EST-CE UN HOMME OU UNE FEMME
Après l'envoi de mes 500 francs à celui que je cro^yais dans la simplicité de mon âme, avoir arraché à un suicide certain, j'éprouvai, je le répète, deux grandes satisfactions : la première , d'enlever à mon habile rival Ambroise Dupont l'une de ses meilleures plumes ; la seconde, de compter publier dans quelques mois une série d'études sur la vie intime des cloîtres des deux sexes, sous le titre général : Sous le froc.
J'avais déjà traité d'un ouvrage dans le même genre , le Cloître au ^IX* siècle^ avec M™« Adèle Daminois, dame des plus aimables , bas^hleu par passe-temps , l'une des adoratrices du grand Llama littéraire des femmes de trente ans, moins le temps de l'éducation.
Sous le froc de Maurice Alhoy devait , selon moi , compléter le curieux tableau des révélations intimes et curieuses sur la vie et les mœurs monacales des hommes et des femmes.
Je me hâte de le confesser, l'un et l'autre de ces ouvrages obtinrent le môme succès, un ûasco complet.
Mais revenons à notre défroqué.
Il m'adressa une lettre datée de Voiron , dans laquelle il me disait qu'il s'acheminait vers Paris, à pied, à petites journées , afin, assurait-il , de charger sa palette de cou-
214 PORTRAITS d'auteurs.
leurs locales, et sa mémoire d'une abondante moisson d'études et d'observations sur les mœurs des habitants dont il allait avoir à traverser le pays.
Près de deux années s'écoulèrent sans que le voyageur me donnât le plus léger signe de vie.
J'avais fini par porter le deuil de mes petits écus , non pas que je doutasse de la probité de Maurice , mais je le croyais mort.
Vers le mois d'avril 1836, je reçus un matin une singulière visite, qui me surprit beaucoup.
C'était M. P***, réfugié polonais, que je savais être un des meilleurs amis de Maurice Alhoy.
M. P*** s'oceupait alors de parcourir les sentiers fleuris de la littérature légère : il venait, me dit-il, de la part d'un homme de lettres , l'un de mes bons amis ( il refusa obstinément de me dire le nom ), me prier d'aller le lendemain à midi; rue Bellefond, partager le modeste déjeuner de la personne dont il était l'envoyé.
Cette mystérieuse invitation m'intrigua. Je crus y entrevoir du Maurice : je promis.
Le lendemain , je fus exact au rendez-vous.
C'était, ai-je dit, rue Bellefond, dans un gîte d'équivoque apparence, sur la porte duqriel on lisait en grosses lettres noires , sur un fond grisâtre : Maison garnie. — Pension bourgeoise.
Tout ce qui suit va paraître au lecteur un conte fantastique inventé à plaisir ; non, non , c'est de V histoire , de l'histoire véritable.
Je poursuis donc.
Arrivé à la porte de cette demeure inconnue , je n'eus pas besoin de frapper ; une main invisible m'ouvrit ; il paraît que j'étais guetté de longue main, et mon signalement donné d'avance.
Une grosse femme , ou un gros homme , je ne sais , —
rhabit ne fait pas le moine , dit un proverbe , — sortit d'une pièce du rez-de-chaussée , une sorte de salle à manger, à ce qu*il me parut , et me dit à brûle-pourpoint d'un son de voix mâle ou femelle , ad libitatn , mais parfaitement alcoolisée : « Suivez-moi, Monsieur, vous êtes attendu, »
Silencieux , nous gravissons deux étages : là règne un palier auquel aboutissent trois portes.
Au simple toucher de la personne qui m'introduit , une de ces portes, celle du milieu, s'ouvre et se referme sans bruit sur mes talons ; mon guide avait disparu. J'étais seul.
Je me trouve dans une vaste antichambre très- obscure. Je distingué à peine une porte fermée située en face de moi ; mais c*est en vain que je cherche à l'ouvrir ; il n'y a ni bouton, ni clef, ni cordon de sonnette. Absence complète.
Je suis prisonnier; que faire ? Comment sortir de cet étrange traquenard ?
Appeler à mon aide l'être singulier qui se jouait ainsi de ma liberté me parut une absurdité qui eût pu passer pour un sentiment de peur.
Puis, je l'avouerai, cette personne avait fait naître chez moi une répulsion instinctive que je ne pouvais définir ; je me disais : Est-ce une femme, est-ce un homme qui m'a conduit en ce lieu ?
La voix de cette personne était celle d'un homme încom-' plet ; ses vêtements , très-propres du reste , étaient ceux d'une femme.
Il me répugnait de l'appeler.
J'appris plus tard que ce guide d'un nouveau genre tenait, par seâ fonctions, aux deux sexes.
Le jour, dous des habits de femme, maîtresse de la maison garnie et de la table d'hôte , elle présidait aux
216 PORTRAITS d'auteurs.
soins du ménage. Le soir, métamorphosée en homme, on pouvait Je ou la rencontrer, placé ou placée, à volonté, au parterre, sous le lustre d*un de nos grands théâtres de boulevard, et là, de môme qu'ÉoIe :
.... Celsâ sede Œolus Sceptra tenens, . • .
présider aux applaudissements ou aux sifflets des Horaces et des Cariaces modernes.
