MIEL ET VINAIGRE
De 1835 à la fin de 1838, j'allai très-fréquemment chez Gozlan pour connaître enfin où il en était de son interminable Médecin du Pecq, que j'attendais depuis si longtemps.
Jamais, ainsi que je viens de le dire je ne pouvais parvenir à le rencontrer.
M™« Gozlan, à mes questions, me répondait invariablement:
— Léon est sorti, je ne sais à quelle heure il rentrera, il n'a pas l'habitude de me le dire.
Enfin cependant je résolus d'en avoir le cœur net et d'éclaircir un mystère qui me désolait.
Mais comment provoquer une explication puisque je ne voyais plus chez lui cet auteur ?
Cependant Gozlan, en 1837, venait régulièrement les mercredi et samedi chez moi ; il y venait flâner et fumer son bout de cigare avec des jeunes gens, mes habitués, tous des chroniqueurs attachés aux petits journaux légers et satiriques.
Lorsque Léon se présentait, c'était un crescendo d'hila-
146 PORTRAITS D*AL'tEURS.
rite générale qui l'accueillait par des bons mots, des lazzis, de folles et décolletées historiettes, très^gaies, je vous assure, et très-divertissantes.
Je ne pouvais décemment, sans être impoli envers ces jeunes écrivains, dire à Gozlan : J*ai à vous |>arler en particulier.
Mais une occasion très-heureuse se présenta un jour pour moi.
J'étais seul, un samedi, à corriger des épreuves» lorsque Gozlan» selon son habitude, vint me voir.
— Comment, me dit-il, vous êtes seul ? et où sont donc ces messieurs ?
— Je ne sais, lui répondii^-je, mais j*ai tout lieu de croire qpi'ils ne viendront pas aujourd'hui, parce que la Copie de la Chronique de PariSy qui doit paraître demain, a été terminée hier au soir ; ils profitent de ce jour de vacances pour aller faire une partie de campagne à Asnières, dans le bachot d'Alphonse Karr, avec son terre-neuve Freychutz.
. — Diable 1 dit Léon en fronçant ses épais sourcils, cela me contrarie beaucoup, j'avais à causer avec ces messieurs.
Je profitai de l'occasion pour provoquer l'explication que je désirais*
Assis commodément devant *un bon feu, Léon m'offrit im cigare. • . le seul qu'il m'ait jamais offert I
La fourmi negt pas prêteuse
Et môme encor moins donneuse.
Je fus ébloui par cette géilérosité inattendue.
Quelques propos insignifiants s^engagèrent entre nous, tout en envoyant vers le plafond de formidables tourbillons de fumée.
Tout à coup je sonnai la charge ; j'adressai à Gozlan, mais d'un ton très-ironique, œs paroles :
— Il paraîtrait que, de môme que le célèbre Jj^fédecin du Pecq, vous êtes constamment en visite, car il m*arrive très-rarement la bonne fortune de vous rencontrer chez vous, ce qui me prive d'un double plaisir, le premier de vous serrer la main ; le second, de connaître à quelle époque enfin vous me remettrez ce précieux manuscrit, que vous me faites incessamment espérer, — que j'attends depuis cinq ans, — sur lequel j'ai été assez heureux pour vous payer d'avance 2,000 francs sur 3,000, ce qui fait 600 francs d'intérêts à 6 0/0 par an de perdus-pour moi.
— En effet, me répondit-il sur le même diapason, j'ai beaucoup de visites à rendre, car vous conviendrez avec moi que ma clientèle, à Paris, est plus importante que celle du Pedq, môme en y ajoutant celle de Saint-Germain. — Oui, je sors beaucoup ; cela ne me surprend pas si vous ne me rencontrez pas chez moi. — Pourquoi aussi ne vous y présentez- vous lorsque j'y suis ? C'est alors de votre fautes que diable I
— D'après cette réponse ambiguë, je dois conclure que vous devez ûâner beaucoup et travailler très-peU.
— Moi, un flâneur! moi, un paresseux! C'est violent ce que vous me dites là ! Jamais personne encore n'a osé m'adresser de tels reproches ! Je Ue suis ni l'un ili l'autre, j*ai seulement sur les bras de nombreuses affaires. — Quant au manuscrit dont vous me parlez, et au sujet duquel vous m'avez lancé une épigramme, j'y travaille. . .
