CONTER ET RACONTER
J'ai beau lire dans le Dictionnaire officiel de ï Académie française :
1« « Conter, narrer, faire le récit d'une chose vraie ou fausse, sérieuse ou plaisante; il se dit principalement des récits que l'on fait dans la conversation : en conter à une femme, lui dire des douceurs, des galanteries; » '
2» ((Raconter, conter, narrer une chose vraie ou fausse,»
Je n'en persiste pas moins, moi, vieil éditeur, à soutenir une opinion diamétralement opposée :
Contet une historiette n'est point, à mon avis, la raconter.
Bacon ter est un verbe éminemment français.
Ouvrez tous les dictionnaires étrangers !
Je vous défie d'y trouver quelque chose d'équivalent.
C'est un don naturel, un des traits distinctifs de notre caractère national.
Chaque époque de notre histoire littéraire peut en fournir de nombreux et d'illustres exemples.
Après ce naïf préambule : J'ai ouï dire^ n'êtes-vous pas sûr de voir arriver à la file mille détails curieux, les uns plus intéressants que les autres?
Et notre immortel Montaigne ne doit-il pas moins son immense renommée à son incontestable érudition qu'à l'art entraînant avec lequel il raconte ces mille riens naturels, amusants, qui lui viennent, dit-il, par sauts et par gambades, et qu'il méprise comme bavardages?
Qne de narrations piquantes dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, l'écrivain le plus incorrect cependant de son siècle, et dans les Historiettes de Tallemant des
Beaux, qui ne fut jamais non plus, que je sache, un modèle de style! Donc, raconter, — plus que jamais je persiste dans mon opinion, — ce n'est point conter.
Raconter y c'est dire un fait historique, une anecdote, à la façon de Brantôme, de Montaigne, de Saint-Simon, de Tallemant des Réaux.
Conter, c'est inventer plus ou moins, à la manière de Marguerite, reine de Navarre, et, plus tard, de La Fontaine; de Marmontel, de Voltaire et de tant d'autres maîtres en ce genre, croustilleux ou moraux, philosophes ou fantastiques.
Au reste, à cet égard, notre époque n'a rien à envier aux précédentes.
Dieu merci, nous ne manquons ni d'admirables conteurs^ ni d'admirables raconteurs.
Que ce dernier mot ne vous effarouche pas !
L'Académie française, si puritaine, lui 'a depuis longtemps accordé droit de bourgeoisie.
Pour vous prouver qu'il le méritait, il me suffira, au milieu d'une pléiade de noms , de vous en 'citer trois : l'éditeur des Souvenirs apocryphes de madame la marquise de Créquy ; l'infatigable bibliophile Jacob et le charmant poëte en vers et en prose dont les Portraits du dix-huitième siècle survivront bien certainement au nôtre.
Au sujets des conteurs qui inventent, savourez, si vous voulez vous mettre en appétit, le rabelaisien Honoré de Balzac, l'inépuisable Alexandre Dumas père, le spirituel Méry, et vous m'en donnerez des nouvelles !
Pour en revenir à mon point de départ, conter c'est inventer plus ou moins ; raconter, c'est redire ce qu'un autre a déjà dit en l'embellissant des prestiges de votre imagination, pour peu que le ciel ne vous en ait pas refusé une part quelconque.
d4 PORTRAITS d'auteurs.
Aussi, n'est pas raconteur qui veut, je vous prie de le croire.
Je vais donc, dans ces Souvenirs littéraires, historiques et anecdotiques, être tour à tour conteur et raconteur.
Pour clore ces lignes, que mes lecteurs me permettent d'en ajouter quelques-unes qui rentrent au surplus dans mon sujet; elles sont relatives à Voltaire.
L'auteur de la Henriade était un des meilleurs conteurs de son époque.
Qui ne se rappelle cette anecdote nous le peignant réuni à d'Alembert et à d'autres adeptes de sa doctrine, pour se raconter à qui mieux mieux, les ans aux autres, des histoires de voleurs, de revenants et de sorcières?
Quand vint son tour, il dit, prenant le ton aigre d'une vieille commère bavarde : « Il y avait une fois un fermier général. . . Ma foi! j'ai oublié le reste. »
Le château de Ferney, où résiliait alors Voltaire, était une excellente école pour ce genre de moquerie et de persiflage.
Souvent il s'oubliait fort tard dans son salon, si connu aujourd'hui des touristes, enfoncé dans un profond fauteuil , racontant lui-même ou entendant raconter n'importe quoi à ses amis, surexcités l'un par l'autre, et cédant tour à tour à la puissance d'un charme réciproque.
Souvent aussi sa nièce, M»"" Denis, en coiffe de nuit et en pantoufles, descendait de sa chambre à coucher pour l'inviter soit à se retirer dans la sienne, soit à venir prendre son repas du soir, dont son estomac cependant lui annonçait depuis longtemps que l'heure avait sonné.
Voltaire alors, d'un ton plaintif, lui répondait, comme un enfant gâté qui ne veut pas obéira sa bonne:
« Laissez-moi donc tranquille ! Que vous importe, si je m'amuse! »
Bienveillant lecteur, si je ne vous ennuie pas trop dans mes confidences intimes, répétez-moi le mot de Voltaire à sa nièce :
« Continue:?, cela m'amuse! »