CHAPITRE V
Les familiarités de Jules Lemaitre Frédéric Mistral et Paul Mariéton
J'ai peu connu Jules Lemaître et j'ai rarement causé avec lui. Cependant il m'a toujours inspiré une si vive admiration, que, sans faire ici de la critique littéraire, je voudrais essayer d'indiquer quelques-unes des raisons qui expliquent une séduction à laquelle personne n'a échappé. Le talent de Jules Lemaître est à la fois si profond et si subtil, qu'il faut beaucoup d'attention pour bien comprendre en quoi il consiste.
Ouvrez n'importe quel livre de critique : vous êtes toujours en présence d'un homme qui écrit. Chez Jules Lemaître, au contraire, phrase et diction sont toujours d'un homme qui vous parle. Faguet, Brunetière et les au-
très disent ce qu'ils pensent; Jules Lemaître dit ce qu'il sent. La sensibilité prenant la place du jugement, voilà son originalité. Il sent de toute la force de son être, presque en malade, et il vous dit ses sensations et ses impressions telles qu'elles sont.
Il existe un style agréable, qui est celui de tous les gens qui savent écrire. Ce style-conf ectio,n est aussi bien le vôtre que celui du voisin... Mais il y a un autre style, celui qui n'est qu'à vous et qui vous fait reconnaître entre mille. C'est celui-là qui est rare et que possèdent seulement quelques privilégiés, et c'est ce style qui fait le ton extraordinaire de Jules Lemaître. Or, ce style vient uniquement cliez lui d'une façon profonde d'exprimer des sensations, une façon spéciale qui rappelle la manière de Pierre Loti. Jules Lemaître serait une sorte de Pierre Loti de la critique. Je le lui dis un jour très sérieusement. Il me répondit, en riant avec un peu de malice : « Va pour Pierre Loti... Je veux bien, moi. » Plus je relis Lemaître, plus cette ressemblance me poursuit. Il a réellement parlé de certaines œuvres sur un ton de souffrance, d'obsession, j'allais presque dire de cauchemar, qui fait songer aux paysages oppressants de Loti. Relisez ce qu'il a dit de Pêcheur d'Islande, vous verrez l'affî-
nité de ces deux talents, dans des genres pourtant très opposés.
C'est la sensibilité qui donne à la prose de Jules Lemaître cet air de confidence d'un homme qui parle, qui se confesse... Il a dit d'Alphonse Daudet : « Sa conversation était une fête. Il racontait avec tout lui-même, notamment avec ses fines mains. » Jules Lemaître aussi, par un geste habituel de sa main à hauteur de la tempe, semblait pétrir et caresser ce qu'il disait; ses doigts remuaient comme pour écarter, expliquer. Je lui disais un jour : «Puisque vous avouez que Féneloii est un mauvais peintre, un descriptif banal, si loin d'Homère, comment pouvez-vous dire qu'il u senti l'Antiquité? — Oui, répondait-il, en fronçant les sourcils et en fermant les yeux, comme en rêve... Oui, sans doute, Fénelon n'est pas un artiste... Ses descriptions ne sont pas bonnes... Mais néanmoins... néanmoins... La lumière, l'unité, la simplicité antiques... il a senti cela... » Et ses doigts, accompagnant sa pensée, semblaient tâtonner, se promener autour de ce Fénelon invisible, qui, en effet, malgré tout, a compris l'âme antique. ^
Emile Faguet avait un côté, rien qu'un côtd, de ce style à conversation : il en avait Fesprit,
la facilité, la camaraderie sautillante. Jiiles Lemaître, lui, écrit avec une étreinte totale, une émotion qui vient du dedans et qui vous captive, parce qu'il est pris lui-même et captivé tout entier. C'est par cette simplicité dans la prof ondeur qu'il a conquis le public, et aussi par d'autres contrastes de sa nature, par sa drôlerie, notamment. Il était le seul homme capable de faire une charge de la foire de Neuilly en même temps qu'une tragique évocation d'Andromaque. Il mêlait tout-à-coup aux plus belles expressions de style des mots d'une familiarité inattendue. Il pouvait dire à la fois des personnages de Maeterlinck •. « lis ont une psychologie de pupazzi malades », et de Bossuet : « Pour l'autorité, il est unique. Tout ce qu'il dit a comme un air d'éternité. » En jugeant le caractère de M. Volmar, le mari de l'Héloïse de Rousseau, il fait cette brusque réflexion : « Il en a une santé, ce Volmar! » Il dit de Chateaubriand : « Il se maria. Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi? » Ailleurs, se trouvant un peu sévère, il se reprend : « Mais je suis bon là avec mes objections... « Ou encore : « Voilà ce qu'ont su faire Gervex et Stevens. Tout simplement. » Un jour, dans une conférence, discourant sur la mort et le néant, il s'interrompt en disant : « tSi nous par-
lions d'autre chose? » Ces familiarités ne cho quent pas chez lui, parce qu'elles viennent d'une conviction profonde, et qu'elles n'ont rien de commun, encore une fois, avec la gaminerie de Faguet, écrivant dans un feuilleton des Débats, à propos de Corneille amoureux : « Ça en bouche un coin à Racine. »
Jules Lemaître était un être de bonté et de malice. Un pauvre diable de bohème alla le voir un jour avec un ami — « Je vais, dit-il, lui emprunter cinq louis. Je lui dirai que c'est pour me marier. II est très sensible à ces choses-là. Je suis sûr qu'il me les prêtera. » L'ami attend dans le vestil^ule. Un instant après, son compagnon redescend avec les cinq louis. —
Tu vois. J'en étais sûr. » A ce moment, on entend la voix de Jules Lemaître qui, sorti de son appartement, disait du haut de l'escalier : — Maintenant que vous avez l'argent, ne vous croyez pas tout de ntême obligé de vous marier.
