MIEL ET VINAIGRE
De 1835 à la fin de 1838, j'allai très-fréquemment chez Gozlan pour connaître enfin où il en était de son interminable Médecin du Pecq, que j'attendais depuis si longtemps.
Jamais, ainsi que je viens de le dire je ne pouvais parvenir à le rencontrer.
M»"' Gozlan, à mes questions, me répondait invariablement :
— Léon est sorti, je ne sais à quelle heure il rentrera, il n'a pas l'habitude de me le dire.
Enfin cependant je résolus d'en avoir le cœur net et d'éclaircir un mystère qui me désolait.
Mais comment provoquer une explication puisque je ne voyais plus chez lui cet auteur ?
Cependant Gozlan, en 1837, venait régulièrement les mercredi et samedi chez moi ; il y venait flâner et fumer son bout de cigare avec des jeunes gens, mes habitués, tous des chroniqueurs attachés aux petits journaux légers et satiriques.
Lorsque Léon se présentait, c'était un crescendo d'hila-
146 pouTHAiTS d'auteurs.
rite générale qui l'accueillait par des bons mots, des lazzis, de folles et décolletées historiettes, très-gaies, je vous assure, et très-divertissantes.
Je ne pouvais décemment, sans être impoli envers ces jeunes écrivains, dire à Gozlan : J'ai à vous parler en particulier.
Mais une occasion très-heureuse se présenta un jour pour moi.
J'étais seul, un samedi, à corriger des épreuves, lorsque Gozlan, selon son habitude, vint me voir.
— Comment, me dit-il, vous êtes seul ? et où sont donc ces messieurs ?
— Je ne sais, lui répondis-je, mais j'ai tout lieu de croire qu'ils ne viendront pas aujourd'hui, parce que la copie de la Chronique ds Paris, qui doit paraître demain, a été terminée hier au soir ; ils profitent de ce jour de vacances pour aller faire une partie de campagne à Asnières, dans le bachot d'Alphonse Karr , avec son terre-neuve Freychutz,
— Diable ! dit Léon en fronçant ses épais sourcils, cela me contrarie beaucoup, j'avais à causer avec ces meS" sieurs.
Je profitai de l'occasion pour provoquer l'explication que je désirais*
Assis commodément devant un bon feu, Léon m'offrit un cifi^are. . . le seul qu'il m'ait jamais offert !
La fourmi nest pas prêteuse — Et même encor moins donneuse.
Je fus ébloui pur cette générosité inattendue.
Quelques propos insignifiants s'engagèrent entre nous, tout en envoyant vers le plafond de formidables tourbillons de fumée.
Tout ù coup je sonnai Li charge ; j'adressai à Gozlan, mais d'un ton très-ironique, ces paroles :
— Il paraîtrait que, de même que le célèbre Médecin cla Pecq, vous êtes constamment en visite, car il m'arrive très-rarement la bonne fortune de vous rencontrer chez vous, ce qui me prive d'un double plaisir, le premier de
• vous serrer la main ; le second, de connaître à quelle époque enhn vous me remettrez ce précieux manuscrit, que vous me faites incessamment espérer, — que j'attends depuis cinq ans, — sur lequel j'ai été assez heureux pour vous payer d'avance 2;000 francs sur 3,000, ce qui fait 600 francs d'intérêts à 6 0/0 par an de perdus pour moi.
— En effet, me répondit-il sur le même diapason, j'ai beaucoup de visites à rendre, car vous conviendrez avec moi que ma clientèle, à Paris, est plus importante quO celle du Pecq, même en y ajoutant celle de Saint-Germain. ■ — Oui, je sors beaucoup ; cela ne me surprend pas si vous ne me rencontrez pas chez moi. — Pourquoi aussi ne vous y présentez-vous lorsque j'y suis ? C'est alors de votre faute, que diable !
— D'après cette réponse ambiguë, je dois conclure que vous devez flâner beaucoup et travailler très-peu.
— Moi, un flâneur! moi, un paresseux! C'est violent eo que vous me dites là ! xlamais personne encore n'a osé m'adrcsser de tels reproches ! Je ne suis ni l'un ni l'autre^ j'ai seulement sur les bras de nombreuses affaires. — Quant au manuscrit dont vous me parlez, et au sujet duquel vous m'avCz lancé une épigrannne, j'y travaille. . .
— Sans doute, à la façon de la toile de Pénélope?. .. Lorsque je vous en parle, vous me i'envoycz toujours aux calendes grecques. — 11 vous faut, je vous le déclare, en finir de toutes ces temporisations ; il faut <|uo jo connaisse si la réalité ne sera toujours i)Our moi (lu'une liclion. — Je vous pose carrément et franchement cette ((ucstion :
148 PORTRAITS d'auteurs.
OÙ en ôtes-vous de votre manuscrit ? quand me le livrercz-vous? Répondez catégoriquement, ou je pourrai me fâcher. . . .
A ces vigoureuses paroles, Gozlan devint pourpre , le sang injecta ses yeux.
— Savez-vous, me dit-il sarcastiquement, à (|ui vous ressemblez en ce moment, avec votre colère ? Je vais vous le dire en trois mots : à une asperge montée (très-historique) ; vous n'avez pas assez de nerf pour vous fâcher sérieusemcnl;. — Je vous le répète, je travaille constamment à mon Médecin du Pecq. Je ne sais quand je.pourrai le terminer. Etes-vous content maintenant ?
— Mais nullement, vous paraissez prendre tout ceci comme une plaisanterie de ma part ; puisqu'il en est ainsi, je vais placer sous vos yeux le double de notre traité.
J'ouvris mon bureau, j'en retirai ce double et le mis sous les yeux de mon auteur, en lui indiquant du doigt un article ainsi conçu :
« Si, un an après la signature du présent traité, l'auteur n'a pas livré à son lil)raire la totalité du manuscrit de l'ouvrage promis par ces présentes conventions, il sera passible, comme dommages-intérêts, de lui payer, pour chaque mois de retard, une somme de soixante francs. »
— Cet important article vous condamne actuellement. 11 y a cinq ans que je vous ai payé 2,000 francs sur 3,000; si j'avais mis à exécution cette clause de rigueur, vous auriez à me payer, comme une juste indemnité, la somme de 2,800 francs ! Ne me contraignez donc pas à faire aujovu^d'hui ce que j'aurais dû faire depuis très-longtemps.
A ces mots prononcés avec fermeté, Gozlan entra en fureur, ses cheveux se hérissèrent, ses yeux lancèrent des ilammes.
— Si vous aviez cette audace, ou plutôt ce malheur
pour VOUS, je vous rendrais la vie très-dure ! Et les épreuves, quand vous les remettrais-je ?
— A cette menace. Monsieur, il me suffira de vous répondre que, tout aussi bien qu'à Berlin, il y a des juges à Paris qui pourront vous forcer à exécuter à la lettre votre traité et vous contraindre à renvoyer ces épreuves en temps utile. — Ensuite je vous dirai que, possesseur de la totalité de votre manuscrit, je pourrai me passer de votre concours ; il me suffit, pour cela, de faire composer votre copie avec une très-ponctuelle fidélité. . .
