‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 15 sur 44 · XIII. — Kespect à la mémoire des morts · texte numérisé non relu

XIII. — Kespect à la mémoire des morts

XIV. — Suprême adieu à celui qui fut un des rayons du soleil de I'

poétique Provence.

« Malheur à qui le louche ! Touchez-le. il vous ren- « (Ira une égratignure; égratignez-le, il vous rendra « une blessure. «

« A notre époque, Léon Gozlan n'est pas seulement « le type de la conversation, il est aussi le Benvennlo « Cellini du style. »

Van Engeldom (Jules Lecomte.)

« Il m'est insupportable, votre Léon Gozlan! Tout ce nouvel ouvrage que je publie, il le dépèce par basse « jalousie; il le dévore comme un chacal le fait d'une « brebis. Vous ne connaissez pas son caractère despo- « tique et tracassior; vous vous repentirez un jour do « vous être lié, sans me consulter, avec lui. »

HoNORK DE Bvrz^c.

TUOIS PORTHAITS AUSiSI PEU FLATIKIIKS QL'K PEU FLATTES.

lie l'ai déjà dit ([uol([uo i)arl, je no saurais trop souvont lo répéter : je ne pnis me considérer, dans la véritable acception du mot, comme un liomnie de lettres ; je manque d'éducation classique; je ne suis qu'un ancien libraire qui, à la véi'ité, doué d'une bonne ménioiro, ayant beaucoup vu, a l)eaucoup l'otcnu.

114 PORTRAITS d'auteurs.

Je ne suis qu'un littérateur de contrebande, mais en revanche, je suis un piocheiir et un chercheur.

Partout où je fouille, si je rencontre un fait qui mérite d'être conservé, je m'en empare sans la plus légère vergogne; mais en compilateur de bonne foi, parce que j'ai en horreur les plumes du geai de notre bon La Fontaine, je cite exactement le nom de l'auteur et le titre de son livre, et c'est justice : à chacun le sien.

C'est ainsi que dans mes recherches, j'ai découvert trois portraits de Léon Gozlan, dans trois ouvrages différents.

Le premier, dans les Lettres sur les écrivains français^ par Van Engeldom, petit volume de 168 pages in-32, soidisant imprimé, en 1837, à Bruxelles;

Le second dans le Dictionnaire de la conversation et de la lecture ;

Le troisième enfin dans les Biographies des contemporains.

A M. Van Engeldom, l'honneur d'être cité le premier : je vais rapporter in-extenso son portrait, parce qu'il était l'ami très-intime de Léon Gozlan.

En écrivant cet article, Jules Lecomte (Van Engeldom), mort il y a quelques années, s'était rappelé ce vieux proverbe :

« Qui aime bien, châtie bien. »

Il a vigoureusement fustigé son ami, vous , allez en juger :

« M. Léon Gozlan, que nous connaissons tous par son Notaire de Chantilly et par bien d'autres œuvres, est le type de l'esprit de conversation, comme il est le Benvenuto Cellini du style.

« Le Corsaire a depuis longtemps M. Gozlan pour actif rédacteur, et on ne risque pas de se tromper en disant que les plus jolis articles de ce journal découlent de sa plume incisive.

« Son influence est fort grande : tout le monde le craint, et il ne craint personne.

« A Paris, les petits journaux (ces petits journaux sont le Corsaire, le Charivari et le Figaro) se tiennent par la main et démolissent les grands, si cela leur fait plaisir.

« M. Gozlan est un des athlètes les plus vigoureux de cette presse redoutable et si redoutée.

« Malheur à qui le touche! Touchez-le, il vous rendra une égratignure ; égratignez-le, il vous rendra une blessure. Il n'y a pas d'exemple qu'un journal ait jamais dit du mal du talent de M. Gozlan.

« Les lignes que je viens d'écrire sont peut-être les plus franches et les sévères qu'il ait eues à subir, et si j'étais autre chose qu'une espèce de feuilletomiiste marron, qui donnera sa démission avec la signature du dernier de ces articles, j'aurais tout à redouter pour mon oeuvre présente, si elle en valait la peine, ou pour celle que je ferai un jour, si je deviens propre à en concevoir une.

« M. Gozlan a trente-deux ou trente-quatre ans, il a été marin dans la Méditerranée et au Sénégal, ainsi que l'annoncent quelques-uns de ses articles ; né à Marseille comme Méry et Barthélémy, il a quitté cette ville pour Paris, qu'il habite depuis huit ans environ. Il débuta par être commis de libraire, tout en faisant des vers, avec le produit desquels il s'était ligure, en quittant Marseille, pouvoir vivre à Paris.

