‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 21 sur 47 · QU*ELLE PRODUIT · texte numérisé non relu

QU*ELLE PRODUIT

Dans mon septième chapitre : Un futur auteur dramatique y j'ai dit que Léon Gozlan allait se livrer à la littérature dramatique.

J'ai commis à dessein ce que Ton appelle un anachro* nismeouune faute contre la sévère logique, qui ne permet jamais d'intervertir les faits, afin de ne pas interrompre le récit de mon gril de saint Laurent, Je me hâte donc de revenir sur mes pas.

Tout ce que je vais rapporter maintenant se rattache à l'époque où le Médecin du Peoq n'était pas encore publié.

Un matin du mois de septembre 1886, vers les onze heures , Gozlan vint chez moi. Il paraissait très-affairé, et me dit :

— Je n'ai pas le temps de causer avec vous ce matin, parce que j'ai plusieurs visites à rendre. Je viens seulement pour vous inviter à vous 4rouver ce soir avant huit heures, avec vos amis, Lemesle, Barbier et J. David, chez Jules Sandeau.

C'est ce soir que je dois y lire un drame en trois actes et en vers, que je destine, pour mon début dramatique, à la Comédie-Française.

Il tourna sur ses pieds et se sauva.

Comme on doit bien le penser, aucun de nous ne voulut manquer cette occasion de faire plaisir à notre ami ; nous étions curieux d'assister à une lecture qui semblait nous promettre une ample moisson de plaisirs in-

no PORTRAITS d'auteurs.

tellectuels. Avant huit heures, nous étions arrivés rue Gustine, chez Sandeau.

La réunion des invités était complète ; neuf en tout.

Ces francs-juges, tous sincèrement dévoués à Gozlan, formaient une assemblée choisie et d'un véritable mérite littéraire.

Vous allez en juger par vous-même :

Voici leur^ noms et qualités : Gustave Planche^ ce roi de la critique, grave, sérieux et érudit ; ce Polycrasse^ pour cette solennité dramatique, avait mis une chemise d'une admirable blancheur : il s'était même, contre son habitude, fait les ongles et lavé les mains : il avait horreur de l'eau.

Charles Lemesie, imprimeur-succursaliste, philologue des plus érudits, auteur d'un ouvrage imprimé à ses propres frais.

Il m'avait chargé de le vendre pour son compte; il avait pour titre : Tablettes d'un sceptique , in-8<»* C'était un recueil de pensées , de maximes et d'aphorismes dans le genre de celles de La Rochefoucauld, Vauvenargues et autres. Au bout de six mois, je n'en avais pas vendu un seul exemplaire.

Désolé, cet auteur alla consulter son ami, M. Paul La* croix.

— Votre titre, lui dit celui-ci, est détestable ; il faut le changer. J'ai donné à Félix Davin un titre bizarre à son premier ouvrage, le Crapaud; il s'est vendu.

— Mais quel titre puis-je prendre?

— Je vais vous en composer un qui, par son origina* lité, sera très-significatif ; il réunira en un seul mot tout ce que vous avez eu l'intention de dire.

Voici le nouveau titre qu'il lui donna :

Misophilaïïthropopanutopye.

— Ce titi^e biaarre fera rechercher votre livre, lui dit

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l'obligeant bibliophile Jacob, toujours disposé à rendre service à ses amis ou autres.

Titres et couvertures furent réimprimés, mais pas plus qu'avant l'ouvrage ne se vendit.

Je me trompe , car l'édition entière fut vendue par Lemesle aux épiciers.

Lemesle était un critique très-redoutable pour Gozlan, parce qu'il faisait la chasse aux néologismes de cet auteur.

Jacques de Chaudesaigues, satellite de Planche pour la critiq[ue légère. Il était auteur d'un recueil de poésies, un volume in-32o, qu'n avait fait imprimer à ses frais, sous le titre : le Bord de la Coupe,

Il m'avait aussi chargé de vendre pour son compte cet ouvrage.

Au bout d'un an , n'en voyant plus d'exemplaires sur mes tablettes, il me demanda de lui payer ceux vendus.

— Rien de plus facile , lui dis-je , ouvrez ce placard et comptez ce qu'il en reste.

— Tiens 1 me dit-il, il en reste quatre cent quatre-vingtdix-neuf 1 Je vous en ai déposé cinq cents 1 C'est drôle tout de même I car c'est moi-même, qui, par un ami, l'ai fait acheter.

Je lui payai deux francs et lui renvoyai les quatre cent quatre-vingt-dix-neuf exemplaires du Bord de la Coupe.

Jules David, qui cultivait alors avec succès la littérature romantique, qu'il a abandonnée pour se livrer à des études plus sérieuses ; en ce moment, il travaille à une Histoire de la littérature orientale.