Calmé par ces raisons, Gozlan reprit :
— Vous seriez dans votre droit, je dois l'avouer. . . — Mais ce qui vaut mieux, « soyons amis, très-cher ! »
Et, en signe de paix , il m'offrit sa main que je pressai cordialement.
AVEUX ET GONFmENGES INTIMES.
— Mais, repris-je d'un ton plus affectueux, jusqu'à ce moment vous ne m'avez pas prouvé que vous n'étiez ni un flâneur, ni un homme qui g'àche un temps précieux : j'attends que vous vous disculpiez de ces graves reproches.
— Vous tenez donc à connaître comment j'emploie mon temps, et comment je Iravaille ?
— Oui, certes, j'y tiens absolument, comme je connais la manière de travailler de Balzac. Pourquoi me fcriezvous un mystère de la votre, je vous le dcMuande ?
— Votre désir est on ne peut plus juste; je vais donc vous
150 PORTRAITS d'auteurs,
faire mes confidences^ homme terrible et exigeant que vous êtes !
Comme tout mortel, j'ai à dépenser chaque jour vingtquatre heures. J'en fais deux parts; l'une de jour, l'autre de nuit.
Parlons tout d'abord de celle du jour.
Je me lève vers les neuf heures du matin, à moins que je ne sois indisposé, ou que je me sois couché plus tard que d'habitude, et vous verrez tantôt ce que j'entends par là.
Lorsque je me suis levé, je fume une pipe ; tout en la fumant je parcours un journal politique, car vous savez que je suis, de la presse militante, les revues et les petits journaux.
Je prends ensuite pour me délasser l'esprit mon auteur favori, Michel de Montaigne, je lis quelques passages que je commente. — Ces diverses occupations me conduisent vers onze heures, c'est l'heure où je prends ma tasse de café à la crème ; cette légère collation me suffit pour attendre l'heure du dîner.
Je reprends de nouveau ma chère pipe. Fumer pour moi est un souverain bonheur ! C'est le temps de la flânerie, de la rêverie et de la réflexion.
Dans cette occupation favorite, dans ce far niente de l'Italien, je suis des yeux, comme un enfant, les tourbillons capricieux de la fumée qui s'échappe de ma pipe, en nuages qui se réunissent, se divisent et finissent par s'évanouir dans les airs.
En suivant toutes les évolutions de cette fumée, je pense, je réfléchis et je médite.
Je pense à tout ce que je dois écrire ce jour-là; — je réfléchis sur ce que pourra me produire le travail de ma journée; — je récapitule les noms do tous ceux que j'ai à visiter, — directeurs de journaux, de revues et de théâ-
très, — acteurs, actrices et artistes, que j'ai intérêt à voir pour me les rendre favorables , — les imprimeurs, les libraires les plus importants ; en un mot cette clientèle que j'ai à soigner, bien autrement nombreuse et importante pour moi que celle de mon Médecin du Pecq.
Je sors enfin de chez moi vers midi pour aller à mes affaires et commencer ma chasse aux idées d'autrui.
Ici même, chez vous, sous vos yeux, deux fois par semaine, de même que les laborieuses abeilles, je viens faire ma picorée la plus abondante. — C'est ici que se réunissent l'après-midi quelques collaborateurs de journaux légers et satiriques, ils sont tous jeunes et bavards; — ces écervelés ne doutent de rien; ils rient à qui mieux mieux entre eux de tout ce qu'ils ont pu entendre ou saisir au vol , de tous les cancans plus ou moins scandaleux, littéraires ou autres. J'excite leur hilarité et leur verve par quelques bonnes et piquantes bourdes que j'invente.
Vous êtes là, cher libraire, personnage muet ; vous êtes tout surpris de cette, gaîté, de ces éclats de rire homériques qui font trembler vos livres sur les tablettes de votre magasin; vous n'y comprenez rien, et cependant vous riez, vous êtes là comme le roi Midas, vous avez des oreilles , mais vous n'entendez pas
— Haltc-là, Léon! Merci de cette comparaison; je vais placer cette inconvenante personnalité à côté de celle de Vaspergc montée. Gardez-vous d'y revenir une troisième fois ; je saurais vous prouver alors que tout (Jél)onnaire que je suis, lorsque l'on m'offense, j'ai bec et ongles^ de ma
nature, ensuite, je suis caustique Gardez- vous donc
de m'offcnser de nouveau, car je saurais à mon tour vous blesser au vif dans votre orgueil d'homme de lettres.
— Trop susceptible éditeur, je n'ai pas vouhi vous offenser le moins du monde en parlant du roi Midas; n'y
voyez qu'une distraction ; c'est tout simplement un lapsus linguœ très-involontaire.
— Distraction ou lapsus linguœ, n'y revenez plus.
— Trop susceptible libraire, ne vous échauffez pas ainsi la bile, calmez-vous; en vous parlant du roi Midas qui n'avait que des oreilles d'âne, j'étais très-loin de vouloir vous comparer à ce personnage fabuleux : êtes-vous satisfait maintenant ?
Parmi ces jeunes fous, il en est un surtout que j'admire; quelle verve ! quelle brûlante et caustique imagination ! quel gaillard ! il ira très-loin, je le prédis. Quand sa plume touche un homme de lettres, un artiste dramatique ou autre, l'on peut assurer d'avance qu'il est mort, c'està-dire qu'il ne pourra jamais se relever du trait, satirique ou mordant, qui l'aura frappé en pleine poitrine : ce trait sera pour lui comme la robe de Déjanire; il ne pourra jamais l'arracher.
Gomme vous recevez tous les petits journaux vous avez dû lire dans le Corsaire cette spirituelle bouffonnerie dirigée contre l'inoffensif Pierre Gharpenne , à propos de son refus d'être nommé rédacteur en chef de ce journal, lors du retour de son fameux voyage au Guazacoaleo.
Gomme ce jeune homme a épaté, démoli et éreinté cet intrépide voyageur, lors de la publication de son voyage au Guazncoaleo ! Il suppose que Pierre Gharpenne, afin d'éviter d'être mis à mort par les indigènes de ces contrées sauvages parce qu'il avait laissé croître dans toute sa longueur sa barbe couleur de carotte , couleur que ces naturels avaient en horreur , avait dû en faire le sacrifice pour être méconnu dans sa fuite; — couper sa barbe n'est rien, mais la confire dans un bocal rempli de vinaigre est admirable ! la rapporter ensuite en France, pour prouver aux incrédules tous les dangers qu'il avait réelle-
ment courus dans ses iDérégrinations dans ces contrées peu connues, est une délicieuse plaisanterie !
Jamais Pierre Gharpenne ne pourra se relever de sa barbiche confite dans du vinaigre ! Singulier condiment, dirait un Anglais !
Ce jeune écrivain est mort sous la plume de ce jeune chroniqueur.
