‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 20 sur 47 · SAINT LAURENT · texte numérisé non relu

SAINT LAURENT

Vers le mois de novembre 1839^ mon excellent Jules Sandeau vint de bon matin chez moi m'annoncer de la part de Léon (iozlan que le manuscrit du Médecin du Pecq était enfin terminé, et que l'auteur me donnait rendezvous, pour onze heures, dans un café de la rue du Bac.

— Léon Gozlan, ajouta-t-il, désire que j'assiste à l'entrevue.

Je fus ravi de cette bonne nouvelle, et, le moment venu, je m'acheminai avec Jules vers le lieu indiqué.

Léon Gozlan nous y attendait dans un cabinet particulier.

En échangeant une cordiale poignée de main avec mon auteur bien -aimé, je lui dis :

— Il faut convenir , cher Léon , que vou& êtes d'une discrétion admirable, et que vous vous entendez merveilleusement à faire des surprises à vos amis. Hier encore, nous avons flâné toute la journée ; nous avons dîné ensemble ; nous ne nous sommes quittés qu'à onze heures du soir, et vous n'avez cessé de me renvoyer aux calendes grecques toutes les fois que je vous ai dit : u A quand donc mon Médecin du Pecq? » Heureusement,

grâce à vous, Sandeau est venu m'apprendre une nouvelle qui me comble de joie.

Quand me donnez-vous de la copie?

— En effet , me répond Gozlaii , mon manuscrit, est terminé. J'ai voulu , comme vous le dites, vous ménager une surprise agréable. Quant à vous livrer de la copie, c'est à ce sujet que j'ai désiré causer préalablement avec vous de nos intérêts , et c'est dans ce but que j'ai prié notre an\ji commun d'assister à ce que j'ai à vous dire à cet égard.

— Que signifient ces paroles ? repris-je avec feu , stupéfait de ce discours. Est-ce que nos intérêts ne sont pas réglés par un traité? Trois mois après la publication de votre livre, j'aurai à vous payer mille francs pour solde. Craignez-vous que je ne sois pas exact à cette époque? Je sais que vous êtes fort timoré en fait d'argent, et que vous appréhendez toujours quelque perte. Eh bien ! il est facile de vous rassurer complètement sur ce point, j'offre de vous payer vos mille francs en écus à la remise du manuscrit. Cela vous va-t-il ?

— Eh I non, non, cher, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, votre susceptibilité s'alarme à tort. Voici, en un mot, ce que j'ai à vous dire : Lorsque, il y a dix ans de cela, je vendis, pour trois mille francs, un roman à Levavasseur, j'étais à peine connu en littérature, c'était donc là un prix raisonnable. Mais depuis , j'ai grandi, vous le savez, mes ouvrages sont lus avidement, on les recherche, on se les arrache. Les mille écus d'autrefois ne sont plus en rapport avec ma renommée présente. Vous payez à Balzac deux francs par volume de droits d'auteur ; vous ne me payeriez, d'après votre traité, qu'un franc cinquante : je vaux bien Balzac, je crois. Pourquoi n'aurais-je pas deux francs de droits d'auteur comme lui ? Puis, il faut encore que je vous dise que mon sujet d'étude m'a entraîné ;

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mon manuscrit fera trois volumes. C'est dono quatre mille francs que vous avez à me payer au lieu de mille.

— En vérité, vous extravaguez, mon cher Léon.... Pouvez- vous sérieusement me demander six mille francs pour un roman que je vous ai acheté trois mille? Eh ! que m'importe que votre manuscrit ait trois volumes I C'est un dommage réel pour mes intérêts, puiscpie j'aurai un tiers de plus à payer à mon imprimeur. Je ferai deux forts volumes , voilà tout : le public seul y gagnera. Tout ceci, du reste , j'en suis certain , n'est qu'une épreuve que vous tentez sur moi ; vous ne pensez pas un mot de ce que vous dites, et, en vertu de votre traité, vous allez tirer votre manuscrit d'une de vos poches.

