LE CABINET DE TRAVAIL
Dans quelques-uns de mes articles j'ai décrit les cabinets de travail de Balzac, d'Alphonse Karr, d'Henri Berthoud et autres; je ferai de même pour le cabinet de travail de Gozlan. Lorsqu'il s'agit d'un écrivain aussi distingué, rien ne peut être oublié .
Dans chacun des cabinets dont j'ai parlé, par leurs ameublements, leurs embellissements originaux, il était facile de préjuger les goûts, les fantaisies, l'humeur, le caractère et les aptitudes pour tel ou tel genre d'étude, soit littéraire, soit histori(jue ou poétiqpie de celui qui l'habitait.-
n en sera ainsi chez Léon Gozlan.
De ce très-modeste logement, une seule pièce mérite une mention toute particulière : c'est le cabinet de travail.
Cet asile était très-solitaire, très-paisible, bien qu'il fût huche au sommet d'une maison de la rue du Ponceau ; à cette hauteur, nul bruit ne se faisait entendre.
Je suis fatigué de mon voyage aérien pour atteindre à l'empyrée de ce poëte ; faisons un temps d'arrêt.
Pour décrire les richesses artistiques et autres que renfermajlt ce sanctum sanctorum, ce laboratoire de la pensée, il me faudrait posséder la plume descriptive de Walter Scott, cet érudit greffier de la cour des Plaids d'Edimbourg, qui ne passait jamais un seul clou, un seul objet si minime qu'il fût, sans le dépeindre avec amour, dans ses admirables descriptions archéologiques ; ou celle de son rival, son imitateur et son émule, le célèbre de Balzac.
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A défaut de ces plumes d'or, moi qui n'en possède qu'une u: ^««é^ o« laiton, je vais essayer cependant de parler
je ne veux parler au surplus que dos t à la portée de mes faibles facultés.
tu dois, advienne que pourra^ » dit un
1 la situation et les dimensions do cette ond du salon, à gauche, la porte masquée ' ~ ^ ' tapisserie de couleur brune se confondant
3gig " pier qui recouvrait les murs du salon.
ravail, perché au sixième étage, avait envile profondeur sur cinq de largeur ; il était it par une fenêtre-balcon , en retrait de la maison voisine.
ulminant on ne pouvait apercevoir le sol
3 s'arrêtait sur les maisons d'en face vers
étages; mais, par compensation. Ton y
Imirable panorama à perte de vue, de che-
lux, de lucarnes et de toits magnifiques,
s les plus tranchés, rouge, bleu, brun ou
3 ces toits étaient recouverts en tuiles de
ces, en ardoises ou en zinc ; ce bariolage
de couleurs ics faisait ressembler à s'y méprendre à
un vaste jardin de fleurs, et même ils pouvaient rappeler
les jardins fabuleux de Sémiramis à Babylone.
Ces toits étaient l'Eldorado, le lieu de rendez- vous de tous les matous du voisinage, qui se battaient à outrance pour une Hélène aux griffes aiguës ; ils chassaient ensuite les rats et les souris qui abondaient dans tous les greniers comme sur les gouttières. Malheur , trois fois nSalheur à l'imprudent pieiTot qui, dans un jour d'orage, venait chercher un asile sur ces toits inhospitaliers ! A peine y avait-il mis les pattes, que sournoisement, traîtreuse-
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ment) une griffe le happait I II était mis à XQort et dévoré, sans même avoir été plumé !
Parlons maintenant des meubles : ils n'étaient nullement, par leurs dimensions, en rapport aveo*rexigu*ité du local.
En face de la fenêtre-balcon, un vast^litwiivan, garni de tous ses accessoires obligés, recouvert en coutil à bandes alternativement bleues et blanches, s*harmoniait avec le simple papier gris mat qui tapissait les murs.
Ce divan occupait tout ce côté.
Sur ce lit-divan se reposait le-gour et dormait la nuit Gozlan; son large bureau en vieux chêne, recouvert d'un tapis vert usé jusqu'à la corde, était placé tout auprès avec un large fauteuil à la Voltaire également en chêne; deux chaises à dossiers très-élevés complétaient cet ameublement ; Ton ne pouvait circuler à l'entour.
A la tête du lit Ton remarquait un antique et grand bahut en chêne vigoureusement fouillé par le ciseau d'un habile sculpteur sur bois ; sur ce meuble Ton voyait le torse colossal en plâtre du bel Aristomène.
