MA CAMARADERIE AVEC GODEFROY CAVAIGNAC
Dans mes attributions diverses , j'avais, cuire autres, la charge celle de distribuer, chaf{ue jeudi, leurs nianus plaisirs aux clcves.
Les menus jjJnisirs étaient de petites sommes, de trente centimes à un franc cinquante, (|ue les familles mettaient à la disposition de leurs enfants pour s'amuser.
C'est ainsi que, i)cndant trois ans, je remis toutes les semaines, à chacun des frères GavaigMiac, la sonmie exorbitante d'un franc cinquante centimes.
Très-jeune encore moi-même, je vivais avec mes barbistes daus une douce et franche cordialilé, nolammenl avec ceux de la première division, ([ui cmhrassait toutes les classes supérieures dejjuis la ([uatrième.
Ma lidèle mémoire se souvient encore des noms de MM. (l'KsparJjùs do Lussau, (loinpuus, CJariul, l'itravcy, (loubard, do Biissidrcs, Labrousso, (Juichcrali Duvousl, Kellrniinnn, [/•on Vnllôc, Jonchim ('Jury, 'l'nschor de lu Va'ji'rin, dn (Jiicicii, Fclix \'i'jicr, (JtiiiicUr, Huptistr, lils de l'atdour de la ('.onuMlie-KranyMiise, Adolpho A'o'irri! et son fi'èrc, les fi-ères Ilynrinllu' et Frédcric-Firmiu Di loi, Lubrouslc, et une foule d'autres encore (pi'il serait ti'op long de citer.
C'était (connue on le voit [)ar ces quelques exemples) la fliMU' de la jeuu(>sse dorée de ré[)0(iue.
Au milieu de celte brillanle poi)ulaliou, ma \ie s'écoulait paisible.
244 PORTRAITS d'auteurs.
L'élève que j'affectionnais le plus , et qui avait toutes mes sympathies , c'était Goclcfroy Cavaignac : sa franchise et sa loyauté me convenaient; j'avais quelques années de plus que lui, il est vrai ; mais cette différence d'âge était peu sensible, et certains rapports de caractère avaient cimenté entre nous une de ces affections réciproques qui survivent à la vie de collège.
Il était au reste très-estimé de ses maîtres, qui le signalaient comme un riidc piocheiir , un esprit solide et brillant , au travail prompt et facile. Il était également adoré de tous ses camarades, à cause de son caractère franc, loyal, chevaleresque, enthousiaste ; c'était par excellence Je bon enfant de Sainte-Iiarbe ; il avait le cœur sur la main, ne possédant rien en propre, partageant avec ses amis tout ce qu'il avait , inspirant par conséquent à tout le monde, professeurs, employés et élèves, une cordiale sympathie.
11 n'en était pas de même de son frère Eugène. C'était aussi un rude piocheur ; mais il avait le travail long et difficile ; faible élève dans ses études; d'un caractère froid , rogue , même un peu lier et pas mal orgueilleux, il éloignait de lui l'intimité dont jouissait Godefroy.
Les deux frères offraient donc à l'œil de l'observateur le plus étrange contraste.
Godefroy était né en 1801, Eugène en 1802 ; ils étaient fils de Jean-Baptiste Cavaignac, le célèbre conventionnel, qui vota, sans sursis, la mort ds Louis XVI. C'est à lui que l'inexorable histoire a repi'oché , à tort peut-être, l'hécatombe do Verdun.
' Après la prise de Longwy , celle de Verdun pouvait avoir une grande importance.
L'ennemi allait franchir la Meuse et pénétrer dans la Champagne.
GODEFROY CAVAIGNAG. 24o
Aussi, lorsque le conseil municipal proposa de livrer Verdun qu'il jugeait incapable de soutenir une longue défense, Beaurepaire , qui commandait la place , fut-il d'un avis contraire, tâchant de faire comprendre les suites d'un tel acte.
Tous ses efforts ayant échoué, le brave gouverneur se fit sauter la cervelle plutôt que de se rendre à l'ennemi.