On a souvent reproché à Jules Lemaître son dilettantisme. Il s'est expliqué là-dessus et il a même un jour raillé Brimetière, en lui démontrant qu'il aboutissait lui aussi à la même critique d'impression personnelle. Il faut prendre l'auteur des Contemporains tel qu'il est, et ne pas lui faire un tort de ce qui fait son
charme. On ne résiste pas à sa bonhomie imperturbable, à sa diction sobre, réfléchie, qui appuie et détache tout ce qu'elle exprime et sait mettre parfois tant d'émotion dans les choses les plus simples, comme dans ces lignes sur Alphonse Daudet : « C'était un être merveilleux. Il était beau et il avait une âme infiniment tendre, frémissante, aimante. Il avait la pitié et l'intelligence la plus profonde des faiblesses et des misères... Je ne pense jamais à lui sans un mortel regret de ne pas l'avoir vu autant que j'aurais pu le voir, ni sans un serrement de cœur au souvenir de ses souffrances et de l'interruption si douloureuse d'une si éclatante fortune. Il est celui que j'ai admiré, senti, aimé le plus directement, le plus familièrement... »
Jules Lemaitre a quelquefois, sans avoir l'air d'y toucher, des réflexions surprenantes. Lisez ceci sur le roman d'Halévy, L'Abbé Constantin : « Il se fait là trop de mélanges adultères de l'amour de l'argent et de l'amour. Je dis qu'un garçon pauvre, qui aime une fille dix fois millionnaire, ne peut savoir pourquoi il l'aime; je dis qu'un garçon pauvre, au cœur bien situé, ne doit pas épouser une demoiselle de dix millions et que, au surplus, jamais il ne se mettra dans le cas d'avoir à se pronon-
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cer sur ce point. L'aventure est si facile à éviter!... Ce n'est que dans les contes qu'un berger peut épouser une reine sans être un pleutre. Méfions-nous d'une idylle où la vertu est dépouillée de ses caractères les plus nécessaires, et où la religion consacre l'union de l'amour et de l'argent, après en avoir été l'entremetteuse. »
Ce sont là, sans qu'il y paraisse, des remarques de tout premier ordre.
Quand il ne comprenait pas quelque chose, Jules Lemaître le disait nettement. Racontant les affres de style de Flaubert, qui « passait les nuits pour écrire en huit jours deux pages de roman », il dit ingénument : « Cette façon de travailler est bien étrange. J'ai beaucoup de peine à comprendre qu'on puisse réellement mettre huit jours et huit nuits à écrire cinquante ou soixante lignes. Ce degré de difficulté dans le travail me paraît surnaturel. Bref, j'ai de la méfiance. J'en ai surtout quand je considère avec quelle aisance Flaubert écrivait à ses amis, en une matinée, des lettres de vingt pages, qui sont déjà vraiment d'un style assez poussé. »
Je crois que le labeur de Flaubert ne peut plus être contesté, depuis que j'ai puDlié dans mon Travail du style les cinq rédactions, avec
ratures et prises au hasard, d'un même morceau de Madame Bovary.
Malgré les ironies d'un scepticisme qui ne rougissait pas de se contredire, Jules Lemaitre tenait fermement à ses opinions et quelquefois il s'y entêtait. Ainsi, lui qui ne croyait pas à grand'chose, il s'est montré très sévère sur la « foi religieuse » de Chateaubriand, qui était à peu près celle de son époque, une foi d'imagination et de sensibilité. Il a traité Chateaubriand comme une sorte de don Juan doublé d'un Gaudissart. Un soir, à un dîner de la Revue Hebdomadaire, je lui dis respectueusement combien sa sévérité désolait les admirateurs du grand homme. Il me répondit textuellement ce mot qu'il applique quelque part à Sainte-Beuve : « Je n'aime pas à être dupe. »
D'autres fois, cependant, il reconnaissait volontiers ses erreurs. Il avait naturellement adopté l'opinion qui consiste à voir dans Chateaubriand une espèce de Tartarin inventant les étapes de son impossible voyage en Amérique. L'abbé Bertrin entreprit de réfuter cette accusation et envoya sa brochure à l'impitoyable conférencier. Jules Lemaitre tint compte de ses observations et modifia son texte pour la publication de la Revue Hebdomadaire. Voilà, }e erds, à peu pxès ei e» vaccourd,
l'idée qu'on peut se faire du talent et de la sincérité de Jules Lemaitre...
En racontant les derniers jours de l'illustre critique, il est regrettable que Mme Myriam Harry n'ait pas songé à nous dire dans quel état d'âme est mort ce souriant pessimiste qui avait fait le tour des idées politiques et littéraires et semblait s'être volontairement arrêté au seuil des idées religieuses. Avait-il gardé quelque chose de ses premiers sentiments chrétiens? ou est-il mort dans la tranquille résignation d'un disciple de Marc-Aurèle? Il est toujours intéressant de savoir de quel côté a penché la sensibilité d'un homme de valeur, et comment il a vu la vie et la mort, « à la lueur du dernier flambeau », comme dit Saint-Simon.
