MON JARDINET
Modeste éditeur, je possédais, ù titre de location, au temps où llorissait la Chronique de Paris, ({ui a succombé sous l'inhabile direction d'Honoré de Balzac, un tout petit jardin, de cinquante mètres carrés environ, là où commençait alors la ])anlieue de Paris , sur le boulevard Montparnasse, prèfs de cet Eldorado des étudiants, appartenant plus ou moins à nos écoles, qu'ils appelaient la Grandc-Chauinière.
Hélas! ce souvenir de notre folle jeunessô a disparu, comme tant de choses disparaissent cha([ue jour, sous le marteau et la pioclic des cinbellisseurs modernes.
Depuis longtemps la Grande-Chaumière n'est plus (pi'uii mythe.
Mais de sitôt la mémoire de mon joli polit jardin ne s'effacera de mon esprit.
Car il faisait mes délices el mon bonheur.
J'avais dessiné moi-même les méandres capricieux dé ses allées, (juc recouvrait un sable lin et doré.
J'avais choisi soigneusement et planté de mes mains les arbres (pii les bordaient.
Chaque samedi, jour de marché aux fleurs, on m'y voyait accourir pour en acheter les plus fraîches, les plus rares, les plus belles, dont il me tardait d'enrichir mes plates-bandes.
J'avais à cœur de pouvoir dire, moi aussi, avec la chanson, en contemplant mon oasis':
Je l'ai planté, je l'ai vu naître...
Au fond, à l'angle de deux murs élevés, j'avais, en outre, fait construire une maisonnette, ma baraque, comme je l'appelais en souvenir de celle que mon jeune ami Jules Sandeau venait de décrire avec tant de charme dans un de ses plus délicieux romans. Madame de Sommerville.
Et par son ameublement de bon goût, j'en avais fait comme un boudoir champêtre.
A mon jardinet, durant la belle saison, après les travaux et les fatigues de la journée, j'accourais, chaque soir, heureux, n'ayant-de repos que je ne me fusse mis à bêcher, à sarcler, à émonder, à arroser avec amour mes fleurs chéries.
Là, mes soirées étaient loin d'être solitaires.
Comme à Paris , mes intimes venaient m'y rejoindre, certains d'y trouver toujours un accueil cordial, sympathique et, à l'occasion, d'y partager sans cérémonie mon frugal repas.
Souvent la société était nombreuse; et la majorité, je vous l'assure, ne restait pas oisive, tant s'en faut.
Une bonne partie s'empressait de me venir en aide dans mes travaux d'horticulture, tandis que les paresseux, — notez que c'étaient d'ordinaire les plus jeunes, — assis à l'ombre d'une tonnelle de vigne, entre le pot de bière et le petit verre d'alcool, — l'horrible a])sinthe ne ravageait pas encore la frêle humanité, — le cigare ou la pipe à la bouche, devisaient follement sur les cancans littéraires à
rorclre du jour , les chroniqueurs n'étant pas inventés à cette époque, comme vous vous en doutez peutêtre.
Quand mes occupations de jardinage étaient terminées, je rejoignais ces messieurs.
D'habitude, dans ces causeries intimes, dans ces entretiens littéraires, dans ces charmantes et joyeuses discussions, je restais silencieux.
Lorsque, par hasard, j'étais interpellé, je me bornais le plus souvent à opiner du bonnet.
Qu'aurais-je pu répondre, moi, pauvre éditeur inculte, à ces jeunes hommes d'esprit, de talent ou de verve !
J'écoutais donc attentivement, je tâchais de profiter de tout ce qui se disait autour de moi, je redoublais d'efforts pour m'instruire; je n'avais de cesse que je n'eusse stéréotypé dans ma mémoire tout ce qui frappait pour la première fois mon oreille, moisson abondante où je suis heureux de retrouver aujourd'hui ce ({ue je vais vous raconter.