Et cet autre article, plus original encore et plus moqueur. Dans l'entrefilet du journal satirique le Charivari ^ tout Paris intellectuel put lire un matin ces lignes :
« Demain , les acteurs du théâtre des Variétés donneront la première représentation d'un vaudeville en deux actes, avec couplets, sous le titre : Le mariage du bœur Apis avec la belle vache lo.
« Cette pièce a été étudiée dans le plus profond secret. Ce vaudeville est très-gai, très-bouffon. C'est une surprise offerte par le directeur aux fervents habitués de son théâtre.
« L'on se dit tout bas, à l'oreille, sous la promesse du plus inviolable secret, que ce vaudeville est dû à la plume joviale de M. Gustave Planche, le roi de la critique sérieuse et ériidite. »
L'on peut juger du profond étonnement que produisit cette annonce extraordinaire
Le public lettré accourut au bureau do location du théâtre pour y louer des places, afin d'assister à la première représentation d'un vaudeville de ce grand arislarquo, de ce pourfendeur impitoyable de toute réputation littéraire, artistique ou autre.
(^.e ([u'il y eut de plus piquant, à part l'originalité de l'annonce, c'est que Gustave Planche, dans son chélif hôtel garni de la rue du Plâtre, dévoré par une affo(»tion cutanée, abandonné depuis longtemps par les siens, vit sa porte, ce jour-là, du matin au soir, connue assiégée par
154 PORTRAITS d'auteurs.
des visiteurs qui venaient lui demander des billets de faveur; les plus tenaces et les plus importuns étaient ceuxlà même qui l'avaient le plus complètement délaissé!
Quelle désopilante plaisanterie joua ce jeune homme à son très-intime ami Gustave Planche, son maître en pureté de style !
C'est ainsi, comme vous le voyez, que je pratique ce que je nomme : « ma chasse aux idées d'autrui, » à laquelle j'ajoute celle plus abondante encore que je tiens de dame nature.
Lorsque ma palette est suffisamment chargée, je rentre chez moi, je vais me renfermer dans mon cabinet où n'entre personne, pas plus ma femme que ma fille. Je me mets alors à mon bureau.
C'est là que je me plais à aiguiser mes traits les plus acérés, les plus piquants, les plus mordants qui paraîtront
le lendemain, que l'on trouvera si naturels Ma
plume alors, vive, légère, court, vole sur mon papier, elle peut à peine suivre le cours de mes idées; au bruit qu'elle fait en grinçant, l'on pourrait presque deviner ce que j'écris. J'esquisse très-rapidement ce que l'on nomme mes nouvelles h la main, dont les journaux satiriques sont si friands, parce qu'elles sont lues et dévorées le lendemain matin avec avidité par le public^ toujours impatient et curieux d'apprendre quelque historiette du langage vert, quelque bon mot un peu hasardé, quelque petite infamie approchant le scandale.
Mon sac à malices est vidé enfin !
Je cours aux journaux qui attendent la pâtée habituelle pour le lendemain. Je porte mes articles moi-même pour deux raisons : La première, c'est que je me fais toujours payer lue etnunc, donnant, donnant. Je ne fais pas de crédit. La seconde, c'est dans la crainte que le porteur de ma copie ne la perde en route, ou qu'il s'amuse à flâner et
n'arrive trop tard. — Ma laborieuse distribution terminée, je rentre chez moi, pour dîner avec ma famille qui m'attend. Je suis très-fatigué, il est vrai, mais je rapporte de ces beaux petits écus qui font le bonheur de ma vie.
Ce genre de travail me rapporte gros.
C'est avec ce produit que je défraye, et très au delà, toutes les dépenses de mon ménage.
Voici donc expliquée la première partie de mon travail du jour.
Je suis très-loin d'avoir été un flâneur ou un paresseux, comme vous me l'avez si malicieusement dit.
Tout ce que je vais rapporter actuellement touche de très-près à la vie privée, qui toujours doit être murée, pour ainsi dire; mais tout ce que je vais raconter est si favorable à cet homme de lettres, que l'on me pardonnera ces indiscrétions qui prouvent à quel point cet auteur possédait les qualités les plus rares pour se faire aimer.
Il y a plus de trente-trois ans que Gozlan me fit ces intimes confidences ; si je les divulgue aujourd'hui, c'est que je puis invoquer en ma- faveur, comme circonstance atténuante, la prescription trcntenaire.
Gozlan reprit en ces termes la parole :
— Parlons de mon travail de la nuit.
Assis entre ma femme et ma fille, notre dîner terminé, je rentre dans mon cabinet. Pour me distraire je fume une pipe, j'aspire avec délices l'àcro fumée (jui s'en échappe.
Tout remis en ordre dans la salle à manger et la cuisine par ma compagne et notre fille bien-aimée qu'elle initie aux soins du ménage, ma femme et Léonic vicnncMit me rejoindre.
La première apporte sa broderie , la seconde ses livres de classe et ses caliicrs de devoirs.
156 PORTRAITS d'auteurs.
Ma soirée, d'un véritable bonheur pur et sans aucune préoccupation étrangère, commence alors.
Il est huit ou neuf heures environ.
A mon retour du Sénégal , pour vivre , puisque je n'avais pas le sou, mon vieil ami et compatriote JSléry me procura, dans une institution de jeunes garçons, à Marseille, une modeste place de répétiteur.
Pour ma fille chérie je redeviens , non pas seulement un pédagogue , mais un véritable enfant , qu'un rien amuse. Placé entre ma femme et ma fille, ces deux êtres qui font tout mon bonheur, je suis le plus heureux des hommes !
Mais la connaissez-vous , cher , cette adorable enfant , qui bientôt va atteindre sa sixième année ?
— Il y a deux ans vous m'offrîtes chez vous un déjeu- 'Uer digne d'un Lucullus , en compagnie de vos intimes
amis : Alphonse Royer, Edouard Bergounioux et Jules David. Je remarquai avec admiration , placée à côté de sa mère, en face de vous , une très-jolie petite brunette, « moitié fruit, moitié eJiair, » comme vous l'avez écrit dans votre gracieuse nouvelle le Croup , qui semblait vouloir arracher des larmes involontaires ; cette belle petite fille ressemblait comme deux gouttes d'eau à certain moutard nommé Léon que vous connaissiez quand il avait son âge.
Même coupe de figure, même chevelure noire abondante , soyeuse et naturellement bouclée. Je n'ai pu juger de son esprit , mais à la mobilité de ses traits expressifs, à sa fébrile impatience, n'osant bavarder devant des étrangers, dominée qu'elle était par le regard sévère de son père, je sentais bien qu'elle trépignait d'impatience, de colère même, de ne pouvoir donner un libre cours à sa angue encadrée dans des lèvres de corail.
— C'est bien là le portrait physique de mon adoré-
Léonie ; mais par où elle brille surtout, c'est par son esprit, sa précoce intelligence ; elle devine tout ; elle a de ces réparties fines , vives , spirituelles qui vous charment et vous étonnent tout à la fois ; ajoutez qu'elle est douée d'une mémoire admirable, qu'elle apprend rapidement tout ce qu'elle veut, qu'elle possède un cœur d'or... Telle est ma fille ! j'en suis orgueilleux, j'en suis fier ! si j'avais le malheur de la perdre, j'en deviendrais fou de désespoir et de douleur, je vous le dis sans hyperbole.