Jules Lemaitre fait partie de ceux que j'appellerais les grands disparus emportés au début de la guerre. Peu de temps avant lui, la mort enlevait aux Lettres françaises un autre illustre patriote, Frédéric Mistral, qui s'en allait la veille de l'affreuse invasion allemande.
Tous ceux qui ont connu Mistral ont été fvappés par l'ctxpreâsion de simpliciié et de
grandeur que dégageait sa personne. Mistral était naturellement grand et simple, et aussi, je crois, naturellement indifférent. Je suis persuadé qu'il a toujours eu le sentiment très vif de sa valeur personnelle; mais il est également très possible qu'il ait aimé et recherche les hommages sans en être tout à fait dupe. On sait qu'on lui a élevé sur une place d'Arles une statue qui n'est peut-être pas d'une inspiration très heureuse. On l'a représenté coiffé d'un chapeau de feutre, pardessus sur le bras et en tenue de voyage. Passant un jour de fête devant cette statue. Mistral fit cette réflexion : « Dire que c'est moi, cet imbécile-là!... Il ne lui manque que la valise. »
Je ne redirai pas ici les raisons de mon admiration pour Mistral. J'ai essayé d'expliquer ailleurs le génie et les procédés du divin poète provençal. En dehors de son influence littéraire, son programme de revendications décentralisatrices a le mérite de résumer les aspirations de toutes nos provinces françaises, puisque son but est de maintenir la tradition, les coutumes, les mœurs et la langue de chaque région. La centralisation démocratique a beau avoir combattu l'usage de la langue provençale, notre idiome a résisté; après quarante ans de langue française obli-
gatoire, nos paysans continuent à parler le provençal, les enfants des villages n'emploient le français qu'à l'école, et la Faculté des Lettres d'Aix reçoit des thèses publiqueiit soutenues en langue provençale.
La gloire de Mistral, et peut-être aussi son erreur, c'est d'avoir voulu transformer en langue littéraire et écrite une langue qui n'avait été jusqu'alors qu'une langue populaire et parlée. Cette tentative, malgré le talent qu'il y a mis, donne à son œuvre quelque chose d'artificiel qui choquera toujours un peu ses plus sincères admirateurs. Certes, le poète est remonté aux sources; il a recherché les vieux mots les plus authentiques; il s'est laborieusement renseigné sur les divers dialectes, depuis le Var jusqu'aux Pyrénées. Il a montré le même soin à bien connaître les frontières géographiques des divers territoires de Provence, leurs coutumes, légendes, mœurs et traditions. Les lettres de ses nombreux correspondants ont été conservées et doivent être, à cet égard, du plus haut intérêt. Cette langue provençale, qui était jusqu'alors seulement parlée. Mistral l'a étudiée, l'a perfectionnée; il y a ajouté des adjectifs, des diminutifs, des participes, les créations et les surprises de style que se permettent toujours les vrais ar-
listes, et c'est avec cette langue qu'il a écrit Mireille. Or, malgré tous ses efforts, l'instrument qu'il voulait ennoblir est resté trivial. A chaque instant dans ses poèmes se rencontrent des mots dont la familiarité jure avec la noblesse du sujet. Ces mots inférieurs, Mistral les a employés probablement parce qu'il n'en existe pas de plus relevés, ou tout simplement parce qu'ils ont le mérite d'être très vieux. Il dira, par exemple, s'escaguassa pour s'accroupir; lou mourré pour le visage; il a risqué une fois ce mot : lou mourré de la Santo Vierge, dans un discours public. L'auditoire protesta. Faute de stylisation, la langue provençale, à la suite des siècles, s'est vulgarisée au point de n'avoir pu être réhabilitée par le plus grand des poètes. Victor Gélu refusa toujours d'admettre le Félibrige, parce qu'il n'avait jamais cru à la possibilité de faire du provençal une langue littéraire. Par contre, cette langue du peuple est demeurée supérieure dans la galéjade, le conte, les récits de Roumanille, la Sinso, etc. M. Emile Ripert affirme que là production littéraire en langue provençale ne s'est jamais interrompue et qu'il y a eu des poètes avant Mistral. Oui, il y a eu avant Mistral des écrivains familiers, des poètes de forte saveur,
comme Gélu. Mais y a-t-il eu beaucoup d'œuvres de littérature noble? Pourquoi, d'ailleurs, choisir tel dialecte plutôt que tel autre? Comment tous ces dialectes se sont-ils créés? On retrouve le provençal dans l'Auvergnat, le Limousin, le Gascon. Où est la véritable langue provençale?
J'admire profondément Mistral, et cependant je n'ai jamais été impatient de le connaître et je ne l'ai vu que deux fois. La première fois à la fête Virginenco d'Arles, et l'autre fois un an avant sa mort à Maillane. La fête de la Maintenance du costume national avait attiré à Arles une foule de jeunes filles, vêtues de la toilette rustique qui fait si merveilleusement valoir une beauté de race que les siècles n'ont pu détruire. Elles vinrent en carrioles avec leurs familles et leurs amoureux. On signala l'arrivée des filles de Maillane ayant Mistral à leur tête, et ce fut un spectacle inoubliable, par un beau ciel d'Avril découpant les Arènes, lorsque devant la foule assemblée au théâtre antique. Mistral se leva et prit la parole pour conjurer les filles du peuple de garder leur jolie robe Arlésienne. Je n'ai causé ce jourlà que quelques minutes avec le poète, sur la place du Forum. La pensée de réunir les jeunes filles de la région pour les supplier dt.
garder leur costume n'était pas si naïve. En bon psychologue, Mistral savait que le vêtement fait partie non seulement de la personne physique, mais de la personne morale, et que la première condition pour ne pas changer d'âme, c'est de ne pas changer d'habit.
