attrait d'une journée de vacances. On se disait la veille : « A demain, chez Heredia. » On y songeait le matin : « Aujourd'hui, on va chez Heredia. » On entrait rue Balzac à trois heures, on y restait jusqu'à sept. L'idée
(1) Débats, 31 mai 1895.
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d'échangCL' vie ubres stMJiiiiicnls et de chères opinions éveillait chez les visiteurs fraternellement mêlés une sorte de disposition intellectuelle, qui était une véritable fête de l'esprit. On éprouvait cette satisfaction si rare à Paris, ou chacun vit à peu près seul, de retrouver des confrères venus des quatre coins, de la capitale et qu'en dehors de cette maison il eût été bien diiï'icilc de réunir. Jeunes ou vieux, prosateurs ou poètes, on était heureux d'aller chez l'auteur des Trophées, parce qu'il vous donnait la flatteuse illusion de faire un peu partie du monde littéraire. A force de parler littérature, on finissait par croire qiJe la poésie était une sorte d'état social qui en valait bien un autre. Il fallait entendre de quel ton le maître disait : « Le poète fait ceci... Le poète a le droit... Le poète se moque... » On admirait sa fière allocution à l'empereur de Russie : « Car le poète seul peut tutoyer les rois. »
Les débutants allaient demander à Heredia des lumières sur leur vocation et des conseils sur leur métier. Il était une leçon vivante. Les faux esthètes, pour qui le poète est un vaticînateur dédaigneusement debout sur son trépied, apprenaient à son école les nécessités de l'effort et les délices du travail. La jeunesse se retrempait au contact de ce grand ami, qui
VOUS dirigeait, vous conseillait et, au besoin, vous ouvrait paternellement les yeux. Il vous prenait dans un coin, il épluchait vos vers, vous indiquait les défauts, le manque de sensibilité, l'épithète banale, le terme impropre. Comment les candidats à la gloire n'eussentils pas été attirés par ce grand artiste toujours prêt à mettre à leur disposition les ressources de son expérience '^et de son talent? 'Ceux mêmes que le succès avait consacrés recherchaient auprès de lui la coniirmation de leur esthétique et de leurs goûts. Combien d'écrivains pauvres n'avaient pas d'autre fréquentation que la maison de la rue Balzac! On allait chez lui, entraîné par son amitié personnelle autant que par cet échange de conversations spéciales, où arrivaient et pétillaient les mots, les anecdotes, les mille rumeurs de Paris, revues, journaux et théâtres...
Heredia accueillait avec le même empressement les encenseurs professionnels et les simples curieux, ceux qu'il invitait à venir le voir aussi bien que ceux qui venaient sans être invités. On lui dit un jour que quelqu'un le demandait dans l'antichambre. Il alla voir et revint effaré... « « Connaissez-vous un tel? (Il nous dit un nom inconnu). Ce doit être un pauvre diable de poète... Il est tellement mina-
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ble, qu'il n'a pas osé entrer. » Et il alla causer avec lui dans l'antichambre.
Une autre fois, quelqu'un lit passer sa carte : « Faites-le entrer, dit le maître, et, se tournant vers nous d'un air confidentiel : « C'est un tel... Un excellent homme, très bon garçon... Un raseur effréné. »
J'ai toujours été émerveillé de voir avec quelle facilité Heredia accordait sa confiance à tous CCS nombreux admirateurs. Il suffisait, pour être reçu chez lui, d'avoir écrit quelques vers dans quelque lointain journal de province. Il disait à chacun sa façon de penser sur les choses et les personnes, et il était le seul à ne pas soupçonner le danger que pouvaient offrir des confidences faites non seulement à de récents amis, mais quelquefois même à des inconnus. Heredia avait une candeur qui ne cachait rien, parce qu'elle ne redoutait rien, et je crois, en effet, qu'il n'a pas eu souvent occasion de regretter sa franchise.
A propos de cette inclination à recevoir tant de jeunes écrivains, un romancier de ses amis me dit un jour : « C'est pour ne pas être étranglé par eux ». C'était méconnaître Heredia. Bienveillant par nature, incapable d'effort ou de dissimulation, il était la sincérité
58 sou^TNIRs de la vie littéraire
même, et si roii a Loujours respecté son caracîore, c'est précisément parce qu'il eut toujours avec tous son franc-parler. Il est certain qu'il ne fut jamais attaqué par les jeunes Revues. Malgré l'hostilité du mouvement symboliste contre les Parnassiens, la poésie d'Heredia fut toujours épargnée. Son œuvre Q dominé les animosités d'école et les fluctuations de la mode. C'est ce que Verlaine constatait, quand il disait : « J'ai l'honneur de connaître nombre de jeunes poètes, dont lu plupart ont le plus bel avenir ouvert devant eux, sur de toutes autres perspectives que le poète qui m'occupe si sympathiquement. Eh bien, leur opinion publiquç, coupablement indifférente à l'égard de beaucoup de Parnassiens, non des moindres, mais dont il est sage de tenir compte, grand compte, sans doute, est, en particulier, presque sans exception, favorable à de Heredia, en dépit de sa versification tout à fait romantique et classique, qui doit leur paraître un peu surannée, ce dont je les blâmerais, car toute forme est bonne, du moment qu'elle est belle. Cette popularité <iuprès d'une jeunesse aussi difficile est bien significative et ijiéritait une remarque. »
La conversation d'Heredia débordait de
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verve naluivuo. il ne dure liai l pas ce genre d'esprit qui se fausse à vouloir briller et qui croit triompher de la raison quand il triomphe avec des mots. Il avait cet lautrc genre d'esprit, mille fois plus précieux, qu'on pourrait appeler : Le charme de la raison- Sa sympathie ne fut jamais hypocrite. Il racontait crûment les défauts des autres, et non moins franchement les siens, et cela ne l'emhait pas de rendre justice à chacun. Il ne cachait ni Texcès de ses admirations ni l'excès de ses désapprobations. Il me dit un jour, en parlant de Moréas : « C'est un charmant garçon. Je l'aime beaucoup... Il a fait quelques beaux vers ». Il ajouta, après une pause, comme qne simple constatation : « J'ai rarement vu un cerveau aussi nul- Il ne sait absolument rien et n'a guère lu que les poètes du XVT siècle », ce qui ne l'empêchait pas de louer les vers de Moréas et de les citer très souvent. Un exemple montrera jusqu'à quel point Heredia poussait la franchise. Un homme de lettres de ses amis vint un jour lui annoncer son mariage lavec une femme galante très connue : « Mon cher Heredia, lui dit-il, je viens vous consulter... Je me marie ». «Bah! dit le poète... Mes compliments... Et avec qui? » — «■ .Te fais, reprit l'écrivain, un TPa-
riage qui sera peut-être très critiqué. J'épouse... » (Il nomma la personne.) « — Eh bien! mais, dit Heredia, interloqué, ic'est votre droit... Vous êtes libre ». — « Oui, sans doute, mais je voudrais savoir ce qu'on dira d'un pareil mariage... Parlez-moi franchement... » — « Diable! reprit le poète, après une minute d'hésitation- Est-ce que cette personne est riche?... » — « Très riche... » — « Eh bien! mon cher, c'est bien simple... On dira
que vous êtes un m » (Il lâcha le mot)
L'homme de lettres voulut protester. Heredia l'arrêta : « Vous m'avez dit de vous parler franchement. Je vous parle franchement ».
Il nous attendait le samedi dans son cabinet de travail, qu'il ne quittait que pour faire quelques courtes apparitions au salon, où M°" Heredia recevait ses amies- Le poète commençait par vous montrer le pot à tabac toujours posé sur la cheminée. Ce eabinet de travail était un temple tabagique, d'une opacité d'atmosphère à laquelle on ne prenait pas garde tout d'abord. On parlait et on circulait, jusqu'à ce que les capacités respiratoires eussent atteint leurs extrêmes limites. Un poète a beau vivre dans les nuages, Heredia lui-même, n'y tenant plus, allait ouvrir la fenêtre, et des bouffées d'air libératrices
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aéraient enfin cette pièce où fonctionnaient en permanence une trentaine de fumeurs.
Heredia offrait des cigares. J'ai vu des gens sortir leur pipe. De temps à autres, la porte du salon s'ouvrait, on entendait le caquetage du thé, le rire des dames, et quelquefois une grande jeune fille souriante apparaissait dans l'entrebaîllement et appelait son père.
