‹ Souvenirs de la vie littéraireChapitre 33 sur 44 · STAGIAIRE · texte numérisé non relu

STAGIAIRE

Au commencement de ce récit , j'ai parlé d'un jeune maître d'études, avocat stagiaire, ]\1« Lachaud, destiné à devenir plus tard un avocat célèbre.

11 est bon que je consigne également ici le souvenir d'un autre de ces martyrs de la pensée, qui devait être un jour une des gloires de la France.

Je suis heureux de ine rappelei', de ce jeune répétiteur de sixième, M. Dclangle, que je n'ai revu depuis ma sortie de Sainte- Harbe (pie dans ces dernières années, un trait de caraclère bien rare à son âge, et (pii lui est certainement sorti do la mémoire.

11 arriva ([u'un malin, ce jeune homme Irès-laborieux, ipii passait une grande ])artie de ses nuits à étudier et écrire dîuis sa chambre, me lit remeltrc, par un élève, un petit carré de papier, coulena'.it celle [)lu'ase : bon pour une livre (le c/iuikIcI/os !

,1e plaçai ce bon av(>e d'aulres, dans un carlon de i>ieces à souiuelti'e à la signalurt^ ilu clirecleui' ; car je ne }»ouvais

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rien délivrer sans son visa. Le lendemain la boîte me revint; sur l'une des autorisations à requérir, IM. de Lanneau avait tracé de sa main ces deux mots : Qui eslis ?

Le solliciteur avait oublié tout bonnement de signer sa demande. Je reconnus l'écriture, je me rendis à la seconde division, et je montai à la salle d'étude de sixième. Là je mis le papier .en question sous les yeux cle l'ardent piocheur, qui le lut et relut sans hésiter ni sourciller. Après quoi, il y ajouta, en traits fins, mais vigoureux, cette sentence de l'Écriture : Ego suin qui suw, et signa cette fois son nom en toutes lettres.

Le jeune maître d'études dont il s'agit suivait assidûment les cours publics , grâce à ses cinquante francs d'honoraires, et de plus, il achetait les livres dont il avait besoin. Il s'était cru obligé de répondre fièrement à la question peu courtoise du directeur, toujours très-chatouilleux sur son autorité ; M. Delangle s'exposait ainsi à perdre immédiatement, par son audacieuse réplique, sa modeste position, et peut-être son avenir.

Ce courageux collègue est devenu l'une des gloires de la France.

Le temps, sur ces entrefaites, marchait rapidement. Vers la fm de 1813, un triste voile était venu obscurcir tous les fronts : les barbistes paraissaient préoccupés de choses graves ; il s'agissait des intérêts de la France, la patrie était en danger.

La plus grande partie des élèves comptait dans les rangs de la grande armée, qui combattait en Russie, sous les ordres du premier capitaine du monde, un père, un frère, un oncle, un cousin ou un protecteur...., tous des'amis ou des parents.

Déjà le bruit de l'incendie de Moscou, la vieille cité russe, évacuée par nos soldats à la clarté funèbre des flammes qui dévoraient ses édifices , la nouvelle du

GODEFROY CAVATGNAC. 249

passage, plus désastreux encore , de la Bérésina par nos troupes cédant moins à la valeur des hordes sauvages qu'à l'inclémence d'un rigoureux hiver , celle de la perte de la bataille de Leipsig, l'invasion imminente de nos frontières, et la marche très-probable des armées alliées sur Paris, avaient fi-aiichi les murs paisibles du collège, et jeté sur tous les fronts ce sombre voile dont j'ai parlé.

Ces tristes préoccupations, funestes aux études, durèrent plus de six mois, et l'horizon politique se rembrunissait de plus en plus.

Au commencement de 1814, les grands élèves devinrent plus soucieux encore : divisés en petits groupes, abandonnant leurs jeux favoris, on les voyait se promener dans la principale cour, causant des récentes nouvelles ; et à leurs gestes animés, il était aisé de deviner les appréhensions de ces jeunes cœurs.

Malgré les héroïques efforts de nos intrépides soldats,

''la capitulation do Paris fut signée le 30 mars 1814 et

les bandes sauvages de la Sainte-Alliance prirent possession de la capitale du monde civilisé.

