‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 12 sur 44 · L ENLEVEMENT DE LA BELLE DEJANIRE · texte numérisé non relu

L ENLEVEMENT DE LA BELLE DEJANIRE

« Comme je n'avais mangé que fort peu, à notre dîner, la tête préoccupée de ce que j'allais faire, ainsi que des dangers qu'allait courir ma vertu, pour venger mon sexe indignement outragé dans l'un des ouvrages de celui dont j'allais affronter les attaques sans aucun doute, je fais honneur aux mets fins et succulents que m'offre mon galant chevalier.

Mon bon ange gardien qui me voit en appétit, mange et boit comme un affamé.

Les mets, les vins, les liqueurs se succèdent rapidement, tout en causant et riant. Ce tableau devait être

charmant : un lion et un rat festoyant gaiement ensemble ! en tôte-à-«tête !

Mon chevalier me verse de fréquentes rasades dans des verres en cristal de Bohème, si frêles, si légers, si minces, que le moindre choc les brise!

Je ne fais qu'effleurer du bout de mes lèvres ces vins et ces liqueurs perfides dont je me défie; je place mes verres si fragiles sur le guéridon; M. de Balzac s'en empare avidement, et boit avec délice le contenu.

La pendule marchait, marchait toujours, il était déjà onze heures cinquante-cinq minutes.

Notre appétissante collation termin-ée, le guéridon est remis à sa place ; mon bon ange vient de nouveau alors s'asseoir à mon côté.

Ainsi placé, mon adorateur se réjouissait déjà de triompher d'une jeune fille, livrée à sa merci. — De même qu'une gazelle affolée de terreur qui s'est imprudemment fourvoyée dans l'antre d'un lion, pantelante d'effroi, attend le moment d'être dévorée, telle je parais être.

Nous causons donc paisiblement. Je parais heureuse d'écouter les douces flatteries de mon ange, si pleines de charme et si fascinatrices.

Bien que je me tienne toujours sur le qui-vive contre toutes ses audacieuses tentatives, tout-à-coup, traîtreusement, de même que la belle et séduisante Déjanire, jesuis enlevée par deux robustes bras , ceux de mon félon centaure.

Il se dirige rapidement vers la fenêtre à gaucho, soulève une draperie qui dissimule une porto secrète ; — fait jouer un ressort; — cette porte roule sur ses gonds silencieusement — une chambre apparaît.

Mon Iraîtrc ravisseur me serre avec force contre sa poitrine; il comprime ainsi l'usage de mes bras, — mais j'ai les genoux et les pieds libres , qui le frappent à

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coups redoublés dans son gros ventre et sur ses jambes; ma vigoureuse défense est telle que je parviens à me dégager de son étreinte, — mes pieds reposent sur le parquet.

Je n'eus que le temps de jeter un rapide coupd'œil dans cette chambre mystérieuse.

Par son élégant ameublement elle me parut bien digne du boudoir.

Elle est tendue en percaline d'un bleu céleste ; du plafond descend un lustre doré, recouvert d'une gaze bleue qui ne laisse pénétrer qu'une demi-pénombre si favorable, assure-t-on, à ces témérij;és.

En face de la fenêtre, est placé un lit garni de ses riches accessoires.

Gomme M. de Balzac m'enlace de nouveau dans ses bras, pour me placer sur ce lit — futur témoin de son triomphe, la pendule sonne minuit.

Un grand bruit se fait tout aussitôt entendre à la porte extérieure du salon.

« Il est minuit, Irène! »

Surpris, alarmé, M. de Balzac s'arrête dans sa dernière tentative : il écoute...

Que je vous explique la cause de ce bruit.

Ma mère était restée dans le coupé ; — sa montre à la main , à la faveur des bougies éclatantes des lanternes , anxieuse, elle suivait la marche des aiguilles.

A minuit, comme nous en étions convenues , elle met silencieusement pied à terre, monte lestement au premier où elle rencontre mon nègre très-désappointé, parce que la porte du boudoir est fermée à clef.

Que faire? une idée subite l'éclaira.

Son camarade, le blanc, plus que ...gris, dormait du sommeil du juste, — il le fouille, — trouve la clef... Le

blanc se réveille en sursaut , — une lutte s'engage entre ces deux fidèles serviteurs. C'est encore le nègre, cette fois , qui est le vainqueur , • — • d'un vigoureux coup de poing, il fait rouler par terre le blanc.

La porte du boudoir est ouverte.

— Irène, ma fille ^ il est minuit ; viens me rejoindre.

Ces paroles avaient été poussées par ma mère en pénétrant avec mon nègre dans le boudoir.

A ce tumulte, à ces cris, au moment d'arriver au port, ô fatalité île lion amoureux reste immobile, il est comme pétrifié...

Je profite de ce moment de répit , — je me dégage de ses bras, — je cours au boudoir , où je me hâte de reprendre mes fourrures.

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