CHAPITRE VI
Guy de Maupassant et sa mère.
La mèce et les amis de Gustave Flaubert.
On a quelque peine aujourd'hui à se figurer le bruit que firent les premières publications de Guy de Maupassant et le prestige qu'exerça sur la jeunesse cet écrivain d'émotion forte et de brutalité souple, qui semblait une sorte de Flaubert plus détendu et plus familier.
La façon dont je fis la connaissance de Maupassant vers 1890 mérite d'être racontée, parce qu'elle montre le côté généreux d'un caractère que l'on a trop souvent accusé d'égoïsme.
J'avais publié des nouvelles et des pages de critique qui ne lui déplurent pas et qu'il voulut bien encourager. Après un échange de
deux ou trois lettres, je ne résistai pas à l'invitation qu'il me fit d'aller le voir à mon prochain voyage à Paris. Il habitait alors, rue Montchanain, au quartier Monceau, un petit hôtel tranquille où il vivait paisiblement dans la solitude et le silence. C'était au mois de mai, vers deux heures de l'après-midi. On entendait le chant des oiseaux; les arbres avaient leurs jeunes feuilles, et le square n'était troublé que par le passage pacifique du premier tramway électrique Madeleine-Perret. Après m'avoir fait attendre un instant dans son cabinet de travail, Maupassant ne tarda pas à me rejoindre. « Puisque vous êtes là, me dit-il, nous allons prendre le café ensemble. » Son aspect physique m'était encore inconnu. Ce grand garçon, aux manières distinguées et de solide carrure normande, n'aimait pas beaucoup que l'on publiât son portrait. Je fus très impressionné par l'expression fuyante de ses yeux bleus, qui semblaient regarder plus loin que leur regard naturel. La maladie de Maupassant n'a pas surpris ceux qui ont vu de près ce regard. Chacun porte sur sa figure le masque annonciateur de ses futures déchéances.
Maupassant me reçut avec une amabilité très simple. Il me parla de la province et du bon travail quon y faisait. « Je vis à Paris,
«.i^ i)K MAllHASSANl 251
me dil-il, lo moins possible. » Il me demanda des détails sur deux ou trois romans que j'avais donnés en librairie et qui, faute de publicité, avaient à peu près passé inaperçus. « Vous faites, me dit-il, un travail de dupe. On donne d'abord ses ouvrages dans un journal ou une revue. Vous ne connaissez pas de directeurs de revues? — Hélas! lui dis-je, je connais peu de monde à Paris, où je viens seulement 'une fois par an et pour un mois. » Il réfléchit. « J'en parlerai à Baschet, le directeur de la Revue Illustrée ». Je le remerciai et nous parlâmes d'autre chose. Je sortis, persuadé qu'il ne fallait plus penser à cette aimable promesse. Si sincère que fût la sympathie qu'on me témoignait, je n'étais pour Maupassant qu'un inconnu. « Il ne songera plus à moi, me disais-je, et je ne lui en voudrai pas. » Je retournai donc dans ma province reprendre mon labeur stérile et mes belles lectures, sans plus m'occuper de cette visite, quand, après quelques semaines, je reçois un mot de M. Baschet, me disant à peu près ceci : « M. de Maupassant sort de chez moi et m'a très èlogieuvsement parlé de vous. Avezvous quelque chose à m'envoyer? « L'auteur de Mlle Fifi avait tenu parole. M. Baschet dirigeait alors l'élégante Revue illustrée, dont tous
les artistes ont gardé le souvenir et qu'il a quittée pour prendre la direction de Vlllastration. J'écrivis à Maupassant lune lettre de remerciements et je prévins M. Baschet que je n'avais pour l'instant qu'un petit roman disponible, qui était entre les mains de l'éditeur Ollendorff. Quelques jours après, le manuscrit se trouvait à la Revue Illustrée, et M. Baschet m'écrivait qu'il regrettait de ne pouvoir insérer un aussi long récit, mais que je pouvais lui adresser autre chose. A partir de ce moment, je donnai à la Revue Illustrée une série de nouvelles, notamment le Mariage de Lucile, qui eut cinq numéros et fut reproduit dans le supplément du Journal, alors dirigé par M. Fasquelle.
