‹ Souvenirs de la vie littéraire; portraits intimesChapitre 28 sur 47 · LA GRANDS -CHARTREUSE · texte numérisé non relu

LA GRANDS -CHARTREUSE

Quelques jours après, on le retrouve, descendant )a earte de France du Septentrion au Midi , fort léger d'argent et pauvre bohème, bien embarrassé, je vous assure, si quelqu'un se fùl avisé de lui demander où il allait.

Le hasard, qui se mêle plus souvent qu'on ne pense des choses de ee monde, conduisit, un beau soir, notre voyageur, qui s'en allait pédestrement,à la Grande-Chartreuse, fÎMiidée par saint Bruno, à deux kilomètres du village de Saini-Pierre-de-Ghartreuse, Chartreuse ou Chartreux dont il tire son nom, village situé dans le département de l'Isère, à seize kilomètres de Grenoble.

Le monastère, entouré de montagnes dont les pointes se perdent sD«ve&l dans les nues, ne s'aperçoit, à cette heure «furiout, cEv'aa moment où l'on y arrive. On y monte par un ehenunqu côtoie toujours des précipices ou des monts, do«l les rocs semblent près de s'écrouler ; un torrent, le Guier - Mort, se précipite en murmurant à travers les

204 POltTRAlTS 0*AUTEUnS.

blocs de rochers tombés des cîmes qui bordent la vallée où il coule.

Maurice frappe à la porte du pieux asile; il demande l'hospitalité, que lui accorde avec empressement le frère portier, dans lequel il reconnaît tout d'abord un de ses vieux camarades de Paris.

Le cloître, avec ses cellules, s'étend dans un espace de deux cents mètres de long; il y a au moins cent cellules, près desquelles s'épanche une eau limpide et glacée.

C'est à un kilomètre de là qu'on voit la cellule de saint Bruîio.

Du fond de la grotte sort une fontaine auprès de laquelle le pieux fondateur s'établit avec ses premiers disciples ; mais, comme campés trop près du pied des montagnes, ils étaient souvent menacés par la fonte des neiges etl'éboulement des rochers, leurs successeurs prirent le parti de se fixer au milieu du désert. .

L'aspect général de la Grande-Chartreuse est sombre et sévère.

Avant l'établissement des religieux, ce désert était stérile et inhabitable. Le travail des Chartreux fut de le féconder de manière à pouvoir y ensemencer des grains, y entretenir des prairies, y nourrir de nombreux troupeaux. Les efforts qu'il a fallu faire pour atteindre ce but sont incalculables : rompre et briser les rochers, soutenir les terres, changer le cours des torrents. Partout on a été obligé de lutter contre une nature ingrate. De plus, huit fois la Grande-Chartreuse a été incendiée, et huit fois rebâtie par les infatigables enfants de saint Bruno.

Les bâtiments qui reçurent notre bohème dataient de 1676. Les religieux avaient été dispersés en 1789. Depuis 1816, il en était venu de nouveaux ; mais autrefois trois cents personnes, moi nés, frères convers et domestiques, y

vivaient en commun, et, en ce moment, on n'en comptait plus guère qu'une trentaine.

Maurice y fut cordialement accueilli ; le calme de cette solitude le charma tellement, que, la grâce aidant, il se promit bien de ne pluâ quitter ces lieux. . .

D'abord novice, il eut le bonheur de devenir en peu de temps un chartreux accompli.

I^s piincipaux traits de la discipline du monastère étaient la récitation de l'office en commun aux heures déterminées par les statuts de l'ordre, et le silence, qu'il n'était permis aux reclus de rompre que dans des circontances fort rares. Ils prenaient leurs repas en particulier, sauf dans quelques cas exceptionnels, observant des jeûnes fréquents et une sévère abstinence. De ces coutumes et de beaucoup d'autres encore que nous croyons devoir omettre, la plus singulière était de faire saigner les Chartreux cinq fois par an, et les frères convers quatre. Maurice s'y soumit sans murmurer, et l'articulation du bras qu'il nous montra à son retour nous prouva, par les coups de lancette qu'on y voyait, qu'il n'avait jamais balancé à remplir son devoir jusqu'au bout. L'abstinence de viande était complète dans le couvent. Il n'était même pas permis d'en manger dans les maladies les plus graves.