— Sans doute, à la façon de la toile de Pénélope ?. . . Lorsque je vous en parle, vous me renvoyez toujours aux calendes grecques. — 11 vous faut, je vous le déclare, en finir de toutes ces temporisatio;^s ; il faut que je connaisse si la réalité ne sera toujours pour moi qu'une fiction. — Je vous pose carrément et franchement cette question :
OÙ en êtes- vous de votre manuscrit ? quand me le livrerez-vous? Répondez catégoriquement, ou je pourrai me
fâcher
A ces vigoureuses paroles, Gozlan devint pourpre , le sang injecta ses yeux.
— Savez-vous, me dit-il sarcastiquement, à qui vous ressemblez en ce moment, avec votre colère ? Je vais vous le dire en trois mots : à une asperge montée (très-historique) ; vous n'avez pas assez de nerf pour vous fâcher sérieusement. — Je vous le répète, je travaille constamment à mon Médecin du Pecq, Je ne sais quand je pourrai le terminer. Êtes- vous content maintenant ?
— Mais nullement, vous paraissez prendre tout ceci comme une plaisanterie de ma part; puisqu'il en est ainsi, je vais placer sous vos yeux le double de notre traité.
J'ouvris mon bureau, j'en retirai ce double et le mis sous les yeux de mon auteur, en lui indiquant du doigt un article ainsi conçu :
« Si, un an après la signature du présent traité, l'auteur n'a pas livré à son libraire la totalité du manuscrit de l'ouvragé promis par ces présentes conventions, il sera passible, comme dommages-intérêts, de lui payer, pour chaque mois de retard, une somme de soixante francs.»
— Cet important article vous condamne actuellement. Il y a cinq ans que je vous ai payé 2,000 francs sur 3,000; si j'avais mis à exécution cette clause de rigueur, vous auriez à me payer, comme une juste indemnité, la somme de 2,800 francs ! Ne me contraignez donc pas à faire aujourd'hui ce que j'aurais dû faire depuis très-longtemps.
A ces mots prononcés avec fermeté, Gozlan entra en fureur, ses cheveux se hérissèrent, ses yeux lancèrent des flammes.
— Si vous aviez cette audace, ou plutôt ce malheur
LÉON OOZLAN. 149
pour vous, je vous rendrais la vie très-dure I Et les épreuves, quand vous les remettrais-je ?
— A cette menace, Monsieur, il me suffira de vous répondre que, tout aussi bien qu'à Berlin, il y a des juges à Paris qui pourront vous forcer à exécuter à la lettre votre traité et vous contraindre à renvoyer ces épreuves en temps utile. — Ensuite je vous dirai que, possesseur de la totalité de votre manuscrit, je pourrai me passer de votre concours ; il me suffit, pour cela, de faire composer votre copie avec une très-ponctuelle fidélité. . .
Calmé par ces raisons, Gozlan reprit :
— Vous seriez dans votre droit, je dois Tavouer. . . — Mais ce qui vaut mieux, « soyons amis, très-cher I »
Et, en signe de paix , il m'offrit sa main que je pressai cordialement.
AVEU?^ ET GONFmENGES INTIMES.
— Mais, repris-je d'un ton plus affectueux, jusqpi'à ce moment vous ne m'avez pas prouvé que vous n'étiez ni un flâneur, ni un homme qui gâche un temps précieux : j'attends que vous vous disculpiez de ces graves reproches.
— Vous tenez donc à connaître comment j'emploie mon temps, et comment je travaille ?
— Oui, certes, j'y tiens absolument, comme je connais la manière de travailler de Balzac. Pourquoi me feriezvous un mystère de la vôtre, je vous le demande ?
— Votre désir est on ne peut plus juste; je vaisdonc vous
150 PORTRAITS d'ATJTEURS.
faire mes confidences, homme terrible et exigeant vous êtes !
Comme tout mortel , j'ai à dépenser chaqpie jou^ vingtquatre heures. J'en fais deux parts; l'une de jour, l'autre de nuit.
Parlons tout d'abord de celle du jour.
Je me lève vers les neuf heures du matin, à moins que je ne sois indisposé , ou que je me sois couché plus tard que d'habitude, et vous verrez tantôt ce que j'entends par là.
Lorsque je me suis levé, je fume une^ pipe ; tout en la fumant je parcours un journal politique, car vous savez que je suis, de la presse militante,, les revues et les petits journaux.
Je prends ensuite pour me délasser l'esprit mo^ auteur favori, Michel de Montaigne, je lis quelques passages que je commente. — Ces diverses occupations me conduisent vers onze heures, c'est l'heure où je prends ma tasse de café à la crème ; cette légère collation me suffit pour attendre l'heure du dîner.