— Tout doux 1 tout doux I cher ami , ne vous échauffez pas de la sorte ! je parle très-sérieusement, je veux de mon ouvrage six mille francs, au lieu de trois mille , et je tiens à ce qu'il fasse trois volumes au lieu de deux. Voyez! réfléchissez 1 C'est mon dernier mot.

Je ne réfléchissais pas, moi, j'étais atterré; il y avait de quoi perdre la tête. Je ne la perdis pas cependant. Avec la rapidité de l'éclair , je repris mon empire sur moi-même , j'envisageai froidement quelle allait être désormais ma position vis<-à-vis de Léon Gozlan. Certes, le bon droit était pour moi ; devant tous les tribunaux du monde mon traité me donnait gain de cause.

L'ombre de Van Engeldom passa devant mes yeux, me montrant le portrait qu'il avait tracé de cet écrivain. Je pressentais déjà toutes les tracasseries, toutes les vexations du mauvais vouloir d'un auteur contraint à me livrer de la copie et des épreuves par suite d'une condamnation judiciaire. Jamais je n'en viendrais à bout qu'à force de papier timbré. Toutes ces réflexions faites en beaucoup moins de temps que je n'en mets à les écrire, il

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restait évident pour ^oi que j'étais tombé dans un affreux traquenard.

— Fort de la position avantageuse où vous place la possession d'un manuscrit terminé , dis-ge à Gozlan , fort du désir, bien naturel, que vous me supposez d'en devenir maître le plus promptement possible, vous voulez absolument, à ce qu'il paraît, cher Léon, faire une bonne affaire avec moi? Eh bien, ai-je deviné juste cette fois? aJQutai-je sans m'émouvoir, sans sourciller mômq,

— Vous dites vrai ; je veux (jue mon travail me rap» porte davantage ; n'êtes- vous pas de cet avis, puisque je vous donne un volume de plus ?

— Sans doute ; mais si vous voulez faire une bonne affaire avec moi, je veux, moi aussi , en faire une bonne f^vec vous. Je suis, vous ne l'ignorez pas, possesseur d'un excellent traité,, qui partout me donnera gain de cause, car nous avons des juges à Paris, Mais, ennemi naturel ^ea procès, voici à mon tour Vultimatum que je vou^ signifie, et dont j'espère que vouç serez sc^tisfait :

Je ferai deiuc édition^ du Médecin du Peoq , Tune en troiQ volumes in-S», tirée ^ sept cent cinquante exemplaires, l'autre, en quatre volumes in- 12, à cinq cents exemplaires ; je vous payerai l'ouvrage quatre mille cinq cents francs au lieu de trois mille. Comme déjà vous en avez reçu deux mille, je n'aurai à vous solder que deux mille cinq cents francs. J'offre de vous en payer deux millq en espèces contre la remise de la totalité du manuscrit, et cinq cents francs en mon effet à un mois après la publication du livre.

De pluS; comme condition expresse et aine quâ non de ce nouvel arrangement, comme compensation de tous mes déboursés , vous me vendrez deux mille francs, dont mille francs comptant, les deux volumes in-S"" du rdman

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de Blanche, dont vous vous occupez en ce moment. J'aurai donc à vous payer mille écus immédiatement.

— Topez là ! s'écria Gozlan. Chose dite, chose faite. Rédigeons sur-le-champ les deux traités.

Ainsi fut terminé ce grave débat.

Gozlan fit une bonne affaire, et je n'en fis pas une mauvaise.

Le lendemain je lui comptai trois mille francs en espèces contre la remise de son manuscrit du Médecin du Pecq,

Je me suis particulièrement étende sur mes différends avec cet homme de lettres, afin que chacun pût en connaissance de cause juger chacune des parties •

Et j'adjure mon ancien ami Jules Sandeau de déclarer si tout ce que je viens de dire n'est pas l'expression de la plus exacte, de la plus pure, de la plus sainte vérité.

Ijéon Gozlan venait de faire une excellente opération, en retirant de son manuscrit quinze cents francs de plus.