Le symbole de Tordre est une croix dressée sur un globe, avec cette devise : Stat crux dum voIvHur orbis. L'habillement des religieux consiste en une robe de drap blanc, serrée par une ceinture de cuir blanc, ou par une corde de chanvre, avec une petite cuculle, ou un scapulaire, auquel est attaché un capuchon, également de drap blanc. Ils portent au chœur une cucuUe plus grande qui descend jusqu'à terre.

Comme ses frères, dom Maurice formula ses vœux de la manière suivante : « Je promets stabilité, obéissance et • conversion dp lies mœurs, devant Dieu et ses saints,

C05 poirmAiTS D'AimtoRS.

é et deTfflt les reliques de eet ermitage, qui est bâti en « rhonneur de Diea, de la bieohetireiise Vierge Marie et € de saint ieaa-Bs|iti8le, et •■ présence de dom N.. ., * ftotre prieur. »

DiPLOicATiE Attractive.

Frère Maurice était heureux dans cette paisible retraite qu'un moment de désespoir lui avait fait choisir, comme un lieu de refuge contre les douleurs de Tâme.

Presque constamment prosterné au pied des autels, il priait Dieu avec ardeur ; il le remerciait surtout du fond de l'àrae, de ses bienfaits, pour T avoir délivré des soins journaliers de pourvoir à sa subsistance, de n'avoir plus dé termes i payer i un malotru de propriétaire pour ses lof ers échus.

Il possédait une modeste cellule ; elle lui suffisait , puisqu'il s était séparé du luxe mondain du superflu; son lit, en forme de coffre, lui brisait bien les reins, il est vrai, mais le sommeil que procure une âme pure le lui faisait paraître plus doux, plus moelleux que ceux dans lesquels il couchait d'habitude lorsqu'il habitait à Paris, sur le sommet enchanteur de Bréda-Hill.

Donc notre ami était heureux.

Il n'avait plus qu'à se laisser vivre béatement : flâner, sa passion favorite , accomplir quelques pratiques de religion , imposées par la règle du couvent à ses piemc fainéanta

Ga genre de vie tout extatique lui convint pendant

MÂURICB ALHOT.

quelque temps ; mais l'ennui naquit un jour de l' uniformité, a dit le poète.

Maurice était inconstant, frivole et léger à Texoès ; biea qu'il se trouvât heureux, ce bonheur finit à la longue par le fatiguer ; d'abord quelque peu, puis horriblement par la suite.

Mais à quoi tiennent les destinées de l'homme ?

A un rien le plus souvent, ou presque rien 1

Un grain de sable ou de poussière imperceptible à Ym\ suffit pour faire crouler comme par enehantement ses châteaux de cartes, ses rôves les plus chimériques, fruit le plus souvent d'une imagination en délire.

Le nouveau converti à la foi, ou plutôt à la paresse et à l'indolence, était, je l'ai dit, volage , frivole à l'exeès ; sous ce dernier rapport, il tenait de la plus belle moitié du genre humain, la femme, disent quelques-uns de see adorateurs ; on pouvait donc jusqu'à un certain point lui appliquer les vers d'un poëte latin, détracteur des vertus féminines :

Quid levior aère ? Ptilvis, Quid pulvere? Pluma, Qaid pluma? Mulier,

L'insolent! l'injuste I vouloir prouver que la femme est plus légère que l'air, que la poussière, que la plume I Quelle horreur ! ! !

Le bonheur paisible , mais prosaïquement fatigant et monotone pour un homme d'imagination , avec accompagnement obligé de jeûnes , d'abstinences , de macérations journalières, de saignées, de promenades solitaires sous les tristes et sombres arcades du cloître, les rares paroles, toujours mystiques , échangées quelquefois , et pour ainsi dire furtivement, à voix basse, avec quelques reclus; tout cela finit par lui devenir insupportable.

208 PORTRAITS d'auteurs.

Le spleen commença en lui son œuvre habituelle, destructive de toute organisation incomplète ; il fut tourmenté par des désirs vagues^ impossibles à réaliser; la nostalgie se mit, à son tour, de la partie ; elle lui fit amèrement regretter sa liberté, sa vie dissipée de Paris, ses luttes et ses travaux littéraires, ses amis, et, ajoutons-le, ses folles et joyeuses amies du demi-monde.

Quiconque a connu ce pauvre et bon Maurice, conviendra sans peine qu'alors que sa béatitude s'était évanouie comme un songe enchanteur, il ne devait plus lui rester au fond de l'âme que d'amers regrets, entre autres, celui d'avoir abandonné sa bohème favorite, la liberté I

Maurice s'ennuyait donc.