On dit que les bègues sont timides. Heredia n'était pas timide, et cependant il hésitait en parlant. Cette hésitation, loin d'être ridicule, forçait, au contraire, agréablement l'attention. Il ne dédoublait pas les syllabes, mais les différait, les faisait attendre et produisait de curieux effets. Comment dirai-je? Heredia se servait d'un pont : il laissait un intervalle entre les mots, et ce simple artifice donnait à ce qu'il disait ou à ce qu'il lisait une sorte d'amplitude captivante- Il récitait d'abord quelques vers sans broncher; puis, arrêté soudain, il se mettait à battre des paupières et à relever les sourcils. Grâce à quelques consonnes, il franchissait l'obstacle et repartait de plus belle. Ceux qui l'ont entendu savent avec quel plaisir on l'écoutait. Les vers prenaient dans sa bouche une sorte d'harmonie allongée, comme celuici. qu'il citait souvent : Une rose d'automne,. ,
mt... mt... est plus qu'une autre... exquise », ou cet autre, de Ronsard^ sur les arbres : « Dont l'ombrage incertain... mt... mt... lentement... se remue )>.
Ce genre d'hésitation choquait inflnlmeiit moins que le bégaiement de Marieton, qui se butait, fermait les yeux, frappait du pied. Heredia nous dit un jour : « Marieton est beaucoup plus bègue que moi- Il prétend qu'on m'appelle le Marieton de Cuba. Je lui ai fait répondre que personne n'aura l'idée de l'appeler le Heredia de Lyon. Nous bégayons tous les deux, mais nous ne faisons pas les mêmes vers w.
Cette prononciation ne gênait en rien la conversation d'Heredia et ne lui causait un peu d'appréhension que dans certaines circonstances, par exemple le jour où il dut lire son discours à l'Académie. Or, précisément, ce jour-là, pendant toute cette lecture, le poète n'hésita pas une fois. Il înt porté, en quelque sorte, par la solennité d'une diction qui lui permit d'amplifier son débit, et personne ne s'aperçut qu'il était bègue. Il racon* tait fièrement cette victoire.
Heredia n'était pas superstitieux et s'occupait peu de religion; mais, comme tous les poètes* l'énigme des choses l'attirait- Il non
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racontait, à ce propos, une anecdote qui prouve bien que les phénomènes les plus mystérieux s'expliquent quelquefois le plus naturellement du monde. La famille de Gallias habitait, rue Balzac, l'étage au-dessous du sien. Ces personnes furent surprises d'entendre, une nuit, deux ou trois petits coups secs, frappés quelque part dans la maison. La nuit suivante, à la même heure, les petits coups recommencèrent. Lés Caillas très émus racontèrent la chose à plusieurs locataires, et, ceux-ci n'y comprenant rien, on résolut d'en parler à Heredia. Le poète se mit à rire. L'explication était très simple. En proie à de fréquentes insomnies, il se levait la nuit pour aller fumer une pipe sur son balcon. Quand il avait fini de fumer, il frappait deux ou trois coups sur la balustrade pour secouer la cendre» et c'était là la cause du bruit nocturne qui faisait frissonner les voisins.
En littérature, ce qu'Heredia appréciait avant tout, c'était la sensibilité, la facilité, le naturel. Ce sculpteur laborieux parlait de Lamartine comme du plus grand des poètes. Son enthousiasme pour l'auteur des Méditations s'exprimait en phrases impératives, qui n'admettaient pas de contradictions. « Victor Hugo, disait-il. *^st un grand poète, Lamat-
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tine est la poésie. Le Lac résume tous les chants d'amour qu'on a pu écrire. C'est beau en soi ». Cela était dit d'un ton qui eût imposé silence aux Hugolâtres les plus fanatiques. « La première fois, ajoutait-il, que j'ai vu Lamartine, j'ai eu l'impression que j'étais devant un Dieu. Quand j'ai vu Victor Hugo, j'ai eu la sensation que j'étais devant un homme qui avait très bien fait ses laff aires et gagné beaucoup d'argent ». Parlant du prestige de Victor Hugo à Jersey, il soulignait finement l'influence de la politique dans l'énorme réputation du poète. « Les troiï* quarts de ceux qui l'acclamaient n'avaient pas lu la moitié de ses œuvres », ce qui ne l'empêchait pas d'admirer passionnément celui qu'il appelait, comme Gautier, le « père Hugo ».
Dès qu'on entrait chez lui, il se mettait à fumer sa petite pipe à tuyau de roseau. Sa conversation était si active, il tenait si joyeusement tête à tout le monde, interpellant, approuvant ou réfutant, qu'il était constamment occupé à rallumer cette errante petite pipe, adroitement maniée entre ses deux mains agiles. Heredia se prétendait fumeur. Il l'était moins qu'Alphonse Daudet, et beaucoup moins que Flau-
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bert, qui, au milieu de sa collection de pipes, passait des journées entières « à ne pas défumer ».
Heredia eut un jour Foccasion d'exprimer publiquement son admiration pour Lamartine. Ce fut dans son discours de réception académique (30 mai 1895). Le poète des Trophées avait été nommé à l'Académie en remplacement de Charles de Mazade, qui avait écrit pendant des années la Chronique politique à la Revue des Deux-Mondes et dont il dut faire l'éloge. Tous les samedis, il nous entretenait de ce discours: « Ça marche... je travaille... C'est terrible! » Le terrible, paraît-il, c'était d'être obligé de lire les volumes de M. de Mazade, qui n'étaient pas très récréatifs pour un homme doué de quelque imagination. Un jour, il nous annonça qu'il avait enfin trouvé le moyen de s'intéresser à ce discours. — «Voici : Mazade -a publié un livre sur Lamartine... Je passe avec un mépris rapide sur l'œuvre de Mazade, et j'aborde tout de suite le rôle du grand poète ».
Ce discours, qui lui demanda des semaines de travail et où nous retrouvâmes les idées qu'il nous exposait dans l'intimité, obtint.
icomme il fallait s'y attendre, le plus vif succès. Heredia admirait l'homme et le poète en bloc sans restriction, comme Victor Hugo admirait Shakespeare- Les travaux pubHés depuis cette époque sur Lamartine n'ont fait que confirmer les opinions de l'auteur des Trophées, qui fut réellement un des premiers promoteurs de la gloire définitive où est entré le chantre de Jocelyn. « Son action, disait-il, a magnifiquement développé ses idées, ces rêves que l'avenir réahsera, en une suite de discours animés d'un souffle vraiment prophétique, sur la question d'Orient, les chemins de fer, le retour des Gendres, les fortifications de Paris, pour ne citer que les plus célèbres. Pour lui, la tribune est un trépied, j Il y rend des oracles. Il la prédit, non grâce \ à d'obscurs ambages sybillins, mais en termes formels, l'ouverture de l'isthme de Suez, l'immense développement des voies ferrées, les difficultés actuelles entre l'Etat et les grandes Compagnies, l'unité de l'Allemagne, le siège de Paris, la guerre civile qui s'ensuivit, que sais-je? Le premier il a agité dans les assemblées la question sociale )>.
Heredia jugeait les productions de Lamartine avec une perspicacité qui d'un m^ot en classait les valeurs. Il appelle Jocelyn: « l'u-
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nique grand poème moderne, à la fois sublime et familier o, et la Chute d'un Ange: « le seul grand poème épique du siècle ». Le Lac et le Crucifix « sont les deux plus beaux chants d'amour qu'aient inspirés à l'homme éphémère l'éternité de la nature et le désir de l'immortalité »• Et il terminait par ce cri sincère : « Que M. de Mazade soit béni pour avoir écrit ce livre sur Lamartine! » Oui, bénissons M. de Mazade d'avoir donné à Heredia loccasion de rendre justice au plus grand de tous nos poètes.
Vingt ans après, ayant à juger le même homme, M. Barthou apporte le même hommage, à peu près dans les mêmes termes : « Lamartine est à part. Il a eu des intuitions dont la clairvoyance déconcertait les hommes d'Etat. Il a deviné la fortune mobilière, la puissance de l'Association, les chemins de fei, l'artillerie. Il a préconisé l'alliance anglaise et l'alliance russe. Il a dénoncé la Prusse : « 80 millions d'Allemands groupés en une seule puissance active contre 36 millions de Français, unité destructive de tout équilibre et de toute paix, unité de V extermination. L'unité allemande, que serait-ce autre chose que la coalition en permanence contre la France ».