Gomme on le pense, la désolation et la stupeur régnèrent à Sainte-Bar])e! Les huit dixièmes des élèves avaient été ra[)pelés par leurs familles (pii ne sentaient que trop qu'elles avaient tout à craindre d'un ennemi victorieux grossi encore par la défection de nos alliés

C^cpcndant pas un seul soldat étranger ne mit le pied dans le collège.

Grâce n la considéi'alioii dont, jouissait le diroc.'tour, M, do Lanneau, le sanctuaire des études libérales fut respecté.

Une huitaine après, les classes avaient repris leurs cours, les élèves fugitifs étaient rentrés au bercail.

Mais (pie de changemenls déjà!

250 pouTiiAiTs d'auteurs.

Co fut d'abord le son d'une grosso cloolic qui appela les élèves au travail !

Grand fut leur étonneuient, lors(|ue pour la première fois leurs oreilles furent frappées du bruit de ee timbre monaeal remplaçant tout à coup les apjiels du tamljourdes batailles !

Au dehors éclataient à la fois les réactions religieuse et monarchique : réactions odieuses, implacables, contre tous ceux qui ne partageaient pas les opinions des défenseurs du droit divin et de l'omnipotence suprême du prêtre et de l'autel !

Cette double réaction, qui fut si fatale à la France, commença son œuvre de destruction par l'institution de ces horribles cours prévôtales, dont les arrêts sans appel étaient mis sur-le-champ à exécution.

Déjà la tête du père d'un de nos élèves, Didier (de Grenoble) était tombée sous le couteau sanglant de ce tribunal sanguinaire: il avait ainsi payé de son sang généreux son attachement à la personne de l'Empereur !

Mais laissons ces funestes souvenirs!...

Sa Majesté Très-Ohrétienne Louis XVIII, ce roi sceptique et épicurien, comme nul ne l'ignore, afin de prouver toute sa reconnaissance aux magnanimes alliés qui l'avaient replacé sur le trône de Henri IV, dont il se souciait fort peu, car pour son noble cœur, c'était le roi de la canaille, accorda à ses très- vaillants défenseurs venus de tous pays, le milliard que vous savez

Et afin de récompenser la fidélité de sa noblesse ((ui, au moment du péril, avait bravement»émigré, ce bon monarque, à qui les cadeaux d'ai'gcnt ne coûtaient guère, octroya un autre tout petit milliard à ces illustres soutiens du tronc -et de l'autel î

La nation eût à payer ces deux milliards de Joyeux avtncnienl!

nODEFROY CAVAIGXAn. 251

(Irands et petits alors de foiullor dans leur escareelle.

Nous autres, j.auvres diables, professeurs et employés, nous dûmes aussi coiitril)uer à co don royal, eu subissant pendant deux années une retenue (ïun quart sur nos modestes honoraires.

Aussi ne nous abordions-nous })lus ({ue par cet atroce jeu de mots : « Comment se porle M. le marquis de Gara bas? {quart à bas).))

Les Français, grands et petits, ont eu constamment besoin de rire de tout ! ! !

origine des deux sainte-uaune : luxe rue de reims, l'autre ri:e des postes.

D'avril 181 i à mars 1815, le cours des études reprit sa marche régulière.

M. Virlnr do Laiincau qui ne s'était a[)pelé jusquo-lù que Lannoau ou Dclanncau, d'un seul trait, avait, lui aussi, repris, comme tant d'autres, la[)ai"[iciilc nobiliaire. (iCrles, cet homme si distingué n'avait pas besoin de e(> de aristocratique i)la('é devant son nom, pour le rendre illustre; son nom plébéien, chrr et resi)ecté de ses élèves, n'étaitil pas sa véritable noblesse?

M. VictorMarey de Lanneau était né au chrdeau de Bard, entre Monibard (>t Scnuu', dans la basse Houri^ogne. Sa famille, do I elile noblesse^ avait élé disporsi'\^ par la tempête révolutionr.aire di> 17U.i; l'anlifiuc manoir et ses dépendances avaient élé viMidns au [irolit de l'I-llat.

Va\ IXIO, il rarlicla le vieux clnlliviu de s(>s aui'clres, et,

252 poRTRAns d'autiours.

chaque année, aux vacances, il venait, avec sa femme el ses enfants, MM. Adolphe, Achille, Eugène, Ferdinand el deux filles, y passer six semaines de repos.