Dans ses amères réflexions sur le genre de vie qu'il menait, sa pensée se reportait constamment sur le sens de ces vers d'un poëte anglais, qu'il s'appliquait :

.... To die, .... to sleep, To sleep 1 pertrance to dream !

C'était à coup sûr , pour une âme aussi ardente que celle de notre reclus volontaire, une triste perspective.

Cette vie monacale le fit réfléchir, ce qui, du reste, il faut lui rendre cette justice, ne lui arrivait jamais , ou du moins très-rarement, ma foi !

Et voici ce qu'il se dit :

u Je suis à la fleur de l'âge, je possède un certain talent d'écrivain, j'ai beaucoup d'imagination , je connais toutes les licelles de l'art théâtral et de l'art littéraire, j'ai de l'expérience, du savoir-vivre,

« Comme un fou, je l'étais alors, je suis venu, tout vivant, m'enterrer dans cette chartreuse où l'on cherche « m'hébéter systématiquement par des pratiques absurdes,

UAURICE ALHOY. 209

dites de dévotion, pour macérer le corps et purifier l'Aine. Allons donc ! V .

« Il faut que je fuie cette horrible prison , plus horrible qu'un in pace^ pour quiconque n'est pas un crétin ; il faut que je franchisse ces murs inhospitaliers à la pensée , et que je rentre dans la société que je n'aurais jamais dû quitter. 11 faut fuir

« Mais comment quitter ce lieu maudit sans argent ? »

A cette réflexion, le chartreux découragé se frappa le front.

« Eurêka ! s'écria-t-il tout à coup , après un moment de méditation, j'ai trouvé le moyen de me procurer cet argent qui est indispensable à l'accomplissement de mon projet. »

Minerve, dit la fable , sortit un jour armée de pied en cap du cerveau de Jupiter, ce maître des dieux et des hommes.

Une idée sortit aussi de celle de Maurice , ce fertile créateur de tant de journaux éphémères comme ses pensées.

Kt voici le raisonnement qu'il se fit :

9 Franchir les murs de ce couvent et m'enfuir, c'est chose des plus faciles; mais hors d'ici, il me faudra do l'argent ; à qui-eu demander ? je dois à tant de monde ! à Ambroise Dupont, surtout, pour le Bachelier de Paris, roman dont je lui promets le manuscrit depuis tantôt dix années, et dont j'ai reçu le prix il y a longtemps.

« Écrivons à son lûval , l'éditeur de Balzac. Ce libraire a le cœur chaud, il est généreux, il sera enchanté de m'enlever à Dupont, dans l'espoir de se venger de lui, parce qu'il lui a soufflé Chavernay de Charles Didier, qu'il désirait publier. Écrivons-lui donc, et je suis certain de réussir. »

Ce qui fut pensé fut exécuté.

Par l'intermédiaire de son ami, le frère portier du cou-

vent, l'un des anciens compagnons, je l'ai dit , de sa folle existence de Paris, Maurice m'adressa une lettre, dont Toici à peu près la substaïlce :

Il me dépeignait en termes très-pathétiques, très-ohaleureux , sa cruelle position , le chagrin qu'il éprouvait de s'être cloîtré, alors qu'il était plein de sève et de talent ; il me déroulait le tableau navrant de ses privations de tous genres, sans oublier ses macérations quotidiennes et ses saignées.

Cette lettre se terminait ainsi :

« Il n'y a que vous au monde dont le cœur généreux puisse me venir en aide. Retirez-moi de cet enfer anticipé; ee sera une bonne œuvre pour vous que d'avoir arraché à une mort violente un homme de lettres qui vous devra plus que la vie , la liberté I En retour , je vous jure que je ne travaillerai désormais que pour vous seul (le mot seul était écrit en grosses capitales).

« Dans un ouvrage que j'écrirai dès que vous m'aurez rendu à la liberté, à la vie, sous le titre général de Sous le froOy je raconterai en traits de feu la vie monacale du couvent de la Grande-Chartreuse de Grenoble ; les habitudes, les règles, le régime et le genre de vie des reclus, leurs pratiques de dévotion, etc. ; je dirai ensuite la manière dont les pères fabriquent ce breuvage délicieux, connu dans l'univers entier, par les gourmets, sous le nom d'élixir de la Grande-Chartreuse ; Timmensa com*» merce qu'ils en font, etc., etc.