Mon enfant s'assied à mon côté. Elle me répète les leçons qu'elle a déjà récitées à sa pension ; je lui en fais bien comprendre le sens et la pensée, et lui explique celles qu'elle doit apprendre pour le lendemain.
Voici pour les leçons ; restent les devoirs : Léonie me remet ses cahiers , je les lis avec attention. Je lui fais des observations ou je la gronde quand elle le mérite. Ce travail terminé, elle se met à rédiger les autres devoirs qu'elle doit rapporter à la pension le lendemain matin. Après quoi, commencent les lectures et les jeux.
Dans nos causeries je me plais à f agacer, à la taquiner et la contrarier, afin de provoquer de sa part de ces mots, de ces saillies qui me charment.
Dix heures sonnent : c'est l'heure de la retraite. Ma fille fait alors sa prière à haute voix, m'embrasse avec effusion, puis elle accompagne sa mère qui va la coucher, et me dit : « Au revoir, petit chéri de père ! »
Voilà mes soirées de famille.
Je n'y déroge jamais, à moins que je ne sois forcé de m* absenter pour aller au spectacle ou en soirée.
En général le jeudi il y a cninpOy le soir.
Si le temps le permet, nous allons faire de longues promenades , mais toujours à pied , afin de donner à mon enfant de la force et de la vigueur dans les jambes. Comme son externat est dans notre rue du Ponceau , elle
158 PORTRAITS d'auteurs.
a très-peu de chemin à faire, pour aller et revenir; il va sans dire que la mère vigilante l'accompagne toujours.
Si nous sommes empêchés de sortir à cause du mauvais temps , je lui improvise de petits contes ou des historiettes gaies et morales à la portée de son âge.
Ne sont-ce pas là de douces soirées, je vous le demande !
Ma femme et ma fdle parties, je reprends ma pipe et je fume encore.
Je me mets alors à réfléchir sur le sujet que je me propose de traiter, soit nouvelle, roman, article politique ou pièce dramatique.
Pendant ces méditations, ma femme, qui a attendu que sa fille soit bien endormie, revient près de moi.
Elle place silencieusement sur mon bureau une lampe carcel qu'entoure un abat-jour vert; sur un plateau une seconde lampe à esprit de vin, afin que je puisse faire moi-même une tasse de café noir , que je prends sans sucre, pour activer la circulation du sang; une carafe d'eau, un verre, un sucrier et de plus une bouteille de vieux rhum, liqueur que je préfère à toutes les autres ; ma compagne remet tout en ordre sur le divan qui me sert de lit.
Tous ces préparatifs terminés , elle m'embrasse , me souhaite une bonne nuit, en me recommandant avec tendresse de ne pas pousser ma veillée trop avant dans la
nuit .....
Je suis donc seul, enfin ! . . .
Je prépare alors ma demi-tasse de café, je l'arrose d'un petit verre de rhum, je fume encore une pipe.
Me voici à mon bureau :
Je prends ma plume, j'écris, j'écris sans m'arrêter; mes nerfs sont doublement surexcités par le café et le rhum.
Que vous dirai-je de plus que vous ne deviniez?
Vers les quatre heures du matin, la tête en feu, les nerfs horriblement fatigués, je cesse de travailler... Quelque temps qu'il fasse alors, j'ouvre à deux battants ma fenêtre-balcon, auprès de laquelle je roule mon fauteuil sur lequel je m'assieds commodément : je fume ma dernière pipe. . . je flâne, oui, je flâne, mais à la manière des Yankees, la tête renversée sur mon siège, les pieds appuyés sur la balustrade de mon balcon.
Le tête découverte, je respire à pleins poumons l'air frais du matin ; mes fiévreuses vapeurs du travail se calment peu à peu.
C'est alors que très-souvent je songe à mon manuscrit du Médecin du Pecq : ce travail est très-important ; j'en soigne le style plus que jamais ; je m'efforce d'en faire disparaître ces néologismes que l'on me reproche avec raison, mais vous le savez :
Chassez le naturel, il revient au galop,
a dit Boileau.
Ce manuscrit avance , lentement il est vrai , mais il avance toujours ; j'ai tout lieu de croire que je pourrai un jour ou l'autre vous le livrer , c'est une surprise que je me propose de vous faire, monsieui- l'inipatient!
Je suis quelquefois des semaines entières sans sortir de mon cabinet, où je travaille constamment; je n'y suis pour personne.
Voilà, très-cher, ma manière de travailler le jour et la nuit
htos-vous enlin satisfait? suis-je à vos yeux un llâucur? est-ce que je perds mon temps, comme vous venez de me le dire?
— Je fais amende honorable. Non, vousn'ètesniun llàneur,
160 PORTRAITS d'auteurs.
ni un gâcheur de votre temps :i/ea culpa; peccavi, conûteor A votre tour, êtes-vous satisfait de ma confession ? Pour toute réponse, Gozlan m'offrit sa main.
ou LE LIBRAIRE VA ETRE COUCHE SUR LE GRIL DE SAINT LAURENT. .
Vers le mois de novembre 1839, mon excellent Jules Sandeau vint de bon matin chez moi m'annoncer de la part de Léon (iozlan que le manuscrit du Médecin du Pecq était enfin terminé, et que l'auteur me donnait rendezvous, pour onze heures, dans un café de la rue du Bac.
— Léon Gozlan, ajouta-t-il, désire que j'assiste à l'entrevue.
Je fus ravi de cette bonne nouvelle, et, le moment venu, je m'acheminai avec Jules vers le lieu indiqué.
Léon Gozlan nous y attendait dans un cabinet particulier.
En échangeant une cordiale poignée de main avec mon auteur bien -aimé, je lui dis :
— Il faut convenir , cher Léon , que vous êtes d'une discrétion admirable , et que vous vous entendez merveilleusement à faire des surprises à vos amis. Hier encore, nous avons flâné toute la journée; nous avons dîné ensemble ; nous ne nous sommes quittés qu'à onze heures du soir, et vous n'avez cessé de me renvoyer aux calendes grecques toutes les fois que je vous ai dit : « A (jnand donc mon Mvdrcin du Pccq? » Heureusement,
grâce à vous, Sancleau est venu m'apprenclre une nouvelle qui me comble de joie.
Quand me donnez-vous de la copie?
— En effet , me répond Gozlan , mon manuscrit est terminé. J'ai voulu , comme vous le dites, vous ménager une surprise agréable. Quant à vous livrer de la copie, c'est à ce sujet que j'ai désiré causer préalablement avec vous de nos intérêts , et c'est dans ce but que j'ai prié notre ami commun d'assister à ce que j'ai à vous dire à cet égard.