J'en avais fait de mon côté une non moins bonne, en acquérant de plus, pour deux mille francs, un nouvel ouvrage inédit.

Dans le traité j'avais exigé cette clause, qu'au bout d'un an le manuscrit de Blanche me serait livré , et que sous aucun prétexte l'auteur ne pourrait en augmenter le prix.

Je connaissais , par expérience; l'homme à qui j'avais affaire. J'avais voulu me mettre en garde dans l'avenir contre des velléités d'argent.

Tels on connaît les saipts, tels on les honore.

Je connaissais, je le répète, messire Léon Gozlan, je croyais au moins le connaître.

Qu'on me permette de suivre pas à pas le développement de son caractère.

LÉON GOZLAN. l6o

Après neuf années d* attente, je mettais enfin sous presse le Médecin du Pecq.

Plein de confiance dans le marché que je venais de conclure, il m*était bien permis de croire qpie j*aliais vivre, enfin, en bonne intelligence avec Fauteur, et que l'impression de son œuvre ne m'offrirait aucune difficulté à vaincre, aucun obstacle à surmonter

Vain espoir I Balzac, je l'ai dit, avait été prophète ! . . . .

Je ne sais trop sur q[uoi est fondée en réalité la poétique fiction de la transmission des âmes qui, au dire des adeptes de la métempsycose , émigrent successivement dans * le corps d'un animal, d'un insecte, d'uu 'poisson, d'un oiseau, dans une fleur, dans une plante, dans un arbre, dans tout autre objet quelconque de la création.

De cette fiction, je pourrais conclure que celle deGozlan a tour à tour passé , depuis deux siècles, dans l'enveloppe d'un lion , d'un chat et d'un taon , et qu'aujourd'hui, dans sa nouvelle transfiguration terrestre, elle réunit la colère du premier, quand son œil vous dévore , quand son épaisse crinière se hérisse ; la patte de velours et la griffe du second, quand, pour vous séduire, il vous cajole^ il vous caresse, sauf à vous déchirer plus tard; enfin, la fatigante et tracassière activité de cette grosse mouche, désespoir des troupeaux, qui les pique, les suce, les tourmente, les rend fous de rage et de douleur.

Dire vulgairement de quelqu'un, je vais lui tanner le cuir, c'est annoncer que, de parti pris, on va le fatiguer, l'ennuyer, le molester. , . .

Est-ce que le verbe tanner ne dériverait pas aussi , par hasard, de cette mouche, le taon, dont, par analogie, n aurait appelé tan cette substance corrosive, l'écorce de chêne, que les corroyeurs emploient pour tanner le cuir ?

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J'abandonne aux savants de profession cette étymologie, à laquelle je ne tiens pas plus qu'il ne faut.

Ce qu'il y a de bien certain, c'est que jamais je n'ai bonnu d'homme de lettres plus tracassier, plus exigeant, plus absolu que ce cher Léon Gozlan : c'est un taon qui vous harcèle, qui vous pique, qui vous fatigue sans relâche, et ne vous accorde trêve ni merci qu'il n*ait obtenu de vous oe qu'il veut.

Est-ce vrai, oui ou non, messieurs les directeurs de théâtre, messieurs les artistes dramatiques, messieurs les rédacteurs d'articles de louange ou de critique dans un feuilleton quelconque? Léon Gozlan ne vous obsède-t-il pas, jour et nuit, pour vous.arracher , de gré ou de force, ce qu'il convoite ? Qui de vous aura le courage de s'inscrire en faux contre les tanneries bien connues de l'illustre auteur du Notaire de Chantilly ?

Nul ne possède à un aussi haut degré que lui l'art de se faire mousser. Nul n'excelle autant à conquérir, par ises obsessions multipliées ou par la crainte qu'il inspire, tous les articles louangeurs dont il croit avoir besoin.

De Balzac avait, lui, une autre façon de se faire mousser. Jamais il n'a demandé, lui-même, à qui que ce soit, un article; Sûr de son incontestable talent, il se renfermait dans sa dignité d'homme de lettres : il attendait, en philosophe, le jugement de ses pairs ; mais s'il n'agissait pas par lui-môme, il faisait mouvoir adroitement, pardessous main, ded ficelles, et chargeait soigneusement ses éditeurs do ce soin délicat. Oh I c'était un habile homme, de son vivant, que feu Honoré de Balzac !