C'était dans ce bahut que, toutes les fois qu'il s'absentait de chez lui, Gozlan serrait précieusement (de crainte des voleurs) ses manuscrits et ses papiers les plus précieux ; il en emportait toujours la clef sur lui.
Au-dessus du divan, tout le long du mur, se déroulaient les plus beaux modèles en plâtre, moulés sur les basreliefs du Parthénon d'Athènes ; des deux côtés de la. cheminée en marbre noir^ à la Franklin et non à Jgi Prussienne, comme on la nomme vulgairement (1), sur* deux crédences en bois peint en noir, se voyait une collee-
0) C'est l'illustre Franklin, lorsqu'il habitait à Passy, qui inventa pour son propre usage , ce mode de cheminée , qui a été perfectiotUà4 par les Prançais et ikA psr les nnssiens.
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iion de pipes en terre rouge, noire ou blanche, coUec» tion curieuse et très-originale, peut-être unique, irapportée par ce collectionneur original et économe de ses voyages sur les côtes d'Afrique; pipes qpii, par leur couleur, annonçaient un long usage.
Au-dessus de ces pipés Ton remarquait, appendus, des trophées moins pacifiques : c'était une collection d'armes de combat, telles que kricks malais, yatagans, stylets, poignards, etc., objets qui dénotaient chez leur propriétaire les aptitudes guerrières.
Lorsque pour la première fois je vis ces armes, j'en témoignai mon étonnement à Gozlan, qui, sans mot dire, détacha un formidable krick; le tira de sa gaîne en peau de chien marin, le plaça sous mes yeux et me dit :
— Vous voyez bien cette arme, c'est le plus beau fleuron de ma panoplie. Au Sénégal, mes camarades et moi fûmes traîtreusement attaqués dans une forêt par une bande d'esclaves marrons; je fus frappé au visage par l'un de ces misérables; j'étais fort et vigoureux, je terrassai celui qui m'avait blessé, je lui arrachai cette arme.
— Diable 1 lui répondis-je, mais que fîtes-vous de cet esclave ?
— Belle question , en vérité , que vous me faites là ! Parbleu I je le mis à mort comme un mécréant qu'il était. Voyez sur ma figure la balafre que ce chien de Sénégalais m*a faite! Et il me fit voir une cicatrice, qpie je
n'avais pas encore remarquée.
Entre la porte-fenêtre, à droite, et la cheminée, se trouvait un modeste petit corps de bibliothèqpie, consistant en six étagères en bois de sapin, qui formait un contraste très-étrange avec la richesse des objets qui l'accompagnaient.
Si le contenant était primitif, le contenu était d'une immense richesse. Juges-en :
Sur ces rayons étaient placés tous nos classiques français, depuis le quinzième siècle jusqu'au dix- neuvième; tous nos grands poètes, prosateurs, moralistes, historiens, tous rhonneur et la gloire de la langue française.
La judicieuse réunion de ces ouvrages prouvait surabondamment que leur propriétaire était un amant passionné des anciens, un écrivain de la vieille roche.
Puis, parmi ces ouvrages, se faisait remarquer un choix d'auteurs classiques latins, grecs, italiens, espagnols et anglais, tous publiés dans leur langue originale.
Léon Gozlan n'admettait pas que Ton pût admirer le génie d'un auteur étranger, dans une traduction qui laisse toujours à désirer.
— Combien, disait- il, n'a-t-on pas fait de traductions d'Horace, de Tacite, Anacréon, Homère, Milton, Cervantes, etc.! pour ne nommer que qpielques auteurs pris au hasard. Eh bien 1 citez-moi une de ces traductions qui soit parfaite I . . . qui fasse connaître et admirer le génie de l'écrivain? C'est dans le texte seul qu'il faut lire un auteur étranger.
Aux choses très-originales que je viens d'énumérer, il convient d'ajouter une précieuse collection, rangée sur deux tablettes en face du bahut, de portraits-charges en plâtre et en terre cuite des célébrités artistiques ou littéraires de l'époque, tels que Balzac, Soulié, Foucher, etc., de l'habile et satirique M. Dantan.
Si à ces originalités vous ajoutez encore de magnifiques gravures modernes encadrées en simple bois de palissandre, offertes par les artistes qui les avaient gravées, à leur protecteur et ami, vous aurez, a peu de chose près^ idée de ce musée au petit pied, de ce cabinet de travail de Léon Gozlan, cet intrépide et fécond travailleur.
C'est dans ce sanctum sanetorum que cet infatigable
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écrivain était constamment en rapport avec les muses, ses sœurs en Apollon !