La seconde fois que je vis Mistral, ce fut chez lui à Maillane, un an avant sa mort. Le glorieux vieillard, malgré sa persistante jeunesse, me parut déjà, comment dirais-je? un peu hors du temps. Il parlait sur un ton impersonnel, détaché, un ton de constatation indifférente. Je lui rappelai la mort récente de Mariéton. — » Ah! oui, me dit-il, ce pauvre Mariéton! » Et ce fut tout. On sait ce que le chancelier du Felibrige a fait pour Mistral. Il fut son porte-voix, sa réclame vivante, son glorificateur inlassable, prodiguant sans compter son temps, sa santé et son argent pour la propagande de l'œuvre et des idées Mistraliennes. De loin ou de près, par son constant effort de travail et de pensée, Mariéton, on peut le dire, n'a jamais quitté Mistral... Hélas! le pauvre garçon est mort oubhé... Mistral n'est pas venu à ses obsèques...
Je n'insistai pas et changeai de conversation. On parla de la langue provençale. J'en profitai pour poser à Mistral deux ou trois
questions qui me tiennent au cœur et sur lesquelles je n'étais pas fâché d'avoir son opinion. Comment se fait-il, lui dis-je, que dans votif pays, Avignon, Arles, Nîmes, vous prononciez les rr provençales à la française, c'està-dire sonores et dures, tandis que la Provence d'Aix, Marseille, Toulon, prononce les rr, non pas frisées à l'Italienne, mais liquides et très adoucies? Comment se fait-il encore qu'au lieu de prononcer les ge gi gio gie à l'Italienne (dge dgi dgio dgie) vous prononciez dze dzi dzio dzie, moiindzetto, boulandzier, et que ce soit nous, Provençaux du littoral, qui prononcions à l'italienne houlandgier, moundegtto? C'est vous, Avignon, ville italienne pendant près d'un siècle, qui devriez friser les rr et les dgie comme en Italie. Votre iprononciation a-t-elle précédé l'italianisation papale et est-elle réellement la vraie prononciation? Qui a raison? Ces questions ne me semblaient pas indignes d'être prises au sérieux par l'auteur du Trésor du Félibrige. La différence dont il s'agit est, en effet, si forte, que les Vauclusiens, à côté des habitants du Littoral, ont presque l'air de gens du Nord qui parleraient provençal. Mistral se mit à rire. Cela lui parut sans intérêt. Il me répondit par des plaisanteries dont le sens était que puisqu'on par-
lait comme cela, c'est que cela devait être ainsi, etc.. Je m'inclinai.
Nous reprîmes l'entretien, et il fut bientôt question de Paris. « — Paris, me dit Mistral en propres termes, est pour moi la grande capitale de la Provence. » Et, comme je le regardais un peu surpris : « Eh oui! reprit-il. Je lui dois tout, à Paris. Quand j'ai publié Mireille en 1856, j'envoyai mon poème aux journaux du Midi. Aucun n'en parla. J'envoyai le livre à Lamartine. C'est lui qui le fît connaître. Les journaux parisiens l'acclamèrent. Alors ceux de mon pays se décidèrent à en parler. Voilà pourquoi Paris est pour moi la capitale de la Provence. »
Mistral avait raison. C'est Paris qui a révélé son génie à la France. Si le poète n'avait eu à son service que la décentralisation provençale, sa renommée eût certainement été moins rapide. Elle rencontrait encore, il y a quarante ans, dans certaines régions du Midi, bien des résistances. On ne comprit pas tout de suite. L'entreprise du Félibrige souleva des rivalités de terroir et d'idiome; on contesta les prétentions de Mistral, et c'est peu à peu qu'il conquit sa gloire et que l'œuvre a finalement tout emporté.
Il ne faut pas se le dissimuler, d'ailleurs ;
l'institution du Félibrige n'eut jamais rien de commun avec le peuple. C'est une association de lettrés, dont les fêtes sont célébrées par une certaine classe d'intellectuels. Au fond, ce mouvement d'idées et de production est toujours resté complètement étranger au vrai peuple provençal. Je ne sais ce qui se passe à Avignon et à Arles; mais Mistral a beau dire qu'il a chanté « pour les pâtres et les gens des mas », chez nous, dans le Var, de Marseille à Nice, le paysan ignore Mireille et ne l'a jamais lu; à peine connaît-il le nom de l'auteur.