Je reprends de nouveau ma chère pipe. Fumer pour moi est un souverain bonheur 1 C'est le temps de la flânerie, de la rêverie et de la réflexion.
Dans cette occupation favorite, dans ce far niente de l'Italien, je suis des yeux , comme un enfant, les tourbillons capricieux de la fumée qui s'échappe de ma pipe, en nuages qui se réunissent, se divisent et finissent par s'évanouir dans les airs.
En suivant toutes les évolutions de cette fumée, je pense, je réfléchis et je médite.
Je pense à tout ce que je dois écrire ce jour-là; — je réfléchis sur ce que pourra me produire le travail de ma journée; — je récapitule les noms de tous ceux que j'ai à visiter, r— directeurs de journaux, de i^evues et de théâ-
LéoN aQzi«49. 151
très, •*- aoteurs, actrices et artistea, qvie j'ai intérêt & voir pour me les rendre favorables , — les imprimeurs, les libraires les plus importants ; en ui^ mot cette clientèle que j'ai à soigner, bien autrement nombreuse et importante pour moi que -celle de mon Médecin du Pecq.
Je sors enfin de chez moi vers midi pour aller à mes affaires et commencer pia chasse aux idées d'autrui.
Ici môme, chez vous, sous vos yeux, deux fois par semaine, de même que les laborieuses $^beilles,je viens faire ma picorée la plus abondante. — C'est ici que se réunissent Taprès-Tnidi quelcpies collaborateurs de journaux légers et satiriques, ils sont tous jeunes et bavards; — ces écervelés ne doutent de rien ; ils rient à qui mieux mieu?( entre ^ux de tout ce qu'ils ont pu entendre ou saisir au vol , de tous les cancans plus ou moins scanda-* leux, littéraires ou autres. J'excite leur hilarité et leur verve par quelcpies bonnes et piquantes bourdes que j'iU"» vente.
Vous êtes là, cher libraire, personnage muet ; vou« êtes tout surpris de cette gaîté, de ces éclata de rire homériques qui font trembler vos livres sur les tablettes de votre magasin; vous n'y comprenez rien, et cependant vous riez, vous êtes là comme le roi Midas, vous avez dea oreilles , mais vous n'entendez pas . . . « .
— Halte-là, LéonI Merci de cette comparaison; je vais placer cette inconvenante personnalité à côté de celle de Y asperge montée. Gardez- vous d'y revenir une troisième fois ; je saurais vous prouver alors que tout débonnaire que je suis, lorsque l'on m'offense, j'ai bec et ongles; de ma iiature, ensuite, je suis caustique.,... Gardez- vous donc de m'offenser de nouveau, car je saurais à mon tour vouq blesser au vif dans votre orgueil d'homme de lettres..
-^ Trop susceptible éditeur» je n'ai pas voulu vous offenser le moins du monde &x parlant du roi Midas; n'y
ISS
r^fez qu'une disiratiiaa ; c'est t:>^ sâm p i euMa it m /j/isas liogaœ Irw-inToiontajrc-
— Diilr^0:tioB oa Imps^a liBj^aœ^ n' j rerenez plus.
"' Trcip iMLÇceptible libraire, ne tous échanfiTez pas ainsi la bile* e:2\iatir%Wi&\ en tous parlant da roi Jiidas qui nVvaît qœ de« oreilles d*âne, j'étais très-loin de ▼ooloir voiiK comparer i ce personnage faboleiix : êtes-Tons satisfait maintenant ?
Parmi ces jennes loos, il en est on sortont qne j*admire; quelle verve! quelle brûlante et caustique imagination! quel gaillard! il ira très-loin, je le prédis. Quand sa plume touche un homme de lettres, un artiste dramatique ou autre. Ton peut assurer d'avance qu*il est mort, c'està-dire qu*il ne pourra jamais se relever du trait, satirique ou mordant, qui Faura frappé en pleine poitrine : ce trait sera pour lui comme la robe de Déjanire; U ne pourra jamais l'arracher.
Comme vous recevez tous les petits journaux vous avez dû lire dans le Corsaire cette spirituelle bouffonnerie dirigée contre rinoffensif Pierre Gharpenne, à propos de son refus d'être nommé rédacteur en chef de ce journal » lors du retour de son fameux voyage au Gaazacoaho.