En me débattant dans cette souricière, je fis un certain bruit, à ce qu'il paraît, car une voix d'homme, mais celle d'un véritable homme, cette fois, cria avec force : « Poussez la porte qui vous fait face 1 »
Je pousse fiévreusement la porte indiquée , elle cède : me voilà introduit, pour le coup, dans une grande pièce ; des rideaux bruns épais garnissent l'unique fenêtre qui laisse pénétrer l'air et la lumière dans cotte chamlire plongée dans la plus dense obscurité.
J'étais demeuré silencieux et comme pétrifié sur le seuil, ne sachant de quel côté tourner mes pas, lorsque la môme voix mâle vint encore à mon secours en me criant :
— Mais avancez donc tout droit devant vous !
— Non, répondis-je, je n'avancerai pas; donnez-moi du jour et de l'air ! Assez de colin-maiilard comme cela. Que signifie cette absurde plaisanterie ?
La lumière succéda immédiatement à cette épaisse pénombre.
Je vivrais jusqu'à la fin des siècles, que j'aurais toujours présent à Tesprit l'étrange spectacle qui s'offrit alors à mes regards.
J'ai dit que j'étais resté sur le seuil de la porte , qui s'était refermée dès mon entrée.
Vers moi s'avançait une forme humaine , vêtue d'une grande robe blanche, le chef enveloppé d'un vaste capuchon
MAUniCE ALHOY. 217
de même couleur , faisant partie de la robe ; les pieds chaussés de grossières sandales ; le corps ceint d'une corde qui me paraissait d'un blanc douteux, à laquelle pendait un énorme chapelet en noix de coco avec dès tètes de morts en os ; un rosaire , des scapulaires , des médailles, et tout cet attirail produisait, quand le spectre marchait, un bruit assez semblable à celui du serpent boa qui se sent en liesse.
Au fond de cette chambre , je remarquai un coffre en bois binit qui devait servir de lit à cet étrange personnage. L'unique fenêtre, à droite, aux épais rideaux bruns, interceptait la lumière du jour. Au mur opposé était appendue une panoplie de tibias et autres ossements humains, disposés en forme de croix et couronnés d'une tête dé mort. Sur une table appuyée contre la cloison, apparaissait un petit déjeuner tout dressé, deux assiettes de terre brune, en face l'une de l'autre, avec les accessoires obligés de couteaux et de fourchettes en métal, deux gobelets en fer-blanc, un pain bis, du beurre, des radis, du sel ; un pot brun rempli d'eau; enfin, à leurs places respectives, deux chaises foncées en paille pour les convives.
A. ce spedacle burlesque et inattendu, je fus saisi d'un fou rire.
— Ah I pour le coup, m'écriai-je, je vous ai reconnu, beau masque.,.. Maurice Alhoy, à bas le froc I vous seul avez pu avoir recours à une telle plaisanterie, afin de m'annoncer votre retour. Soyez le bienvenu! mais si vous voulez que je vous pardonne votre longue absence et cette fantasmagorie vraiment digne des Funambules, il faut que vous me racontiez votre vie, depuis le jour où vous avez reçu mon argent.
— Très-volontiers , mon cher ! mais, avant tout, déjeunons. J'ai un appétit d'enfer. A table donc ! le couvert est mis d'avance, vous voyez.
lîlh IMMVn AH.- 1- AiTinruH
-— AltM-fi ' .MniiritM". jr .•^nv- f! t.'i' jirt'ndr*'.
^ J m viiuiii Nfulfiut'iil vmH- linnufîr wnr idée, a ]»^13 )m«t« ïwurli:, du nr-rcft linro auqiit!) j'ai élr r.Dii(laiiii>«^ )muitiiut niuii h!t\imiv il in * iniinit^CUiartreiiHP., y (•Diii}>rj> l ^^.iliilU»ln^ ut**- aiiuir^ dv mu laiiiUU' iie reclus. Tons efs
vv\»t nuu il jiuw la- un; luit\ : ^U' Itît- itonsûrverai caninse
— i^l m^irit-^i ^rnmnmiu. ft Iviiçral ropus nf wons Boa- MHni* )atK... ^H .tt w^vuH^ r lîViuuH : \'iiu^ ^i» un «j-lmriittf. ^«iH iiv. vni. ^ouimiu. la iîuô- i. lu enmn" ; j'ai ti^ jipévo.
