‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 13 sur 44 · STUPEUR ET RAGE DU LION AMOUREUX · texte numérisé non relu

STUPEUR ET RAGE DU LION AMOUREUX

<i Enfin M. de Balzac reprend sa présence d'esprit, et s'écrie d'une voix formidable :|

— Que signifie tout ceci ? Quels sont les audacieux qui se permettent à cette heure de violer mon domicile ?

Je pars d'un grand éclat de rire, — je lui réponds d'une voix ferme :

— Cela signifie, monsieur de Balzac, que vous êtes bafoué etmyslilié pur moi. — J'ai voulu venger mon sexe calomnié par vous dans votre Physiologie du mariage , j'ai voulu prouver à son auteur que, ([uoi qu'il en dise, il se rencontre et se rencontrera toujours des femmes assez courageuses et vci'lueuses pour savoir à l'occasion résister à toutes les séductions.

Cette dame que vous voyez là , c'est ma mère , — la

camériste fidèle dont je vous ai parlé , qui veillait sans cesse sur sa fille, — elle était du complot ; — ce grand escogriffe , qui se tord dans des convulsions de rire, c'est un nègre faux teint , — c'est mon camarade , un simple figurant à l'Opéra. Lève la manche de ton habit, Pasléger, — prouve à Monsieur que ta peau est aussi blanche que la sienne. — De tout ceci , mon bon ange peu gardien , vous devez conclure que je ne suis pas la fille de M. le duc de la Roche-Antique, pas plus que la fiancée du comte de Ghamps-Nouzielles ; que je ne suis en réalité que Irène Cobald, une figurante de l'Opéra... Je me retire donc, satisfaite de ma vengeance, — en vous disant, cher monsieur de Balzac , que lorsqu'un chasseur tient en ses mains une caille, il doit savoir la plumer, la cuire et la croquer... et votre caille s'envole.

A ce poignant persifflage, M. de Balzac, qui s'était arrêté au milieu du boudoir , immobile , comme frappé par la foudre , de pâle de rage et de colère qu'il était, devient pourpre ; le sang lui monte à la tête. Sa poitrine se soulève et s'abaisse comme le sein d'une femme fortement émue; il chancelle, se jette sur le divan, porte ses mains à ses tempes comme pour comprimer le battement de ses artères... Il s'écrie d'une voix de possédé :

— Démon de l'enfer, misérable créature, sois maudite ! Tu m'as indignement mystifié et joué...

Auguste s'empresse de lui porter secours. Nous nous éloignons silencieusement.

Voilà, Messieurs, ce que j'avais à vous conter sur le plus grand des conquérants du cœur des femmes, monsieur de Balzac !

Ce sont là mes preuves morales, comme vous les nommez.

Êtes-vous satisfaits ? »

HONORÉ UE IJALZAC. 109

A cette simple interrogation , nous inclinûmes tous la tète, et d'une voix unanime nous répondîmes : « Au delà de nos espérances. »

— Un mot encore, Messieurs , reprend Irène. Nous nous sommes juré, réciproquement, un inviolable secret; je vous en demande de nouveau la confirmation.

Six mains droites se levèrent spontanément ; elles voulaient dire > « Nous le jurons sur nos blasons. »

En nous retirant , sur la porte du salon , ce démon de jeune fille donna à chacun de nous une vigoureuse et cordiale poignée de main.

— A bientôt votre récompense bien méritée, mademoiselle , lui dit le marquis de Podensac.

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