Gomme ce jeune homme a épaté, démoli et éreiuté cet intrépide voyajg^eur, lors de la publication de son voyage ou Guâzacoaleo! Il suppose que Pierre Gharpenne, afin d'éviter d'être mis à mort par les indigènes de ces contrées sauvages parce qu'il avait laissé croître dans toute sa longueur sa barbe couleur de carotte, couleur que ces naturels avaient en horreur , avait dû en faire le sacrifice pour être méconnu dans sa fuite; — couper sa barbe u'ost rien, mais la confire dans un bocal rempli de vinaigre est admirable I la rapporter ensuite en France, pour prouver aux inci'édules tous les dangera qu'il avait réelle-
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ment courus dans ses pérégrinations dans ces contrées peu connues, est une délicieuse plaisanterie !
Jamais Pierre Gharpenne ne pourra se relever de sa barbiche conûte dans du vinaigre! Singulier condiment, dirait un Anglais !
Ce jeune écrivain est mort sous la plume de ce jeune chroniqpieur.
Et cet autre article, plus original encore et plus moqueur. Dans l'entrefilet du journal satirique le Charivari, tout Paris intellectuel put lire un matin ces lignes :
« Demain, les acteurs du théâtre des Variétés donneront la première représentation d*un vaudeville en deux actes, avec couplets, sous le titre : Le mariage du bœur Apis avec la belle vache lo,
a Cette pièce a été étudiée dans le plus profond «ecret. Ce vaudeville est très-gai, très-bouffon. C'est une surprise offerte par le directeur aux fervents habitués de son théâtre.
« L'on se dit tout bas, à Toreille, sous la promesse du plus inviolable secret, que ce vaudeville est dû à la plume joviale de M. Gustave Planche , le roi de la critique sérieuse et érudite. »
L'on peut juger du profond étonnement que produisit cette annonce extraordinaire
Le public lettré accourut au bureau de location du théâtre pour y louer des places, afin d'assister à la première représentation d'un vaudeville de ce grand aristarque, de ce pourfendeur impitoyable de toute réputation littéraire, artistique ou autre.
Ce qu'il y eut de plus piquant, à part l'originalité de l'aoïnonce, c'est que Gustave Planche, dans son chétif hôtel garni de la rue du Plâtre, dévoré par une affection cutanée, abandonné depuis longtemps par les siens, vit sa porte, ce jour-là, du matin au soir, comme assiégée par
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des visiteurs qui venaient lui demander des billets de faveur; les plus tenaces et les plus importuns étaient ceux-' là même qui l'avaient le plus complètement délaissé I
Quelle désopilante 'plaisanterie joua ce jeune homme à son très-intime ami Gustave Planche, son maître eu pureté de style I
C'est ainsi, comme vous le voyez, que je pratique ce que je nomme ; « ma chasse aux idées d'autrui, 9 h laquelle j'ajoute colle plus abondante encore que je tiens de ddzne nature.
Lorsque ma palette est suffisamment chargée, je rentre chez moi^ je vais me renfermer dans mon cabinet où n'entre personne, pas plus ma femme que ma fille.
Je me mets alors à mon bureau.
C'est là que je me plais à aiguiser mes traits les plus acérés, les plus piquants, les plus mordants qui paraîtront
le lendemain , que l'on trouvera si naturels Ma
plume alors, vive, légère, court, vole sur mon papier, elle peut à peine suivre le cours de mes idées; au bruit qu'elle fait en grinçant, l'on pourrait presque deviner ce que j'écris. J'esquisse très-rapidement ce que l'on nomme mes nouvelles à la main, dont les journaux satiriqpies sont si friands, parce qu'elles sont lues et dévorées le lendemain matin avec avidité par le public, toujours impatient et curieux d'apprendre quelque historiette du langage yert, quelque bon mot un peu hasardé , quelque petite infamie approchant le scandale.
Mon sac à malices est vidé enfin 1
Je cours aux journaux qui attendent la pâtée habituelle pour le lendemain. Je porte mes articles moi-*méme pour deux raisons : La première, c'est que je me fais toujours payer hic etnunCy donnant, donnant. Je ne fais pas de crédit. La seconde, c'est dans la crainte que le porteur de ma copie ne la perde en route, ou qu'il s'amuse à flâner et
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n*amve trop tard. — Ma laborieuse distribution terminée, je rentre chez moi^ pour dîner avec ma famille qui m'attend. Je suis très-fatigué, il est vrai, mais je rapporte de ces beaux petits écùs qui font le bonheur de ma vie.
Ce genre de travail me rapporte gros.