Dans sa jeunesse, M. de Lanneau avait fait de solides et brillantes études , exemple que ses fils auraient peutêtre dû suivre un peu mieux.

Il avait reçu d'abord les ordres sacrés , et s'était élevé par son seul mérite à la dignité de vicaire-général du célèbre évêque d'Autun, Talleyrand dePérigord.

Les ordres religieux ayant été supprimés, le vicaire-général d'Autun prêta le serment exigé des prêtres à la nouvelle constitution républicaine.

Après la promulgation du concordat, en société avec un de ses amis, M. Miel ou Miet, je ne sais pas trop, il loua le petit collège de Reims et quelques vieilles maisons attenantes, ayant jadis appartenu aux révérends Pères jésuites, qui bien longtemps avant la Révolution, y avaient fondé sous le vocable de Sainte-Bavhc un collège qui était devenu célèbre.

Un succès inespéré, dû à une habile direction et à de solides études, vint couronner l'œuvre de M. de Lanneau.

De tous les coins de la France, les élèves affluèrent si bien, qu'au bout de cinq ans, il fallut compléter, par la location de nouTcaux immeubles appartenant à un nommé Fessard, à raison de six mille francs i)ar an, la presque totalité des bâtiments qui avaient formé jadis l'emplacement occupé par l'ancien collège.

Mais l'intérêt désunit les deux associés.

M. Miet se retira ; il lui fat accordé un droit fixe annuel sur chaque élève. Pendant huit ans, j'ai pu le voir à la caisse de l'institution, emportant soigneusement à chaque trimestre d'assez jolies sommes rondelettes.

Resté seul, M. de Lanneau, marié et père de six enfants

GODEFROY CAVAIGNAG. 253

(le plus jeune de ses fils, Ferdinand, mourut en 1813), réussit, par son habile et infatigable direetion, à faire de son collège un centre d'études fortes et brillantes.

Aussi, dès la rentrée des Bourbons, en 1814, les membres du haut clergé, dominant dans le conseil supérieur de l'Université, qu'ils voulaient détruire à leur profit, s'acharnèrent-ils à susciter au respectable M. de Lanneau mille tracasseries occultes , tendant à discréditer dans l'opinion publique l'établissement de Sainte-Barbe, attendu que le directeur était un prêtre assermenté, et pire encore à leurs yeux, un prêtre marié f i

Cette institution est une maison libre, un souvenir de l'ancien collège de Sainte-Barbe, fondé par les RR. PP. Jésuites, dont elle occupe tous les bâtiments, ce qui l'a fait gratifier mal à propos du titre de collège. Ce qu'il y a de positif, c'est qu'elle portait ombrage aux défenseurs quand même de l'autel et du trône.

Quelques vieux débris des descendants de Loyola, anciens professeurs de l'ancienne Sainte-Barbe, comptant sur l'assistance du pouvoir, ne tardèrent pas à élever autel contre autel; ils érigèrent rue des Postes un nouvel établissement d'éducation sous le vocable de collège de Saiule-Barbc^ espérant amener, par cette similitude do nom, une confusion qui deviendrait nuisible aux intérêts de M, de Lanneau et amènerait infailliblement sa ruine.

C'est ainsi qu'on vit à la fois, au sein de Paris, deux Sainte-Barbe : l'une, celle de M. de Lanneau, inslallée depuis longues années dans les murs mêmes de l'ancien collège des Jésuites ; l'autre, récemment fondée rue des Postes, par M. l'abbé Nicolle.

Mais les parents des élèves ne s'y trompèrent pas ; ils continuèrent de confier l'éducation de leurs enfants au vénérable père de famille, M. de Lanneau.

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Trompés clans leur attente, les saints personnages changèrent de tactique.

Ce fut contre M . de Lanneau en personne qu'ils dirigèrent leurs coups : ordre lui fut donné d'avoir à se démettre de ses fonctions de directeur , et il dut céder à cette brutale injonction; mais, en homme prudent et habile, il ne recula que pas à pas, espérant gagner du temps et lasser la patience de ses ennemis. Combien il se trompait!

Peut-on jamais se flatter de triompher de la haine des prêtres !