« Plus tard, il fut du Figaro-Boha'm, et c'est là qu'il commença à se rendre redoutable. Il a des amis parlent : A. Karr, Auguste Luchet, Jules Sandeau , sont les plus ardents; un coup de sifflet d'éveil sufiît pour faire tirer la plume du fourreau à ces francs-maçons littéraires. C'est une sorte d'assurance mutuelle où les risques sont garantis, et dont les primes se payent en dévouement.

« Physiquement, M. Gozlan est petit, brun, vif, mais

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médiocrement distingué : son œil brûle quand il darde, sa toilette est convenable, mais n'atteint pas à l'élégance. Il est marié et a de petits enfants. Peut-être est-ce à cette dernière circonstance qu'on doit ces gracieuses nouvelles, le Croup, Rog, etc., où les larmes viennent aux yeux, quand il parle des petites filles, » moitié fruit, moitié chair, » comme il dit lui-même quelque part.

« M. Gozlan fait de jolis vers, bien qu'il ne soit plus commis en librairie ; mais il n'en publie que fort peu.

« On croit dans la littérature qu'il a dessein de se livrer à la littérature dramatique; quelques initiés affirment

même qu'il a déjà conçu quelques actes Mais ceci se

dit en tremblant; car si M. Gozlan le savait, s'il

savait qu'on sait cela!

« Un roman qu'on a réimprimé chez nous sous le nom de Michel Raymond, et qui a pour titre : les Intimes, est de la collaboration de M. Léon Gozlan, avec M. Raymond Brucker (le Michel Raymond d'aujourd'hui).

« Le pseudonyme Micliel Baymond a été longtemps alimenté par trois plumes, celles de MM. Raymond Brucker et Michel Masson, qui prêtèrent chacun un demi-nom pour le composer, et enfin par M. Léon Gozlan.

« A propos des Intimes, M. Léon Gozlan, qui n'avoue pas sa collaboration complète à ce livre, dit qu'il n'a écrit pour cet ouvrage que quelques chapitres ou articles, comme il fait dans les journaux, sans qu'on ait droit de dire que ces journaux sont de lui. »

A un autre portrait maintenant :

« Léon Gozlan, moins bien partagé du côté de la fortune que de celui de l'intelligence, se sentait poussé par une volonté irrésistible vers la littérature ; il y entra bientôt par une porte dérobée, celle du journalisme satirique.

« Son talent vif, souple, mordant, le rendait merveilleusement propre à ce genre de travail, et cette production

quotidienne et rapide fut pour sa plume déliée la meilleure des éducations.

« Il devint un des plus actifs collaborateurs du Figaro.

« Plein de saillies, original, sans aller jusqu'à l'excentricité, il excellait dans le paradoxe, et mieux que personne il faisait l'article de genre.

« Déjà habile dans l'art de raconter, il publia dans V Europe littéraire et dans la Revue de Paris des nouvelles qui attirèrent sur son nom l'attention sympathique de bons juges. Il n'avait montré jusque-là que de l'esprit, il fit preuve dans ses contes d'un sentiment passionné et d'une remarquable délicatesse d'observation.

« Bien qu'il n'eût pas beaucoup d'haleine, bien qu'on lui eût conseillé de s'en, tenir aux courtes historiettes, il se hasarda dans le roman.

« On vit successivement paraître de lui : le Notaire de Chantilly, en 1830 ; WasJjinr/ton Levert et Socrate Leblanc^ en 1831; le Médecin du Pecq, en 1839; la Dernière Sœur grise, en 18i!2; le Dragon rouge, en 1843; Aristide Froissart, en 1841; les Xuits du Père-Lachaise, en 181."); Je Lilas de* Perse, en 1853; Georges III, en 1854; etc., etc.

« Il avait, dès sa jeunesse, conçu le projet de retracer dans une série de romans, qui devait porter un titre général : les Influences, le tableau des mœurs de certains hommes, (jue leur condition appelle à exercer, suv ceux qui les entourent, une domination avouée ou secrète. C'était enfin un vaste cadre ; mais deux portraits seulement de cette galerie ont i)aru : le Notaire de Chantilly et le Médecin du Pecq.

« Tout en écrivant ces livres, il ne (;essa pas d'enrichir les Revues, de petits romans qui, pour être d'une dimension moindre, n'en ont pas fait moins de sensation.