Edouard Bergounioux , auteur de romans historicpies, tels que Charette, Un Conseil de guerre, etc. Rival puissant et heureux de l'auteur des Chouans, ou la Bretagne en iOOO.

Emile Regnault, condisciple de Jules Sandeau , et ami particulier d'Honoré de Balzac ; dans la Chronique de

Paris, il tartinait avec beaucoup de grâce et d'esprit.

André Barbier, imprimeur, jadis associé de Balzac.

Enfin, moi, très-infime éditeur, ami de ces messieurs. Poui* cette solennité dramatique, notre bon Jules Sandeau, en homme habitué aux usages de la plus haute société, avait fait les honneurs de son élégant salon , qui était audessous de celui de de Balzac.

Ce salon était éclairé à giorno, comme disent les Italiens, avec des bougies roses qui répandaient un doux et suave parfum.

Au milieu se trouvait un guéridon en laque de Chine, recouvert d'un tapis bleu, richement brodé, sur lequel étaient placés deux candélabres en bronze artistement ornementés, chacun à trois branches garnies de bougies; sur le tapis se voyait un plateau portant un verre d'eau complet en cristal de roche ciselé; un vaste fauteuil en maroquin vert, à la Voltaire, attendait le poète.

Au coup de huit heures, l'introducteur, qui n'était autre qu'Auguste, le valet de chambre de Balzac, dit d'Entragues, annonça :

— Monsieur Gozlan I

Gelui-ci fit son entrée le cigare aux lèvres ; il l'éteignit tout aussitôt et le plaça sur le plateau ; il me parut trèsanxieux.

Un cordial et chaleureux westcom l'accueillit.

Léon Gozlan alla donner de vigoureuses poignées de main à ses amis.

Il prit place dans le fauteuil qui lui était destiné.

Sans prononcer une seule parole, il se prépara un verre d'eau sucrée, qu'il but d'un seul trait; il en prépara un second, en cas de besoin ; il retira alors de la poche de côté de son paletot un rouleau de papier assez volumineux, attaché par un cordon de soie , il l'ouvrit, le déroula et le plaça devant lui.

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Enfin, tous ces soins accomplis , il se disposa à commencer sa lecture.

Assis en demi- cercle devant le guéridon, nous attendions que Tauteur prît la parole. Intentique omnea^ ora tenebaDtj a dit Virgile.

Le plus profond silence régna. La lecture du drame commença.

De sa voix forte, vibrante, avec son accent légèrement provençal, si euphonique à Foreille, le poète lisait avec chaleur, il faisait ressortir avec talent les beautés de sa riche poésie, les pensées les plus saillantes, qui brillaient de temps à autre comme autant d'étincelles électriques et de feux de Bengale.

Les deux premiers actes sont lus, mais pas la moindre manifestation d'approbation ni- de désapprobation n'est donnée au lecteur par l'auditoire, qui parait être sous l'oppression d'un désappointement fâcheux.

 ce silence glacial, Léon Gozlan devient pourpre ; il s'arrête.

Coup sur coup il avale deux verres d'eau sucrée, auxquels il a ajouté de la fleur d oranger.

Son agitation fébrile un peu calmée, il reprend la lecture du dernier acte de son manuscrit.

Il en était arrivé à la dernière scène, la plus dramatique de toutes , lorsc[u'il arrête brusquement sa lecture.

Un bruit étrange s'est fait entendre, il r^essemble au ronflement d'une personne qui dort profondément.

Indigné avec raison de cette grossière injure, il dompte l'emportement de son caractère colérique; ses cheveux se hérissent, ses yeux lancent des flammes, il cherche à deviner c[uel est celui qui s'est permis de dormir à la lecture de son drame.

Il ne découvre rien.

Sans proférer un seul mot, il roule son manuscrit,

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il le rattache, le met dans sa poche, reprend son bout de cigare, qu'il rallume, le met entre ses lèvres, saisit son chapeaK, le place crftnement sur sa tête, et d'un pal^ majestueux quitte le salon, sans ïfième avoir dit à ses amis stiïpéfaits et consternés :

*^ \\i revoir. Messieurs.

Pendant cette ennuyeuse lecture, j'avais déjà rem&vcpié 4pa symptômes très-fâcl^eux pour le succès d0 la pièce. Gustave Planche, à défaut de son mouchoir, qu'il av^it publié» avait passé fréquemment sa i^ain sur sçn front, pqinme pour en chasser des idées importune^.

Lemesle avait pris do fréquentes prises de tabac, mais, contre son habitude, il n'avait pas reniflé, de crainte de faire du bruit,

Ghaudesaigues, pour étouffer les bâillements convnleifa qui le dominaient » avait placé son foulard sur sa bouche.