L'accueil que nous fit Mistral fut, à part cela, très aimable. Je lui demandai ce qu'il y avait de curieux à voir à Maillane. Il répondit : « Il y a moi d'abord; ensuite le Mas du Juge où je suis né, et enfin le pavillon de la Reine Jeanne, dont j'ai fait mon tombeau. Vous me permettrez de ne pas vous accompagner. M Nous passâmes dans la salle à manger; on servit le Champagne et on but à la gloire de la Provence. J'aurais voulu risquer une dernière question; mais celle-là eût froissé le poète, parce qu'H s'agissait de son œuvre, que j'admire, et de son pays, que j'aime autant que le mien. Maintenant que Mistral est mort, je n'ai aucune raison de garder pour
moi les objections que je n'osai lui soumettre. Grâce au prestige de Mireille, la région d'Arles, Avignon, la Grau a été présentée au monde entier comme la véritable Provence, au détriment de l'autre Provence, la plus ancienne et qui fut toujours à l'Est du Rhône. La vraie Provence, c'est Aix, sa capitale historique, Aix avec son roi René, son parlement, ses légendes, ses traditions, la Grèche, la Fête- Dieu, les Ghivaou-Fru. La vraie Provence, c'est Brignoles, où le Parlement et les grandes familles se transportaient en temps de peste; c'est Marseille, Toulon, le littoral, Forcalquier, patrie et résidence de Raymond Béranger, la montagne, Barjols, Gotignac, Draguignan, l'Esterel, les Maures, La Garde-Freinet, St-Tropez... Or, cette Provence-là, on l'ignore, et on l'ignore parce qu'on l'a supprimée, parce qu'elle a été remplacée par le pays de Mireille, le Gomtat, les tristes plaines d'alluvions qui entourent la ville des papes et la région d'Arles. La localisation géographique imposée par Mireille a été si glorieusement irrésistible, que tous les félibres jusqu'aux plus humbles curés de nos Alpes, ont renoncé à leur dialecte pour adopter l'écriture d'Avignon : « la proucession, ie digue, ie vole, ie vole pas », etc..
MISTRAL El MAIUIÎTON 233
Mistral s'est cru quitte envers la Provence du Var en insérant dans le dixième chant de Calendal la description de Cassis, Aix et les jeux de la Fête-Dieu. Le grand poète connaissait très peu notre beau pays de montagnes et ne sortait presque pas du territoire Avignonnais. Il est venu à Aix vers la fin de sa vie, pour assister à son apothéose, et il est reparli le soir même. C'est toujours avec cette hâte qu'il faisait ses voyages hors du Comtat. Supposez Mistral né à Aix ou habitant le Var, tout changeait. C'est notre Provence qu'il eût chantée; Aix eut égalé la renommée d'Arles, et Sainte-Victoire eût été plus célèbre que les Alpilles. C'est ainsi que la terre elle-même suit les destinées de la poésie.
Ces réserves, encore une fois, n'ôtent rien à l'admiration que j'ai pour une œuvre qui m'apparaît parfois comme celle du plus grand poète du xix« siècle. Je reste, malgré tout, provençal de cœur et d'âme, et j'avoue qu'il ne m'a jamais été possible de lire Mireille sans pleurer comme un enfant. J'ai passé les quarantes premières années de ma vie en Provence; j'ai vu dans ma jeunesse les villageoises danser au son du fifre et du tambourin; et aujourd'hui encore je ne puis entendre bourdonner cette lointaine musique dans une fête
félibréenne, sans agoniser de souvenir et d'émotion. Mistral a bien réellement incarné la Provence. Il a donné à ce pays ses lettres de noblesse artistique. La découverte de la Provence date de Mistral. C'est depuis cette époque et grâce à lui que l'on vient des quatre coins de la terre voir l'Italie à Avignon, la Grèce à Arles, l'antiquité à Orange.
A la fin de sa vie, le grand vieillard avait pris devant les générations respectueuses l'attitude d'un Goethe rustique vers qui s'acheminaient des pèlerinages d'admiration.
((. La porte de la maison de Maillane était constamment ouverte, dit Marc Varenne; il suffisait de pousser le battant de la grille, le chien aboyait et Mistral vous accueillait luimême sur le seuil fleuri de sa calme demeure. Que voulez-vous? me disait-il lors de notre dernière entrevue, je suis considéré comme un des monuments de la région; on vient voir Mistral comme on va contempler les Alyscamps d'Arles ou les Antiques de Saint-Rémy. »
C'était vrai. L'auteur de Mireille était déjà plus qu'un homme. La Grèce eût divinisé cette existence miraculeusement tracée par la main des dieux. Ce sont les dieux qui ont consacré la ||loire de Mistral en l'empêchant de quitter
son village pour aller vivre à Paris. Un jour un professeur de Toulouse, voyageant en Angleterre et faisant un cours à Glascow, demandait à ses auditeurs : « Quel écrivain préférezvous? » Il n'y eut qu'une réponse : « Frédéric Mistral! »
L'exilé de Maillane était devenu le poète du Monde.
Parler de Mariéton après avoir parlé de Mistral, ce n'est presque pas changer de sujet. L'originalité d'un homme ne réside pas toujours toute entière dans son œuvre : elle est aussi dans son caractère, dans sa conversalion et ses idées. Il a existé des originaux qui, par leur seule tournure d'esprit et sans l'apport d'une œuvre considérable, eurent pourtant leur influence et méritèrent de survivre. Mariéton fut un de ceux-là.