Ce souvenir me revient en mémoire chaque fois qu'on dénonce l'égoïsme de Maupassant. Les faits qui composent la biographie officielle d'un auteur comptent certainement pour quelque chose; mais on pourrait aussi facilement en trouver d'autres qui formeraient une biographie tout aussi véridique. La vie de travail que je menais en province avait intéressé l'auteur de la Maison Tellier, qui fut toujours attiré par l'étude des existences provinciales. Ce robuste Normand avouait que la peinture de la vie parisienne lui était diffi-
cile : « Quoi que je fasse, disait-il, je n'arriverai jamais à être un romancier vraiment parisien. C'est que mon enfance et mon adolescence n'ont pas été nourries de l'atmosphère si spéciale de Paris. Il faut avoir beaucoup flâné et s'être imprégné de bonne heure du spectacle si varié des rues de cette ville, pour se révéler réellement parisien dans ce qu'on écrit. J'aurais beau connaître Paris dans tous ses recoins, avoir étudié sa vie et observé ses aspects, je ne saurais jamais rendre dans mes phrases cette vibration intérieure et caractéristique qui fait que l'on pense tout de suite en lisant une page : « Comme c'est parisien, tout ça! » Non, je n'aurai jamais assez de soiuvenirs mêlés à ma chair et à mon esprit, pour être aussi parisien que M. François Coppée, par exemple, ou que M. Anatole France. )>
C'est dans la peinture des mœurs de province que Maupassant a montré le plus de talent, et, au fond, il ne travaillait vraiment bien qu'en province. A ma première visite, comme j'admirais son active production, il me dit en souriant: « Mais non; je ne travaille pas énormément... Deux ou trois heures par jour, pas davantage. » L'habitude du labeur mesuré et familier lui venait de ses premières
254 SOUVENIRS DE LA VIE LItI-ÉRAIRE
années de fonctionnarisme. Maupassant, on le sait, fut un bureaucrate modèle, qui tenait à sa place et la garda précieusement, tant que la littérature ne lui rapporta pas ce qu'il rêvait. La bureaucratie lui donna le goût du travail régulier et lui fournit les jolis types d'employés qui figurent dans son œuvre. Le surmenage littéraire ne doit donc pas être compté parmi les causes qui déterminèrent la terrible maladie à laquelle Maupassant devait succomber, malgré sa vie d'exercice, de voyage et de saines fatigues.
L'auteur de Pierre et Jean sentit de bonne heure le néant de la vie et, à peine à ses débuts, il était déjà rassasié de littérature et de gloire. « Je n'ai qu'un désir, écrivait-il après quatre ans de vie littéraire, à un directeur de Revue, c'est de ne jamais plus écrire une ligne dans aucun journal du monde... J'ai un impérieux besoin de ne plus entendre parler de littérature, de n'en plus faire, de n'en plus vivre et d'aller respirer au loin un air moins artistique que le nôtre )>. Il devait lutter cinq ou six ans encore contre cette contrainte, et cet effort finit bientôt par « altérer son humeur et lui détraquer les nerfs ». (1)
H) n'Aî.Mi'îRAS. Avant la ctlmre, I, 7)'
Maupassant fut un écrivain de puissance et d'audace, un de ceux qui, à l'exemple de Zola, poussèrent jusqu'à la brutalité la copie de la vie réelle. 11 n'inventait rien. Il se faisait raconter des histoires par les paysans et il les écrivait presque sans ratures. A peine consentait-il à les embellir. Son intransigeant réalisme ne pardonnait pas les retouches qu'un artiste consciencieux croit pouvoir ajouter à la transposition du réel. Il publia dans le Gil Blas, contre Pécheur d'Islande, un éreintement dont bien peu de gens ont gardé le souvenir. Il reprochait à Loti d'avoir faussé la v( rite, en faisant d'un prosaïque pêcheur breton un être faussement et ridiculement romanesque.
Maupassant avait le travail facile et ne recommençait pas beaucoup ses phrases. Il savait cependant mettre sa matière en valeur, y revenir au besoin et souvent même utiliser plusieurs fois les mômes morceaux, comme on peut s'en convaincre en comparant les passages du volume Le Père Milon (p. 25 à 38; 69 à »0; 123 à 133) avec les passages du roman Fne vie (p. 60 à 67; 235 à 255; 215 à 218). En voici un exemple t
^LK PKRE MILON (p. 83 à 92)
Mais je retrouve dans le fouillis des bibelots usés ces vieux petits objets insignifiants, qui ont traîné pendant quarante ans à côté de nous, sans qu'on les ait jamais remarqués, et qui, quand on les revoit tout à coup, prennent une importance, une signification de témoins anciens. Ils me font l'effet de ces gens qu'on a connus indéfiniment, sans qu'ils se soient jamais révélés, et qui soudain un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter tout leur être et leur intimité, qu'on ne soupçonnait nullement.