— Que signifient ces paroles ? repris-jc avec feu , stupéfait de ce discours. Est-ce que nos intérêts ne sont pas réglés par un traité? Trois mois après la publication de votre livre, j'aurai à vous payer mille francs pour solde. Craignez-vous que je ne sois pas exact à cette époque ? Je sais que vous êtes fort timoré en fait d'argent, et que vous appréhendez toujours quelque perte. Eh bien ! il est facile de vous rassurer complètement sur ce point, j'offre de vous payer vos mille francs en écus à la remise du manuscrit. Cela vous va-t-il ?
— Eh ! non, non, cher, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, votre susceptibilité s'alarme à tort. Voici, en un mot, ce que j'ai à vous dire : Lorsque, il y a dix ans de cela, je vendis, pour trois mille francs, un roman à Lcvavassour, j'étais à peine connu en littérature, c'était donc là un prix raisonnable. Mais depuis , j'ai grandi, vous le savez, mes ouvrages sont lus avidement , on les recluM'che, on se les arrache. Les mille écus d'aulrefois no son! plus en rapport avec ma renommée présente. Vous payez ù Halzac deux francs par volume de droits d'auleur ; vous ne me payeriez, d'après votre traité, qu'un franc cinquante : je vaux bien Halzac, je crois. Pour(pioi n'aurais-je pas deux francs de droits d'auteur comme lui? Puis, il faut encore que je vous dise cjuc mon sujet d'étude m'a enlrju^ié ;
162 PORTRAITS d'auteurs.
mon manuscrit fera trois volumes. C'est donc quatre mille francs que vous avez à me payer au lieu de mille.
— En vérité, vous extravaguez, mon cher Léon. . . . Pouvez-vôus sérieusement me demander six mille francs pour un roman que je vous ai acheté trois mille? Eh ! que m'importe que votre manuscrit ait trois volumes ! C'est un dommage réel pour mes intérêts, puisque j'aurai un tiers de plus à payer à mon imprimeur. Je ferai deux forts volumes , voilà tout : le public seul y gagnera. Tout ceci, du reste , j'en suis certain , n'est qu'une épreuve que vous tentez sur moi ; vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, et, en vertu de votre traité, vous allez tirer votre manuscrit d'une de vos poches.
■=— Tout doux ! tout doux ! cher ami , ne vous échauffez pas de la sorte ! je parle très-sérieusement, je veux de mon ouvrage six mille francs, au lieu de trois mille , et je tiens à ce qu'il fasse trois volumes au lieu de deux. Voyez! réfléchissez ! C'est mon dernier mot.
Je ne réfléchissais pas, moi, j'étais atterré; il y avait de quoi perdre la tête. Je ne la perdis pas cependant. Avec la rapidité de l'éclair , je repris mon empire sur moi-même , j'envisageai froidement quelle allait être désormais ma position vis-à-vis de Léon Gozlan. Certes, le bon droit était pour moi ; devant tous les tribunaux du monde mon traité me donnait gain de cause.
L'ombre de Van Engeldom passa devant mes yeux, me montrant le portrait qu'il avait tracé de cet écrivain. Je pressentais déjà toutes les tracasseries, toutes les vexations du mauvais vouloir d'un auteur contraint à me livrer de la copie et des épreuves par suite d'une condamnation judiciaire. Jamais je n'en viendrais à bout qu'à force de papier timbré. Toutes ces réflexions faites en beaucoup moins de temps que je n'en mets à les écrire, il
LÉON GOZLAN. i63
restait évident pour moi que j'étais tombé dans un affreux traquenard.
— Fort de la position avantageuse où vous place la possession d'un manuscrit terminé , dis-jc à. Gozlan , fort du désir, bien naturel, que vous me supposez d'en devenir maître le plus promptement possible, vous voulez absolument, à ce qu'il paraît, cher Léon, faire une bonne affaire avec moi? Eh bien, ai-je deviné juste cette fois? ajoutai-je sans m'émouvoir, sans sourciller môme.
— Vous dites vrai ; je veux que mon travail me rapporte davantage ; n'êtes-vous pas de cet avis, puisque je vous donne un volume de plus ?
— Sans doute ; mais si vous voulez faire une bonne affaire avec moi, je veux, moi aussi , en faire une bonne avec vous. Je suis, vous ne l'ignorez pas, possesseur d'un excellent traité, qui partout me donnera gain de cause, car nous avons des juges à Paris, Mais, ennemi naturel des procès, voici à mon tour Vultimatum que je vous signifie, et dont j'espère que vous serez satisfait :
Je ferai deuK éditions du Médecin du Pccq , l'une en trois volumes in-8", tirée à sept cent cinquante exemplaires, l'autre, en quatre volumes in-12, à cinq cents exemplaires; je vous payerai l'ouvrage quatre mille cinq cents francs au lieu de trois mille. Gomme déjà vous en avez reçu deux mille, je n'aurai à vous solder que deux mille cinq cents francs. J'offre do vous en payer deux mille en espèces contre la remise de la totalité du manuscrit, et cinq cents francs en mon effet à Un mois après la publication du livre.
De plus ; comme condition expresse et sinr que non de ce nouvel arrangement, comme compensation de tous mes déboursés , vous me vendrez deux mille francs, dont mille francs comptant, les deux volumes in-8** du roman
164 PORTRAITS d'auteurs.
de Blanche, dont vous vous occupez en ce moment. J'aurai donc à vous })ayer mille écus immédiatement.
— Topez là ! s'écria Gozlan. Chose dite, chose faite. Rédigeons sur-le-champ les deux traités.
Ainsi fut terminé ce grave débat.
Gozlan fit une bonne affaire, et je n'en fis pas une mauvaise.
Le lendemain je lui comptai trois mille francs en espèces contre la remise de son manuscrit du Médecin du Pecq.
Je me suis particulièrement étendu sur mes différends avec cet homme de lettres, afin que chacun pût en connaissance de cause juger chacune des parties.
Et j'adjure mon ancien ami Jules Sandeau de déclarer si tout ce que je viens de dire n'est pas l'expression de la plus exacte, de la plus pure, de la plus sainte vérité.
Léon Gozlan venait de faire une excellente opération, en retirant de son manuscrit quinze cents francs de plus.
J'en avais fait de mon côté une non moins bonne, en acquérant de plus , pour deux mille francs, un nouvel ouvrage inédit.
Dans le traité j'avais exigé cette clause, qu'au bout d'un an le manuscrit de Blanche me serait livré , et que sous nncun prétexte l'auteur ne pourrait en augmenter le prix.
Je connaissais , par expérience; l'homme à qui j'avais affaire. J'avais voulu me mettre en garde dans l'avenir contre des velléités d'argent.
Tels on connaît les saints, tels on les honore.
Je connaissais, je le répète, messire Léon Gozlan, je croyais au moins le connaître.
Qu'on me permette de suivre pas à pas le développement de son caractère.
Après neuf années d'attente, je mettais enlin sous presse le Médecin du Pccq.
Plein de confiance dans le marché que je venais de conclure, il m'était bien permis de croire cfue j'allais vivre, enfin, en bonne intellig-ence avec l'auteur, et que l'impression de son œuvre ne m'offrirait aucune difficulté à vaincre, aucun obstacle à surmonter
Vain espoir ! Balzac, je l'ai dit, avait été prophète ! . . . .