Il était chef du l'^'" bataillon de Maine-et-Loire.
La Convention lui décerna les honneurs du Panthéon, et donna son nom à une des rues de Paris.
Cavaignac , chargé, en 1792, de faire à TAssemblée nationale un rapport sur ce qui s'était passé lors de la capitulation de Verdun , en apjjcla au tribungl révolutionnaire, et requit toute )a sévérilé des lois contre des jeunes filles et des jeunes femmes, coupables de s'être trouvées à un bal , où assistait incognito le roi de Prusse,... et d'avoir offert des dragées à ce monarque.
Le tribunal révolutionnaire les condamna toutes ù avoir la tète tranchée, sujet fécond d'élégies pour les poètes de la Restauration, qui s'efforcèrent d'inunortaliscrces victimes sous le titre de Vierges do Verdun !
En 1806, Murât, le roi chevaleresque des Deux-Sicilcs, institua en faveur do Jean-liaptisle (Cavaignac un majorât avec le titre do comte.
Le farouche proconsul, en (émoignage de sa conversion complète ; comme celle de iant d'autres , au régime inqiérial; soUicila , pour ses lils , Godcfroy et Eugène, l'honneur de faire partie (k^s pages de Sa Majesté le roi Joachim; requête à laquelle il fut fait droit de la manière la plus gracieuse : plus tard, il fut nommé par son nouveau patron, conseiller d'Klat et commandeur de l'ordre des Deux-Siciles.
Enfin, pendant les CcMit-Jours, il sollicita et obtint de l'Empereur Napoléon h''- la préfecture de la Somme.
246 pouTiiAiTS d'autkurs.
La seconde i'c:ilréc des Bourbons le foira à abandonner son poste, pour passer à Tiruxellcs , où il nionrut bientôt.
Ainsi riiistoire nous enseigne que si quel(|uc jour un descendant de Joachim Muiat remontait sur le trône des Deax-Sieiles , l'aîné des fils d'Euyène Cavaignac pourrait, s'il en avait ba'i'antaisie , reprendre Técusson et le titre de comte, dont son père avait hérité à la mort de son frère Godefroy !
Un blason a toujours du charme, même pour un républicain ! J.-B. Cavaignac père l'a prouvé.
Mais revenons à Sainte-IJarije.
Chaque jour de la semaine, à l'exception du jeudi et du dimanche, je me levais à la diane, comme les élèves. A cinq heures un quart précises, j'étais à mon bureau, situé au rez-de-chaussée du grand bâtiment (|ui séparait les deux cours. La porte de mon gîte , qui contenait la librairie et tous les objets indispensables aux études , s'ouvrait en face de celle du secrétariiit, par lequel on arrivait au cabinet du directeur.
Jusqu'à six heures et demie j'élais très-occupé à distribuer aux barbistes, sur les bons des maitras d'études, des inspecteurs ou du directeur , tout ce que nécessitaient les classes, papier, plumes, livres, elc.
Chaque matin, vers six heures et demie, je voyais accourir de la salle d'étude, un fugitif, Godefroy Cavaignac, qui venait dans ma retraite travailler à ses devoirs ; puis, sa besogne achevée, si j'avais du temps à perdre (ce qui ne m'arrivait pas souv.cnt, astreint que j'étais à donner, jusqu'à huit heures, des leçons particulières d'écriture), nous nous livrions à des causeries sans lin , mais pour nous si pleines de charme (jue nous ne les trouvions jamais trop longues.
M. de Lanneau n'ignorait pas ces escapades de mon
GOUEFROY CAVAlGxNAC. ZLl
aiui ; cependant il les tulùrait, parce qu'il nie jugeait trèsfavoraljlement.
Quelquefois, il arrivait que deux ou trois autres élèves, de mes intimes, fuyaient, eux aussi, l'étude, sous un prétexte quelconque, pour venir rejoindre dans ma retraite leur camarade de prédilection.
C'est ainsi que prit naissance et se fortifia de plus en plus, entre Godefroy et moi, cette liaison de collège qui dura trois ans.