Et je vais de l'un à l'autre avec de légères secousses au cœur; je me dis : « Tiens j'ai brisé cela, le soir où Paul est parti pour Lyon » ; ou bien : « Voilà la petite lanterne de maman, dont elle se servait pour aller au Salut, les soirs d'hiver. »
UNE VIE (p. 294, 295) Elle apercevait mille bibelots connus jadis et disparus tout à coup sans qu'elle y eût songé, ces vieux petits objets insignifiants qui avaient traîné quinze ans à côté d'elle, qu'elle avait vus chaque jour sans les remarquer et qui, tout à coup, retrouvés là dans ce grenier, à côté d'autres plus anciens dont elle se rappelait parfaitement les places aux premiers temps de son arrivée, prenaient une importance soudaine de témoins oubliés, d'amis retrouvés.
Ils lui faisaient l'efl^et de ces gens qu'on a fréquentés longtemps, sans qu'ils se soient jamais révélés, et qui soudain, un soir, à propos de rien, se mettent à bavarder sans fin, à raconter toute leur âme, qu'on ne soupçonnait pas.
Elle allait de l'un à l'autre avec des secousses au cœur, se disant :
« Tiens! c'est moi qui ai fêlé cette tasse de Chine, un soir, quelques jours avant mon mariage. Ahl voici la petite lanterne de mère, et la canne que petit père a cassée en voulant ouvrir la barrière dont le bois était gonfle par la pluie. »
Mâupassant aimait les brimades, les farces, les grosses plaisanteries. De concert avec deux ;imis, Eugène Gavarry et Paul Hervieu, il « monta », comme on dit, une histoire extraordinaire à une amie galante nommée Hélène qui, paraît-il, était fort crédule. Mâupassant invita la jeune femme à dîner rue Montchanin pour lui présenter un soi-disant comte italien Gavarry, archi-millionnaire, qui venait s'installer à Paris et y mener la vie à grandes guides. A ce dîner assistaient Paul Hervieu, Gros-Claude, Capus, Bonnières, Mendès, Lenôtre et Gavarry, qui joua admirablement son rôle. Ce prétendu comte italien avait des pièces de cent francs en or dans sa poche et maniait négligemment de faux billets de mille francs, tout en racontant ses folles aventures avec ses amis les souverains d'Europe. La naïve Hélène tomba dans le panneau. Mâupassant riait tellement, qu'on crut qu'il allait avoir une congestion. Hélène proposa au comte italien de le mettre en rapport avec un grand tapissier qui se chargerait de son installation. Le comte Gavarry se retira vers 11 heures, feignant d'amener avec lui une femme qu'on avait fait, passer pour la maîtresse d'Hervieu, ce qui fit dire à Hélène :
— Quel ignoble type, cet Hervieu ! Il a vendu son amie au comte italien!
Cette anecdote eût pu figurer dans le livre de souvenirs publiés par le valet de chambre de « M. Guy » . L'auteur de Boule de Suif passait pour un gentilhomme de lettres qui gardait généralement ses distances. Le livre de son valet de chambre nous le montre vivant familièrement et prenant son domestique pour confident de ses projets amoureux ou littéraires. Le domestique de Chateaubriant don-» nait des leçons d'exactitude à l'auteur û'Atala; celui de Maupassant est un homme plein d'adrniration et de respect pour son maître.
Il y a bien d'autres témoignages de l'esprit mystificateur de Maupassant. Il ne lui déplaisait pas, par exemple, de se faire passer pour anthropophage. « J'ai mangé de la chair de femnie, c'est exquis; j'en ai redemandé, dit-il à Mme Leconte du Nouy. » Dans une étude physiologique publiée en 1913, le D' Maurice Pillet épilogue avec un grand sérieux sur l'anthropophagie de Maupassant. (1)
On a reproché à Maupassant sa brutalité et sa vanité. On a voulu, d'autre part, suivre dans son œuvre la trace grandissante de sa
(1) Maupassant romancier de soi-même, par Deffoux et Zavie, p. 17.