Que de traits mordants! que de saillies phosphorescentes ! que d'épigrammes , piquantes toujours , sanglantes quelquefois ! que d'anecdotes ! que d'historiettes n'ai-je pas recueillis dans ces curieux entretiens !
C'était comme de continuels assauts d'es[)rit, comme autant de feux de Bengale aux étincelles électriques, traversant les airs, se heurtant dans l'espace, disparaissant, pour bientôt reparaître, au milieu de rires fous capables de réveiller une génération de moris endormis dans leurs tombes.
Oh ! c'était alors le bon tem])S pour moi ! Je vivais au foyer de l'intelligence.
Je trônais dans mon jardinet ; j'étais entouré d'une société digne d'uu roi.
Parmi les portraits que je pourrais esquisser de mon mieux, je choisirai, si vous voulez bien le permettre,
ceux des auteurs que j'ai le plus connus, — et j'en ai connu beaucoup, ne vous en déplaise, — ceux surtout des écrivains avec lesquels j'ai vécu dans la plus étroite intimité, — ceux avec qui j'ai eu le plus de rapports littéraires, — ceux particulièrement dont j'ai publié les œuvres.
Ce sera une belle galerie, n'en doutez pas !
Entre les noms que j'ai le droit d'y faire figurer, qu'il me suffise de citer, tels qu'ils se présenteront à mon souvenir, car, si je les nommais tous, je craindrais de fatiguer la patience du lecteur, — parmi ceux que la mort a moissonnés : Gustave Planche, Honoré de Balzac, Frédéric Soulié , Félix Davin, Maurice Alhoy, Lassailly, de Chaudesaigues , LéonGozlan, Godefroy Cavaignac, Raymond Brueker, — et parmi ceux qui vivent encore et dont je puis serrer la main : Jules Sandeau, Alphonse Karr, Jules Janin, Arsène Houssaye, Paul Lacroix, Auguste Luchet, Eugène de Monglave , Michel Masson, Paul de Kock, Achille Jubinal, etc., etc.
Je viens de dire que mes amis et habitués étaient nombreux; on voit qu'ils étaient aussi de choix.
C'étaient donc :
Balzac, l'inimitable conteur que tout le monde connaît, ce psychologiste du cœur de la femme, ce savant interprète des sentiments les plus cachés des filles d'Eve ; — de Balzac, à qui j'ai déjà consacré un volume; de Balzac, ce maréchal de la littérature, comme, dans sa puérile vanité, il osait se qualifier lui-môme. — Balzac, que je regretterai toujours et qui fut longtemps mon ami; de sa part, malheureusement, cette amitié n'était basée que sur l'intérêt, et il la rompit machiavéliquement le jour où mon astre commercial commença à pâlir;
Jules Sandeau, qui, tout jeune encore, annonçait ce qu'il devait être un jour, l'une des gloires de la littérature
moderne ; — lui, à qui les portes de l'Académie française se sont ouvertes devant des chefs-d'œuvre d'esprit, de grâce, de poésie, de style;
Michel Masson, jadis simple ouvrier lapidaire, qui ne doit qu'à lui seul l'éducation solide qui le distingue, enfant de ses propres œuvres, au coloris si suave, si doux, et si naturel ;
Baymond Brucker, ancien ouvrier éventailliste, à l'esprit mordant, au trait incisif, — déserteur volontaire de cette nouvelle école littéraire , née sur les barricades de 1830;
Léon Gozlan, le roi si spirituel du paradoxe, le créateur de l'épithète de bouzifigot, appliquée aux défenseurs du trône de Juillet ;
Auguste Luchet, l'image parfaite du Misanthrope de Molière, — toujours bourru, toujours bienfaisant, au cœur d'or, mais toujours malheureux, quoi qu'il fît ou osât entreprendre ;
Gustave Planche, égoïste, au cœur d'acier, au torse d'Antinous, aux jambes d'argile, impitoyable pour tout ce ({ui no sortait pas de sa plume, au style correct, mais sec et froid ;
Alphonse Karr, à l'esprit excentrique, à Vlmmour pleine d'originalité, mais parfois vagabonde; Alphonse Karr, mon cher ex-neveu, le flagelleur sans merci, le désespoir des épiciers dont il dévoilait, dans ses Guêpes, les tendances à sophistiquer les mille produits de leur commerce de deux sous;
Arsène Houssaye, le plus jeune de tous, un La Fontaine en herbe qui s'amusait à faire des couronnes de bluets et de coquelicots, mais qui a depuis fauché la vraie gerbe ; charmant surtout parce qu'il a de l'esprit sans paraître lo savoir; un C.hampenois doublé d'un Rivarol; Paul Lacroix, l'excellent Bibliophilo Jacob, qui s'est fail