YI
COUPS DE GRIFFES ET OE BEC, SANS SOURmES.
En attendant que Léon Gozlan voulût bien me remettre le précieux manuscrit que j'attendais déjà depuis plus de deux ans, la Conjuration du soulier, ou Saint-Pierre de Rome, je pelottais en quelque sorte avec lui.
En 1834, je publiai les Méandres, en 2 volumes in-8«, recueil de douze nouvelles déjà parues dans les journaux ou les Revues.
A cette occasion, je fus témoin d'une scène très-extralittéraire et très-orageuse, je vous l'assure, par les plus ronflantes et les plus sanglantes épithètes que lançait Gozlan à son ancien collaborateur des Intimes, maître Raymond Brucker, que je retrouve souvent dans mes souvenirs.
. Brucker allait publier sous quelques jours les Soirées de Corbeil, par Michel Raymond. Ce fut Gozlan qui, un matin, vint me prévenir de cette infraction que j'ignorais. Depuis deux ans sur mes couvertures de livres, dans mes catalogues, j'annonçais : Sous presse, pour paraître prochainement, les Soirées de Corbeil, par M, Léon Gozlan, 2 vol. in-8^. Il avait pris le nom de cette petite ville, parce qpie chaque année, aux vacances, avec M"»« Gozlan et sa jeune fille, il allait y passer qpielques jours, chez sa belle-mère, qui l'habitait.
L'on conçoit la fureur et Tindignation de Gozlan lorsqu'il apprit cette usurpation de titre par son ancien ami.
188 poRTRAira d'autburs.
A une avalanohe de justes reproches, très-m^ités cette fois, Brucker, qui courbait la tôte, la releva tout à eoap, sous une parole plus acérée que les autres, et répondit à son fougueux adversaire :
•^ Est-ce que je savais, moi! que tu avais pris ce titre?....
Il fallut donc substituer un autre titre à Touvrage de Gozlan : ce fut celui de Méandres, inspiré par la conduite de Raymond Brucker, qui s'était engagé par traité avec moiy à ne rien publier en son nom jusqu'à oe quHl m'eût livré son ouvrage intitulé : Menaonge,
Non-seulement il me frustrait du titre de oe livre, mais encore il frustrait son ami^son oollaboratenr aux/o/ijnâs, d'un titre qui lui ajipartenait.
Un titre est une propriété.
Depuis longtemps, saint Raymond Brucker, je t'ai pardonné cette coupable infraction; mais je doute fort que jamais tu pardonnes à Léon Goslan les coaleuvrea qu'en cette circonstance il te fit avaler, dans l'explosion de sa légitime colère.
En 1887, je réimprimai en deux volumes in«8% Washington Lever t et Socrate Leblanc, cet ébouriffant paradoxe, qui avait paru déjà dans la Revue de Paria,
Avouons-le, malgré les articles nombreux et fort louangeurs qpie l'auteur sut obtenir de ses confrères les journalistes 9 qui n'osaient lui refuser le concours de leurs plumes laudativeis, cette œuvre obtint les honneurs d'un ibizr complet.
L Enfant de Dieu, d'Antony Thouret, m'avait fait boire un amer bouillon. Washington Levert et Socrate Leblanc m'en firent avaler un plus atroce encore.
La presqpie totalité de l'édition ne fit qu'un saut de ma boutiqua dans celles des épiciers et des marchands de tabao.
Pui8C[ue mes souvenirs me ramènent à M. Antony Thouret, qu'il me soit permis de glisser ici quelques mots STu* cet illustre auteur.
Vous pensez bien que je n'ai pas la prétention de parler longuement de tous les littérateurs dont j'ai édité les œuvres.
Je ne m'occupe que de quelques-uns des écrivains d'élite dans l'intimité desquels j'ai eu l'honneur de vivre.
En 1848, pour l'acquit, sans doute, de mes vieux péchés, j'eus la malheureuse idée de publier une Biographie im' partiale dea neuf cents représentants à F Assemblée con^ stituante,
J'adressai, à cet effet, à chacun des élus du peuple une circulaire pour les inviter à m'envoyer leur profession de foi, et tous les documents nécessaires pour faire rédiger par mon vieil ami Eugène de Monglave les notices qui les oonoernaient.