(f Si vous acceptez ma proposition, adressez-moi, par le retour du courrier, votre réponse à Grenoble, posta restante, à l'adresse de M . Bro wn , avec une somme d'argent suffisante pour que je puisse acheter des vêtements. Ces emplettes faites , je me rendrai immédiatement à Paris, afin de me mettre à votre disposition , dans tel lieu qu'il vous plaira de m'indiquer. »

MAURICE ALHOT. lit

Cette lettre était accompagnée de ce p(^t Bcriptum :

« Je connais votre passion pour les vieux bouquins si tout ce qui se rapporte à leur histoire .

« Je suis donc heureux de vous envoyer copie d'une note d'un de nos chartreux que j'ai découverts sur la garde, encore blanche, d'un des vieux livres qui ornent la bibliothèque du couvent.

r Derechef à vous.

« Maurice Alhot. •

€ Note manuscrite de dom Nicolas, chartreux de Paria, du 10 avril 1727.

< Notre imprimerie de la Grande-Chartreuse est d'institution assez récente. Elle n'a été établie que vers 1680 par le révérend père dom Le Masson , un de nos généraux , 4 roceasion do quelques changements qu'il ilt dans l'ordre , et qui donnèrent lieu à une nouvelle édition de nos statuts^ rie notre missel, du psautier distribué à notre usage, et de quelques autres ouvrages (i).

• Depuis rinvention de Timprimerie jusqu'à ce momentt nous nous étions toujours servis des presses séculières,

< Par exemple : en 1510, nous fîmes paraître à Bàle nQ§ Statuts et nos Privilèges en caractères gothiques ; et c'esti assure-tron, la première fuis qu'on fit imprimer quelque chose à notre usage; jusque-là, nous ne nous étions seirvis que de manuscrits.

« Il y eut en 1510 une édition de notre Missel, à Padff, une autre du même, en 1541, gothique; en 1522, il y eut aussi à Paris une édition de nos Statuts,

c En 1585, l'unique édition de nos HomélitiireSf kh^oUt

(1) Cet éditioas portent pour suscripUoa : Cêmri (bfttioiMt dépas* dant de la Grande-Chartreuse), per Laurentium GiUktrit t^fù$rê§këm >^« ratum apud Grasëanopelium.

112 POBTRAITS D*AUTKURS.

édition qui n'est pas encore épuisée (1727). En 1588, une édition des Hymnes ù notre usage, à Grenoble ; en 1603. nouvelle édition du Missel, à Paris ; une autre à Lyon. en 1627.

« En 1612, Tunique édition de notre AntiphoDÎca pour les Matines, à Pavie ; et comme cette édition est épuisée, pour y suppléer, nous sommes obligés de l'imprimer à la main avec des plaques de cuivre.

a En 1674 , édition de notre Graduel, à Lyon ; il y en a une autre édition gothique, que je n'ai pu retrouver pour en prendre la date. »

Je Tavoue, la position de ce pauvre Maurice me p^rut affreuse et intolérable.

J'avais déjà eu de fréquents rapppHs avec lui. En 1831. je publiai, sous le patronage de M"»« veuve Charles Rechel, qui m'avait confié la direction commerciale de sa maison, un ouvrage important , sous le titre de : Pans au xive siècle f par l'élite des écrivains modernes.

Et c'est grâce à cette publication que je fus mis en rapport avec cette jeune génération d'hommes de lettres qui fait encore aujourd'hui la gloire et l'honneur de la France, et à la tête de laquelle se signalaient MM. Paul Lacroix et Louis Reybaud. Avec de tels guides, je ne pouvais qu'être heureux dans mon choix.

Je fus séduit, en outre, par deux choses : d'abord par la perspective d'enlever à mon rival, Ambroise Dupont, la plume facile et élégante d'un écrivain dont j'avais pu apprécier le talent; ensuite, par l'espoir de publier Sous le froc , qui semblait me promettre tant de révélations curieuses et inattendues.

J'écrivis donc à Maurice que j'acceptais ses offres , et lui adressai un mandat de 500 francs à vue , sur un banquier de Grenoble.

Jamais je n'ui pu savoir comment il avait réussi à franchir, inaperçu, les murs du couvent. J'ai toujours soupçonné que le frère portier y avait donné la main ; mais ce que je sais mieux, c'est l'emploi que fit de mes 500 francs le chartreux défroqué

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