« Quel(|ues-unes de ces nouvelles ont été recueillies dans les Méandres (1834), la Nuit blanche { 1844), les Yen-

118 PORTRAITS d'auteurs.

danges (1853), le Tapis vert (1855). On relira toujours avec intérêt la Frédérique, Comment on se débarrasse d'une maîtresse, un Homme arrivé, et cette amusante série d'articles qu'il a rattachés par l'invisible lien d'une pensée commune, les petits Machiavels, confes charmants, où la réalité de l'observation le dispute à la saveur piquante du style.

« Mais ce qui le distingue surtout, c'est une implacable ironie. Jamais la fausse érudition ne fut aussi bien raillée que dans son Histoire de quatre savants.

« Cette facilité de talent s'est fait principalement remarquer dans un genre de travail un peu plus sérieux, tâche infinie, entreprise depuis vingt ans, et qui sera aux yeux de plus d'un son titre le plus honorable, son Histoire des Châteaux de France. Deux volumes seulement en ont paru sous le titre de Tourelles (1839), mais les Revues en contiennent encore de brillants chapitres, le Château de Luciennes^ entre autres, qui est un petit chef-d'œuvre.

« Doué de qualités si diverses , Léon Gozlan voulut s'essayer au théâtre. On pouvait craindre que la finesse de son dialogue ne fût pas à sa place sur la scène ; mais la Main droite et la Main gauche obtint un succès légitime à rOdéon en 1842. Il fut moins heureux avec Eve (1843), et Notre-Dame-des-Abîmes (1845). Deux autres drames, le Livre noir (1848) et Louise de Nanteuil (1854), n'ont pas été longtemps joués.

« Il a continué cependant de plus belle, et a daigné faire des vaudevilles : Trois Rois, trois Dames (1847), un Cheveu blond (1847), le Lion empaillé (1848), le Coucher d'une étoile, et Dieu merci, le couvert est mis ! (1851).

« Une tempête dans un verre d'eau, la Queue du chien d'Alcibiade et la Fin du Roman, ont égayé le répertoire du Théâtre-Français

« L'ironie est son caractère distinctif. Quand il raconte

une tendre histoire, on sent qu'il reste en dehors de son œuvre, et que tout en faisant soupirer ses amoureux, il sourit de leur ivresse naïve ou de leur douleur. Aussi y a-t-il chez lui quelque chose qui arrête à moitié chemin l'émotion du lecteur et l'empêche de lui être tout à fait sympathique.

« Ses romans sont pleins d'interruptions désespérées et d'amers sarcasmes.

« Dans ce genre, rien n'est triste comme l'article qu'il a publié sur la Morgue dans le Livre des Cent et un.

« Il est des choses qu'on ne doit pas railler.

« Léon Gozlan sait la vie, mais il la sait trop. Il a luimême fait sa profession de foi littéraire, lorsque, dans la préface du Notaire de Chantilly , il s'est écrié : « Plus de héros! des hommes! »

« Quant au style, il n'appartient à aucune école ; sa vivacité méridionale ne hait ni le clinquant ni les paillettes ; mais sa plume a des ressources infinies et sait prendre tous les tons. »

Cette seconde appréciation de notre écrivain est due au Dictionnaire de la conversation et de la lecture. L'article où elle est consignée porte la griffe de M. Paul Mantz, critique d'esprit et de goût.

Au troisième maintenant !

« Ruiné sous l'Empire, par les corsaires anglais, qui avaient capturé ses navires, M. Gozlan père tenait à réparer ses désastres , et il demanda à être aidé le plus tôt possible par son fils Léon, lequel semblait avoir toutes les conditions requises pour devenir un loup de mer.

« A dix-sept ans il fit voile pour l'Algérie avec une cargaison do vin do Champagne. La traversée fut heureuse, mais le liquide i)élillant, tro}) chargé do gaz, éclata dans la route, à fond de cale, et notre héros débarqua sur

120 PORTRAITS d'aï TKL'US.

la côte d'Afrique avec ses poches presque vides et un nombre considérable de bouteilles cassées.

« Il ne perdit pas courage.

« D'un caractère vif, hardi, résolu, comptant sur son intelligence, sur son audace et un peu sur le hasard, il traita avec un navire mexicain en parlance pour la Chine.

« Mais à peine eut-il franchi Gibraltar, qu'une querelle s'éleva entre lui et le commandant du bord.