Que de notices curieuses n'ai-je pas reçues des représentants eux-mêmes qu'elles concernaient; quand^ par
bonheur, ils savaient lire et écrire 1 «
Qu'il serait intéressant aujourd'hui de publier ces notices originales écrites par ces citoyens démocrates si habiles à se faire mousser sans vergogne I
Or, en ce temps fortuné, déjà si loin de ndus, il arriva, un beau matin, qu'un gendarme à cheval vint m' apporter une dépêche volumineuse, dont je dus signer le récépissé.
Elle contenait la lettre suivante :
« Citoyen éditeur!
« Je vous adresse les notes incluses pour la biogr«i-
140 PORTRAITS d'auteurs.
phie q[ue vous me destinez. Veuillez m'en accuser réception.
« Salut et fraternité I
« Antony Thouret. »
Dans ces notes modestes, l'honorable représentaift rappelait avec complaisance tous ses titres littéraires comme poëte, historien, auteur dramatique, romancier, etc., etc.
Je pris la plume, et je répondis incontinent par le môme gendarme :
« Citoyen représentant I
« J'ai l'honneur de vous accuser réception des notes que vous avez bien voulu m'adresser pour faire rédiger votre biographie.
« Je vous ferai remarquer seulement que, parmi tous les titres littéraires qui doivent transmettre votre nom à la postérité la plus reculée, père ingrat que vous êtes I vous avez oublié celui de VEnfant de Dieu, que j'ai publié de vous et qui m'a fait boire un bouillon si amer.
« Je vous Tai payé 1,500 francs.
a J'ai l'honneur d'être, citoyen représentant, votre ancien éditeur.
« Werdet. »
Oncques jamais ce fougueux républicain ne jugea convenable de répondre à cette sanglante observation.
Il dut se résigner à avaler aussi ce bouillon si amer pour son amour-propre blessé.
Ce npn-succès de Washington Levert et Socrate Leblanc, faisait peu mon affaire.
Plus vivement que jamais, je pressai avec courtoisie Léon Gozlan de me livrer, enfin, le manuscrit auquel il
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travaillait, disait-il, sans cesse, ce bienheureux Saint-Pierre de Rome, dont la construction n'avançait pas.
Rien, absolument rien ne m* arrivait que de fallacieuses promesses.
Enfîn, il m'avoua, vers cette époque, que le sujet lui offrait tant de difficultés, à cause des immenses recherches historiques auxquelles il était forcé de se livrer, qu'il se voyait contraint de substituer à ce roman la suite de ses études de mœurs, les Influences, dont le Notaire de Chantilly, déjà publié, avait été le point dfe départ.
Je consentis volontiers à cette substitution, et le Médecin du Pecq remplaça l'insaisissable Saint-PIerre de Home.
Je dus attendre deux autres années cette nouvelle étude de mœurs, — cruelle étude à laquelle fut soumise ma patience.
Dites-moi donc si le pauvre éditeur n'en devait pas avoir en réserve une triple dose?
« Pourquoi ne faisiez-vous pas poursuivre ce débiteur
récalcitrant? » m'objecterez- vous dans votre gros bon sens.
Oui, sans doute, j'aurais dû le faire, mais j'avais souvenance de ce qpii, dans un cas semblable, m'était arrivé avec Raymond Brucker. Je savais aussi à quel homme j'avais affaire, je connaissais à fond son caractère, et l'on m'avait charitablement prévenu de ce qui me reviendrait, en définitive, de mes poursuites.
Je m'armai donc d'une patience stoïque, et j'attendis, les bras croisés, l'effet du bon vouloir de mon ami. C'était sagesse
142 poRTRAm d'auteurs.
i;n futur auteur dramatique.
Il paraît que ma brutale réponse à Gozlan de ne vouloir publier ses poésies des Aygaladea qu*à la condition de ne pas lui payer de droits d'auteur, Tavait blessé dans ses intérêts et son-amour propre de poëte, car après ce refus, il fut q[uel({ue temps sans venir chez moi.
De mon côté, j'avais fini par ne plus guère aller rue du Ponceau fk*apper inutilement à sa porte, ne pouvant jamais le rencontrer chez lui; ensuite j'étais trop occupé par mes nouvelles publications qui réclamaient tous mes soins,
Léon Gozlan cependant me revint un jour.
— Vous paraissez ce matin, lui dis-je, bien joyeux, car, contre votre habitude d'économie, vous fumez en entier un cigare de la Havane 1 — Qu'y a-t-il donc de nouveau ? Pouvez-vous me le dire ?
— En effet, me répondit-il, il y a de l'heureux et du nouveau ; jugez-en vous-même.
Il plaça alors sous mes yeux une ordonnance de payement de 2,000 francs que lui accordait le ministre de Tintérieur» à titre d'encouragement littéraire.