Je ne sais trop sur quoi est fondée en réalité la poétique fiction de la transmission des âmes qui, au dire des adeptes de la métempsycose , émigrent successivement dans le corps d'un animal, d'un insecte, d'un poisson, d'un oiseau, dans une fleur, dans une plante, dans un arbre, dans tout autre objet quelconque de la création.
De cette fiction, je pourrais conclure que celle dcGozlaii a tour à tour passé , depuis deux siècles, dans l'enveloppe d'un lion , d'un chat et d'un taon , et qu'aujourd'hui, dans sa nouvelle transfiguration terrestre, elle réunit la colère du premier, (piand son œil vous dévore , quand son épaisse crinière se hérisse ; la patte de velours et la griffe du second, quand, pour vous séduire, il vous cajole, il vous caresse, sauf à vous décliirer plus tard; enfin, la fatigante et tracassière activité de cette grosse mouche, désespoir des troupeaux, qui les pique, les suce, les tourmente, les rend fous de rage et de douleur.
Dire vulgairement de quelqu'un, je vais lui Iniiuor lo cuir, c'est annoncier que, de parti pris, on va le fatiguer, l'ennuyer, le molester. ...
Kst-ce que le verl)e laniirr ne dériverait pas aussi , par hasartl, de cette mouche, le taon, dont, i)ar analogie, n aurait appelé tan celte suljstance corrosivc, l'écorce de chêne , que les corroyeurs emploient pour tanner la
cuir ?
166 PORTRAITS d'auteurs.
J'abandonne aux savants de profession cette étymologie, à laquelle je ne tiens pas plus qu'il ne faut.
Ce qu'il y a de bien certain, c'est que jamais je n'ai connu d'homme de lettres plus tracassier, plus exigeant, plus absolu que ce cher Léon Gozlan : c'est un taon qui vous harcèle, qui vous pique, qui vous fatigue sans relâche, et ne vous accorde trêve ni merci qu'il n'ait obtenu de vous CO' qu'il veut.
Est-ce vrai, oui ou non, messieurs les directeurs de théâtre, messieurs les artistes dramatiques, messieurs les rédacteurs d'articles de louange ou de critique dans un feuilleton quelconque ? Léon Gozlan' ne vous obsède-t-il pas, jour et nuit, pour vous arracher , de gré ou de force, ce qu'il convoite ? Qui de vous aura le courage de s'inscrire en faux contre les taimcrieshion connues de l'illustre auteur du Notaire de Chantilly?
Nul ne possède à un aussi haut degré que lui l'art de se faire mousser. Nul n'excelle autant à conquérir, par ses obsessions multipliées ou par la crainte qu'il inspire, tous les articles louangeurs dont il croit avoir besoin.
De Balzac avait, lui, une autre façon de se faire mousser. Jamais il n'a demandé, lui-même, à qui que ce soit, un article. Sur de son incontestable talent, il se renfermait dans sa dignité d'homme de lettres : il attendait, en philosophe, le jugement de ses pairs ; mais s'il n'agissait pas par lui-même, il faisait mouvoir adroitement, pardessous main, des ficelles, et chEU'gcait soigneusement ses éditeurs de ce soin délicat. Oh ! c'était un habile homme, de son vivant, que feu Honoré de Balzac !
Revenons à Gozlan.
Lors de l'impression des Méandres et de Washington Levert, j'avais eu bien des ennuis à supporter, je vous assure, mais j'étais sur un lit de roses en ce temps-là.
Le Médecin du Pecq me fit griller vivant à petit feu.
Dix feuilles étaient déjà tirées, que Léon Gozlan s'avisa tout à coup de prétendre que le papier dont j'avais fait choix n'était ni assez blanc ni assez beau pour son livre. Il me pria de le changer. Je résistai à ce .caprice, en ayant acheté pour quinze cents francs. Battu sur ce point, il refusa de me livrer ses épreuves corrigées. Un procès allait s'engager pour l'y contraindre ; je l'aurais certainement gagné ; mais qui aurait pu me dédommager du temps perdu ?
Je cédai donc pour avoir la paix : en maugréant , j'achetai du papier d'une qualité supérieure, je fis recomposer ces dix feuilles , et je jetai au rebut celles qui étaient tirées. Il en résulta pour moi, tant en achat de papier qu'en recomposition typographique , une perte sèche de neuf cents francs. Ajoutez-y l'intérêt à six pour cent des deux mille francs payés à l'auteur depuis neuf ans, soit mille quatre-vingts francs, et vous arriverez sans peine à un chiffre de dix-neuf cent quatre-vingts ù deux mille.
Qu'en dites-vous? Voilà pourtant ce qu'il en coûte à un honnête éditeur pour publier les œuvres d'un grand homme.
Après ce premier assaut, si chèrement soutenu, vous croyez peut-être que je vais être cnlin tranquille ? Ah ! bien, oui!...
L'imprimeur Charles Lemcslc, honlmo de lettres lui aussi, homme d'esprit et de savoir, très-puriste surtout, ne s'avise-t-il pas un beau jour de corriger les néologismes par trop énormes qui pullulent dans \o. manuscrit, — do nettoyer, par ci par là, le style de Tau leur, — de redresser entin <iuelques phrases boiteuses , tronquées, échevclées, que sais-je ?
La fureur de notre écrivain éclate à cette outrecuidance de bon goût, dont il aurait du être reconnaissant, et à
168 PORTRAITS d'auteurs.
laquelle, seul, après tout, il avait à gagner, s'il n'eût point été aveuglé par un incroyable amour-propre.
Tout s'apaise enfin , tout s'arrange à la satisfaction de l'auteur si susceptible, et l'impression du Médecin du Pecq s'achève glorieusement.
Escorté de nombreuses fanfares, d'annonces et de réclames pompeuses , le livre fait une brillante entrée dans le monde littéraire, le 9 avril de l'an de grâce 1839.
Ce fut pour Léon Gozlan une ovation formidable, qui allait porter son nom glorieux à jamais à la postérité la plus reculée.
Rendons-lui pleine et entière justice : je n'eus point à me mettre en quête d'articles favorables dans les journaux. Seul, il fit consciencieusement ses affaires; pas une feuille grande ou petite n'osa lui refuser son tribut d'éloges. Quant aux critiques , elles ne brillèrent que par leur absence. Quel téméraire eût osé s'en permettre la plus légère à son adresse ?
Son ami très-intime , le pseudo-Engeldom, l'avait bien dit :
« Malheur à qui le touche !
« Touchez-le , il vous rendra une égratignure.
« Égratignez-le , il vous rendra une blessure! >»
Admirable fut donc le concert de louanges de tous les organes de la presse ; et l'auteur, dans son orgueil d'écrivain, se rengorgea et fit la roue !
Le succès de Notre-Dame de Paris fut distancé , éclipsé même par celui du Médecin du Pecq.
Eu moins de ([uinze jours, jrédition, tirée à sept cent cinquante exemplaires, fut vendue.
