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COUPS DE GRIFFES ET DE BEC, SANS SOURIRES

En attendant que Léon Gozlan voulût bien me remettre le précieux manuscrit que j'attendais déjà depuis plus de deux ans, la Conjuration du soulier, ou Saint-Pierre de Home, je pelottais en quelque sorte avec lui.

En 1834, je pu])liai les Méandres, en 2 volumes in-8«, recueil de douze nouvelles déjà parues dans les journaux ou les Revues.

A cette occasion, je fus léinoin d'une scène très-extralittéraire et très-orageuse, je vous l'assure, par les plus ronflantes et les plus sanglantes épithètes que lançait Gozlan à son ancien collaborateur des Intimes, maître Raymond Rrucker, que je retrouve souvcnl dans mes souvenirs.

l^rucker allait publier sons (iuol({ues jours les Soirées de Corheil, par Michel Raymond. Ce fut Gozlan qui, un matin, vint me prévenir de cette infraction que j'ignorais.

Depuis deux ans sur mes couverlures de livres, dans mes catalogues, j'annonçais : Sous presse, pour paraître prochainement, les Soirées de CorJ)eil,par M. Léon Gozlan, 2 vol. in-S». Il avait pris le nom de cetle petite ville, parce que chaipie année, aux vacances, avec M'"*' Gozlan et ^a jeune fille, il .illail y passer quelques jours, chez sa l)elle-mère, qui l'habitait.

l/on conçoit la fnicnr et l'indignation de Gozlnn lorsqu'il ;qq)rit cette usurpation de litre par son ancien ami.

138 PORTRAITS d'auteurs.

A une avalanche de justes reproches, très-mérités cette

fois, Brucker, qui courbait la tête, la releva tout à coup,

sous une parole plus acérée que les autres, et répondit à

son fougueux adversaire :

— Est-ce que je savais, moi! que tu avais pris ce

titre?

Il fallut donc substituer un autre titre à l'ouvrage de Gozlan : ce fut celui de Méandres^ inspiré par la conduite de Raymond Brucker, qui s'était engagé par traité avec moi, à ne rien publier en son nom jusqu'à ce qu'il m'eût livré son ouvrage intitulé : Mensonge.

Non-seulement il me frustrait du titre de ce livre, mais encore il frustrait son ami, son collaborateur diXxx. Intimes y d'un titre qui lui appartenait.

Un titre est une propriété.

Depuis longtemps, saint Raymond Brucker, je t'ai pardonné cette coupable infraction; mais je doute fort que jamais tu pardonnes à Léon Gozlan les couleuvres qu'en cette circonstance il te fit avaler, dans l'explosion de sa légitime colère.

En 1837, je réimprimai en deux volumes in-8o, Washington Lever t et Socrate Leblanc, cet ébouriffant paradoxe, qui avait paru déjà dans la Bévue de Paris.

Avouons-le, malgré les articles nombreux et fort louangeurs que l'auteur sut obtenir de ses confrères les journalistes, qui n'osaient lui refuser le concours de leurs plumes laudatives, cette œuvre obtint les honneurs d'un four complet.

L'Enfant de Dieu, d'Antony Thouret, m'avait fait boire un amer bouillon. Washington Levert et Socrate Leblanc m'en firent avaler un plus atroce encore.

La presque totalité de l'édition ne fit qu'un saut de ma boutique dans celles des épiciers et des marchands de tabac.

Puisque mes souvenirs me ramènent à M. Antony Thouret, qu'il me soit permis de glisser ici quelques mots sur cet illustre auteur.

Vous pensez bien que je n'ai pas la prétention de parler longuement de tous les littérateurs dont j'ai édité les œuvres.

Je ne m'occupe que de quelques-uns des écrivains d'élite dans l'intimité desquels j'ai eu l'honneur de vivre.

En 1848, pour l'acquit, sans doute, de mes vieux péchés, j'eus la malheureuse idée de publier une Biographie impartiale des neuf cents représentants k F Assemblée constituante.

J'adressai, à cet effet, à chacun des élus du peuple une circulaire pour les inviter à m'envoyer leur profession de foi, et tous les documents nécessaires pour faire rédiger par mon vieil ami Eugène de Monglave les notices qui les concernaient.

Que de notices curieuses n'ai-je pas reçues des représentants eux-mêmes qu'elles concernaient, quand, par bonheur, ils savaient lire et écrire !

Qu'il serait intéressant aujourd'hui de publier ces notices originales écrites par ces citoyens démocrates si habiles à se faire mousser sans vergogne !