M. Adam devint d'abord, aux yeux de l'Université, le directeur ostensible de Sainte-Barbe.

Savant professeur de quatrième au Lycée Irtipérial, homme d'une bonté trop grande, il ne put longtemps résister à la double pression exercée sur lui par M. de Lanneau père et par son fils aîné, M. Adolphe, récemment arrivé de Leipzig, où il remplissait dans l'armée française les fonctions de commissaire des guerres adjoint.

L'excellent, le respectable M. Adam fut remplacé par M. Mouzard, jeune professeur également de quatrième au Lycée Impérial et qui avait épousé depuis peu la seconde lille de M. de Lanneau.

Pétillant d'esprit, doué d'un caractère aimable et de manières parfaites, il mourait en moins de deux ans d'une phthisie pulmonaire.

C'est alors que M. Adolphe de Lanneau succéda à son père, lequel se retira pour toujours de la direction d'un établissement qui n'avait point de rival en France.

Victor de Lanneau père, officier d'académie, mourut en

1829, à Sainte-Barbe, au milieu de sa famille et de ses

élèves, qui en faisaient partie, respecté, aimé et regretté

de tous ceux qui l'entouraient.

Pendant que ces révolutions domestiques, suscitées

par des rancunes politiques et religieuses, se succédaient silencieusement, les études n'en continuaient pas moins leur marche brillante ; et chaque année, au concours général comme au concours du collège Louis-le-Grand (il avait perdu le titre de Lycée Impérial) ^\es barbistes remportaient tous les prix d'honneur, rehaussant ainsi la célébrité de l'institution à laquelle ils se faisaient gloire d'appartenir.

Ce fut à l'apogée de cette illustration si vaillamment conquise, que les rênes du célèbre établissement tombèrent entre les mains moins fortes de M. Adolphe de Lanneau.

Peu d'années suffirent pour voir décroître la fortune de Sainte-Barbe. Heui'cusement que le souvenir de feu Victor de Lanneau vivait dans le cœur de ses anciens élèves ; ils formèrent entre eux une Société... et l'institution fut sauvée d'une ruine imminente. M. Labrouste aîné, qui vient de mourir, fut par cette nouvelle Société nommé directeur de Sainte-Barbe.

VIVE l'empereur! vive le roi! — EH DIEN, MESSIEURS!

Mais il me faut ici revenir un instant sur mes pas.

Au conuiienceniont de 1815, tout allait pour le mieux à Sainle-Biu-bc, lorsipi'un événement aussi inattendu qu'extraordinaire vint, une fois encore, interroinpi-e tout à coup le cours des études, et l'éveiller dans les cœurs les passions politiques à peine assoupies.

Je veux parler du débarquement de l'empereur

Napoléon à Cannes, le le«- mars 1815. Il avait quitté l'île d'Elbe, et accourait comme l'éclair.

Déjà la nouvelle de la marche triomphale du grand capitaine de Cannes à Grenoble , de Grenoble à Lyon, et celle de son arrivée infaillible à Paris, avait franchi les portes de la maison : tous les esprits s'occupaient de ces graves événements, et, comme -on le pense bien, les têtes bouillantes de la première division y prenaient part.

Cette fois, ce n'était plus comme en mars 1814; où une seule idée fermentait dans ces jeunes cervelles, qui ne se doutaient même pas alors qu'il existât encore des Bourbons, et dont toutes les craintes et toutes les espérances se reportaient sur un seul point, l'honneur de la patrie, représenté par l'empereur Napoléon l^'\

Maintenant les idées monarchiques et les idées impérialistes divisaient les élèves en deux camps hostiles; les uns n'avaient de sympathies que pour le roi Très-Chrétien Louis XVIII ; les autres tournaient leurs pensées vers le grand Empereur.

Comme en mars 1814, les élèves les plus grands quittaient leurs jeux pour se promener par goupes et discourir sur les nouvelles du jour ; on n'entendait plus que rarement ce cri poussé par les plus jeunes, qui seuls continuaient leurs parties : Eh ! voyou, à toi la balle ! et le voyou de répondre : quatre sous! et la balle, lancée par dessus le mur du côté de Montaigu, de revenir à son propriétaire, sans les quatre sous qui en avaient été le point de mire !

