DE LA POÉTIQUE PROVENCE
Léon Gozlan était né à Marseille le 1" septembre 1803.
Le jour de sa mort il était donc âgé de soixante-trois ans et quatorze jours !
On le croyait généralement de la religion juive.
Deux minisires de cette religion furent appelés, et passèrent la nuit en prières auprès du corps du défunt.
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Erreur. Gozlan était catholiqae; en voici une preave irrécusable :
Après la mort de cet illustre écrivain, son gendre M, Ehival découvrit dans ses papiers un acte de baptême, entrait de la paroisse de Sainte-Marie-Majeure, a Marseilit. Il est signé par M»« Estelle ProveaMaJ, raère de Léon; elle avait pris pour parrain Jean^Pierre Martin et pour »ar« raine Françoise Blaao.
En eonséquence de la découverte de cet acte, les deux ministres de la religion Israélite durent sa retirer.
Les obsèques furent célébrées avec les cérémonies de la religion catholique, à Téglise Saint-Eugène.
Ce fut le curé de cette paroisse qui officia.
Le deuil fut conduit par M. Duval, gondre du déftint, et M. Mont-Rouge, son parent.
Les coins du poêle furent portés par MM» Arsèoe Houssaye, Amédée Thierry, Ferdinand Laaglé, et Albéris Second.
Après la cérémonie religieuse, le char funèbre se diri« gea vers le cimetière Montmartre, où eut lieu l'inhumation.
Un cortège très-considérable d'hommes de lettres, d'artistes dramatiques et de simples artistes, rendit un dernier hommage à Thomme de talent qui a laissé dans la littérature française un vide regrettable.
M. Ferdinand Langlé, au nom do la Société des auteurs •dramatiques ; M. Albéric Second, au nom de la Société des gens de lettres; M. Georges Bell, au nom des littérateurs marseillais, exprimèrent sur la tombe de Léon Gozlan les sentiments de sympathiques regrets qui animaient tous les assistants.
Afin de teriïiiner cette esquisse sur l'homme distingué que j'ai beaucoup aimé, je vais faire quelques emprunts à un article publié dans le Petit Journal, que dirigeait
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alors avec verve et taleiit Tune de nos plus fécondes et intarissables plumes , M. Léo Lespès.
On lisait dans ce journal, le 16 septembre 1866, ce qui suit :
a Une nouvelle lugubre s*est répandue ce matin dans Paris.
« L*un des plus charmants esprits de la littérature contemporaine, un compatriote de notre regretté Méry, Léon Gozlan, est mort.
« Il a rendu Tâme sans douleur, sans agonie, sans môme que sa famille pût prévoir le malheur qui Taccable.
« Il souffrait d'une maladie rhumatismale depuis de longues années.
« Il avait eu une recrudescence de douleurs depuis quelque temps.
a II avait été pris d'une suffocation il y a huit jours; mais quelques gouttes d'éther l'avaient soulagé. ' c Ce matin, M^** Gozlan entra dans sa chambre, et, le voyant sans mouvement, ne voulut pas le réveillei^.
a Elle revint quelques instants après, et, s'approchaht dé lui, elle s'aperçut « après quelques mifiutes, qu'il avait cessé de vivre.
« La mort avait eu lieu, probablement, par suite du rhumatisme qui aura gagné le cœur,
« On peut juger de \^. désolation de cette famille.
« Hier matin encore, il recevait ses amis, travaillait à une comédie destinée au Théâtre-Français, et prenait l'air sur la terrasse de son appartement, situé à Paris rue Bleue, n« 19.
a II comptait sortir bientôt, car ses douleurs étalent passagères, et il avait l'intention d'aller au Comité des auteurs et compositeurs dramatiques, dont il était le président depuis six mois.
« M"*« Gozlan, croyant d'abord à une syncope quand elle
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le trouva immobile, envoya chercher en même temps le médecin et le prêtre.
« Tous deux arrivèrent trop tard !
« Une attaque Tavait étouffé pendant la nuit.
« Léon Gozlan était né d'une famille Israélite et proche parent de M. Allegri le banquier
« Le frère de Léon Gozlan était un savant distingué; Léon eut un jour une polémique à Marseille avec le révérend père Ravignan^ sur des matières philosophiques, et on dit que le prédicateur catholique rencontra un rude adversaire.
« Quant à Gozlan, il était d'une grande tolérance en matière de liberté de conscience , et en même temps d'une moralité parfaite.
« — Pourquoi tourmenter Dieu par des demamdes mcessantes, répétait-il, quand il nous a fait dire une fois pour toutes qu'il n'était pas visible ?
tt Une des dernières motions de Léon Gozlan à la Société des Gens de lettres, dont il était le président honoraire, tendait à réglementer le titre d'homme de lettres.
« Il se plaignait, avec cette calme raison qui s'alliait si bien au plus délicat esprit, — que tout homme n'ayant aucune profession prît le titre d'homme de lettres, sans justifier d'aucun droit.
« De telle façon que la corporation était souvent atteinte dans sa dignité par cette flagrante usurpation.
« Il cherchait à trouver un remède à cet abus.