Ce lettré, auteur d'un beau livre sur la Provence, ce poète qui avait l'âme d'un Nodier romantique, était l'homme le plus tumultueux et le plus gai qu'on pût voir. Son existence fut un délire de bonne humeur, un dévergondage verbal, à travers lequel il promenait avec emphase sa flamboyante insolence, son frpnt dominateur, sa barbe blonde, sa sta-
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ture et ses bons yeux bleus de Slave. uVIariéton est mort d'activité, de surmenage mondain. Une semaine avant de mourir, il* disait au Curé de Villeneuve : « J'ai sept années de sommeil en retard. » Beaucoup n'ont connu que les feux d'artifice d'esprit de ce prodigieux garçon. Ses amis savent quelle sensibilité cachait cette somptueuse exubérance, dont il se servait, comme il disait, pour dégager son fluide. Ce colossal plaisantin était un homme d'idéal, qui écartait par ses éclats de rire les illusions et les rêves, comme on fait le moulinet avec sa canne pour éloigner les malfaiteurs. Il avait des superstitions inexplicables, la peur des incendies surtout. Il habitait un rez-de-chaussée, au coin de la rue Richepanse, exprès, disait-il, pour pouvoir se sauver en cas d'incendie; et il lui arrivait, en se promenant avec vous sur le boulevard, de vous quitter brusquement pour aller voir si le feu n'était pas chez lui.
Certains jours, ce forcené rieur avait des accès de tristesse dont ne parvenaient à le distraire ni les pirouettes, ni les ébrouements, ni les calembours qu'il appelait à son aide. Je le trouvai une après-midi au lit, écœuré, fulminant contre la vie. « Je suis très malheureux, me dit-il, je subis en ce moment une crise don
Juanesque. Jai trois rendez-vous pour ce soir. C'est si accablant, que je suis resté couché. Ah! l'âne de Buridan! Quelle belle histoire, mon cher! »
Mariéton aimait l'esprit sous toutes ses formes, depuis les subtilités les plus folles jusqu'aux plus mauvais calembours de collège. La fatalité a ses caprices : cet éternel parleur était affecté d'un bégaiement terrible, dont il riait lui-même, frappant du pied, enlevant de force les syllabes, les yeux fermés, la tête haute. Loin de gêner sa parole, ce bégaiement activait encore sa conversation torrentielle. Il en fîrait même des effets comiques. Un soir, à table, villa Tanit, chez la nièce de Flaubert, devant dix personnes, il entame une histoire : <( LUI... )) Le son se prolongeant, Mariéton s'interrompt en disant : « Qui est-ce qui fait ça? » Ce fut un succès. Il disait du poète Heredia, qui bégayait aussi : « Heredia est le bègue professionnel. Moi je suis le bègue amateur. » Il fallait voir l'effet que produisaient certaines suspensions de syllabes, quand il prononçait, par exemple, des phrases comme celleci : — Comment! vous ne connaissez pas M.
de M un?
Un jour, pour appeler un fiacre, il bégaya tellement, qu'il n'arrivait plus à donner l'a-
dresse. Le cocher ne put s'empêcher de rire. — Riez, mon ami, dit sévèrement Mariéton. Je... je... continuerai quand vous aurez fi... fini... » Une autre fois, dans un café, il demande à son voisin, toujours en bégayant, de vouloir bien lui faire passer un journal. Le hasard voulut que le voisin fut bègue aussi. Mariéton se fâcha : — Vous vous fff... fichez de moi!...
C'est chez la nièce de Flaubert, Mme Franklin Grout (alors Mme Commanville) que je rencontrai pour la première fois Paul Mariéton, vers 1892. Je fus abasourdi par la folâtrerie abracadabrante de ce tempétueux garçon qui, après une présentation d'un quart d'heure, sortait avec vous bras dessus bras dessous et vous racontait sa vie, ses amours et ses rêves. Il avait dans le monde des façons d'agir qu'on ne pardonnait qu'à lui. Je l'ai vu offrir le bras aux dames comme s'il jouait la comédie. Il vous interpellait d'un bout à l'autre de la table. Aucune conversation n'était possible quand il était là. C'est toujours lui qui parlait. Il rapportait tout à lui. Il disait sérieusement : « Tous ceux qui se désorbitent de moi en meurent », et il citait les gens : « Un tel s'est brouillé avec moi; un an après il était mort... Un tel m'a tourné le dos; il n'est
pas mort, il est fonctionnaire, c'est la même chose.... Un tel ne m'a plus fréquenté depuis deux ans, il est devenu gaga... » Il avait toute
une série d'exemples
Mariéton s'était donné le rôle d'un baladin grandiose vivant en perpétuelle mascarade. Malgré des intermittences mélancoliques, sa vie apparaissait comme un gigantesque coq à l'âne. Il faisait des calembours partout, à tout propos, sans respect pour les circonstances ou les personnes. Lui reprochait-on cette
manie, il répondait : « Je m'en f ,. comme
disait le pape au cardinal RampoUa. » Racontant la mort de je ne sais plus quel ambassadeur, qui avait demandé à voir sa maîtresse . « Il est mort, disait-il, avec sa connaissance ». Il déclara, un jour qu'on vantait la supériorité des hôtels Suisses : « Il ne faudrait pourtant :pas nous faire prendre l'Helvétie pour des lanternes ». Il appelait le docteur Doyen : « Le Cancer classique, le Cancer Européen. » Le surprenait-on en train de mettre de l'ordre dans ses papiers : « Je pense, disaitil, donc j'essuie ». On citait une gafïe de Massenet : « Mauvaise note pour un musicien ». Il appelait les anarchistes des « entrepreneurs de bombes funèbres ». Il déclarait aimer les voyages, mais le Pôle Nord le laissait froid.