Or, en ce temps fortuné, déjà si loin de nous, il arriva, un beau matin, qu'un gendarme à cheval vint m'apporter une dépèche volumineuse, dont je dus signer le récépissé.

Elle contenait la lettre suivante :

(( Citoyen éditeur!

« Je vous adresse les notes incluses pour la biogra-

140 PORTRAITS d'auteurs.

phie que vous me destinez. Veuillez m'en accuser réception.

« Salut et fraternité !

« Antony Thouret. »

Dans ces notes modestes, l'honorable représentant rappelait avec complaisance tous ses titres littéraires comme })oëte, historien, auteur dramatique, romancier, etc., etc.

Je pris la plume, et je répondis incontinent par le môme gendarme :

« Citoyen représentant !

« J'ai l'honneur de vous accuser réception des notes que vous avez bien voulu m'adresser pour faire rédiger votre biographie.

« Je vous ferai remarquer seulement que, parmi tous les titres littéraires qui doivent transmettre votre nom à la postérité la plus reculée, père ingrat que vous êtes ! vous avez oublié celui de l'EnfrWt do Dieu, que j'ai publié de vous et qui m'a fait boire un bouillon si amer.

« Je vous l'ai payé 1,500 francs.

« J'ai l'honneur d'être, citoyen représentant, votre ancien éditeur.

« WEIiDEl'. »

Oncques jamais ce fougueux républicain ne jugea convenable de répondre à cette sanglante observationt

Il dut se résigner à avaler aussi ce bouillon si amer pour son amour-propre blessé.

Ce non-succès de Washington Lovert et Socrafe Leblanc, faisait peu mon affaire.

Plus vivomoni (|uo jamais, je pressai avec courtoisie Léon (lu/ilan de me livi-er, enfin, le manuscrit aiu{ucl il

travaillait, disait-il, sans cesse, ce hicnhçuvcux Sainl-Piorre do nome, dont la construction n'avançait pas.

Rien, absolument rien ne m'arrivait que de fallacieuses promesses.

Enfin, il m'avoua, vers cette époque, que le sujet lui offrait tant de difficultés, à cause des immenses recherches historiques auxquelles il était forcé de se livrer, qu'il se voyait contraint de substituer à ce roman la suite de ses études de mœurs, Jcs Influcncos, dont le Notaire de Chantilly, déjà publié, avait été le point de départ.

Je consentis volontiers à cette substitution , et le Médecin du Pecq remplaça l'insaisissable Saint-Pierre de Home.

Je dus attendre deux autres années cette nouvelle élude de mœurs, — cruelle étude à laquelle fut soumise ma i)atience.

Dites-moi donc si le pauvre éditeur n'en devait pas avoir en réserve une triple dose?

« Pourquoi ne faisiez-vous pas poursuivre ce débiteur récalcitrant? » m'objecterez-vous dans votre gros l)Ou sens.

Oui, sans doute, j'aurais dû le faire, mais j'avais souvenance de ce qui, dans un cas semblable, m'était arrivé avec Raymond Brucker. Je savais aussi à quel homme j'avais affaire, je connaissais à fond son caractère, et l'on m'avait charitablement prévenu de ce (pii me reviendrait, en définitive, de mes poursuites.

Je m'armai donc d'une p.'itiencc sloique, et j'attendis, les bras croisés, l'effet du bon vouloir de mon ami. (Vêtait sag-esse

142 PORTRAITS d'auteurs.

UiN FUTUR AUTEUR DRAMATIQUE.

Il paraît que ma brutale réponse à Go^lan de ne vouloir publier ses poésies des Aygalades qu'à la condition de ne pas lui payer de droits d'auteur, l'avait blessé dans ses intérêts et son-amour propre de' poëte, car après ce refus, il fut quelque temps sans venir chez moi.

De mon côté, j'avais fini par ne plus guère aller rue du Ponceau frapper inutilement à sa porte, ne pouvant jamais le rencontrer chez lui; ensuite j'étais trop occupé par mes nouvelles publications qui réclamaient tous mes soins.

Léon Gozlan cependant me revint un jour.

— Vous paraissez ce matin, lui dis-je, bien joyeux, car, contre votre habitude d'économie, vous fumez en entier un cigare de la Havane ! — Qu'y a-t-il donc de nouveau ? Pouvez-vous me le dire ?

— En effet, me répondit-il, il y a de l'heureux et du nouveau ; jugez-en vous-même.