8 PORTRAITS d'auteurs.
connaître par les Soirées de Waltcr Scott à Paris, recueil de contes que l'on n'a pas, tout d'abord, appréciés à leur juste valeur, annonçant déjà le savant mais trop modeste conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal ; âme ardente, bienveillant, obligeant, à toute épreuve ;
Eugène de Monglave, ce philosophe rêveur et rieur tout à la fois, prodigue de son esprit, de sa plume; plein d'imagination, de facilité pour créer, mais qui ne ménage pas assez toutes ces belles et précieuses qualités ; on peut lui appliquer cette pensée de Térence : Nihil a me alienum puto ;
Achille Jubinal , à l'imagination si fougueuse, aux excentricités adorables , au style pyrotechnique , mais qui, avec l'âge, s'est livré à de graves études; il est devenu un philologue distingué avant de se jeter dans la politique;
Hippolyte Lucas, le plus indulgent des critiques; — jamais un blâme sévère n'est sorti de sa plume dans ses revues bibliographiques au journal le Siècle; — sous une apparence un peu froide, il cache un cœur chaud et généreux.
Je vous parlerai encore de Maurice Alhoy, ce roi si spirituel de la bohème de son temps; — du chroniqueur intarissable Lainothe-Langon , ce baron du roman ; — de l'infortuné Lassailly, auteur des Rêveries de Trial fe ; — de Jacques de Chaudcsaigues, ce Savoisien poëte et critique, auteur du Boi'd de la coupe, le seul volume in-32 qu'il ait laissé ; mort à vingt-cinq ans de phthisie, dans la misère, le matin même du jour où Jules Janin, au cœur ardent, à l'âme généreuse, que, dans un temps, on a tant calomnié, venait apporter au pauvre délaissé de tous, même par son meilleur ami, qu'il avait soigné chez lui à ses propres frais, avec toute la tendresse d'un fils pour son père, Gustave Planche enfin ; le jour, dis-je, on Jules
Janin lui apportait un secours de mille francs, qu'à ses pressantes et chaleureuses sollicitations M. de Salvandy, alors ministre de l'instruction publique, venait d'accorder à ce pauvre Ghaudesaigues, avec sa nomination d'attaché à la bibliothèque Sainte-Geneviève.
Gertes, ce trait de dévouement à l'amitié fait le plus grand honneur au cœur généreux du critique illustre, que, comme Bérangcr et de Balzac, l'Académie française a refusé d'admettre au rang de ses immortels!