Revenons à Gozlan.

Lors de l'impression des Méandres et de Washington Lever ty j'avais eu bien des ennuis à supporter, je voua assure, mais j'étais sur un lit de roses en ce temps-là.

Le Médecin du Pecq me fit griller vivant à petit feu.

Dix feuilles étaient déjà tirées, que Léon Gozlan s'avisa tout à coup de prétendre que le papier dont j'avais fait choix n'était ni assez blanc ni assez beau pour son livre. Il me pria de le changer. Je résistai à ce caprice, en ayant acheté pour quinze cents francs. Battu sur ce point, il refusa de me livrer ses épreuves corrigées. Un procès allait s'engager pour l'y contraindre ; je l'aurais certainement gagné ;^mais qui aurait pu me dédommager du temps perdu ?

Je cédai dond poui* avoir la paix : en maugréant , j'achetai du papier d'une qualité supérieure, je fis recomposer ces dix feuilles ; et je jetai au rebut celles qui étaient tirées. Il en résulta pour moi, tant en achat de papier qu'en recomposition typographique , une perte sèche de neuf cents francs. Ajoutez-y l'intérêt à six pour cent des deux mille francs payés à l'auteur depuis neuf ans, soit mille quatre-vingts francs, et vous arriverez sans peine à un chiffre de dix-neuf cent quatre-vingts à deux mille.

Qu'en dites-vous ? Voilà pourtant ce qu'il en coûte à un honnête éditeur pour publier les œuvres d'un grand homme.

Après ce premier assaut, si chèrement soutenu, vous fcroyez peut-être que je vais être enfin tranquille ? Ah ! bien, ouil...

L'imprimeur Charles Lemesle, homme de lettrés lui aussi, homme d'esprit et de savoir, très-puriste surtout, ne 8*avise-t-il pas un beau jour de corriger les néologismes par trop énormes qui pullulent dans le manuscrit, — de nettoyer, par ci par là, le style de l'auteur, — de redresser enfin quelques phrases boiteuses , tronquées, échevelées, que sais- je ?

La fureur de notre écrivain éclate à cette outrecuidance de bon goût, dont il aurait dû être reconnaissant, et à

laquelle, seul, après tout, il avait à gagner, s'il n'eût point été aveuglé par un incroyable amour-propre.

Tout s'apaise enfin , tout s'arrange à la satisfaction de l'auteur si susceptible, et l'impression du Médecin du Pecq s'achève glorieusement.

Escorté de nombreuses fanfares, d'annonces et de réclames pompeuses , le livre fait une brillante entrée dans le monde littéraire, le 9 avril de Pan de grâce 1839.

Ce fut pour Léon Gozlan une ovation formidable, qui allait porter son nom glorieux à jamais à la postérité la plus reculée.

Rendons-lui pleine et entière justice : je n'eus point à me mettre en quête d'articles favorables dans les journaux. Seul, il fit consciencieusement ses affaires ; pas une feuille grande ou petite n'osa lui refuser son tribut d'éloges. Quant aux critiques , elles ne brillèrent que par leur absence. Quel téméraire eût osé s'en permettre la plus légère à son adresse ?

Son ami très-intime , le pseudo-Ëngeldom, l'avait bien dit:

« Malheur à qui le touche !

« Touchez-le , il vous rendra une égratignure.

« Égratignez-le , il vous rendra une blessure 1 »

Admirable fut donc le concert de louanges de tous les organes de la presse ; et Fauteur, dans son orgueil d'écrivain, se rengorgea et fit la roue !

Le succès de Notre-Dame de Paris fut distancé , éclipsé même par celui du Médecin du Pecq.

En moins de quinze jours, l'édition, tirée à sept cent cinquante exemplaires, fut vendue.

tÉON GOZLAN. 16d

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