folie. II faudrait s'entendre. J'ai vu Maupassant plusieurs fois. Il ne me parut ni une brute ni un imbécile. Que l'on ait constaté chez lui des puérilités, des mensonges, des actes de mégalomanie, à mesure que se développait son terrible mal, c'est possible; mais pourquoi l'en rendre responsable et en accuser son caractère? Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'on peut retrouver jusque dans ses premiers récits les signes avant-coureurs de son futur état physiologique (1). Une si longue évolution me paraît bien exagérée. Je nie refuse surtout à voir dans ces beaux récits ; Sur Veau, Foit et même le Ilorla, des manifestations positives d'une maladie quelconque, Non, l'homme qui a écrit ces pages n'avait pas perdu conscience de son être; sa lucidité restait entière, et il n'était pas plus fou que Zola faisant dans la Joie de vivre son effroyable peinture de la peur de la mort.
Plusieurs années après la mort de Maupassant, la nièce de Givstave Flaubert, alors Mme Commanville, qui connaissait mon admiration pour l'auteur de la Maison Tellîer,
(1) D' LAoniFFB, Guy de .lfrrff'v'--.f'i' .w„-7„ ,/,. p.',jch> l')i)ie paihologiqu»,
me proposa de me donner un mot d'introduction pour sa mère, qui vivait à Nice, a Elle est malade, me dit-elle; elle ne quitte plus le lit. C'est une femme charmante. Elle sera heureuse de parler de son fils. »
De passage à Nice, je m'empressai de me rendre chez Mme de Maupassant. Elle habitait, du côté de l'avenue Mirabeau, une villa entourée d'un modeste jardin. On me fit entrer dans la chambre à coucher. Mme de Maupassant, le buste relevé contre des cous-, sins, reposait dans son lit. Je vis une femme souriante et aimable, une bonne bourgeoise, distinguée, qui des yeux me fit signe de m'as-, seoir et avec qui je fus tout de suite à l'aise. L'acceptation d'un irréparable deuil et d'une maladie sans remède donnait à son visage une hautaine expression de dédain et de noblesse.
En apprenant les marques d'intérêt que son fils avait bien voulu me témoigner, elle me dit : « Il fallait qu'il eût vraiment de l'estime pour vous, car il a montré cette complaisance pour bien peu de débutants. » Je retournai plusieurs fois voir Mme de Maupassant. Elle se mit peu à peu à parler en toute confiance. Je fus épouvanté par cette créature de fatalité et de douceur. Elle gardait à Guy un culte
cladoration inconsolable. Elle avait élé son amie de tous les instants; elle travaillait avec lui, elle relisait ses pages, elle discutait ses romans et ses nouvelles, fîère de sa renom' mée, seule à savoir tout ce que ce beau talent pouvait encore réaliser de promesses; puis, brusquement, elle avait vu ce fils bien-aimé sombrer dans la démence, se survivre un instant pour mourir de la plus lente, de la plus horrible des morts. Pourquoi lui? Qu'avait-il fait? Elle heurtait son âme à cette pensée, comme on heurte son front à la pierre d'un cachot. « Oui, pourquoi? Où est fa justice? Qu'est-ce que ce Dieu qui veut de pareilles choses? Depuis ce moment, j'ai senti que ma vie était finie. La mort me sera douce. Je l'attends tous les jours. » Clouée au lit depuis des années, essouflée au moindre effort, elle savait que sa maladie ne lui pardonnerait pas et que son tour allait bientôt venir. « Je ne puis presque plus faire de mouvements, disait-elle; mon cœur s'est déplacé. Il est remonté dans ma poitrine. Les médecins ne peuvent rien. Je suis résignée. Tout m*est égal. Je n'ai pas peur du néant. Le plus tôt sera le mieux. » Et, comme je hasardai des paroles d'espoir sur l'incertitude même du néant, elle haussa les épaules : — « Non, dit-elle. Je suis bien tran-
quille. La vie n'aurait aucun sens, si Dieu existait. Et, s'il existe, nous verrons bien. Il a des comptes à me rendre. » Elle parlait avec une implacable tranquillité, soulignant de ses mains impuissantes ses cris de révolte et de négation, étranges à entendre dans cette chambre, devant le beau ciel de Nice que découpaient les orangers du jardin.