N'oublions pas Jules- A . David, à l'esprit de controverse incarné, à la plume si spirituelle, si élégante, à l'imagination créatrice, déserteur volontaire de la littérature légère du roman; depuis lors, il a entrepris des travaux plus graves, plus sérieux, plus dignes de son père, l'héroïque ancien consul général à Smyrne en 1821, lors du massacre des chrétiens par les Turcs (ces fanatiques en fait de croyances religieuses ), qui donna, par son dévouement en ces terribles circonstances, des preuves de la pureté de son noble caractère. — Mon ancien et toujours ami s'est livré, avec plus de succès encore, aux études sur V Histoire et la Littérature orientales ;
Félix Davin, un ami très-intime d'Henri Berthoud, son compatriote, qui débuta par le Crapaud, titre original, il est vrai, d'un ouvrage qui annonçait déjà un conteur élégant, spirituel et abondant; plus tard j'ai édité de lui, Ce que regrettent les femmes, deux volumes in-8«; la Maison de l'Ange, deux volumes in-8", et d'autres romans très-remarquables par la conception et le style ; il fui enlevé trop jeune aux belles-lettres, dans lesquelles il commençait à se distinguer, et aux regrets de ses nombreux amis.
Tout, dans ce que j'aurai à dire sur les faits et gesles de ces écrivains d'élite, sur leurs travaux et leur caractère, sera véritablement vrai, .le le dirai sans la plus légère
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fioriture, sans aucune amplification, très-simplement; ce sera, en quelque sorte, comme autant de vérités prises sur le fait.
Je n'ai eu nul besoin pour cela d'écouter aux portes ni 'même d'aller aux renseignements, qui généralement sont faux ou erronés; je n'ai eu qu'à fouiller dans mes souvenirs pour en faire jaillir les faits que je rapporte sur ces gens de lettres si distingués.
Tout ce que je dis, je le répète, c'est ce que j'ai ou vu de mes propres yeux, ou entendu dire de mes propres oreilles ; Quod vidi et audivi, soripsi.
Dans mes récits, je n'aurai garde d'oublier les convenances que tout homme de cœur et de goût ne doit jamais enfreindre.
Selon mon opinion personnelle, un libraire-éditeur doit être considéré comme une sorte de confesseur (moins la discrétion) ; toujours il doit conserver du respect et des égards envers les écrivains au milieu desquels il a passé la plus grande partie de sa vie active.
Noblesse oblige, a-t-on dit.
Jamais je ne serai infidèle à mon passé. Je me respecte trop pour cela !
ÎI
« Quand Napoléon I" dota la France de la Légion d'honneur, la première croix qu'il accorda, ce ne fut ni un général victorieux, ni un maréchal de France, ni un prince qui l'obtint, ce fut un savant laborieux et modeste : Lacépéde.
« En plaçant sur la poitrine du continuateur de Buffon
ce premier insigne de la Légion d'honneur, Napoléon l" voulut prouver qu'il honorait le travail à l'égal du courage ; que les méditations du savant, le compas du géomètre, le pinceau de l'artiste, l'outil de l'artisan, la charrue du laboureur, avaient autant de prix à ses yeux que l'éclat des armes, et devaient contribuer également à rendre la France grande, illustre et prospère. »
Tous les gens de lettres dont j'ai eu l'honneur de publier les œuvres ont été décorés de €e signe de mérite littéraire, à l'exception de quatre seulement : Raymond Bru'oker, qui est allé à Dieu; Gustave Planche, que ses victimes ont envoyé au diable; Paul de Kock, qui rit toujours de tout et dont une ileur des champs orne seule la boutonnière! Paul de Kock, cet écrivain dont les ouvrages ont été traduits dans toutes les langues, le plus populaire, je ne dirai pas en France seulement, mais dans toutes les contrées du monde où le goût de la littérature française est répandu; Eugène de Monglave, qui s'en console avec la croix de chevalier de l'ordre du Christ du Brésil et rit au nez de tout le monde.
Oui, la fleur des champs brille seule à la boutonnière de Paul de Kock ! Il en fut de même de Déranger, qui est mort sans le moindre ruban.
Gomme moi, en pensant à Paul de Kock, à de Monglave , bien des gens répéteront : Ah ! si l'Empereur le savait ! . . .
Oh ! il le saura certainement, un jour ou l'autre. Dieu veuille seulement que ce soit avant que mes deux amis, qui ne sont plus jeunes, aient passé l'arme à gauche, comme disent nos vieux troupiers I