A travers les préoccupations générales, on était arrivé aux premiers jours de mars, et l'Empereur avançait toujours en triomphateur !

On annonçait même déjà qu'il n'était pas impossible que Napoléon reprît possession des Tuileries le 20 ou le 21,

car, dans les cours des Tuileries, on remarquait les préparatifs d'un départ nocturne précipité.

Les élèves rappelés, encore une fois, par leurs parents, commençaient à déserter le collège.

Le 19 mars, à six heures du soir, j'étais occupé à faire mes comptes dans mon cabinet, assis devant un petit bureau faisant face à la fenêtre et ayant vue sur la grande cour, du côté d'un hangar qui, en temps de pluie, servait de promenoir couvert aux élèves.

De cet endroit je n'avais qu'à lever les yeux pour voir tout ce qui se passait dans celte partie du collège.

Or, ce soir-là, eut lieu un fait extraordinaire dont je me souviendrai toute ma vie.

A six heures, le son delà cloche donne le signal de la rentrée dans les diverses salles d'études, ce qui s'exécute, comme d'habitude, avec un calme parfait, sous la surveillance de M. Fayard, inspecteur de la première division.

J'avais déjà remarqué M. de Lanneau sortant, après avoir fait sa ronde habituelle, par la grande porte cochère, située en face du bâtiment de l'horloge, pour aller dîner chez lui, au petit Reims, avec sa famille. 11 avait dû céder l'appartement qu'il occupait dans le corps de logis de la première division, à son successeur, le digne et respectable M. Adam.

L'horloge sonne le ({uart.

Toutes les lampes s'éteignent comme par enchantement.

,1c vis alors des élèves s'élancer, sans proférer un seul cri, de leurs salles d'études, comme des essaims d'al)eilles abandonnant leurs ruches, et courir se ranger en deux bandes à peu près égales; la première, à l'ouest, devant la galerie, près des cuisines ; la seconde, Si3us mes fenêtres, à l'est.

A un coup de sifflet parti de l'une des bandes, un autre

258 PORTRAITS d'auteurs.

répond du côté opposé ; les deux troupes s'ébranlent : elles s'attaquent avec fureur, aux cris mille fois répétés de: vive l'Empereur! d'un côté, et de : vive le Roi! de l'autre.

Vers le milieu de la cour, où les deux camps ennemis se sont rencontrés, les horions pleuvent sur les tètes, sur les figures, sur les nez, sur les poitrines, sur les épaules ; la mêlée devient générale. Le sang- coule...

L'horloge sonne la demie.

Un petit homme, en culottes courtes noires et en bas de soie de même couleur, en souliers cirés à boucles d'argent , en habit bleu à boutons dorés , apparaît tout à coup sous le porche de la grande porte, qui fait face à la rue Charretière.

Cet homme, je le vois encore ! ! !

Il est nu-tête ; ses longs cheveux blancs flottent au gré du vent, autour de sa tête vénérable; sa figure, noble, grave, sévère, imposante, ne reflète aucune émotion ; son œil noir, que couronne un épais sourcil, couleur d'ébène, darde des éclairs ; sa main gauche est passée, suivant son habitude, dans son habit à demi-fermé, .et de la main droite il fait un signe impérieux de commandement, suivi do ces seuls mots magiques : Eh bien ! Messieurs!...

Ces simples syllabes, prononcées d'une voix mâle, sonore, ont suffi pour faire rentrer dans le devoir les jeunes frères ennemis; tous se hâtont de regagner leurs salles d'études respectives.

Puis M. de Lanneau remonte dans sa demeure.

C'était lui qu'on s'était empressé d'aller prévenir. Il exerçait un immense empire sur ses élèves qui le craignaient, l'aimaient ot le respectaient tout à la fois, comme un père bon, clément et juste, mais également sévère quand il le fallait.

Pas n'est besoin de vous nommer le chef de la bande napoléonienne ! C'était Godefroy Gavaignac !

Le lendemain matin, à la visite quotidienne, le bon docteur Baffos eut fort à faire...

Que de nez et d'yeux au beurre noir!...

La bonne sœur Thérèse pleurait en voyant toutes ces contusions! Les gaillards n'y avaient pas été de mainmorte, je vous en réponds !