J'essayai de consoler cette mère en lui faisant raconter ses souvenirs sur son fils. Avaitil commencé de bonne heure à écrire? Que lisait-il? Comment travaillait-il? La mélancolie du passé ramenait un moment le sourire sur les lèvres de la malade. Elle réjDondait avec empressement à mes questions, parce qu'elle savait que mon admiration était sincère. Elle me confirma que Maupassant n'inventait rien; que la plupart de ses sujets étaient des histoires racontées par des paysans. On prétendait qu'il s'était tué à force de travail et par l'abus des anesthésiques. « Rien n'est plus faux, me dit-elle. Jamais Guy n'a travaillé plus de deux heures par jour. Le reste de son temps se passait en exercices physiques. Malheureusement la préoccupation du travail le suivait partout. Il ne pensait qu'à cela. Quant à l'éther et à la morphine, il n'a commencé à en prendre qu'après les premiè-
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res atteintes de son mal, après les premiers troubles cérébraux. » Mme de Maupassant ne se lassait pas de parler de ce cher fils; puis w furent les recherches de manuscrits. Elle m'indiquait les meubles; je sortais les papiers; elle choisissait ce qu'elle voulait lire, ébauches de nouvelles, plans de romans ou de pièces, beaucoup de poésies inédites...
On a dit que Mme de Maupassant aurait eu !c cerveau ébranlé par la douleur que lui causa la perte de son mari. « Des amis bien intentionnés, lisons-nous dans le Mercure, signalent chez elle des appréhensions de folie, des hallucinations de la vue et différents phénomènes névropathiques, qui par la suite se reproduisirent, aggravés lorsqu'elle tenta de s'em poisonner ou lorsqu'il fallut lui couper les cheveux afin d'éviter qu'elle ne s'étranglât. » Je ne sais ce qu'il y a de Vrai dans ces rumeurs; ce que je puis dire, c'est que Mme de Maupassant me donna l'impression d'une personne parfaitement équilibrée et qui, malgré su cruelle maladie et son désespoir, ne songeait pas le moins du monde au suicide.
Je vis Mme de Maupassant pendant deu:^ hivers à Nice. Quand je pris congé d'elle, à la fin du deuxième hiver, elle me dit en souriant : M Vous ne me fCverrez plus. > Elle vé-
eut cependant quelques années encore, jusqu'en 1903. Son souvenir ne s'effacera jamais de ma mémoire. Je reverrai toujours, dressée sur ses coussins, cette mère tragique, à qui la mort de son fils n'inspira que des sentiments de révolte et d'incrédulité sans espoir.
Mme Franklin-Grout, la nièce de Flaubert, (autrefois Mme Commanville) qui m'avait aimablement adressé à Mme de Maupassant, est une des premières personnes que j'ai connues en arrivant à Paris. J'habitais encore la province, quand elle m'écrivit, vers 1892, pour me remercier de mes articles sur Flaubert et m'engager à venir la voir. Elle avait alors, rue de Commaille et plus tard rue Alboni et avenue Victor-Hugo, un salon où elle réunissait ses amis Normands et Parisiens, hommes de lettres ou artistes admirateurs de Flaubert. Mme Franklin-Grout est une femrne très distinguée, qui a toujours aimé à entretenir autour d'elle ces réunions d'amitiés et de sympathies qui sont encore la meilleure raison de vivre. Souriante, écoutant beaucoup, douée d'un esprit critique très fin, toujours prête à céder la parole aux autres, il faut la prier instamment pour qu'elle consente à évoquer de-
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vant vous des souvenirs dont sa modestie ne soupçonne pas le haut intérêt. Bien qu'elle ail passé sa jeunesse dans l'intimité de Flaubert et fréquenté ses plus illustres amis, Poitevin, Bouilhet, Du Camp, Gautier, Mme Franklin- Grout n'a jamais eu la tentation de publier ses Mémoires. La préface qu'elle a mise en tète de la correspondance, de son oncle prouve qu'elle eût été parfaitement capable d'écrire un intéressant volume de souvenirs.