« Et il demanda que cette question fût mise à l'étude, afin que les gens sans état, sans mission dans le monde, sans but, sans œuvres publiées, sans preuves faites, ne
pussent pas se couvrir de la profession des lettres ,
comme d'une enseigne menteuse. »
Voici ce que disait a son tour, d'après la Chronique des
LÉOIf OOZLAN. 189
Gens de Lettres, au nom de cette Société, Tun de ses vice-présidents, M. Albéric Second, sur la tombe de Gozlan :
« Messieurs,
« Dans ce Paris fiévreux et affairé, qu'on accuse volontiers d'ôtre préoccupé uniquement de ses intérêts ou de ses plaisirs, il s'est manifesté une vraie stupeur à cette nouvelle si douloureuse et si imprévue :
« Léon Gozlan est mort ! »
« Ce sont les plus tristes messages qui ont le privilège de se transmettre le plus vite.
« A cette heure donc, ce n'est pas seulement Paris, c'est la France entière qui porle le deuil d*une de ses gloires littéraires les plus éclatantes et les plus pures.
« Si durement éprouvée par tant de pertes récentes, la Société des Gens de lettres était en droit d'espérer que, d'ici à longtemps, elle n*aurail pas la douleur de nouer un nouveau crôpe à son drapeau.
« Hélas 1 Messieurs, vous le voyez : notre espoir a été cruellement déçu, et nous voici encore assemblés autour d'une fosse béante.
« Celui qui fut notre maître honoré, et notre inimitable modèle, celui qui dut plusieurs fois à vos suffrages l'honneur d'être élu président de. notre comité, Léon Gozlan n'est plus I
« Ce coup inattendu est un des plus douloureux qui puissent frapper la grande famille des lettres.
« Il retentira longtemps dans nos cœurs affligés.
« Comment se séparer sans un déchirement profond de l'homme supérieur qu'on s'était habitué à aimer et à admi« rer depuis tant d'années ?
• Et, en effet, Léon Gozlan était un vétéran de la renommée et du succès.
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c Pendant quarante ans romancier infatigable et divers, jonrnaliste sans rival, il s'est tenu sur la brèche, toujours prêt à combattre, toujours sûr de vaincre.
« Quarante ans de travaux !
f A. live sas dernières pages tdut imprégoées des parfums de Tesprit, de Tinspiration, de la grAoe et ds la jmia nasse, eussies-vous eu soupçon da son âge, ^ vaua tout qu'il tenait sous le ohsnna V
« Et c'est cet arbre puissant que la mort vient d« foudroyer/ lorsqu'il nous promettait enaara d'abondantes récoltes de fleurs embaumées et da fruits déUoiaux I
« Vous n'attandas pas de moi, Mesaieurs, qu'an un tal moment et an un tal lieu, j'analirae et j'appréoia TaBUvit considérable da Léon Goslan.
a Je n'ignora pas qu'an l'absenaa d'un orateur plus aatorisé, je parle iai au nom de la Sooiété des Gpns de lettMSi mais je sais aussi, je sais surtout que je parla sur la tonba d'un homme qui m'honora de sa oônstante amitié. Sj^ouasucmoi donc, je vous prie, si k la place d'un discours» je ma borne à pronouoer quelques paroles sincàrament émuas.
c A quoi servirait, d'ailleurs, de vous rappeler laa titras da sas romans? Le Notaire de CheaUlly^ le Médecia da Peeq, Weekingtoa LeveH et Soorate Leblanc , Ariatide FroÎBsaHf et tant d'autres sont dans toutes les mémoiras comme dans toutes les bibliothèques, et ils y resteroni tant que nous serons amoureux an Franoa du plus brillant esprit et du plus marvaillaux style, unis étreitemani am plus solide bon sans, à la plus haute raison.
« Il y a aujourd'hui même deux mois, Léon Gaslan adraasait d'éloquents adieux à notre pauvre oamarade Edouard Martin, et il prononça cas prophétiques paroles que j'ai pieusement recueillies :
« Notre grand poète l'a dit:
« Les jeunes vont devant.
t Et ils vont d'autant plus vite qu'ils sont plus jeunes, « et si vite qu'ils ne pensent ni au boulet qui va les frapper « sur le champ de bataille, ni aux déceptions qui les attea- < dent dans d'autres combats de la vie ; combats en appa- « renée moins dangereux que ceux où Ton tire l'épée, en « apparence seulement ! La vie est pleine de champs de « bataille aussi réels que ceux que le canon laboure. Le « travail des nuits, la réflexion toujours, le doute plus « souvent encore, la crainte perpétuelle de décroître, la « soif inextinguible de grandir, Quels combats 1 quels « ennemis 1 Là-bas, c'est la balle de plomb ou de fer cpii « frappe un peu partout ; ici, c'est l'émotion, et l'émotion t ne frappe qu'à une seule place : le cœur. Et pourquoi ?
« Pour arriver là! — Ah! soyons plus cléments pour
a nous-mêmes. »
« J'ai qualifié ces paroles de prophétiques, Messieurs, et j'ai eu raison.
• L'événement ne l'a que trop prouvé.
« Léon Gozlan était resté le plus jeune de nous tous.... Et c'est pour cela qu'il a été frappé au cœur !
« Adieu, Léon Gozlan ! adieu, notre ami bien cher et notre maître illustre 1
• Je ne me séparerai pas de toi sans évoquer encore une de tes dernières paroles. C'est Méry qui le Ta inspirée, mais elle te sied aussi bien qu'à ton glorieux ami :
« — Aujourd'hui, Messieurs, nous inhumons un rayon de soleil ! » .
TABLE DES CHAPITRES