Le 21 mars, le tambour, aux sons éclatants de ses roulantes batteries, recommençait sa diane trop longtemps interrompue, au cri de : vive l'Empereur! mille fois répété par presque tous les élèves.

LES ARTILLEURS EN HERBE. — UNE FORMIDABLE INSURRECTION DE QUELQUES ÉLEVÉS.

Quelques jours après la rentrée do Napoléon aux Tuileries, les études reprirent leur marche habituelle, la plus grande partie des jeunes fugitifs étant rentrée au collège.

M. de Lanneau, avec sa prudence habituelle, n'avait voulu rien savoir de la terrible bataille du 19 mars, entre les Jjîcus et les blancs.

On n'ignorait pas plus à Sainle-lîarbe (fu'ailleurs que les souverains de la Sainte-Alliance se préparaient de nouveau à envahir nos frontières, afin do replacer, pour la deuxième fois, sur son Irône, le fugitif Louis XVIII, notre ]n:ro do Gniid, comme on l'appelait alors du lieu do sa retraite.

Nous avions appris égalenuml, -axcc quelle indomptable énergie l'I-Cmperour s'occnpait de son rôle à réorganiser

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ses troupes ; co n'était pas sur nos frontières qu'il voulait, l'arme au bras, attendre ses impitoyables ennemis ; il brûlait d'aller à leur rencontre et de les combattre en Belgique, avant qu'ils eussent pu masser leurs contingents.

Vers la fin d'avril 1815, mes élèves intimes revinrent, selon leur habitude, me trouver dans mon cabinet.

Un de ces jours-là, très-occupé de mon travail, je n'avais pu causer avec mes visiteurs ; mais en allant et venant dans mon laboratoire, j'en avais remarqué un qui s'était assis devant ma petite table, sur laquelle, entouré de trois camarades qui causaient à voix basse d'une façon très-animée, il écrivait rapidement, et couvrait de sa prose une grande feuille de papier ministre placée devant lui ; cette scène inattendue m'intrigua outre mesure, et je me dis, in petto : Que diable peuvent-ils donc faire?

Vers sept heures, je m'approchai du poôle auprès duquel avaient fini par se grouper ces jeunes gens, et je leur demandai en riant :

— A quoi travaillez-vous donc là, messieurs? D'où vient que vous êtes si animés, si préoccupés ? On dirait, en vérité, que vous machinez une conjuration?

— A peu près..., me répondit celui qui tenait la plume.

— La plaisanterie est bonne, repris-je^ mais si réellement vous tramez quelque mauvais tour de votre métier, sachez bien que je m'y oppose, et, dans le cas où vous fermeriez l'oreille à mes conseils, je vous dirais sans cérémonie : Allez conspirer ailleurs !

— Allons, allons! ne vous fâchez pas, nous ne conspirons point; nous avons môme en vous une si grande confiance que nous allons vous laisser lire ce que vient d'écrire notre ami.

Celui-ci ayant en effet terminé la rédaction de son œuvre,

la signa, et les trois autres y apposèrent également leur signature ; cela fait, l'un d'eux me dit : « Vous pouvez en prendre connaissance maintenant. »

Je dévorai ce papier et je demeurai stupéfait!...

Ce n'était rien moins qu'une pétition chaleureuse, adressée au ministre de la guerre, le général Garnot, au nom des élèves de la première division, qui le suppliaient de les autoriser à former entre les plus grands et les plus robustes une batterie d'artillerie.

— Mais vous êtes fous, messieurs, m'écriai-je, de penser que le ministre, accueillant votre demande, vous envoie des canons; tout ce que vous pouvez attendre de Son Excellence, c'est qu'elle transmette votre pétition à M. de Lanneau, et alors gare à vous! Laissez, croyez-moi, dormir votre projet insensé, déchirez votre requête ; c'est ce que vous avez de mieux à faire . . .

— Non pas, non pas, s'il vous plaît, répondirent mes écervelés. Dans trois heures, le ministre aura reçu notre demande.

Ils n'en démordaient pas...

Huit heures vinrent à sonner; mes intrépides artilleurs en expectative se sauvèrent pour aller chercher le croûton de pain de leur déjeuner.

l'as n'est besoin d'afhrmer au lecteur que je fus discret, mais aussi, dès ce jour, je dus mettre un terme aux nànei'ies et aux coniidcnccs de mes intimes.