« On déposa le jeune homme à terre, et presque aussitôt il s'associa à une troupe de caboteurs qui allait explorer les côtes d'Afrique jusqu'au Sénégal.

« On relâche dans une île pour faire de l'eau. Le capitaine et Gozlan vont à la chasse ; ils sont cernés par des nègres. Un d'eux lance à notre Marseillais son poignard à la tête. L'arme siffle, fend la main que le jeune homme avait élevée pour parer le coup, et lui fait au front une entaille dont il montre encore la cicatrice. Il assomme plusieurs des agresseurs. Depuis lors sa rancune contre la race africaine l'a toujours empêché de faire la traite, comme ses ennemis l'ont prétendu.

« De retour de ses voyages , bien convaincu qu'il n'arriverait jamais à la fortune par le cabotage, il ne quitta plus Marseille, où il devint sous-maître dans une pension.

a De cette époque datent ses premiers essais littéraires. En 1828, l'envie lui prend de voir Paris, théâtre qui lui semble plus favorable à son avenir. Il y arrive avec un volume de poésies fugitives, que nul, hélas! ne veut acheter. Ne plaçant pas les produits de sa plume, il se fait pour vivre commis-libraire, et vend les œuvres d'autrui avant de vendre les siennes.

« Son compatriote Méry le lire de celte extrémité fâcheuse et lui ouvre les horizons du journalisme. Il s'es-

crime dans V Incorruptible ^ dans le Figaro, dans le V^ert- Vert, dans le Corsaire, etc, etc.

« Dès le premier jour , il se montre de première force.

« Agressif de sa nature et frondeur, il apporte à ces feuilles les articles les plus mordants , les plus acérés.

« Chacun tremblait devant ses attaques, ot lui ne redoutait personne. Quiconque lui tirait un cheveu, était sûr de se faire arracher un œil.

« Parfois cependant il se montrait débonnaire et se contentait d'assommer l'agresseur avec l'arme dont on s'était servi pour le combattre.

« — Quelle impression avez-vous rapportée de la traite des noirs? » lui demande une dame. — « Une vive admiration pour les blondes, » lui répond l'ex-marin. La dame était brune.

« On écrit qu'il a été pirate et qu'il a tué son capitaine.

« — C'est vrai, répond Gozlan ; on oublie seulement de dire que je l'ai mangé. »

« Il est le premier qui ait qualifié les républicains de bouzingots. Il a inventé le fameux serpent de mer du Constitutionnel, destiné à reparaître dans ses colonnes toutes les fois que les Chambres ne donnaient pas.

« Il n'a point de rival dans le genre satirique gracieux. Ses premières nouvelles se distinguent par un incontestable mérite de verve soutenue et d'originalité piquante. (Suit l'éloge de ses romans et de ses pièces.)

« Depuis la Main droite et la Main gaucho , Louis- Philippe lui gardait une rancune profonde.

« Sur cliaque liste de décorations proposées, sa idunie royale biffait Léon (iozlan. M'»** de Girard in alla mouler la tête au ministre Salvandy. Cette fois, son nom ne fui pas effacé.

u On l'appelle au ministère.

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« Roger de Beauvoir le rencontre à l'antichambre : « — Que fais-tu là? » lui demande-t-il. — « Cher, répond Gozlan , je fais les stations de la croix! »

« Disons-le toutefois avant d'aller plus loin , il réussit mieux dans la nouvelle que dans le livre de longue haleine.

« Chez lui, la corde du cœur ne vibre pas avec assez de puissance, les passions sont froides , le drame manque de souffle. Il émeut médiocrement, parce qu'il n'est pas ému. Les pages où il est supérieur sont celles où sa plume suit le courant de sa fantaisie, de son observation fine, de son sarcasme spirituel, de son humour.

« Plus il travaille, plus il progresse dans l'art difficile de composer avec simplicité et d'écrire avec goût. Son imagination n'éprouve aucune fatigue , elle rayonne de jeunesse et de fraîcheur.

« Gozlan est un écrivain de la vieille roche . Il respecte son art, et lui voue une adoration constante. Ses productions les plus légères sont châtiées et polies avec un soin extrême.

« Il se lève à deux heures du matin , s'excite à la veille par quelques gorgées de café, et travaille jusqu'à neuf heures. »

Ce troisième portrait est extrait d'un petit volume'in-32, de cent huit pages, publié en 1853, dans la collection intitulée : les Contemporains, œuvre de M.. Eugène de Mirecourt , connu à cette époque comme un biographe taquin, rageur, mordant et trôs-caustiquc.

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