Quel éclair! Quel jugement! Quelle forpiule ! »
Heredia avait le verbe haut, l'expression des yeux distraite et un peu fixe, surtout quand il vous écoutait, et Dieu 'sait avec quelle attention il écoutait tout le monde, jusqu'aux malheureux poètes qui venaient lui raconter leurs misères. Peu d'hommes ont été plus serviables. On n'imaginera jamais la quantité de lettres de recommandation qu'il écrivait pour ses amis. Fraîchement débarqué de province, je vivais à icette époque du seul produit des articles que je publiais dans la Revue de M'"^ Adam. Heredia, qui conaissait ma situation, me demanda un jour s'il ne me serait pas agréable d'être nommé inspecteur des Théâtres. Je n'avais alors sur cette lucrative fonction que les idées assez imprécises d'un ancien habitant de sous-préfecture, qui ignore à peu près tout des théâtres parisiens. Au fait, pourquoi pas?... On me citait des noms d'inspecteurs : « Un tel... Un idiot... Tel autre... Un imbécile... » Si ces renseignements étaient sûrs, je pouvais sans fausse modestie me mettre à mon tour sur les rangs. Quelqu'un me dit ^cependant : « J'ai idée qu'il doit falloir bien des protections ». Je le dis à Heredia. Il réfléchit une minute. « C'est évi-
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dent. Vouicz-vous une lettre pour Catulle Mendès? Mendès a beaucoup de relations dans le monde des Théâtres. C'est un ami ». J'emportai précieusement la lettre qu'il griffonna devant moi, et, à quelques jours de là, je me rendis chez Catulle Mendès. L'auteur de la Maison de la Vieille habitait alors, rue Boccador, le même quartier que l'auteur des Trophées- Les moindres détails de cette mémorable visite sont restés gravés dans mon esprit. C'était en été, par une miroitante après-midi de ciel pur. Je connaissais de vue, l'ayant aperçu quelquefois sur le boulevard, le légendaire Catulle, tanguant du ventre, le menton bien assis sur sa poitrine romantique de faux Christ digérant et repu. Il me reçut, selon son habitude, très aimablement, dans une petite pièce toute intime et assourdie de tapis. Il lut la lettre et se mit à rire : « Heredia, dit-il, est extraordinaire. Il croit qu'il suffit de faire une demande pour être inspecteur de théâtres... II n'a pas l'air de se douter qu'il y a des centaines de concurrents. » Et, comme j'attendais la conclusion de sa surprise, il ajouta : « Voulez-vous mon avis?... Eh bien! en ice moment, vous avez personnellement à peu près autant de chances d'être nommé inspecteur des théâtres que d'être
président de la République ». Il entra dans les détails et m'expliqua les difficultés d'une pareille candidature pour un provincial qui venait de quitter ses collines natales et n'avait d'autres relations que quelques bourgeois du Café du Commerce. Mais ce qui fit ma stupéfaction et ce qui rend encore aujourd'hui le souvenir de icette visite inoubliable, c'est d'avoir vu de mes yeux Catulle Mendès se promener de long en large, et, tout en parlant, s'interrompre de temps à autre pour avaler de grands bocks de bière et cracher ensuite tranquillement devant lui, sur le tapis de son propre cabinet de travail. J'emportai de ma visite ce beau trait de mœurs parisiennes.
Heredia, on le voit, n'était peut-être pas toujours un homme pratique; mais il n'y avait pas de sa faute, s'il ne réussissait pas à rendre service.
L'auteur des Trophées fut l'ami et l'élève préféré de Leconte de l'Isle qui, entr'autres souvenirs, lui légua par testament son habit d'académicien. Heredia le fît ajuster à sa taille, et c'est sous ce costume qu'il fut reçu à l'Académie. J'allai le voir, ice jour-là, rue Balzac. Je ne me souviens plus si c'était bien un samedi; je sais seulement qu'il me reçut
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et que nous restâmes seuls quelques instants. « Je suis à vous, me cria-t-il, de la pièce voisine. Je vais vous montrer mon habit ». Il entra, content comme un enfant, en grand costume vert; et, se tournant et se retournant, il m'expliqua les transformations qu'avait subies le vêtement de Leconte de l'Isle. « Vous voyez : il me va tout à fait bien. J'en suis ravi ». Le bon conquistador était parfaitement à son aise dans cet habit brodé qui mettait en valeur sa belle stature espagnole^ « Il est regrettable, me dit-il, que ces sortes de legs n'aient pas passé dans les mœursi. Chaque académicien endosserait ainsi le costume de son prédécesseur. Ce serait, pour beaucoup d'immortels, une véritable économie. Et quel orgueil de porter l'habit de Racine ou de Corneille! »
Heredia ne parlait jamais de son maître Leconte de l'Isle que sur un ton de vénération ardente. Il avait à son sujet d'intarissables souvenirs, à travers lesquels la figure du grand Parnassien prenait pour nous le prestige d'un pape de la littérature, qui, du haut de son infaillible esthétique, s'était fait audessus de l'Humanité une place dédaigneuse et dominatrice. Heredia mettait en pratique l'idéal de travail et de perfection que Leconte
de Lisle s'efforçait d'imposer à la Poésie française. On peut discuter cet effort, mais il eut des côtés admirables. « Le Parnasse, où personne n'a pensé bassement, dit excellement M. Maurice Barrés, doit être loué comme une école de travail minutieux et de respect. Des esprits nobles et libres s'y éveillèrent. Chez les plus modestes des poètes qui apprirent de Leconte de Lisle à travailler les vers et à transformer en matière poétique les découvertes de l'archéologie et de la philologie, un anthologue peut trouver le chef-d'œuvre qui sauve un nom et enrichit une littérature ». L'auteur des Trophées fut précisément celui qui sauva ce nom et enrichit cette littérature. Heredia était aussi très lié avec l'helléniste Louis Ménard, l'auteur des Rêveries d'un Païen mystique, ami de Leconte de Lisle. Par leurs formules d'art et leur conception de l'Antiquité, ices deux hommes eurent une très grande influence sur la tournure d'esprit du poète conquistador. On leur a reproché à tous les trois de s'être fait de la Grèce une idée un peu trop barbare et ne répondant peut-être pas tout à fait au véritable génie grec. Une autre école (Moréas, Desrousseaux, Maurras), nous propose une autre notion de la vérité grecque, faite surtout, selon eux, de
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clarté, d'harmonie et de raison. C'est ainsi que tous les dix ans se succèdent de nouvelles interprétations de ce mystérieux Hellénisme qui survit à toutes les définitions. La Grèce de Dacicr n'est pas celle de Taine, et la Grèce de M. Maurras n'est pas celle de M. Barrés. La vérité est peut-être dans la conciliation de ces diverses doctrines. Je crois que l'on continuera longtemps encore à faire le tour de la Grèce, sans trop savoir au juste ce qu'elle a été. La Grèce restera toujours, pour nos imaginations occidentales, le moins assimilable des pays, comme beaucoup de civilisations étrangères, dont le recul des siècles obscurcit fatalement la notion exacte. Comment parviendrions-nous à fixer notre conception de la Grèce, quand nos théories sur la formation politique de la France changent à peu près tous les vingt ans?...
Quoi qu'il en soit, Heredia n'a jamais douté que Leconte de Liste et Ménard ne représentassent la véritable tradition hellénique. L'auteur des Trophées ne tarissait pas d'anecdotes sur l'auteur des Rêveries d'un Païen mystique, qui passait pour le plus avare des hommes et qui fut bien, en tous cas, le plus franc original qu'on pût voir. Heredia nous citait de lui des traits que n'eût pas dédaignés
74 SOUVENIRS DE LA VIE LITTéRAlRE
Molière pour son Harpagon ou Balzac pour son père Grandet. Le glorificateur de la Démagogie et du Polythéisme athéniens habitait alors place de la Sorbonne et fréquentait les plus modestes restaurants du quartier. « Il me forçait quelquefois, nous disait Heredia, à aller manger avec lui dans un restaurant où il prétendait, avec la meilleure foi du monde, qu'on vous servait, à dix sous la portion, de l'excellente viande de chevreuil ». Candide icomme un enfant sous sa maigreur socratique de petit vieux ratatiné, Ménard avait beau vivre dans un rêve, il ne perdait jamais le sens des réalités pécuniaires. « Je traversais un jour, disait Heredia, le jardin du Luxembourg avec lui et Leconte de Lisle. Ménard eut tout à coup une idée qui nous stupéfia. Il nous invita à prendre quelque chose dans un café. C'était tellement insolite, que nous attendîmes avec curiosité la fin d'une si étrange proposition. Ce fut épique. Au moment de sortir son argent, Ménard nous pria de bien vouloir payer nous-mêmes, sous prétexte qu'il n'avait que des pièces et qu'il serait obligé de changer ».