— C'est une bonne fortune qui, sous forme d'un aérolithe d'or, vous tombe sur la tête. ^ . Mais qui vous a valu cette faveur?
— C'est une chose très-facile à vous dire : la publication de mes Châteaux royaux, dont Ie8 Tourelles que j'ai déjà publiées en 2 volumes in-S», ne forment que la première série. Ce travail demande de profondes et sérieuses études, de frécpients voyages, de longs séjours sur les
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lieux mêmes, afin que de visu je puÎMe en faire une fidèla description historique. — C'est à ee sujet que j'ai adressé au ministre do l'intérieur une double demande : Tune de m'accorder, à titre d'encouragement littéraire et histori- (pie, une importante indemnité pour me couvrir de tous mes frais et me permettre de continuer ce long travail ; la seconde de m'accorder la croix d'honneur que je crois mériter par mes travaux. — Conune vous le voyee » ce cuistre de ministre ne m'aeeopde qu'une très-modi<)ue somme de 2,000 francs que je vais placer, du reste, en rentes sur l'État, ce qui me produira un solide revenu de 100 francs par an, mais il m^ refuse la croix, ou plutôt c'est le roi lui-môme qui. me refuse cette honorable dis* tinction, je le sais de très-bonne source, tandis q«*il la prodigue à de soi-disants écrivains, dont le seul et unique mérite est d'être des intrigants et des flatteurs quand môme. — Je ne suis ni un flatteur ni un intrigant, je ne suis le protégé de personne... Un jour je saurai contraindre le roi à me décorer. . . Je ne devrai cet honneur qu'à mon seul et unique mérite..* Mais me refuser la croix d'honneur 1 o'est une indignité !.. c'est très-découra* géant môme.
« Napoléon le Grand savait mieux ennoblir la profession si honorable d'hommes de lettres, ces déshérités de la fortune ; il créa pour eux des emplois lafg^neni rétribués dans les ministères et autres administrations de l'État, de véritables sinécures qui les faisaient vivre très-beno* rablement, tout en cultivant leurs paisibles travaux.
« Lorsque cet immortel législateur dota la France de la Légion d'honneur, en 1802, la première décoi'ation qu'il accorda ne fut ni à un général victorieux, ni à un maréchal de France, ce fut à un savant laborieux et modeste, le comte de Lacépède.
« En plaçant sur la poitrine du continuateur dés tra-
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vaux de l'illustre BufPon ce premier signe de l'honneur, Napoléon voulut prouver qu'il honorait le travail de la pensée à l'égal du courage ; que les inéditations du savant, le compas de l'artiste, l'outil de l'ouvrier laborieux, la charrue du laboureur avaient autant de prix à ses yeux que l'éclat des armes et devaient également rendre la France grande, illustre et prospère.
« Il n'en est plus de même aujourd'hui.
« Ce sont l'intrigue et la flatterie qui gouvernent le monde officiel.
« Puisque mes travaux historiques et liKéraires sont si peu honorés et si peu encouragés, je vais abandonner ces travaux aussi ingrats que peu rétribués.
« Quelque laborieux que soit un homme de lettres, quelque nombreux que soient les articles qu'il publie dans les journaux, ainsi que le nombre des volumes qu'il a produits, s'il a le malheur d'être père de famille, s'il a des enfants à élever, jamais il ne pourra acquérir cette modeste fortune, cette aurea mediocritas, si vantée par Horace ; il sera constamment dans un état de gène voisin do la misère, il ne vivra pas, il ne fera que végéter.
« Telle est actuellement la position faite à tout homme do lettres ; cette position, je ne veux pas l'accepter, parce que j'ai la noble ambition de vouloir acquérir une fortune avec les produits de ma plume.
a Aussi, ai-je pris la détermination de me consacrer à la littérature dramatique.
« Il n'y a que le théâtre qui puisse, en quelques années de succès , avec de l'ordre et des dépenses modérées, donner la fortune.
« Voyez , au surplus , Eugène Scribe , Victor Hugo, Alexandre Dumas, pour ne vous citer que ces trois noms vraiment dramatiques, ces idoles d'une foule lettrée ; 1
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fortune couronne leurs travaux, elle les comble de ses faveurs.
« Je veux faire comme ces auteurs, je veux marcher sur les traces de ces maîtres de Tart. »
C'est ainsi que, vers la fin de 1838, Gozlan m'avoua qu'il avait l'intention de se vouer à la littérature dramatique.