Il plaça alors sous mes yeux une ordonnance de payement de 2,000 francs que lui accordait le ministre de l'intérieur, à titre d'^encouragement littéraire.

— C'est une bonne fortune qui, sous forme d'un aérolithe d'or, vous tombe sur la tète. . . Mais qui vous a valu cette faveur?

— C'est une chose très-facile à vous dire : la publication de mes Châteaux royaux, dont les Tourelles que j'ai déjà publiées en 2 volumes in-S», ne forment que la première série. Ce travail demande do profondes et sérieuses études, de fréquents voyages, de longs séjours slir les

lieux mêmes, afin que de visu ^q puisse en faire une fidèle description historique. — C'est à ce sujet que j'ai adressé au ministre de l'intérieur une double demande : l'une de m'accorder, à titre d'encouragement littéraire et historique, une importante indemnité pour me couvrir de tous mes frais et me permettre de continuer ce long travail ; la seconde de m'accorder la croix d'honneur que je crois mériter par mes travaux. — Comme vous le voyez , ce cuistre de ministre ne m'accorde qu'une très-modique somme de 2,000 francs que je vais placer , du reste, en rentes sur l'Etat, ce qui me produira un solide revenu de 100 francs par an, mais il me refuse la croix, ou plutôt c'est le roi lui-même qui me refuse cette honorable distinction, je le sais de très-bonne source, tandis qu'il la prodigue à de soi-disants écrivains, dont le seul et unique mérite est d'être des intrigants et des flatteurs quand même. — Je ne suis ni un flatteur ni un intrigant, je ne suis le protégé de personne... Un jour je saurai contraindre le roi à me décorer. . , ,1e ne devrai cet honneur qu'à mon seul et unique mérite... Mais me refuser la croix d'honneur ! c'est une indignité !.. c'est très-décourageant même.

« Napoléon le Grand savait mieux ennoblir la profession si honorable d'hommes de lettres, ces déshérites de la fortune ; il créa pour eux des emplois largement rétribués dans les ministères et autres administrations de l'État, de véritables sinécures qui les faisaient vivre très-honorablement, tout en cultivant leurs paisibles travaux.

« Lorsque cet immortel législateur dota la Franco de la Légion d'honneur, en 1802, la première décoration qu'il accorda ne fut ni à un général victorieux, ni à un maréchal de France, ce fut à un savant laborieux et modeste, le comte de Lacépèdo.

« En phiçant sur la [)oilrinc du continuateur des Ira-

144 POUTRAITS d'aUTELHS.

vaux de l'illustre Buffon ce premier signe de l'honneur, Napoléon voulut prouver qu'il honorait le travail de la pensée à l'égal du courage ; que les méditations du savant, le compas de l'artiste, l'outil de l'ouvrier laborieux, la charrue du laboureur avaient autant de prix à ses yeux que l'éclat des armes et devaient également rendre la France grande, illustre et prospère.

« Il n'en est plus de même aujourd'hui.

« Ce sont l'intrigue et la flatterie qui gouvernent le monde officiel.

« Puisque mes travaux historiques et littéraires sont si peu honorés et si peu encouragés, je vais abandonner ces travaux aussi ingrats que peu rétribués.

« Quelque laborieux que soit un homme de lettres, quelque nombreux que soient les articles qu'il publie dans les journaux, ainsi que le nombre des volumes qu'il ^ a produits, s'il a le malheur d'être père de famille, s'il a des enfants à élever, jamais il ne pourra acquérir cette modeste fortune, cette aurea mediocritas, si vantée par Horace ; il sera constamment dans un état de gêne voisin de la misère, il ne vivra pas, il ne fera que végéter.

« Telle est actuellement la position faite à tout homme de lettres ; cette position, je ne veux pas raccci)ter, parce . que j'ai la noble ambition de vouloir acquérir une fortune avec les produits de ma plume.

« Aussi, ai-je pris la détermination de me consacrer à la littérature dramatique.

« Il n'y a que le théâtre qui puisse, en quehjues années de succès , avec de l'ordre et des dépenses modérées, donner la fortune.

« Voyez , au surplus , Eugène Scribe , Victor Hugo, Alexandre Dumas, pour ne vous citer que ces trois noms vraiment dramatiques, ces idoles d'une foule lettrée ; 1

fortune couronne leurs travaux, elle les comble de ses faveurs.

« Je veux faire comme ces auteurs, je veux marcher sur les traces de ces maîtres de l'art. »

C'est ainsi que, vers la fin de 4838, Gozlan m'avoua qu'il avait l'intention de se vouer à la littérature dramatique .

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