MON JUGEMENT PERSONNEL
Eh bien, avouons-le, la main sur la conscience, aucun de ces portraits n'est ni flatté, ni flatteur
Moi qui, pendant huit ans (1831 à 1839) , ai eu l'honneur de vivre dans une très-grande intimité avec l'auteur du Médecin du Pecq, moi qui , certes , plus que MM. Van Engeldom, Paul Mantz et Eugène de Mirecourt , ai été à même de juger d'après nature cet écrivain , je persiste à soutenir que leurs ébauches ont été inspirées par d'atroces calomnies, contre lesquelles je crois devoir protester de toutes mes forces, dans l'intérêt de la justice et de la vérité.
Aux trois critiques, je dois dire on toute franchise : Vous êtes d'implacables Zoïles, vous, M. Van Engeldom (Jules Lecomte), qui vous cachez, par prudence ou par couardise, derrière un honteux pseudonyme, vous, Parisien, homme de lettres, vous, ami, oui, ami très-intime de l'excellent Gozlan, vous n'avez pu dessiner votre portrait que sous l'empire d'une basse jalousie contre un talent plein de verve et d'éclat que vous désespériez d'égaler.
N'osant, en homme de cœur, attaquer en face votre ami, de crainte de sa dague acérée , ou au moins , de sa plume vive , mordante , incisive , connne vous dites , vous avez , en fuyant comme le Parthe, essayé de décocher làcliement un traita son amour-propre. O- n'est pas bien.
Vous, messieurs Paul Mantz et Eugène de Mirecourt, qui, à défaut d'autres mérites, avez eu du moins celui de signer
124 PORTHAITS d'auteurs.
VOS croquis de votre nom, prouvant par là que vous étiez des hommes de cœur, francs et loyaux, ne craignant ni dague ni plume, vous avez eu le tort grave de ne vous inspirer, tout bonnement, tout simplement, dans votre œuvre, que de ce qu'il y a de vif, de piquant, d'acéré dans l'esquisse si vigoureusement tracée par le pseudo-belge Van Kngeldom.
Ces emprunts sont d'autant plus répréhensibles, de votre part surtout, monsieur de Mirecourt, que vous-même, dans votre biographie d'Alexandre Dumas père, que vous piquez à la façon de l'aspic de Victor Hugo dans Gaule et France, vous vous élevez avec énergie, avec indignation, contre les littérateurs qui pillent leurs confrères, les copient servilement et s'approprient leurs idées. Eh l)ien ! franchement, faites-vous autre chose vousmême?
Messieurs Van Engeldom, Mantz et de Mirecourt, je vous le répète , je ne cesserai de vous le répéter, vous êtes des Zoïles.
Tracer des portraits aussi peu flatteurs, aussi invraisemblables de mon excellent ami Léon Gozlan, ce n'est pas chose charitable de votre part.
Jamais, messieurs, vous n'avez vécu, comme moi, dans l'intimité la plus cordiale avec l'auteur du Médecin du Pecq ; vous calomniez, sans le connaître , un homme distingué. S'il était tel que vous le dépeignez, il y a longtemps qu'il vous aurait démoli, sinon envoyé ad patres.
Quant à moi, je le déclare, dans toute l'ingénuité de mon Ame, pendant douze années, de tous les gens de lettres que j'ai connus je n'en ai jamais rencontré d'une aussi grande foi, d'aussi généreux, d'aussi rond en affaires d'écus, d'une aussi scrupuleuse exactitude à tenir ses engagements , d'une fidélité aussi loyale à la lettre
des traités que mon vieil ami Léon Gozlan; je vais vous le prouver.
Jamais, non plus, au grand jamais, à ma connaissance, il n'a écrit un seul article méchant contre qui que ce soit. . .
Léon Gozlan est la mansuétude littéraire faite esprit. « Vous calomniez atrocement, comme disait mon ex-neveu Alphonse Karr , le meilleur des gens de lettres, Léon Gozlan. »
Dans le récit des excursions maritimes de notre écrivain, la photographie de M. Eugène de Mirecourt prouve, une fois de plus, qu'il n'a jamais vécu dans l'intimité du roi du paradoxe, et qu'il ne l'a connu que de loin.
Voici ce que Léon Gozlan lui-même m'a souvent raconté au sujet de la pacotille de vin de Champagne.
« Nous étions déjà loin de terre, nous commencions à perdre les côtes de vue, lorsque la brise qui enflait nos voiles tomba tout d'un coup, et notre goélette resta immobile sur les flots calmes et unis comme une glace. . .
« Un calme à bord, c'est ce qu'il y a de plus affreux au monde... Demeurer loujoui's là, à la môme place, interrogeant le ciel pour y découvrir un symptôme de vent... Cette vie de bord, pour peu qu'elle dure, devient insupportable... La lassitude qui vous gagne pèse sur vous comme une calotte de plomb et enirourdit loules vos facultés.
« Un jour, le capitaine et moi, après woiw dîner silencieux, enfermés dans la cabine qui nous servait de salle à manger, plus rongés encore d'ennui ([u'à 1 oi'dinaire, las th' jouer sans cesse aux caries pour tuer le lemps, nous allâmes , afin de varier nos plaisirs , nous reposer un intant et essayer de faire la sieste.
« Soudain, une idée me traverse l'espril coiniue uu boulet de canon ....
126 PORTRAITS d'auteurs.
« Sans rien dire à mon capitaine, je le quitte, je' descends dans la cale ; je vais à la place qu'occupent mes caisses de vin de Champagne ; j'en ouvre une ; j'en extrais deux, bouteilles et je remonte tout joyeux rejoindre mon Jean Bart.
« Je l'invite à goûter mon Moët ; il accepte, nous buvons, et mes deux bouteilles disparaissent.
« En titubant j'en vais chercher deux autres, qui ont le même sort... puis deux autres , puis deux autres encore... et nous roulons sous la table.
« Le calme continuant, je continuai aussi à me désennuyer de la sorte, — mais pas seulement avec le capitaine, avec les matelots, avec tout le monde, — si bien que je bus ma pacotille entière, et qu'il n'en resta plus en débarquant que des bouteilles vides ou cassées. »
J'aime mieux, pour ma part, je l'avoue, cette confession franche et loyale de la victime, que tous les coupables procédés do ses calomniateurs ! ! !