LÉON GO/LAN. l69
LA PIERRE DE TOUCHE. — UNE LECTURE. — EFFETS qu'elle PRODUIT.
Dans mon septième chapitre : Un futur auteur dramatique^ j'ai dit que Léon Gozlan allait se livrer à la littérature dramatique.
J'ai commis à dessein ce que l'on appelle un anachronisme ou une faute contre la sévère logique, qui ne permet jamais d'intervertir les faits, afin de ne pas interrompre le récit de mon gril de saint Laurent. Je me hâte donc de revenir sur mes pas.
Tout ce que je vais rapporter maintenant se rattache à l'époque où le Médecin du Pecq n'était pas encore publié.
Un matin du mois de septembre 1836, vers les onze heures, Gozlan vint chez moi. Il paraissait très-affairé, et me dit :
— Je n'ai pas le temps de causer avec vous ce matin, parce que j'ai plusieurs visites à rendre. Je viens seulement pour vous inviter à vous trouver ce soir avant huit heures, avec vos amis, Lemesle, Barbier et J. David, chez Jules Sandeau.
C'est ce soir que je dois y lire un drame en trois actes et en vers, que je destine, pour mon début dramatique, à la Comédie-Française.
Il tourna sur ses pieds et se sauva.
Comme on doit bien le penser, aucun de nous ne voulut manquer cette occasion de faire plaisir à notre ami ; nous étions curieux d'assister à une lecture qui semblait nous promettre une ample moisson de plaisirs in-
no PORTRAITS d'auteurs.
tellectuels. Avant huit heures, nous étions arrivés rue Custine, chez Sandeau.
La réunion des invités était complète ; neuf en tout.
Ces francs-juges, tous sincèrement dévoués à Gozlan, formaient une assemblée choisie et d'un véritable mérite littéraire.
Vous allez en juger par vous-même :
Voici leurs noms et qualités : Gustave Planche, ce roi de la critique, grave, sérieux et érudit ; ce Polycrasse, pour cette solennité dramatique, avait mis une chemise d'une admirable blancheur : il s'était même, contre son habitude, fait les ongles et lavé les mains : il avait horreur de l'eau.
Charles Lemesle, imprimeur-succursaliste, philologue des plus érudits, auteur d'un ouvrage imprimé à ses propres frais.
Il m'avait chargé de le vendre pour son compte ; il avait pour titre : Tablettes d'un sceptique, in-S». C'était un recueil de pensées , de maximes et d'aphorismes dans le genre de celles de La Rochefoucauld, Vauvenargues et autres. Au bout de six mois, je n'en avais pas vendu un seul exemplaire.
Désolé, cet auteur .alla consulter son ami, M. Paul Lacïoix.
— Votre titre, lui dit celiii-ci, est détestable; il faut le changer. J'ai donné ù Félix Davin un titre bizarre à son premier ouvrage, le Crapaud; il s'est vendu.
— Mais quel titre puis-je prendre?
— Je vais vous en composer un qui, par son originalité, sera très-significatif ; il réunira en un seul mot tout ce que vous avez eu l'intention de dire.
Voici le nouveau titre qu'il lui donna : Misophilan thropopan u topye.
— Ce titre bizarre fera rechercher votre livre, lui dit
l'obligeant bibliophile Jacob, toujours disposé à rendre service à ses amis ou autres.
Titres et couvertures furent réimprimés, mais pas plus qu'avant l'ouvrage ne se vendit.
Je me trompe , car l'édition entière fut vendue par Lemesle aux épiciers.
Lemesle était un critique très-redoutable pour Gozlan, parce qu'il faisait la chasse aux néologismes de cet auteur.
Jacques do Chaiidesaigucs, satellite de Planche pour la critique légère. Il était auteur d'un recueil de poésies, un volume in-32o, qu'il avait fait imprimer à ses frais, sous le titre : Je Bord de la Coupe.
Il m'avait aussi chargé de vendre pour son compte cet ouvrage.
Au bout d'un an , n'en voyant plus d'exemplaires sur mes tablettes, il me demanda de lui payer ceux vendus.
— Rien de plus facile , lui dis-je , ouvrez ce placard et comptez ce qu'il en reste.
— Tiens! me dit-il, il en reste quatre cent quatre-vingtdix-neuf! Je vous en ai déposé cinq cents ! C'est drôle tout de même ! car c'est moi-même, qui, par un ami, l'ai fait acheter.
Je lui payai deux francs et lui renvoyai les quatre cent quatre-vingt-dix-neuf exemplaires du Bord de la Coupe.
Jules David, qui cultivait alors avec succès la littérature romantique, qu'il a abandonnée pour se livrer à des études plus sérieuses; en ce moment, il travaille à une Histoire de la littérature orientale.
Edouard Bercjounioux , auteur de romans historiques, tels que Charctte, Un Conseil de tjuerre, elc. Rival laissant et heureux de l'aulcui' des Chouans, ou la Bretagne en 1000.
Emile Begnault, condisciple de Jules Sandeau, cl ami particulier d'Honoré de Balzac ; dans la Clironique de
PaWs, il tartinait avec beaucoup de grâce et d'esprit.
André Barbier, imprimeur, jadis associé de Balzac.
Enfin, moi, très-infime éditeur, ami de ces messieurs. Pour cette solennité dramatique, notre bon Jules Sandeau, en homme habitué aux usages de la plus haute société, avait fait les honneurs de son élégant salon , qui était audessous de celui de de Balzac.
Ce salon était éclairé à giorno, comme disent les Italiens, avec des bougies roses qui répandaient un doux et suave parfum.
Au milieu se trouvait un. guéridon en laque de Chine, recouvert d'un tapis bleu, richement brodé, sur lequel étaient placés deux candélabres en bronze artistement ornementés, chacun à trois branches garnies de bougies; sur le tapis se voyait un plateau portant un verre d'eau complet en cristal de roche ciselé; un vaste fauteuil en maroquin vert, à la Voltaire, attendait le poëte.
Au coup de huit heures, l'introducteur, qui n'était autre qu'Auguste, le valet de chambre de Balzac, dit d'Entragues, annonça :
— Monsieur Gozlan !
Celui-ci fit son entrée le cigare aux lèvres ; il l'éteignit tout aussitôt et le plaça sur le plateau ; il me parut trèsanxieux.
Un cordial et chaleureux westcom l'accueillit.
Léon Gozlan alla donner de vigoureuses poignées de main à ses amis.
11 prit place dans le fauteuil qui lui était destiné.
Sans prononcer une seule parole, il se prépara un verre d'eau sucrée, qu'il but d'un seul trait; il en prépara un second, en cas de besoin ; il retira alors de la poche de côté de son paletot un rouleau de papier assez volumineux, attaché par un cordon de soie, il l'ouvrit, le déroula et le plaça devant lui.
Enfin, tous ces soins accomplis , il se disposa à commencer sa lecture.
Assis en demi- cercle devant le guéridon, nous attendions que l'auteur prît la parole. Intentique omnes, ora tenebant, a dit Virgile.