Heredia n'était pas seulement un poète, c'était aussi un critique et un humoriste remarquable, ayant fait de sérieuses études et
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])iKssc iKir l'école des Chartes. Je n'ai vu chez personne un sentiment plus vif des valeurs littéraires, si peu de parti-pris dans le jugement, un don d'appréciation si exempt de paradoxe. Est-il besoin de dire qu'il mettait les Anciens au-dessus de tout? Cétait plaisir de l'entendre expliquer un vers de Virgile ou d'Horace. Joaillier vidant un écrin, il détaillait admirablement les vers de Racine et en indiquait les plus fines intentions, comme pour ce vers d'Athalie : Et du Temple déjà l'aube blanchit le faîte. « L'aurore, disait-il, éclaire l'extrémité du vers, comme elle éclaire d'abord le haut de l'édifice »•
André Chénier fut un des poètes préférés d'Heredia, celui dont il s'était le mieux assimilé les procédés de facture. L'introduction qu'il a mise en tête de son édition des Bucoliques est certainement la meilleure étude que nous ayons sur l'auteur de la Jeune Captive. Il nous montrait par de subtils rapprochements tout ce que Lamartine et Hugo doivent à cet étonnant précurseur, qu'il considérait comme un créateur de poésie et de langue françaises.
Heredia était trop épris de perfection pour ne pas admirer profondément Flaubert. La pompe de Salammbô, le côté un peu rigide de
cette rhétorique réaliste ne l'empêchaient pas de reconnaître le talent de Flaubert et de voir dans Madame Bovary un chefd'œuvre d'évocation et de style. Mais ce qu'il aimait le plus dans l'œuvre de Flaubert, c'était sa Correspondance. « Il n'a rien écrit de plus fort, disait-il. C'est là qu'il a mis le plus de talent spontané- On trouve là non seulement ses plus belles descriptions, mais un monde d'idées critiques. Le second volume, son Voyage en Orient, est un trésor de sensations et d'images et donne la mesure d'un artiste supérieur à sa réputation ».
Les points de contact entre Heredia et Flaubert étaient nombreux. L'auteur des Trophées a publié, en tête de sa traduction du Journal .de .Bernal-Diaz, un tableau du départ des Conquistadors, dont Flaubert se plaisait à déclamer des passages, debout sur une table, dans des réunions d'amis. Heredia louait ses ouvrages sans restriction et avait notamment un goût tout personnel pour Bouvard et Pécuchet. « C'est un chef-d'œuvre, disait-il. Il y a des gens qui n'aiment pas ce livre. Je le trouve prodigieusement comique. Si Flaubert eût pu l'achever, nous aurions eu notre Don Quichotte )^. Ce jugement scandali-
sera les petits maîtres de la Critique, ceux qui font les difficiles et s'imaginent que c'est uu signe de supériorité de n'être sensibles qu'aux défauts de Flaubert. Je ne pense pas, pour ma part, qu'on puisse aimer la littérature et mépriser un livre qui fait si voluptueusement sentir la vanité de l'érudition et de la lecture. L'opinion d'Heredia sur^ Flaubert était Timpartialité même. Il faisait preuve de clairvoyance, quand il déclarait, par exemple, que tous les défauts que l'on peut reprocher au romancier n'arriveront pas à diminuer sa réputation. Salammbô reste réellement, comme il le disait, une belle tentative d'illusion descriptive, ayant tous les mérites, toutes les qualités que signalait Leconte de Lisie, lorsqu'il écrivait à son cher Flaubert : « J'avais déjà lu ton livre avec la plus vive admiration- C'est plein de force et d'éclat, et pénétré partout de ce génie singulier propre à notre siècle et qui reconstruit pièce à pièce les époques passées par leurs côtés puissants et idéalement vrais. Salammbô est une œuvre moderne par excellence, quoi qu'en disent les imbéciles. Tu es un poète et un peintre comme il y en a peu. Si ta Carthage ne ressemble pas à la vieille cité punique, tant pis pour celle-ci, mais tu as vu et très bien vu «.
Heredia avait l'admiration franche, presque brutale; mais il savait, quand il le fallait, faire ses réserves. Aimait-il un livre, il le criait sur les toits et vous forçait à le lire. C'est ainsi qu'il nous révéla les romans de Judith Gautier et de Léon Cahun, résurrections historiques d'une fauve intensité- « Comment! s'écriait-il, vous ignorez Cahun et Judith Gautier?... Lisez icela. C'est un monde!... » Ces jugements déroutaient certains jeunes gens, pour qui la littérature se résumait à Rimbaud, Tinan, Baudelaire et Verlaine.
Il nous parlait souvent aussi de l'auteur des ïambes, Auguste Barbier, qu'il avait beaucoup connu et dont il aimait sincèrement le talent. Il se plaisait à répéter les vers connus :
O Corse à cheveux plats, que la France était belle, Au grand soleil de iMessidor!
C'était une cavale indomptable et rebelle, Sans freins d'acier ni rênes d'or...
ïNon, non, la Liberté n'est pas une Comtesse Du noble faubourg Saint-Germain, etc..
— « Ce sont, disait Heredia, de beaux vers, écrits dans une langue commune. Barbier est l'auteur des ïambes. Il n'a jamais plus recommencé. Cependant son recueil du Pianto con-
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tient- des sonnets admirables ». Et il citait celui sur Michel Ange, qui se ïermine par ce vers auquel sa diction donnait une ampleur magniflque :
Tu mourus longuement, plein de gloire et d'ennui.
Il ajoutait : « Ce Barbier était l'homme le plus bête que j'aie connu. Il était tellement bête, qu'on se demandait comment il avait pu faire de pareils vers. Il est vrai qu'on n'a pas besoin d'être intelligent pour être bon poète ».
Les sonnets du Pîanto sont en efîet, fort beaux. Quelques-uns peuvent passer pour les premiers modèles des grands sonnets retentissants qui font la gloire des Trophées.
Heredia n'éprouvait pas une grande tendresse pour l'œuvre réaliste de Zola, bien qu'il déclarât VAssommoir et Germinal deux ouvrages de premier ordre. Au début de l'affaire Dreyfus, pendant le procès Zola, les réponses de l'auteur de Nana devant ses juges provoquèrent ses étonnements indignés.
« C'est un mégalomane! disait-il. Il est complètement fou ».
Heredia ne plaçait personne au-dessus de Balzac, qu'il considérait comme le père du
roman français, une puissance devant laquelle il fallait s'incliner.
Parmi les classiques, ses auteurs favoris étaient Ronsard et Du Bellay. Il les citait à tout propos et, découvrait-il chez eux quelque beau vers oublié, il en faisait part à tous ses amis.
Il aimait la poésie de Coppée, si différente de l-a sienne. Il y trouvait une sensibilité réelle, malgré le légendaire mélange de prosaïsme qu*il raillait lui-même avec bonhomie, « Dernièrement, nous dit-il, j'ai assisté à un enterrement d'un bourgeois de Neuilly. Parmi les corporations qui suivaient le cortège, il y en avait une qui portait une bannière sur laquelle on lisait une inscription qui eût fait un bon vers de Coppée :
Le cercle des joueurs de boules de Boulogne.
Il citait un tautre vers :
La (Caisse des Dépôts et Consignations,
qui n'était pas inférieur à cet autre, que l'on attribue aussi à Coppée :
Et la Gendarmerie est un pantalon blanc.
Il était surtout question d'art et de littérature dans ces réunions de la rue Balzac; mais
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la politique et la vie parisienne y tenaient aussi leur place. A cette époque, Heredia voyait très souvent son ami le ministre Hanotaux. Il nous dit un jour, d'un ton confidentiel : « Vous savez que Guillaume II est en ce moment à Paris? La police est sur les dents, le Gouvernement est très ennuyé. Guillaume II vient quelquefois à Paris. Le rêve de ice faux Frédéric II, mâtiné de Lohengrin, serait, parait-il, d'être populaire en France. — Qu'il nous rende l'Alsace et la Lorraine, dit quelqu'un; on le portera en triomphe! — II ne demanderait peut-être pas mieux, dit Heredia ». Nous avions encore des illusions, à cette époque, sur Guillaume II.
J'ai rarement entendu Heredia parler peinture, bien qu'il aimât les enluminures et les belles illustrations. En revanche, il méprisait franchement la musique- « C'est, disait-il, en parodiant un mot célèbre, le plus cher et le plus imprécis de tous les bruits. Le même air peut être à la fois un air de fête ou une marche funèbre. La musique n'a que l'expression qu'on lui donne et dépend de la sensation de chaicun. C'est un art inférieur, parce qu'il est informulé. Voyez le Lac de Lamartine. La poésie est belk. La musique en a fait une romance banale ».