Au reste, ce que j'avais prévu arriva.

La malencontreuse pétition fut renvoyée à M. de Lanneau quelques jours après...

Six élèves signataires de la belliqueuse supplique furent remis à leurs familles.

Un an plus tard, vers le mois de mai 1816, un calme profond régnait dans le collège, lorsqu'un soir, à six

262 PORTRAITS d'auteurs.

heures, éclata tout à coup, parmi les rhétoriciens, une des plus formidables émeutes dont les annales universitaires aient conservé le souvenir.

La cause de cette levée de boucliers n'a jamais été bien connue; on a prétendu seulement que les rhétoriciens, mécontents de leur maître d'études, s'étaient soulevés en masse pour en obtenir le renvoi ; quoi qu'il en soit de ce motif ou de tout autre plus ou moins futile, ce qu'il y a de positif, c'est que cette insurrection fut des plus déplorables !

C'était, encore cette fois, Godefroy Gavaignac qui la dirigeait.

J'étais absent lorsqu'elle éclata, et je ne rentrai au collège pour aller me coucher, qu'au moment de la fermeture des portes, à neuf heures. Ge ne fut donc que le lendemain que j'appris, non pas la cause véritable de l'émeute, mais seulement comment elle avait commencé.

Voici ce qu'on me raconta à ce sujet:

La veille, à six heures un quart du soir, les rhétoriciens étaient sortis en silence de leur salle de travail, laissant à la garde de quatre d'entre eux le maître d'études, afni de l'empêcher d'aller chercher du secours.

Divisés en trois sections , ils s'étaient rapidement dirigés vers les cuisines, la paneterie, la sommellerie, faisant une razzia générale des victuailles qui leur étaient tombées sous la main, ne respectant pas môme le dîner et les vins fins, enfermés dans de grandes mannes couvertes, qu'on allait transporter au petit Reims pour le repas du directeur, qui ce jour-là avait quelques convives.

Tout fut impitoyablement enlevé.

Chargés de toutes ces provisions de bouche, les révoltés, persistant dans leur silence primitif, escaladèrent leur dortoir au pas de charge, renforcés des quatre gardiens

GODEFROY CAVAU'.NAC, !263

du maître crétudes qui étaient venus les rejoindre, charges des planches et des solives de la chaire, qu'ils avaient mise en pièces.

Enfin, la troupe des mutins, arrivée dans son dortoir, situé au cinquième étage du grand bâtiment qui divisait en deux grandes cours cette partie du collège, commença à se barricader d'une façon redoutable avec des traverses et des planches arrachées ou brisées de leurs bois de lits.

Instruit enfin de la gravité de ces désordres, M. de Lanneau accourut, accompagné des inspecteurs et de tous les domestiques ; malheureusement il était trop tard.

Les rhétoriciens, pourvus de provisions de bouche et de munitions de guerre, bien barricadés, se préparèrent, au milieu d'un tapage infernal, à soutenir un siège en règle.

Jusqu'à neuf heures, les exhortationspaternelles de M. de Lanncau furent méconnues de ces furieux; des blessures graves })roduites par les pièces de bois qu'ils lançaient de la porte entr'ouverte et refermée aussitôt avaient jeté la consternation dans le cœur des assiégeants. Le directeur lui-même avait été blessé à la jambe par un de ces projectiles, tandis que son frère, ^L de Marey, battait en retraite avec une forte contusion à la (etc.

Lorsqu'au coup de neuf lieures, j'ouvris, au moyen do mon passe-partout, la porte particulière, quelle fut ma surprise de trouver au })ied de rcsealicr et du parloir un groupe effîu\^ de domesti(pies et d'entendre distinctement les cris poussés au failc do la maison.

L'on me mit au courant de cv, ([ui se passait.

,1e me dirigeai aussitôt vers l'escalier conduisant à ma chambre située au cinquième étage, ctaltcnante au dortoir même des révoltés: c'était un petit réduit formé de cloisons lambrissées, dans un angle de la vaste pièce; au-dcs-

2o4 PORTRAITS d'auteurs.

SUS se trouvaient deux autres chambres mansardées servant d'atelier de reliure.

