COMMENT JE FAIS LA CONNAISSANCE DE CET HOMME DE LETTRES
C'est en 1829 que je fis la connaissance de Léon Gozlan, dans les bureaux du journal, assez peu monarchique, la Jeune France, dont il était un des plus fermes appuis, avec Auguste Luchet et Isidore Bourbon, l'un de nos médecins littéraires les plus doctes et les plus spirituels.
A cette époque, je venais de publier les Lettres à Camille sur la Physiologie de l' homme et la Physiogno-
nionie, deux des plus brillants ouvrages du savant Esculape. Le docteur est resté constamment mon ami, et il n'avait pas perdu un seul des siens à l'époque où la mort le frappa, en 1862.
C'est seulement en 1831 que commencèrent mes rapports d'affaires avec Léon Gozlan.
Je lui confiai en ce temps-là plusieurs articles, qui virent le jour dans Paris au XIX^ siècle, espèce de tableau de Paris, dans le genre de celui de Mercier, dont les divers fragments étaient signés de tous les jeunes écrivains qui ont fait, depuis, la gloire de notre littérature moderne.
Le Notaire de Chantilly parut chez Dumont, en 1832.
La lecture de ce roman, si remarquable par le style et, surtout, par les observations de mœurs dont il abonde, me suggéra l'idée de m'approprier un jeune talent qui, dès son début, présageait un si brillant avenir.
Ce projet bien arrêté dans ma tète, je le mis immédiatement à exécution :
J'allai en conséquence trouver mon ami Levavasseur, un des éditeurs les plus instruits, les plus spirituels, les plus en vogue de l'époque.
Depuis trois ans déjà (en 1829), il avait traité avec Léon Gozlan, pour trois mille francs, dont deux mille avaient été payés d'avance, en signant le traité, pour un roman historique à faire ot h livrer an bout de six mois, intitulé Saint-Pierre do Homo ou la Mulo du Pape.
Trois ans s'étaient écoulés et Levavasseur al tendait en vain la remise de ce bienheureux manuscrit qui l'aurait fait rentrer dans ses deux mille francs déboursés, avec les trois cent soixante francs d'intérêt.
Malgré mille courses incessantes, il n'obtenait ricMi de l'auteur, (|ui venait pourtant de publier chez l)umont le Notaire de Cltaniilly et continuait à collaborer
i-S PORTRAITS d'auteurs.
dans les Revues, paraissant se soucier fort peu des doléances de son éditeur affamé.
J'étais convaincu que je serais plus habile et plus heureux que lui.
Je rachetai donc à Levavassour l'acte qui semblait lui assurer la publication du futur manuscrit de Saint-Pierre de Homo et je lui remboursai, bien entendu, les deux mille francs payés a l'avance.
Le jour môme où je fis cette brillante acquisition, tout joyeux, tout fier d'avoir conquis un écrivain aussi distingué, d'un talent vraiment original, je courus chez de Balzac lui annoncer cette bonne nouvelle.
« — Gomment! s'écria-t-il de sa plus grosse voix, avec l'accent de la plus violente colère, comment! sans me consulter sur vos projets, vous avez traité avec un homme (]ui m'est aussi antipathique ! — Vous vous êtes déjà bien trouvé de mes conseils en ne traitant ni avec Gapo de Feuillide, ni avec Granier de Gassagnac, et vous allez sottement vous engouer, vous affubler de ce Léon Gozlan qui m'est insupportable ! — A chaque nouvel ouvrage que je publie, il le dépèce par basse jalousie, et le dévore comme un chacal dévore une biche. Je vous le dis avec regret, dans ma pleine et entière conviction, il vous sera funeste, ce Léon Gozlan, dont vous ne connaissez pas l'esprit tracassier et le caractère absolu ! Vous vous en repentirez ! »
Je n'avais jamais vu Balzac dans un tel paroxisme de colère : sa voix vibrante faisait trembler les vitres, sa respiration l'étouffait, sa poitrine se gonflait comme celle d'une femme en proie aux pkis violentes émotions.
Je fus abasourdi de cette explosion de fureur de mon despote auteur, si jaloux d'être le seul soleil radieux de ma boutique littéraire..,.
Eu cette circonstance, maître de Balzac, comme on le
verra clans le cours de eet article, fut un prophète de malheur !
Je puis bien me donner un démenti. Lorsque j'écrivais mon chapitre : Mon Jugemont personnel, je m'exprimais contre ma propre conviction, contre ma pensée ; mais c'était dans l'intention d'apporter aux trois i)ortrails que je ra[)pelais une vigoureuse opposition, un contraste complet.
On en jugera du reste. Mais continuons.
LA m:K DU l'OXCEAL'.