Il n'y avait rien à objecter. Ceux qui ne comprennent pas la musique ont des raison» de ne pas la comprendre que notre raison ne comprend pas. Il faut renoncer à les convaincre, tant qu'on sera obligé de convenir que la valse de Madame Angot commence comme VAve Verum de Mozart et que J'ai perdu mon Eurydice est un air de mirliton, qui n'a qu'une valeur expressive.
Comme tous les poètes, Heredia détestait les mathématiques. J'ai connu chez très peu de gens une pareille inaptitude pour les sciences exactes. Il était positivement incapable de faire la plus petite addition. Il s'en tirait en bredouillant ou en interrogeant les autres avec une naïveté très crâne. Il citait le mot de Lamartine : « Les mathématiques sont les chaînes de l'intelligence ».
L'auteur des Trophées avait beaucoup connu Barbey d'Aurevilly et évoquait souvent devant nous l'image de l'impérial bohème qui mérita d'être appelé le « Connétable des lettres »• « Il y a des gens, disait-il, qui ne peuvent pas supporter que leur barbe blanchisse. Barbey d'Aurevilly avait la manie de se teindre la barbe, non seulement en noir, mais en bleu; quelquefois même il la poudrait avec de la poussière d'or. « Vous ne
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remarquez rien? demandait-il. On lui répondait : Non. Il était très vexé. Je ne sais si l'anecdote est vraie. On raconte la même chose de Baudelaire, qui se teignait les cheveux en vert et qui était fort désappointé qu'on ne le remarquât pas. »
Heredia aimait les excentricités- Le comique des choses le ravissait. Il racontait sans rire les pires bouffonneries. « Est-ce drôle! » répétait-il. C'était son mot : « Est-ce drôle! w^
Familier avec tout le monde, il se faisait pourtant une très haute idée de la supériorité du poète. C'est un sujet sur lequel il n'entendait pas raillerie. On était poète ou on n'était pas poète. Il tenait la poésie pour un don que vous octroie la nature et que l'on développe, qu'on met en valeur par le travail. Il ne prenait pas beaucoup au sérieux les différences d'écoles et il citait volontiers le mot de Flaubert : « Un bon vers de Boileau vaut un bon vers de Victor Hugo. » Il nous faisait constater, du reste, que Victor Hugo a toujours considéré Boileau comme un vrai poète, et que ce sont les disciples romantiques intransigeants qui ont arraché la perruque du fameux
islateur du Parnasse.
Heredia n'acceptait pas souvent les invi-
tations. Un jour, ayant remarqué qu'on ne l'avait invité que pour l'entendre dire un sonnet, il refusa en disant sérieusement : « Ce serait avec grand plaisir, madame; mallieureusemtnt j'ai pris l'habitude de ne jiamais lire un sonnet tout seul. Je n'en lis jamais moins d'une dizaine à la fois. Et cela nous mènerait loin ».
J'ai déjà dit qu'Heredia ne mettait aucun poète au-dessus de Lamartine- Si le culte de Lamartine avait de quoi surprendre chez ce sonore plasticien, on était plus étonné encore de voir la sympathie qu'il montrait pour l'école symbolique. Recherches subtiles, mystérieux sous-entendùs, même un peu d'obscurité ne lui semblaient pas inconciliables avec la vraie beauté poétique, et il allait jusqu'à admirer certains vers de Mallarmé qui ne signifient à peu près rien. « On n'a pas besoin de comprendre, disait-il. Il y a de beaux vers qui n'ont aucun sens ». Ce maître de précision admettait les valeurs d'adoucissement, les nécessités d'ombre, les hésitations de pensée qui ont séduit de trèsi bons poètes. « Il n'est point nécessaire, pour nous émouvoir, qu'un poème soit clair », a dit Barrés (1). Mais Hercdia était trop jalousement artiste pour aocep-
(1) Amori et dolori sacrum, p. 251.
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ter comme des principes ces pures concessions de forme. Il faisait ses réserves même sur Mallarmé, qu'il avait beaucoup connu. Il raillait notamment ses idées sur la ponctuation, et, s'il parlait de lui avec estime, (certains mots ironiques montraient qu'il n'était pas éloigné de le prendre quelquefois pour le plus aimable des mystificateurs. ^
Parmi les poètes fidèles aux réunions du samedi, il faut citer Henri de Régnier, qui devait bientôt épouser une des filles de Heredia. Par son inspiration mythologique et son genre de talent très parnassien, Régniei s'était fait une place à part dans les prédilections du maître. La mélancolie, l'air un peu distant d'Henri de Régnier contrastaient avec l'amplitude gesticulatrice d'Heredia. Régnier causait quelque temps avec nous, puis nous quittait pour aller prendre le thé au salon et promener devant les dames la grâce nonchalante de son menton désabusé. « Il sera de l'Académie », disait Heredia. Il tint parole-
Quand Henri de Régnier publia ses poèmes libres, Heredia ne put s'empêcher d'admirer ce genre de souple production, qui était pourtant la négation de son esthétique. Je me souviens qu'il prit un jour le livre pour en lire à haute voix quelques pages. C'était une sorte
de rêverie sur le bruit des vagues, u Berceznous, berceuses voix... etc.. » Il se mit à lire, en balançant les syllabes et en levant le doigt pour accompagner le son. « C'est tout à fait à part, disait-il, mais c'est tout à fait bien. C'est d'un... vrai poète. )> Heredia était très sensible à ces enchantements de mots qui s'éloignaient et revenaient comme l'ondulation de la mer. Régnier abandonna vite ces exercices faciles, pour adopter définitivement l'irréprochable forme classique, et je crois que son talent ne s'en est pas mal trouvé.
Au fond, malgré ces légères concessions, Heredia n'aimait pas la métrique sans rimes, ce qu'il appelait si justement la poésie invertébrée. On lavait beau lui dire que ces licences facilitaient l'inspiration et permettaient de préciser des sensations rares, il n'était pas dupe. « La vérité, disait-il, c'est que cette poésie-là est beaucoup plus facile à faire. Victor- Hugo, le grand émancipateur du vers français, a posé les dernières limites des libertés qu'on peut se permettre- La poésie française n'a pas d'autres raisons d'être que sa difficulté. Elle cessera d'exister, le jour où elle ne demandera plus ni effort ni règles. Il n'y a rien qu'un bon poète ne puisse exprimer avec des vers ^ rcguîi ers. Si vous ne voulez plus
rimer, renoncez aux vers et icontentez-vous de la prose harnioniouse de la Tentation de Saint Antoine. » Heredia n'a jamais transigé sur ce chapitre. L'ancien Parnassien demeurait lîdî le à la rime et allait même jusqu'à déclarer que les plus belles rimes ne suffisaient pas toujours. « Voyez Sully Prudhomme, disait-il. Ses vers riment très bien. Malheureusement les mots qui sont au bout des vers sont toujours ceux qui ne devraient pas s'y trouver, car ce sont les moins expressifs. C'est ce qui fait que sa poésie est banale. »
A propos du sonnet et de la difficulté de cette forme poétique, Heredia citait souvent le légendaire Sonnet d'Arvers. C'est lui qui nous signala la triple répétition du verbe faire :
Et celle qui l'a fait n'en a jamais rien su...
Et j'aurai jusqu'au bout fait mon temps sur la terre..
Pour elle, quoique Dieu l'ait faite douce et tendre...
Qu'on me permette, à propos de ce Sonnet d'Arvers, une icourte digression qui eût certainement intéressé Heredia. Mon ami, l'excellent poète Ernest Jaubert, m'a écrit la lettre suivante ;
« Je connais une autre version du fameux quatrain de ce célèbre sonnet. La voici :
Mon âme a son secret, ma vie a son mystère, Un amour éternel en un moment conçu; Comme il est sans remède, il a fallu le taire; Celle qui l'inspira n'en a jamais rien su.
« Ce qui est intéressant dans cette version, c'est qu'elle comporte une répétition de moins du verbe faire, et qu'elle atténue ainsi le reproche mérité par la version usuelle que vous donnez dans votre Art d'écrire et beaucoup d'autres personnes avec vous. Evidemment vous avez tous copié la même. La mienne, je la tiens de mon cousin Joseph Pons, qui fut secrétaire de Sainte-Beuve, et Sainte-Beuve la tenait d'Arvers lui-même, paraît-il. Ce Pons fut un singulier type. Figurez-vous qu'universitaire et principal du collège de Barcelonnette, il partit brusquement, enlevant la femme du sous-préfet. Vous jugez isi l'on glosa chez les Gavots. Ceci se passait en des temps lointains. J'étais alors élève au collège de Digne, où Pons avait été professeur, et c'est lui qui un jour fit part à mon frère aîné, devant moi, de la véritable version du Sonnet. iVous ferez de la présente communication, comme disent les comptes rendus des açadé-
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mies, Tusage qu*il vous plaira. J*ai pensé qu'elle vous amuserait, et peut-être vous serat-il possible de tirer la chose au clair. Le plus simple serait sans doute de consulter Tédition princeps du volume d'Arvers. A moins que même cette édition ne porte la mauvaise forme et qu'Arvers ne Fait corrigée après coup, sans avoir le temps de reporter la correction sur un tirage ultérieur. Dans ce cas, poser la question, ne serait pas la résoudre. Resterait alors à déterminer laquelle des deux versions serait la meilleure, et je /crois bien que c'est la nouvelle. Qu'en pensez-vous? »
J'ai le regret de ne pas être tout à fait de cet avis. Je crois que le premier texte, malgré ses trois répétitions, est encore préférable... Mais revenons à Heredia.