C'est avec ce produit que je 4éfraye^ et très au de^à, toutes les dépenses de mon ménage.
Voici donc expliquée la première partie de mon travail du jour.
Je suis très-loin d'avoir été un flâneur ou un parea- ^€i\u(, comme vous me l'avez si malicieusement dit.
Joui ce que je vais rapporter actuellement touche de très-près à la vie privée, qui toujours doit être murée, pour ain^i dirp; mais tout ce que je vais racqnter est si favorable à cet homme de lettres, que Ton me pardonnera ces indiscrétions qui prouvent à quel point cet auteur possé- 4ait 1^^ qualités les plus rares pour se faire aimer.
Il y a plus de trente-trois ans que Gozlaa me fit ces intimes confidences ; si je les divulgue aujourd'hui, c'est que je puis invoquer en ma faveur, comme ciroo^stanee atténuante, la prescription trentenaire.
Gozlan reprit en ces termes la parole ;
— Parlons de mon travail de la nuit.
Assis entre ma femme et ma fille, notre dtner terminé, je rentre dans mon cabinet. Pour me distraire je fume une pipe, j'aspire avec délices l'acre fui^ée qui s'en échappe,
Tout remis en ordre dans la salle à manger et la cuisine par ma compagne et notre fille bien-aimée quelle initie aux soins du ménage, ma femme et Léonie viennent me rejoindre.
La première apporte sa broderie , la seconde ses livres de classe et seà cahiers de devoirs.
Ma soirée, d'un véritable bonheur pur et sans aucune préoccupation étrangère, commence alors.
Il est huit ou neuf heures environ.
A mon retour du Sénégal , pour vivre , puisque je n'avais pas le sou, mon vieil ami et compatriote Méry me procura> dans une institution de jeunes garçons, à Marseille, une modeste place de répétiteur.
Pour ma fille chérie je redeviens , non pas seulemcRt un pédagogue , mais un véritable enfant , qu'un rien amuse. Placé entre ma femme et ma fille, ces deux êtres qui font tout mon bonheur, je suis le plus'heureux des hommes !
Mais la connaissez-vous , cher , cette adorable enfant , qui bientôt va atteindre sa sixième année ?
— Il y a deux ans vous m'offrîtes chez vous un déjeuner digne d'un Lucullus , en compagnie de vos intimes amis : Alphonse Royer, Edouard Bergounioux et Jules David. Je remarquai avec admiration , placée à côté de sa mère, en face de vous , une très-jolie petite brunette, a moitié fruits moitié chair ^ » comme vous l'avez écrit dans votre gracieuse nouvelle le Croup , qui semblait ▼ouloir arracher des larmes involontaires ; cette belle petite fille ressemblait comme deux gouttes d'eau à certain moutard nommé Léon que vous connaissiez quand il avait son âge.
Même coupe de figure, même chevelure noire abondante , soyeuse et naturellement bouclée. Je n'ai pu juger de son esprit , mais à la mobilité de ses traits expressifs, à sa fébrile impatience, n'osant bavarder devant des étrangers, dominée qu'elle était par le regard sévère de son père, je sentais bien qu'elle trépignait d'impatience, de colère même, de ne pouvoir donner un libre cours à sa angue encadrée dans des lèvres de corail.
— - C'est bien là le portrait physique de mon adoré ^
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Léonie ; mais par où elle brille surtout, c'est par son esprit, sa précoce intelligence ; elle devine tout ; elle a de ces réparties fines , vives , spirituelles qui vous charment et vous étonnent tout à la fois ; ajoutez qu'elle est douée d'une mémoire admirable, qu'elle apprend rapidement tout ce qu'elle veut, qu'elle possède un cœur d'or... Telle est ma fille I j'en suis orgueilleux, j'en suis fier I si j'avais le malheur de la perdre, j'en deviendrais fou de désespoir et de douleur, je vous le dis sans hyperbole.
Mon enfant s'assied à mon côté. Elle me répète les .leçons qu'elle a déjà récitées à sa pension ; je lui en fais bien comprendre le sens et la pensée, et lui explique celles qu'elle doit apprendre pour le lendemain.
Voici pour les leçons ; restent les devoirs : Léonie me remet ses cahiers , je les lis avec attention. Je lui fais des observations ou je la gronde quand elle le mérite. Ce travail terminé, elle se met à rédiger les autres devoirs qu'elle doit rapporter à la pension le lendemain matin. Après quoi, commencent les lectures et les jeux.