Il disait que, « parmi les romanciers, il y en a beaucoup cCépelés et peu de lus » . Il n'oubliait jamais de répéter en s'en allant : « Filonshistorien juif ». Il dit d'un ami qui lui empruntait de l'argent avec des phrases prudhomesques : « C'est le tapeur pompier », et, le soir, il appelait cela du tapage nocturne. Il était chauve comme un genou, et j'aurais eu mauvaise grâce à le plaisanter, faisant partie moi-même de ce qu'il appelait « les hommes de la pierre polie ». Cette calvitie inspirait sa verve : « Les chauves sourient... Chauve qui peut... » « Quelqu'un, raconte Léon Daudet, lui conseillant un jour de porter perruque, cette proposition l'indigna : — Vous n'y pensez pas! dit-il. Ma ealvitie fait partie intégrante de ma personne. Que dirait mon concierge? » Le fait est que sa calvitie et son concierge jouaient un grand rôle dans sa vie. Son concierge était son valet de chambre, et la calvitie une inépuisable source de plaisanteries.
Mariéton entre un jour dans un restaurant avec un ami, à 9 heures du soir — « Quel est le prix du dîner? demande- t-il au gérant, avec son plus beau sourire — Dix francs. Monsieur. — Et le prix du déjeuner? — Cinq francs — Très bien, mon ami. Servez-nous à déjeuner.
Il prétendait qu'on avait voulu le marier : « Les familles s'étaient invitées. Ça n'a pas abouti : on a rchaiigé deux bals sans résultat ». Il dit d'une actrice parisienne qui s'était jetée du haut d'un pont : « Mauvaise entrée en scène ». Quelqu'un affirmait qu'il y avait toujours eu en Autriche des femmes d'Etat. <( En France, dit Mariéton, il y a seulement des tas de femmes ». 11 appelait la belle Otéro « la belle Otarie » et Pierre Loti lieutenant de vaisseau « Pierre Lotcau lieutenant de vessie ». Je crois que c'est lui qui lança le mot : « Le bluff à la mode ». Il vivait en camarade avec son père et allait souvent passer quelques jours dans sa villa d'Antibes. Après son départ, son père lui télégraphiait régulièrement : « Tu m'as encore pris mes chemises ». Mariéton ayant tiré sur lui une traite un peu forte, son père lui télégraphia : « Je reçois traite lO.OOO francs. Que faut-il faire? » Mariéton répondit par télégramme : « Payez ». Son plus beau mot fut celui qu'il dit à son père, un jour qu'il se disputait avec lui : «■ Après tout, de quoi te plains-tu? Je t'ai donné... un nom. »
Incapable de faire de la peine à quelqu'un, Mariéton sacrifiait tout à un trait d'esprit. 11 limçait la flèche, quitte à la retirer ensuite et
à panser la plaie. Il dit un jour à Mme de Thèbes, la célèbre divinatrice qui lisait votre destinée dans vos mains : « Vous êtes. Madame, une manucure supérieure ». Mme de Thèbes ne trouva pas cela très drôle. Il répétait : « Je m'extériorise. Je dis sérieusement des choses gaies et gaiement des choses tristes ».
Rien ne peut donner une idée du désordre qui régnait dans son appartement de la rue Richepanse. Les deux premières pièces étaient tellement encombrées de livres, que Ta chambre à coucher lui servait de cabinet de travail. A mesure qu'une pièce se remplissait. Mariéton passait dans une autre. Il fut réduit un jour à écrire dans le cabinet de toilette. Il se mettait alors au piano et chantait sur un air de complainte les poésies de Sully Prudhomme, qui prenaient un ton imprévu de prose effroyablement mirlitonesque.
Il mêlait malgré lui l'émotion et le comique. A l'enterrement de Victor Hugo, s'étant hissé sur un réverbère, il fut pris d'une crise de larmes en voyant le cortège du grand poète, H redescendit aussitôt et, se jetant dans les bras de l'ami qui l'accompagnait, il lui dit en pleurant : « Chateaubriand est mort, Lamartine est mort, Victor Hugo est mort. Quelle solitude I » — Il te reste moi, dit naïvement son
ami — Ah! toi, dit Mariéton, ce n'est pas la même chose.
Il ne vous quittait pas pendant des semaines; puis toul-à-coup on le perdait de vue. C'est ainsi qu'il fut l'ami du colonel Marchand et de Léon Daudet. Je voyais assidûment Mariéton à l'époque où il travaillait à son livre sur Musset et George Sand. Le Figaro venait de publier des extraits de la correspondance inédite qui figure à la fin du volume. Hypnotisé par son sujet, Mariéton ne parlait plus que Musset, George Sand et Pagello. Le D' Pagello surtout l'enthousiasmait. Il en avait des bégaiements extatiques. Au restaurant il m'interpellait : « Vous disiez donc, Pagello? » Il me présenta en ces termes à plusieurs personnes, heureusement étrani-es à la Littérature : « Mon ami, le docteur gello ». Ces facéties lui donnaient des frésies de rire. — « Je vous en supplie, lui dis lis-je, soyez sérieux; on ne peut pas tirer dt us un mot raisonnable. » Un jour que je lui j-arlais de choses graves et qu'il répondait par (les calembredaines, je finis par me fâcher et gignai la porte. — (Il était au lit). Où allezus? cria-t-il. Je répondis au hasard : — .importe où... Dans la vie... — La vie? bégaya-t-il. La porte à droite. En sortant.
Marié Ion, en vrai Tartarin, se déballait aussi rapidement qu'il s'emballait et ne donnait plus alors que des signes d'approbation silencieuse.