On rencontrait à ces dîners de la rue Commaille d'abord les fidèles et vieux amis, le peintre Rochegrosse, illustrateur de Salammbô, taciturne et brun Assyrien; le père Funck- Brentano, esprit difficile et original, toujours en colère contre Taine; le philosophe Izoulet, aimable, sursautant et empressé; le galant conférencier Victor Du Bled; Auguste Sabatier, le vieux camarade de Flaubert. Rédacteur au Temps, doyen de la Faculté de Théologie pro testante, auteur d'ouvrages historiques remarquables, Auguste Sabatier avait l'aspect d'un bon pasteur de campagne, la douceur pensive d'un homme habitué à peser le pour et le contre et qui avait fait du libre-examen la raison et le principe de sa vie. Passionné d'exégèse comme beaucoup de mes contemporains, je recherchais avidement la conversation de ce
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Père de l'Eglise libérale. Ayant uû soir réussi à l'accapp.rer sur le balcon de là salle à manger, je le pçiai de vouloir bien me dire ce qu'il pensait du Credo de Saint-Paul, que Renan a eu le tort, selon moi, de. ne pas suffisamment expliquer. Auguste Sabatier tâcha de me résumer les idées, d'ailleurs peu précises, qu'il s'était formées sur un sujet encore bien obscur et où s'est exercée la sagacité contradictoire de nombreux exégètes. Sabatier parlait de la foi en véritable chrétien... Le ciel, ce soir-là, était magnifique; les étoiles rayonnaient sur Paris; je voyais dans la nuit briller les bons yeux de l'Apôtrs... Je racontai le lendemain à mon père mon entretien avec ce vénérable doyen de Faculté de théologie. Ancien carliste intraitable, ne jurant que par Veuillot et le pape, mon père me dit avec une hilarité indignée : — Quelle diable de religion peut bien enseigner ce théologien libre-penseur?
Parmi les habitués du salon de la rue Commaille, je dois un souvenir spécial au prince des poètes, Léon Dierx, un des hommes les plus modestes et les plus honnêtes que j'ai renconttés. Artiste épris de bon style, ardent admirateur de Flaubert, Dierx incarnait le type du fonctionnaire, le bourgeois de tout repos. Sa conversation monotone vous donnait d'à-
LES AMIS DE .i-.Aini.hi 267
bord un lorrible ennui; mais on ne tardait pas à voir axjparaître son originalité, qui consistait tout simplement dans un pessimisme eiïroyable. Dierx était hanté par l'idée de la mort et le néant de tout. Il a littéralement passé sa vie à foire le procès de la Pro\'idence. Sa voix grêle et sans colère contrastait comiquement avec les vitupérations de cet athéisme global. Dierx avait emmagasiné dans son âme le pessimisme torrentiel de Flaubert et de Lcconte de Lisle, et il vous le versait sur la tête en petite pluie fine et glacée. A part cela, rien ne troublait la bonne humeur de ce brave homme, pas même l'approche de la cécité, qui finit par lui ôter la seule consolation qui lui restait en ce monde : le plaisir de la lecture. Obligé de renoncer au tabac, il avait adopté, pour tromper son vice, une sorte de porte-cigarette contenant du goudron, qu'il gardait continuellement à la bouche, ce qui complétait son ail* de bourgeois mâchonnant et maniaque. Mme Franklin-Grout aimait beaucoup Léon Dierx. Nous le vénérions tous comme le prince officiel des poètes et un des grands survivants de l'école Parnassienne. Il vécut €t disparut modestement. Un matin on le trouva mort dans son lit. Il sait maintenant le mot de l'énigme qui l'a tant tourmenté, à moins que
le problème ne soit beaucoup plus simple et qu'il u n'y ait point d'Inconnaissable w, comme l'affirmait Uémy de Gourmont, qui devait le savoir...
Je dois mille remerciements de reconnaissance à Mme Frankiin-Grout pour avoir bieii voulu mettre à ma disposition les manuscrits de Flaubert, à l'époque où je préparais mon livre sur le Travail du style enseigné par les corrections manuscrites des grands écrivains. J'ai été, je crois, un des premiers à étudier les brouillons de Flaubert et à publier ses ratures. Ces après-midi passées dans le cabinet de travail de la rue Alboni sont un des plus vifs souvenirs de ma modeste vie littéraire. J'avais la permission de m'installer pendant l'absence de l'aimable propriétaire; et, seul avec l'énorme manuscrit de Mme Bovary posé sur le bureau, je me livrais au terrible travail du chiffrement. Quelque chose de l'âme de Flaubert se dégageait de ces inextricables pages et m'entourait d'une ivresse intellectuelle que comprendront aisément ceux qui ont eu comme moi le culte du grand martyr de la perfection écrite. A force d'attention et de recherches, j'arrivais à découvrir les secrets de l'écrivain, les raisons de son choix, le mot biffé sous les larges barres d'encre. Il faisait chaud. On en-