Avant de parler de mes rapports connnei'ciaux coinmc libraii'B avec Léon (Jozlan , rapports (pii me placèrent souvent sur le Jit do roses du roi Montezuma et de son premier ministre, je vais essayer de raconter notre cordiale et sympathifiue camaraderie. Gozlan était trop absolu, trop tracassier, trop irascible, il est vrai, mais il possédait au plus haut degré, dans ses relations privées, de très-rares qualités qui l'ont fait aimer de Ions ceux qui l'ont connu dans l'intimité.
Rendons-lui, tout d'abord, la justice (jui lui est due.
Jamais, pour cet homme de lettres, je n'ai é(és(ui nuirf/iiisat de Toussaint Qninot, comme l'était ce libraire de Scarron ; jamais il ne m'a emprunlé de l'argeul, el bien plus, jamais, malgré mes invitations réilérées, il u'a voulu partager le dîner de son libraire; il savait conscM-ver la dignilé f(ui convieni à un homme de lellres.
Lorsque pour, la première fois, en [K\[, j'allai rendre visite à eet écrivain pour lui annoncer que j'avais acquis
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SOU traité avec Levavasseiir, la Coujiirution ou Sèunl-
Pierre de Borne, il en parut enchanté.
Il n'était pas riche alors , ou du moins il ne voulait pas le paraître, car il habitait rue du Ponceau, au sixième étage, sous les toits, non pas ce que l'on nomme un appartement, mais bien un modeste logement mansardé sur le devant, obscur, même en plein midi, et très-incommode.
Lors donc que je sonnai à la porte, ce fut le maître du logis lui-même qui vint m'ouvrir; il n'avait pas le hixe d'une domestique.
Parlons de sa toilette '.
Il était en déshabillé de travail, en simple paletot couleur gris perle, vêtement bien vieux, bien ratatiné, bien déformé par un long usage ; un large pantalon à la cosaque comme on les portait alors, en futaine de laine rouge, à pieds ; son chef, qu'enrichissait une chevelure abondante naturellement bouclée, était coiffé d'un bonnet de soie d'un rouge éclatant, à longue houppe retombant sur l'épaule; des babouches de buffle jaune chaussaient ses pieds; un foulard de soie rouge s'enroulait négligemment autour de son cou musculeux. — Tel m'apparut, dans son négligé de travail, mon futur ami.
J'ai parlé d'un logement et non d'un appartement, j*ai escaladé assez souvent pendant six ans les cent six marches (|ui séparaient du sol ce nid de poëte, pour que son souvenir me soit toujours présent à la mémoire.
N'allez pas croire, bienveillant, lecteur, que dans cette description, selon le style fort peu poétique d'un huissier ou d'un commissaire-priseur, j'ftille vous décrire l'ameublement de cet abri contre les intempéries des saisons.
Je vous dirai seulement que, dans toutes les pièces, depuis les parquets jusqu'aux meubles riches et élégants, brillait une propreté minutieuse qui dénotait la main vigilante d'une jeune maîtresse de maison, jalouse de bien
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tenir sou ménage et de plaire ainsi à son mari , très-' jaloux lui-même d'une propreté excessive.
J'ai déjà dit que Gozlan n'était pas riche alors, mais par ses incessants travaux de jour et de nuit il était en train de le devenir. Il habitait donc rue du Ponceau, dans une maison très-élevée, un logement.
- Cette rue, à l'époque dont je parle, était l'une des plus boueuses et des plus bruyantes de Paris, à cause des établissements des commissionnaires de roulage, dont les lourdes voitures pesamment chargées et les bruyants camions étourdissaient de leur bruit de ferraille les oreilles des paisibles habitants de cette rue commerçante.
Pourquoi avait-il choisi cette rue pour y placer sa tente de voyageur ?
Les loyers n'y étaient pas chers, voilà. le vrai motif.
Il y en avait encore un second.
C'est que ce locataire était voisin des spectacles des boulevards, qu'il fréquentait ,' puis à proximité des imprim.eries dans lesquelles se publiaient ces feuilles légères nommées le Figaro, le Corsaire, W'rl- \ erl, etc., elc.
,Vousra[)pelez-vous le refrain de cette chanson populaire qui commence par ces vers descriptifs de la bohonio indépendante d'un travailleur :
Je loge au sixième (l^tage, C'est là que finit l'escalier; Je suis ma femme de ménage, Mon domestique et mon portier.
C'était donc au sixième élage que porchail k" l'ulnr président de hi Société des gens de lettres, et plus lard, en 1866, celui de V/issocinfion des roiuposifciirs et ;iuteiirs dramatiques,
Crcsceluil ri ru lus vuuilo.
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