Un jour, à propos d'une affaire d'insertion, nous déjeunâmes ensemble chez Lapérouse avec le directeur des Débats et le colonel Marchand. Mariéton, à cette époque, ne jurait que nnr le colonel Marchand, dont il était devenu l'intime ami. M. de Nalèche fut obligé de partir aussitôt après le repas. Personne ne me croira, si j'affirme que le bouillant Mariéton, à notre grande stupéfaction et au moment où on s'y attendait le moins, s'endormit profondément. Nous respectâmes son sommeil et Marchand se mit à causer avec moi. J'étais "lieux de m'entretenir avec cet homme éner- -;k{ue, doublement célèbre par son voyage de trois ans en Afrique et par son refus de jouer le rôle politique qu'on lui proposait à son retour. Marchand, de son côté, fut agréablement surpris de se trouver en tête à tête avec quelqu'un qui avait lu passionnément à peu près tous les grands voyages d'Afrique, Caillé, Speke, Douls, Schweinfurth, Naghtigal, Livingstone, Stanley.
A ces attrayants sujets de conversation lé célèbre explorateur ajouta le charme de ses
souvenirs personnels. Je ne pus m'empêcher de lui exprimer le regret qu'il n'eût pas encore publié son journal de route. Il me dit ^u'il avait des notes et qu'il y songeait. Il ne s'en est jamais occupé, et c'est à ses compagnons qu'il a laissé le soin de raconter la douloureuse expédition de Fachoda. Le colonel Marchand me causa un autre étonnement : Nous avions encore une passion commune : l'exégèse religieuse — Moi aussi, me dit-il, je suis toqué d'exégèse. Et le voilà parti sur la Foi, la résurrection, le culte de la Vierge et les Evangiles. Ironie des choses! Cet homme d'actipn avait la manie de la philosophie religieuse. Il était surtout attiré par la métaphysique et l'Esotérisme, tandis que la véritable exégèse m'a toujours plutôt semblé une question positive de texte et d'histoife. Pendant ce temps le bon Mariéton continuait à dormir du sommeil du juste, genre de sommeil incomparablement plus imposant après un bon déjeuner. On le réveilla. Marchand partit en voiture et Mariéton m'amena chez lui lire des vers. Reposées par ce sommeil digestif, ses idées recommencèrent à faire feu. Sous prétexte d'un achat problématique, nous entra» mes dans un magasin d'estampes de la rue de Rivoli. Une jeune personne nous montra des
gravures. Mariéton lui fit un cours d'esthétique et rappela : « Ma belle enfant. »
Lyonnais de naissance, le chancelier du Félibrige était devenu provençal par tempérament et par goût. Une suite authentique d'ancêtres provençaux n'eût pas donné à ce fils de Fourvières une âme de méridional plus sincèrement chantante et éblouie. Sa vie fut un long dévouement à l'œuvre Mistralienne. On sait avec quel enthousiasme il organisa les premiers grands spectacles du théâtre d'Orange. En élargissant Thorizon dramatique, en inaugurant la mode des représentations en plein air, Mariéton exerça une influence incontestable sur une certaine partie de la production littéraire de son temps. Le caractère esthétique des pièces qu'il dut choisir pour ce nouveau cadre raviva le goût de la tragédie tel qu'il régnait en France au XVIP et XVIIP siècle. Le Français n'^a pas la tête épique, mais il a certainement la tête tragique. Drame antique, sujet antique, les Grecs et les Romains envahirent de nouveau la scène. On reprit les thèmes d'Euripide et de Crébillon. Cette renaissance 'de la tragédie, que Faguet appelait spirituellement le ressemelage de l'antique, fut surtout un renouveau de traduction. Au lieu d'inventer, on traduisit. Nous repro-
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chions au XVIIP siècle sa servilc imitation des Anciens. Nous n'avons pas fait autre
hose pendant les quinze années qui ont préc édé la guerre. Nous avons cru mieux comprendre les Grecs parce que nous les comprenions autrement; mais nous avons vécu encore et toujours des classiques, et nos pères eussent été heureux d'applaudir les pièces qu'on a jouées dans nos théâtres de plein air, Polyphème, Œdipe, Dionysos, Alceste, Iphigénîe, Hélène, Héciibe, le Sphinx, etc..
Les spectacles du Théâtre d'Orange inaugurés par Mariéton, qui a bien sacrifié à cette -entreprise une trentaine de mille francs de sa fortune personnelle, eurent au début une véritable grandeur. On se mit à créer un peu partout des théâtres de verdure. Les Américains eux-mêmes parlèrent de construire une scène monstre. On raconte qu'un imprésario de Chicago, ébahi d'admiration devant le fameux mur d'Orange, disait à Mariéton : — Voilà le mur qui nous manque. Qu'est-ce qu'il nous faudrait pour en avoir un? — Deux mille ans, répondit le chancelier du Félibrige...
Mariéton est mort à Nice, oublié et solitaire,
loin de ce Paris qu'il aimait presque autant que sa chère Provence et où il comptait de si
dévoués amis. Ce fut une nature splendide, un
de ces êtres de sensibilité débordante, dont la disparition laisse après eux un triple sillon de gloire, de souvenir et de regret. Je ne revois jamais le trottoir de la Madeleine et le coin de la rue Richepanse sans éprouver la sensation qu'il manque quelque chose aux boulevards, comme il nous manque quelque chose» à tous, depuis que Mariéton n'est plus là.