Le plus profond silence régna. La lecture du drame commença.
De sa voix forte, vibrante, avec son accent légèrement provençal, si euphonique à l'oreille, le poëte lisait avec chaleur, il faisait ressortir avec talent les beautés de sa riche poésie, les pensées les plus saillantes, qui brillaient de temps à autre comme autant d'étincelles électriques et de feux de Bengale. •
Les deux premiers actes sont lus, mais pas la moindremanifestation d'approbation ni de^ désapprobation n'est donnée au lecteur par l'auditoire, qui paraît être sous l'oppression d'un désappointement fâcheux.
A ce silence glacial, Léon Gozlan devient pourpre ; il s'arrête.
Coup sur coup il avale deux verres d'eau sucrée, auxquels il a ajouté de la fleur d oranger.
Son agitation fébrile un peu calmée, il reprend la lecture du dernier acte de son manuscrit.
11 en était arrivé à la dernière scène, la plus dramatique de toutes , lorsqu'il arrête brusquement sa lecture.
Un bruit étrange s'est fait entendre, il ressemble au ronflement d'une personne qui dort profondément.
Indigné avec raison de cette grossière injure , il dompte l'emportement de sou caractère colérique; ses cheveux se hérissent, ses yeux lancent des flammes, il cherche à deviner quel est celui qui s'est permis de dormir à la lecture de son drame.
11 ne découvre rien.
Sans proférer un seul mot, il roule son manuscrit,
174 PORTRAITS d'auteurs.
il le rattache, le met dans sa poche, reprend son bout de cigare, qu'il rallume, le met entre ses lèvres, saisit son chapeau, le place crânement sur sa tête, et d'un pas majestueux quitte le salon, sans même avoir dit à ses amis stu*péfaits et consternés :
— Au revoir, Messieurs.
Pendant cette ennuyeuse lecture, j'avais déjà remarqué des symptômes très-fâcheux pour le succès de la pièce. Gustave Planche, à défaut de son mouchoir, qu'il avait oublié, avait passé fréquemment sa main sur son front, comme pour en chasser des idées importunes.
Lemesle avait pris de fréquentes prises de tabac, mais, contre son habitude, il n'avait pas reniflé, de crainte de faire du bruit.
Ghaudesaigues, pour étouffer les bâillements convulsifs qui le dominaient, avait placé son foulard sur s^ bouche.
Regnault, Bergounioux et David paraissaient consternés.
Tels étaient les symptômes fâcheux que j'avais remarqués.
Après le départ de Léon Gozlan, offensé dans son orgueil de poète, un toile général d'indignation tomba dru comme grêle sur le dormeur que l'on parvint enfm à réveiller.
— Mon Dieu, Messieurs, qu'ai-je donc fait que je vous voie tous si furieux contre moi?
On lui raconta son crime de lèse-politesse.
— Pardonnez-moi, Messieurs, nous répondit-il, d'un air tout penaud et profondément mortifié. Je me suis mortellement ennuyé : de l'ennui à la somnolence et de celle-ci au sommeil , la distance est très-courte ; j'ai lutté cependant... mais le sommeil a été plus fort que ma volonté.
Ce dormeur n'était rien moins que le facétieux Barbier, imprimeur !
Voici en deux mots le sujet de ce drame :
C'était l'application de la première tentative faite de la puissance de la vapeur à la traction, par des locomotives sur des rails pour transporter comme par enchantement, avec une rapidité vertigineuse, à d'immenses distances, les fardeaux les plus lourds et des masses de voyageurs. De là le titre de la pièce ; U Espace est vaincu!
L'on concevra sans peine qu'un tel sujet, malgré les admirables descriptions technologiques, parfaitement étudiées, ne pouvait présenter que très-peu de situations véritablement dramatiques.
Aussi, parmi les invités, ce drame n'obtint qu'un fiasco complet, absolu!
Il y a déjà trente-quatre ans que ce sont passés les faits que je viens de raconter.
JLiO ciel est très-loin de m'avoir gratifié d'une imagination créatrice, mais, par compensation, il m'a doué d'une heureuse mémoire. Je n'ai donc pas inventé à plaisir cette historiette; je n'ai eu qu'à la puiser dans mes souvenirs.
Rien, au surplus, ne saurait blesser ni l'orgueil ni la réputation de celui qui fut mon ami.
La pierre de touche lui prouva qu'il avait fait fausse route, voilà tout.
De huit de ses auditeurs, six depuis longtemps ont payé leur tribut à la nature ; ils ont prouvé cette hardie pensée de Victor Hugo : « La lama a usé lo fourreau ! »
Mais il existe encore deux de ces amis; ils étaient trèsjeunes alors, âgés de vingt-deux à vingt-quatre ans.
Ce sont M. ,UUes Sandeau, chez lequel ce drame fut lu; le second , M. Jules David , qui a assisté à cette lecture.
176 PORTRAITS d'auteurs.
Vous allez croire peut-être que, par ce fiasco complet, absolu, Gozlan allait se décourager et abandonner la littérature dramatique dont le début ne lui avait pas été favorable ?
Gardez-vous bien de le croire.
Cet écrivain était doué d'une volonté de fer. Il s'était promis de devenir un auteur dramatique distingué; il le devint en effet.
De même que Balzac, Gozlan était un briseur d'obstacles.
Rien ne le détournait du but qu'il «'était proposé d'atteindre.
« Doué de qualités rares et précieuses, dit M. Paul Mantz, Gozlan s'essaya dans le drame; on pouvait craindre que la finesse de son dialogue ne fût pas à sa place sur la scène, mais la Main droite et la Main gauche obtint un Buccès légitime, à l'Odéon, en 1842. »
M. Léo Lespès (Timothée Trimm) a dit ce qui suit dans son Petit Journal :
« Sa première pièce, la Main droite et la Main
gauche, était écrite pour le théâtre de la Renaissance.
« Le Times se procura une copie du manuscrit envoyé à la censure et prétendit que l'Angleterre y était insultée.
« On allait jouer le drame quand le ministère fit arrêter la représentation.
« On afficha sur le théâtre : Relâche par ordre.
« Des étudiants, imitant la mutilation de Borgia en orgia, de la Lucrèce Borgia, d'Hugo, enlevèrent la première syllabe ; il resta :
« lâche par ordre. »
« Gozlan était vengé par la jeunesse d'alors...
« Après bien des coupures, la pièce fut représentée à l'Odéon.
« M"»* Dorval, qui jouait un rôle important, rentra dans
la coulisse au deuxième acte, en s'ccriant avec des hauts de cœur inexplicables :
a — Les brigands !... Ils m'ont donné du chat!
« — Du chat ! fit Gozlan confondu.
« — Oui, quand je m'agite, les poils m'*entrent dans la bouche et m'étouffent.
« On avait vendu, à l'inimitable comédienne, une pelisse dont la fourrure qui muait... était en imitation et non en martre.
« Le roi Louis-Philippe en voulut à Go2lan pour cette pièce d'opposition.
« 11 fallut la volonté de M. de Salvandy pour obtenir qu'il fût décoré. »