On pense si notre grand ami fut entouré de sollicitations, quand il fut nommé directeur littéraire du Journal. Il prit d'abord ce rôle de censeur très au sérieux, mais il ne tarda pas à nous confier ses déceptions. Il avait pour mission de choisir les *< nouvelles » que le Journal devait publier ; pour tout le reste, on ne le consultait même pas, et il était là, disait-il, a comme un pavillon destiné à couvrir la marchandise ». Désespérant d'avoir aucune espèce d'autorité, il se résigna à n'a-
voir aucune espèce d'initiative. M. Hanotaux finit par le tirer de cette situation, en le faisant nommer Conservateur de la Bibliothèque de l'Arsenal.
Les réceptions du samedi prirent une physionomie nouvelle dans les apjpartements de Charles Nodier, que le poète des Trophées était fier d'habiter et sur lesquels il aimait à raconter d'aimables anecdotes. D'ancieub amis avaient disparu ; de nouveaux survinrent. On fut d'abord un peu déçu de se trouver dans ce lointain quartier, baigné par une Seine nonchalante qui donnait à ce logement une physionomie spéciale de solitude et d'exil. C'est à l'Arsenal qu'apparurent les premiers symptômes de la maladie qui devait si rapidement emporter le poète, sans parvenir à diminuer son activité ni sa bonne humeur. Il raillait seulement avec un sourire un peu plus triste le régime auquel il était soumis, la tasse de lait chaud qu'on lui apportait régulièrement vers cinq heures. Heredia avait enfin trouvé la fonction de ses rêves, dans fcette bibliothèque idont il vous montrait amoureusement les hautes salles impressionnantes et les précieux iTianuserits à fines enluminures.
Là encore le bon conquistador continua à
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accueillir la jeunesse fet à donner aux débutants ce que nous appelions des « consultations de poésie ». C'est avec la plus parfaite bonne foi qu'il louait chez les autres certains sonnets visiblement exécutés selon sa propre formule, articles d'imitation, portant la marque authentique du maître. Il ne mettait aucun amour propre à vous livrer les secrets de son métier ; il vous communiquait ses brouillons ; il vous disait le temps que lui coûtait ses vers. Il racontait qu'il gardait depuis des années sur le chantier deux ou trois sonnets qu'il ne parvenait pas à fmir. « Je les quitte. Je les reprends. » Il nous récita un jour le commencement d'un sonnet sur Cicéron et les Rostres, qui était admirable de ton et demajesté antiques. Il ne cachait pas ses efforts d'assimilation et ce qu'il empruntait aux autres. Loin de s'attribuer le mérite du fameux vers final d'Antoine et Cléôpatre : Toute une mer immense où fuyaient des galères, il nous faisait remarquer que cette image était contenue toute entière dans Plutarque.
La modestie d'Heredia éclate, si on peut dire, dans la qualité même de son œuvre, si i^crupuleusement impersonnelle. On discute encore la question de savoir dans quelle mesure la prédominance du Moi peut accroître
la sensibilité poétique. Je lui dis un jour mon étonnement qu'il eût mis si peu de confidences passionnelles dans sa poésie. Il répondit avec sa bonhomie hautaine : « C'est que les amours des autres... mt...mt... m'intéressent très peu, et les miennes... encore moins. » Il disait aussi, dans le même ordre d'idées, après avoir lu le volume d'un jeune homme qui s'est étroitement assimilé la langue de Victor Hugo : « Remarquez-vous?... C'est très drôle... Il parle... tout le temps de lui, et il n'a... mt... mt... aucune espèce de personnalité. »
C'est ce besoin de franchise sur les autres et sur lui-même qui lui faisait dire, en parlant de ses propres décorations : « Ne vous imaginez pas que ce soit mon talent qui m'ait valu le ruban rouge et la rosette. C'est uniquement à titre étranger. » Heredia ne tarda pas, d'ailleurs, à se faire naturaliser. « La France, disait-il, dans son discours de réception à l'Académie, la France était la patrie de mon intelligence et de mon cœur. Je l'ai aimée dès le berceau. Sa langue est la première qui m'ait charmé par la voix maternelle ». Il avouait encore que ice n'était pas son talent qui lui avait ouvert les portes de l'Académie. « Non, on m'a élu tout simplement pour faire échouer un concurrent. Je me suis aperçu, en faisant
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mes visites, que presque aucun de ces messieurs n'avait lu mes vers. C'est toujours ainsi que cela se passe. On vous nomme pour en écarter un autre. » Heredia, on le sait, ne publia ses Trophées en librairie que pour se présenter à l'Académie avec un bagage tangible. Près de 5.000 exemplaires s'enlevèrent en très peu de temps. Avant les Trophées il n'avait publié qu'une œuvre, la traduction française en quatre volumes de la Véridique conquête de la nouvelle Espagne par le capitaine Bernai 'Diaz del Castillo (1877-1881). Le grand poète a réalisé le tour de force d'écrire ces quatorze volumes dans la vieille langue française correspondant à peu près à la langue Castillane de cette époque, virtuosité littéraire à laquelle le grand Littré a rendu hautement justice.
Heredia nous tenait toujours au courant de ce qui se passait à l'Académie. Discussions sur le Dictionnaire, contestations aigresdouces, anecdotes, bons mots ou calembourgs, on ne se figure pas les joyeusetés que se permettent quelquefois les membres de cette docte compagnie. Il avait, notamment sur M. de Broglie et le parti des ducs, des anecdotes que je regrette de n*avoir pas notées en leur temps et qui eussent été piquantes à rap-
peler. Elles prouvaient que le duc de Broglie appréciait à sa valeur ^intelligence critique du poète et la libre façon dont il jugeait ses confrères. De son côté, Heredia considérait le duc de Broglie comme un historien distingué, expert à faire revivre les vieux documents dans le plus noble des styles.
Quand l'Académie décerna un prix à mon contradicteur Rémy de Gourmont (pour l'ensemble de ses œuvres) en même temps qu'un prix à moi-même pour mon volume : Le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains, Heredia me raconta comment cette décision avait été prise. « Nous avons été forcés, me dit-il, de donner un prix à Gourmont. Il parait qu'il n'est pas très heureux et qu'il a besoin qu'on lui vienne en aide. D'autre part, Brunetière a fait observer qu'on ne pouvait décerner un prix à Rémy de Gourmont sans vous en offrir un à vous, sous peine de paraître prendre parti dans une querelle littéraire. On a donc décidé de partager le prix entre vous deux (1). »
(1) Ce sont les propres paroles d'Heredia. Les dénégations et les insinuations malveillantes de M. Jean de G.oijrmont ,ne changeront rie^ à ce fait. Tous ceux qui me connaissent savent' que je suis incapable d'attribuer à un bomme comme Htrodia un ■prap<ys qu'il n^aurAit ptts tenu.
LES SAMEDIS d'hEREDIA 95
Il venait toute sorte de monde chez Herédia, mais surtout des gens de lettres. Il nous présenta un jour un grand garçon qui avait l'air d'un débutant, tête inclinée, mains dans les poches, cheveux bien rangés sur le front, visage souriant et des yeux bleus d'une extrême douceur. C'était Paul Hervieu. Du fond de ma province, où j'avais lu Peints par eux-mêmes, je m'étais fait une toute autre idée de Paul Hervieu. Je m'attendais à voir un ironiste jugeant les gens en sournois et d'un peu haut. Je me trouvai en face d'un homme timide, qui semblait presque rougir de sa notoriété grandissante. Chaque fois que j'ai revu Paul Hervieu, j'ai toujours subi le charme de cette mélancolie pensive, qui était comme la distinction de son âme répandue sur sa personne. « Avez-vous lu son dernier volume? nous dit un jour Heredia. (Il s'agissait de V Armature). Lisez-le. C'est un des plus beaux romans qu'on ait publiés depuis vingt ans. » L'éloge n'était pas exagéré. Il y a dans ce volume un talent d'analyse de premier ordre et des scènes inoubliables, notamment l'entretien des deux époux, le mari adossé à la cheminée et «omprenant qu'il est trompé rien qu'en regardant sa femme. Hctvieu n'était pAs
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encore de l'Académie et n'avait pas encore fait les sobres pièces de théâtre qui eussent suffi à établir sa réputation. La Gloire acheva bientôt de couronner sa vie de modestie et de travail, sans changer son caractère ni cette bonté discrète qui lui valut de si solides amitiés. L'admiration que j'ai toujours eue pour sa personne et pour son talent lui avait inspiré à mon égard une sympathie durable dont je lui garde une infinie reconnaissance.