Dans nos causeries je me plais à l'agacer, à la taquiner et la contrarier, afin de provoquer de sa part de ces mots, de ces saillies qui me charment.
Dix heures sonnent : c'est l'heure de la retraite. Ma fille fait alors sa prière à haute voix, m'embrasse avec effusion, puis elle accompagne sa mère qui va la coucher, et me dit : « Au revoir, petit chéri de père ! »
Voilà mes soirées de famille.
Je n'y déroge jamais, à moins que je ne sois forcé de m'absenter pour aller au spectacle ou en soirée.
En général le jeudi il y a campo, le soir.
Si le temps le permet, nous allons faire de longues promenades , mais toujours à pied , afin de donner à mon enfant de la force et de la vigueur dans les jambes. Gomme son externat est dans notre rue du Ponceau , elle
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a très-peu de chemin à faire, pour aller et revenir; il va sans dire que la mère vigilante raccompagne toujours.
Si nous sommes empêchés de sortir à cause du mauvais temps , je lui improvise de petits contes ou des historiettes gaies et morales à la portée de son ftge.
Ne sont-ce pas là de douces soirées, je vous le de^ mande !
Ma femme et ma iille parties, je reprends ma pipe et je fume encore.
Je me mets alors à réfléchir sur le sujet que je me propose de traiter, soit nouvelle, roman, article politique ou pièce dramaticpie.
Pendant ces méditations, ma femme, qui a attendu que sa ÔÙe soit bien endormie, revient près de moi.
Elle place silencieusement sur mon bureau une lampe carcel qu'entoure un abat-jour vert ; sur un plateau une seconde lampe à esprit de vin, afin que je puisse faire moi-môme une tasse de café noir , que je prends sans sucre, pour activer la circulation du sang; une carafe d'eau, un verre, un sucrier et de plus une bouteille de vieux rhum, liqueur que je préfère à toutes les autres ; ma compagne remet tout en ordre sur le divan qui me sert de lit.
Tous ces préparatifs terminés, elle m'embrasse, me souhaite une bonne nuit, en me recommandant aveo tendresse dé ne pas pousser ma veillée trop avant dans . la nuit* . . .
Je suis donc seul, enfin ! . . .
Je prépare alors ma demi-tasse de café, je l'arrose d'un petit verre de rhum, je fume encore une pipe.
Me voici à mon bureau :
Je prends ma plume, j'écris, j'écris sans m'arrôter; mes nerfs sont doublement surexcités par le café et le rhum.
Que vous dirai-je de plus que vous ne deviniez?
Verfli les quatre heures du matin, la tète en feu, les nerfs horriblement fatigués, Je cesse de travailler... QueU que temps qu'il fasse alors, j'ouvre à deux battants ma fenôtre-balcon, auprès de laquelle je roule mon fauteuil sur leqpiel je m'assieds commodément : je fume ma dernière pipe. . . je flftne, oui, je flâne, mais à la manière des Yankees, la tête renversée sur mon siège, les pieds appuyés sur la balustrade de mon balcon.
Le tête découverte, je respire à pleins poumons Tair frais du matin ; mes fiévreuses vapeurs du travail se calment peu à peu.
C'est alors qpie très-souvent je songe à mon manuscrit du Médecin du Pecq : ce travail est très-important ; j'en soigne le style plus que jamais ; je m'efforce d'en faire disparaître ces néologismes que l'on me reproche avec raison, mais vous le savez :
Cl^assez le naturel, il rerient au galop,
a dit Boileau.
Ce manuscrit avance , lentement il est vrai , mais il avance toujours ; j'ai tout lieu de croire que je pourrai un jour ou l'autre vous le livrer , c'est une surprise que je me propose de vous faire, monsieur l'impatient I
Je suis quelqpiefois des semaines entières sans sortir de mon cabinet, où je travaille constamment; je n'y suis pour personne*
Voilà, très-cher, ma manière de travailler le jour et la nuit
Êtes-vous enfin satisfait? suis-je à vos yeux un flâneur? est-ce ({ue je perds mon temps , «omme vous venez de me le dire ?
— Je fais amende honorable. Non, vous n'êtes ni un flâneur.
160 ponTRAiTS d'auteurs.
ni un gâcheur de votre temps :Mea culpa; peccavi, conûleor. A votre tour, êtes-vous satisfait de ma confession ? Pour toute réponse, Gozlan m'offrit sa main.
ou LE LIBRAIRE VA ÊTRE COUCHÉ SUR LE GRIL DE