Regnault, Bergounioux et David paraissaient consternés.

Tejs étaient les symptômes fâcheux que j'avais remarqués.

Après le départ de Léon Gozlan, offensé dans son orgueil de poëte, un toile général d'indignation tomba dru comme grêle sur le dormeur que Ton parvint enân à réveiller.

— Mon Dieu, Messieurs, qu'ai-je donc fait qpe je vous voie tous si furieux contre moi?

On lui raconta son crime de lèse-politesse.

— Pardonnez-moi, Messieurs, nous répondit-il, d'un air tout penaud et profondément mortifié. Je me suis mortellement ennuyé : de l'ennui à la somnolence et de celle-ci au sommeil , la distance est très-courte ; j'ai lutté cependant... mais le sommeil a été plus fort que ma volonté.

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Ge dormeur u'était rien moins que le facétieux Barbier, imprimeur !

Voici en deux mots le sujet de ce drame :

C'était Tapplication de la première tentative faite de la puissance de la vapeur à la traction, par des locomotives sur des rails pour transporter comme par enchantement, avec une rapidité vertigineuse, à d'immenses distances, les fardeaux les plus lourds et des masses de voyageurs. De là le titre de la pièce : U Espace est vaincu!

L'on concevra sans peine qu'un tel sujet, malgré les admirables descriptions technologiques, parfaitement étudiées, ne pouvait présenter que très-peu de situations véritablement dramatiques.

Aussi, parmi les invités, ce drame n'obtint qu'un Ûasco complet, absolu!

Il y a déjà trente-quatre ans que ce sont passés les faits que je viens de raconter.

Le ciel est très-loin de m' avoir gratifié d'une imagination créatrice, mais, par compensation, il m'a doué d'une heureuse mémoire. Je n'ai donc pas inventé à plaisir eette historiette; je n*ai eu qu'à la puiser dans mes souvenirs. ,

Rien, au surplus, tie saurait blesser ni l'orgueil ni la réputation de celui qui fut mon ami.

La pierre de touche lui prouva qu'il avait fait fausse route, voilà tout.

De huit de ses auditeurs, six depuis longtemps ont payé leur tribut à la nature ; ils ont prouvé cette hardie pensée de Victor Hugo : « La lame a usé le fourreau / »

Mais il existe encore deux de ces amis ; ils étaient trèsjeunes alors, âgés de vingt-deux à vingt-quatre ans.

Ge sont M. Jules Sandeau, chez lequel ce drame fut lu; le second, M. Jules David, qui a assisté à cette lecture.

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Vous allez croire peut-être que, par ce ûasco complet, absolu, Gozlan allait se décourager et abandonner la littérature dramatique dont le début ne lui avait pas été favorable ?

Gardez-vous bien de le croire.

Cet écrivain était doué d'une volonté de fer. Il s'était promis de devenir un auteur dramatique distingué ; il le devint en effet.

De même que Balzac, Gozlan était un briseur (T obstacles.

Rien ne le détournait du but qu'il s'était proposé d'atteindre.

« Doué de qualités rares et précieuses, dit M. Paul Mantz, Gozlan s'essaya dans le drame; on pouvait' craindre que la finesse de son dialogue ne fût pas à sa place sur la scène, mais la Main droite et la Main gauche obtint un succès légitime, à l'Odéon, en 1842. »

M. Léo Lespès (Timothée Trimm) a dit ce qui suit dans son Petit Journal :

'of..... Sa première pièce, la Main droite et la Main gauche, était écrite pour le théâtre de la Renaissance.

a Le Times se procura une copie du manuscrit envoyé à la censure et prétendit que l'Angleterre y éjait insultée.

« On allait jouer le drame quand le ministère fit arrêter la représentation.

« On afficha sur le théâtre : Relâche par ordre.

« Des étudiants, imitant la mutilation de Borgia enorgia, de la Lucrèce Borgia, d'Hugo, enlevèrent la première syllabe ; il resta :

« lâche par ordre. »

« Gozlan était vengé par la jeunesse d'alors...

« Après bien des coupures, la pièce fut représentée à l'Odéon. •

o M«« Dorval, qui jouait un rôle important, rentra dans

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la coulisse au deuxième acte, en s'écriant avec des hauts de cœur inexplicables :

« — Les brigands!... Ils m'ont donné du chat!

« — Du chat ! fit Gozlan confondu.

« — Oui, quand je m'agite, les poils m'entrent dans la bouche et m'étouffent.

« On avait vendu, à l'inimitable comédienne, une pelisse dont la fourrure qui muait.., était en imitation et non en martre.

a Le roi Louis-Philippe en voulut à Gozlan pour cette pièce d'opposition.

« 11 fallut la volonté de M. de Salvandy pour obtenir qu'il fût décoré. »

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