La douceur de iPaul Hervieu frappait tout le monde. Myriam Harry raconte qu'étant à Royan, durant l'été de 1915, peu de temps avant sa mort, « il vint plusieurs fois avec la baronne de Pierrebourg visiter l'hôpital des blessés. Les Arabes, qui aimaient son attentive douceur, l'avaient appelé le Cheik Kebir, et je suis sûre que les guerriers survivants se rappellent encore cette pâle silhouette distinguée, qui venait si simplement s'asseoir avec eux ».
L*auteur de VEnigme avait parfois des réflexions de pince-sans-rire qui vous laissaient perplexes. Se moquait-il? Etait-il sincère? On se le demande, quand on lit certaines anecdotes, comme celle-d, que j'emprunte aux Soimenîrt ée Pteul Fiat :
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« Paul Hervieu, qui est mort prématurément de la guerre, me disait un jour avec ce sérieux qui ne l'abandonnait jamais et qui est la marque des grands ambitieux : — Croyezvous que le théâtre de Musset vivra?... Si j'avais eu quelque à-propos, j'aurais pu lui répondre : — Pas autant que le vôtre, évidem* ment, mon cher maître, mais je n'ai jamais eu ({ue l'esprit de l'escalier, qui contredit tout à-propos. Par le silence je me contentai de marquer ma stupéfaction qu'un doute pareil pût s'offrir à la pensée d'un homme généralement considéré comme un écrivain. »
La ' vocation littéraire de Paul Hervieu datait de loin. Entré au cabinet Freyssinet et aux Affaires Etrangères vers 1880, nommé plus tard Secrétaire d'ambassade à Mexico, où il refusa de se rendre, Hervieu démissionna et alla rédiger à Melun le journal local de M. de Choiseul. Il revint bientôt à Paris et publia dans le Gil Bios un document qui fit sensation. C'était le fac-simtle des notes de Jules Favre sur son entrevue à Ferrières avec Bismark.
J'ai le plaisir de connaître un des meilleurs amis de Paul Hervieu, M. Fernand Gavarry, ministre plénipotentiaire en retraite, auteur de quelques œuvres très humoristiques, TJ'^r
maîtresse femme, l'Ultimatiim, etc., et qui a bien voulu me laisser feuilleter la collection de lettres et de manuscrits écrits par son ami, au cours de longues années de correspondance et d'intimité. On y trouve des pages savoureuses. Hervieu avait débuté par faire des vers dans le genre Musset, comme ceux-ci, qui sont de 1875' : (Il était né en 1857).
Chanterai-je l'amour? C'est la corde sensible Qu'il faudrait caresser d'un doigt souple et léger. Ah! ne rougissez pas sans prétexte plausible. Je ne vois pas de mots couverts à corriger.
Je parlais simplement des amours platoniques Et des soupirs pensifs sous les balcons dorés, Des serments confiés aux oreilles pudiques. Et des regards perdus dans les cœurs azurés.
En 1874, sans le connaître, il adressait les vers suivants à Victor Hugo :
Maître, pardonnez-moi," si ma plume ose écrire A celui qu'Appollon Musagète entretient; (Mais je n'ai pas vingt ans, et votre fière lyre M'a rendu fou d'amour pour le Dieu qui la tient.
Le premier roman d'Hervieu, VInconnu, fut présenté et refusé à VlUastration. Son ami
LES SAMEDIS d'hEREDIA ÔÔ
Gavarry lui conseilla de le porter à la Revue des Deux Mondes. Brunetière, alors secrétaire, reçut le roman et le fît publier. Hervieu n'oublia jamais cet accueil et, à la mort de Brunetière, il publia sur lui un bel article élogieux. Contraste qui n'est pas rare : Hervieu était à la lois un pessimiste effroyable et un homme très gai, aimant le rire et la malice. Hartmann, Léopardi et Shopenhauer furent ses premières lectures. Son ami Gros-Claude le ravissait par ses charges et ses coqs à l'âne transcendants. Lisant peu, pensant beaucoup, Hervieu disait quelquefois : « Le grand défaut des pessimistes est de toujours pécher par trop d'optimisme. » Il parlait peu parce qu'il ne voulait dire que des choses intéressantes et qu'il détestait les paroles inutiles. Avant d'ouvrir la bouche, il pensait à ce qu'il allait dire, et cela explique que ses phrases fussent toujours très bien faites. Cette difficulté de s'exprimer le rendait timide et l'empêchait de parler en public. Il lisait ses discours. Un jour, étant délégué à Berlin, il prononça quelques mots choisis, qui enthousiasmèrent ses auditeurs boches : « Dites-nous souvent de ces jolies choses. » Hervieu eût très bien pu tirer parti de ses habitudes de silence et de
mutisme. Il eût été, dans une monarchie, un diplomate distingué.
Il ne se liait pas facilement; mais, quand il se donnait, c'était la fidélité même. Son sens du comique lui faisait rechercher certains originaux. C'est ainsi qu'il connut au Helder un nommé Lebourg, disparu sans laisser de traces.
Hervieu n'aimait pas les gens ennuyeux. Il répondit à quelqu'un qui lui demandait le nom d'un individu coudoyé dans un cercle : « C'est le seul survivant d'un groupe qui se rencontrait ici. Tous sont morts. C'est lui qui a hérité de tout. Ils avaient fondé une tontine de raseurs. »
Il écrivait un jour à son ami Gavarry : « Je me suis livré ces jours-ci à une (besogne qui t'aurait sans doute autant intéressé que moi. Après une perte de 250 francs au baccarat, qui avait précédé un gain de 140 francs, j'ai découvert un Grec. Depuis lors, sans provoquer le moindre éclat, (car ce Grec était pièmontais et probablement styliste, au pire sens du mot) je me suis fait l'ombre de mon bourreau devenu ma victime. Je lui ai montré que je suivais ses regards, ses mains, ses manches, ses poches. Il vient de perdre, par impuissance de réagir et pour sauver les apparences,
1.200 irancs. Et, en fin de compte, je viens de le voir filer avec ses malles en tape-cul. Je couche ce soir sur les positions. Un doute seul gâte ma joie : Ce Grec était-il un Grec? »
Le souvenir de Paul Hervieu est resté pour moi inséparable d'Hcredia.
C'est encore chez Heredia que j'ai connu André ïheuriet, l'auteur de Sauvageonne et de la Princesse verte, qui fut l'ami de tous les écrivains illustres de son temps, Gautier, Baûville, Leconte de Liste, Feuillet, Anatole France, Coppée, Verlaine. Theuriet s'était acquis la sympathie des Jeunes par son amabilité placide de vieux fonctionnaire en retraite, Heredia savait sur lui une foule d'anecdotes, que Theuriet a, d'ailleurs, racontées lui-même dans ses Souvenirs de vertes saisons. A propos des sonnets d'Heredia, Villiers de L'Isle Adam voulut prouver un jour à l'auteur de la Maison des deux Barbeaux « que la poésie consistait uniquement dans le choix et la juxtaposition de certains mots étranges, aux sonorités bizarres, aux assonances suggestives, A ses yeux, un sonnet sans défaut était celui où l'on faisait entrer le plus possible de coupes inégales et d'épithètes rares, sans un soupçon d'émotion ni même d'idée. » Ce genre de doctrine n'enthousiasmait pas André Theuriet,
qui fut toujours le moins compliqué des poètes. « Comme j'objectais, dit-il, qu'une pareille poétique devait produire des œuvres d'une froideur glaciale, Villiers me lança un regard de dédaigneuse pitié et me répondit avec une solennité hiératique : « Monsieur, le marbre aussi est froid. »
La gloire de Theuriet fut comme sa per sonne, modeste et distinguée. Il a été le romancier des délicats, en même temps qu'un artiste de grande sensibilité descriptive, qui a passionnément aimé la nature.