Au premier étage, je rencontrai, assis dans un fauteuil, M. de Lanneau, entouré des inspecteurs Fayard, Serres et Hébert, et ayant près de lui M. Martin, préfet des études.

— Vous ne pourrez pénétrer dans votre chambre, me dit le respectable directeur; si vous insistiez vous pourriez fort bien être traité comme nous l'avons été nous-mêmes ; Voyez!... et il me montrait sa jambe.... ^

— Permettez-moi, monsieur, lui rcpondis-je, d'essayer à mon tour; je serai peut-être plus heureux que vous; qui sait? J'ai parmi les élèves révoltés un ami, qui me protégera au besoin, j'en suis certain...

— Ah ! c'est vrai, reprit avec bonté M. de Lanneau, vous avez M. Cavaignac ; essayez donc ! mais soyez prudent !

Je monte aux 2^, 3^ et 4^ étages ; je trouve à la porte de chaque dortoir un piquet de domestiques placé sous le commandement d'un maître d'études dans la crainte que les élèves des autres divisions ne se joignent aux rhétoriciens.

J'arrive enfin à la redoutable porte barricadée... à laquelle je frappe avec circonspection....

— Qui va là? crie une voix.

— Moi ! Werdet.

— Que voulez-vous ?

— Entrer dans ma chambre, donc, et me coucher.

— Êtes-vous seul?

— Oui.

— Et la même voix d'ajouter :

— Attendez!...

Et j'entends un élève dire aux autres : — Je réponds de lui!!..

Quelques minutes s'écoulent; le bruit d'une vive

GODEFIiOY CAVAIGNAC, 265

discussion vient à mes oroillos; les oui et les non se croisent en tous sens.

Enfin, une voix parvient à dominer ce tumulte confus, le guichet de laportes'entr'ouvre,et Godefroy m'interpelle ainsi :

— Est-ce bien vous. Monsieur Werdet?

— Certainement!,.

— Eles-vous seul ?

— Oui.

— Vous engagez-vous à être muet ?

— Je vous le promets.

La porte m'est ouverte aussitôt : j'entre dans ma chambre (il était dix heures), et je m'endors malgré le bruit de l'orgie qui continue...

Le lendemain matin, à cinq heures, on me donne la clef des champs; je sens, dans l'obscurité, une main presser la mienne et y glisser un papier...

C'était une lettre adressée ù M. de Lanneau.

Je m'empresse de la lui faire remeltre.

Dans celte épître que Cavaignac avait écrite pendant que ses camarades dormaient, il assumait généreusement sur sa tète toute la sévérité du diiecteur , le suppliant d'être indulgent pour ses camarades qu'il déclarait avoir seul poussés à la révolte ; et se soumettant d'avance à toutes les rigueurs de la discipline.

Ce billet, tracé d'une main fougueuse, tout d'un trait, sous l'inspiration soudaine de la pensée, sans ralures ni renvois, respirait les plus nobles sentiments.

A six heures, les révoltés ouvraient eux-mêmes leur porte, et, conduits par Godefroy, se rendaient à leur salle d'étude...

Ainsi se termina cette émeulc ({ni avait pris des proportions effrayantes !

La lettre deCavaignac fut, par ordre de M. de Lanneau,

266 PORTRAITS d'xVUTEURS.

déposée clans les archives de la maison où très-certainement on la retrouverait si Ton voulait se donner la peine de la chercher.

Dès 1810, notre excellent directeur avait fondé, à ses frais, dans une rue qui longeait les murs de la prison dô Montaigu , une école gratuite pour des enfants de 8 à 12 ans.

L'élève qui, chaque année, y montrait la plus grande aptitude au travail, entrait de droit, comme pensionnaire gratuit, au collège, dont il partageait l'enseignement jusqu'à la fin de ses études

De ce modeste asile sont sortis, à ma connaissance,

MM ; mais ici ma plume s'arrête ; qui peut savoir

si ces hommes, qui ont fait leur chemin, ne rougiraient pas de voir leurs noms cités dans ces lignes ?

Dès 1815, M. de Lanneau avait établi la bifurcation des classes à partir de la troisième année ; il avait, en outre, créé une division, vulgairement dite des Palatins, à l'usage des jeunes gens qui se destinaient au commerce ou aux ar[s libéraux.

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