On voyait aussi chez Heredia le critique royaliste Edmond Biré, destructeur sournois de légendes démocratiques, auteur d'intéres^ sants ouvrages qui tiennent à la fois de l'histoire et du pamphlet. Ce tombeur des Girondins, toujours souriant et parlant peu, hochant la tête et mâchonnant son éternel cigare, vops donnait tout d'abord une assez médiocre impression. Il avait l'air d'un vieux bohème, barbe inculte, col sale, l'aspect râpé, mais l'œil vif et bon et le regard en attente, un regard de rat de bibliothèque, toujours prêt à fureter et à grignoter. On ne pouvait le connaître sans l'aimer, bien que l'on soit naturellemet enclin à mépriser un peu ceux qui négligent à ce point leur toilette. Une telle absence de
soins personnels est un manque de respect non seulement envers soi, mais envers les autres. Je suis de ceux qui croient qu'on peut toujours concilier les exigences de la plus stricte économie avec une mise décente et correcte.
C'est aussi chez Heredia que j'ai connu Henri Bordeaux. L'auteur des Roqiievillard habitait alors Thonon, où il exerçait la profession d'avocat et qu'il quittait lui aussi une fois par an pour venir respirer l'air de Paris. Heredia nous présenta l'un à l'autre comme ayant écrit sur lui les deux plus élogieux articles qu'il eût encore lus. Henri Bordeaux passait quelques heures rue Balzac et repartait ensuite pour Thonon. Grand, mélancolique, d'aspect froid, il avait un air de tristesse interrogative qui m'impressionna. Tout hii sourit aujourd'hui. Il eût pu être un critique remarquable; il a préféré devenir un romancier très lu, l'auteur chéri de la bourgeoisie française. L'éducation familiale dont il a gardé l'empreinte lui a fait une originalité qui explique le succès de ses romans, où sont habilement mis en scène les grands conflits d'honneur, dé devoir, de moralité sociale. Henri Bordeaux sait construire un livre, et il a, par dessus tout, du tact et de la mesure.
L'entomologiste Maurice Maindron, le brillant auteur de Saint-Cendre, venait aussi régulièrement chez Heredia. Toujours grondant contre quelque mauvais poète ou quelque romancier ridicule, Maindron était le bourru classique, parfaitement aimable et jovial, de bonne compagnie, grand travailleur et écrivain de talent. Je le vis souvent chez Heredia et plus tard au café Vachette, où il faisait, avec Moréas et ses amis, de bruyantes et interminables parties de dominos.
On voyait aussi rue Balzac l'explorateur Foa, le tueur de panthères, qui nous a laissede beaux récits de chasse en Afrique, l'homme le plus doux qu'on pût rêver, avec ses lunettes d'or, sa petite voix tranquille, sa bonne figure de tout repos; le mélancolique Pierre Louys, qui venait de publier Aphrodite et qui accueillait avec modestie l'ouragan de gloire déchaîné par l'article de Coppée; Emile Pouvillon, charmant conteur, qui se plaignait de ne pouvoir retrouver la verve de ses premiers romans, L'Innocent et Jean de Jeanne; Henri Mazel, qui débutait et fondait VErmitage en 1890, avec Laurent Tailhade et Bernard Lazare; Le Vicomte de Guerne, auteur des Siècles morts, espèce de Légendes des Siècles écrits en vers majestueusement parnassiens;
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H. d'Avenel, dont on connaît les précieux volumes de documents historiques; Léon Barracand, qui a publié de délicats romans; Marcel Schwob, le classique prosateur; Maxime Formont, aujourd'hui secrétaire de la Revue de Paris et évocateur d'archéologie amoureuse; Alfred Poizat, roulant déjà dans sa tête les projets de traductions qui devaient le conduire à la Comédie Française; Rémy de Saint-Maurice, qui eût de si beaux débuts à la Revue des Deux-Mondes; le glorieux général Dodds, si simple d'accueil et de manières; le vieux peintre Jules Breton, ami personnel d'Heredia; Porto Riche, l'auteur A' Amoureuse, dont on nous vantait l'imagination passionnelle; le docteur Mardrus, dont Heredia disait: « Comment!... Vous ne connaissez pas ce Levantin... subtil? » Musurus Bey, qui faisait lui-même de très beaux sonnets; Auguste Angellier, auteur de parfaits poèmes; l'historien Du Bled, le souriant conférencier, Léon Séché, l'infatigable érudit, etc..
Le poète et romancier Charles Le Goffic venait aussi rue Balzac. Ecrivain de talent aujourd'hui en pleine renommée, ayant encore grandi son nom par de belles œuvres douloureuses et patriotiques, Charles Le Goffic est un Breton qui incarne le type méridional.
Toujours ruminant un article ou poursuivant quelque projet, il n'a aucune notion du temps, arrive en retard, tire sa montre, s'excuse et se désole. C'est un caractère, un ami sûr et un critique de goût classique.
Il venait, rue Balzac, bien des gens célèbres; mais on y rencontrait aussi beaucoup d'inconnus et quelquefois des originaux de qualité rare. Heredia nous montra un jour sur son bureau un magnifique album, superbement relié. « Voici, nous dit-il, quelque chose d'extraordinaire. C'est un recueil de sonnets manuscrits, faits par un monsieur qui me l'a apporté hier et qui va venir tout à l'heure ». La singularité de ce volume consistait d'abord dans sa merveilleuse calligraphie; mais le plus drôle, c'est que l'auteur, Edouard Callon, excellent homme,' riche, lettré, bon camarade, avait écrit ces sonnets dans une langue absolument incompréhensible, termes de métier, bizarres néologismes, « tours de force d'obscurité », disait Heredia. Il fallait renoncer à comprendre un seul mot de ces rébus-sonnets. L'auteur des Trophées, grand amateur de clarté, se permit d'en faire la remarque. Edouard Callon lui expliqua alors en souriant le sens des vers qui pouvaient sembler obscurs. Heredia se déclara satisfait et ne fit plus
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d'objection. Gallon était un homme fort instruit, qui se donnait un mal du diable pour exécuter ices merveilleux casse-têtes, parus plus tard en volume sous le titre : Visions et Raisons. Il habitait, rue de Birague, un bel appartement, dans un vieil hôtel donnant sur la place des Vosges. Au courant de tout ce qui touchait la librairie et Férudition, il avait chez lui une vaste bibliothèque, uniquement composée de beaux livres reliés, qui faisaient honneur à son goût bibliophilique. Après avoir fréquenté pendant plusieurs années chez Heredia, Edouard Gallon mourut d'une crise de diabète, maladie qu'il soignait avec la même application minutieuse qu'il apportait à écrire ses hermétiques sonnets. A ceux qui critiquaient son mode de travail. Gallon répondait victorieusement : « Heredia travaille bien plus que moi. » L'auteur des Trophées savait qu'on lui faisait ce reproche, et il disait avec un certain dédain : « Il y a des gens qui ont du génie. Moi, je n'ai que du talent. G'est plus rare. « A cette époque, comme aujourd'hui, ses sonnets avaient leurs admirateurs et leurs détracteurs. On citait malicieusement les deux vers d'Henri Becque :
Monsieur Heredia est un homme qui compte; Il a fnit deux ou trois sonnets de plus qu'Oronte.
Et ce méchant quatrain, qui n'était pas bien méchant :
Tu crois descendre d'un routier Qui jadis conquit Carthagène; Détrompe-toi, noble indigène.
Tu descends de ton cocotier.
Le dénigrement et la louange sont les deux pôles oscillatoires de toute grande réputation en train de se fixer. L'œuvre de Heredia a bravé toutes les négations. Elle résistera, parce qu'elle relève des éternels principes classiques de perfection et de travail qui ont engendré les chefs-d'œuvre de toutes les littératures. On a dit que cet art resplendissant était impassible. La statue de Memnon aussi était impassible; mais, pour qui savait écouter, elle exhalait une harmonie immortelle. L'auteur des Trophées ne périra point, parce qu'il a donné une âme retentissante au Passé, à la Mythologie et à l'Histoire.
Quant à l'homme, son souvenir non plus ne s'etîacera pas. Ceux qui l'ont connu garderont fidèlement le culte de sa mémoire. Il fut le maître par excellence, il prodigua ses conseils, il enseigna les secrets de son art. Quand on
songe à ce que lui doit la jeunesse d'il y a vingt ans, on ne peut s'empêcher de regretter que nos grands écrivains contemporains n'aient pas suivi ce bel exemple de confraternité littéraire, en ouvrant aussi leur salon aux jeunes gens avides d'entendre leur parole. Ce rapprochement établirait un lien durable entre ceux qui sont le passé et ceux qui seront l'avenir; et cette union ne ferait qu'accroître la gloire et la dignité des Lettres Françaises.