;)rî» Us- \oir iupm*^ilp«i .. m: ian: ar -! tUî*r amj&Bbif qui ïw.v^î^il .nu-Mini(, fi zr*i* î' jiwiuîi. iminni^i? P^ -qpû. <*» •m nur IB .Trtaui, ^m :*jai ût«)aimU'»t ttF Truste symmen 4« .a .V'iu-niiiî îinnacMiH. nmr ^ -Riiimii-.iifn,K |p«»mr moi, 1 'iXM-.Milfini. îHiVî. ^t mur Ntauru»»» h Inu. <iif* mrfÎMrfs plus
— >^ UiDic , îjuir ''uiiunr! s- î»îrîîi. nlocs» Maarice, je nutîurs ifi fauTi, 'ît .mrr int-^un. [e vi^iis^ c!o«£eTni ma vie, ^ifîp*>i>* icius. ;»nî*, rit. uîs- iv.Mifui'fiS' «{ui. 'VOIES, paraîtront foiitMï^iufuiî» , rttat«.|ui '^«peuiiant riront «le Di plus exacte v«rit<;, f:>jr vous^ aevoz le î*avtjir : Ua mensonge jamais n fitlîtiurH .ius<{u :fii mes^ lèvre* vrirfueiise*.
Kt gaiemtM»t,,nous nous mîmen n table.
l'odyssée de MAURICE ALHOY RACONTÉE PAR LUI-MÊME.
Ici, encore une fois, ma narration va paraître incroyable ; tout ce que j'ai à vous dire du bohème Maurice Alhoy vous semblera excentrique et fabuleux; c'est pourtant de l'histoire et de la Irôs-vérilable histoire, vous répéterai-je ; histoire que me raconta, en déjeunant, le héros de cette aventure, lorsqu'il jugea à propos de me faire savoir qu'il était de retour à Paris , et qu'il se mettait hoiïnêtement à ma disposition parce qu'il n'avait phis le sou.
C'est Maurice qui va parler par ma plume.
Oyez donc, ô bienveillant lecteur !
« Je vous Tai déjà écrit de Voiron, j'étais parti pour Paris, à pied, ne marchant qu'à petites journées, m'arrètant, flânant, et buvant partout le meilleur vin de la contrée, sans souci, ayant, grâce à vous, le gousset assez bien garni ; vêtu à la façon des paysans du Dauphiné, sur mes épaules ma besace; à la main, un gourdin solide, ayant l'air d'un campagnard aisé du pays. Chaque soir, je m'arrêtais dans la meilleure auberge, celle surtout, je le répète, où le vin était le meilleur, et c'est ainsi que j'avais déjà parcouru les sites les plus remarquables du département de l'Isère, et qu'insensiblement, j'avais pénétré dans celui du Var.
« Un soir , vers le déclin d'une belle et chaude journée de juin, je m'arrêtai pour souper et coucher au Luc ^ bourg très-gros et très-beau, ma foi !
220 PonxnAiTS d'auteuhs.
« Il est bon de vous dire , si vous ne le savez déjà, que le territoire du Luc est encore très-fertile, et produit en très-grande abondance ces délicieux el sa voureux . marbrons, que l'on vend à Paris sous le nom de marrons de Lyon,
« Orgueilleux Parisiens, comme les provinciaux vous dupent le plus souvent ! mais il faut être juste, vous le leur'rendez avec usure.
« Le Luc, dont Timage ne s'effacera jamais des plus doux souvenirs de cette vie de bohème que j'adore , le Luc , où devait m'arriver la plus excentrique de mes j7ï2pressions de voyage, que j'écrirai un jour, ainsi, mais moins bien , certainement, que mon vieil ami , Alexandre Dumas a çcrit les siennes.
« J'arrivai donc à la nuit tombante dans ce bourg.
et Selon ma louable habitude, je m'informai à un passant du nom de la meilleure auberge , de celle surtout où l'on buvait dîi meilleur vin.
f — Là, là, au coin, me fut-il répondu, d'une voix unanime, chez M. La Trogne, notre maire et aubergiste (nom significatif et très-bien porté , si jamais il en fut) , à l'enseigne du Gros marron rôti, vous serez servi à souhait.
« Je me dirige donc vers l'endroit indiqué, en fredonnant ce refrain d'Un air de nos vieux opéras-comiques :
Qu'on est heureux de trouver en voyage Un bon souper et un bon lit;
quand , pour compléter ma pensée , un gros bonhomme, à la face joviale, et même quoique peu avinée, assis devant la porte de son établissement, se prit & m' accompagner gaiement, de cette agréable variante :
Un bon souper arrosé d*un bon vin ....
« C'était le père La Trogne en personne, le propriétaire de Tauberge du Gros marron rôti , et le maire de la localité.
« Surpris de la juste et joyeuse improvisation du bonhomme, je marche droit à lui et je m'arrête en sa présence.
tt II se lève de son côté sans façon de son siège, et le bonnet à la main :
« — Entrez , Monsieur , me dit-il poliment , que faut-il vous servir?
tt — Un bon gîte, un bon souper, et surtout du bon vin.
« — Vous trouverez tout cela réuni chez moi; je puis m'en vanter sans orgueil, ma maison est réputée la meilleure à dix lieues à la ronde ; de mon bon vin principalement, la réputation est depuis longtemps faite dans le pays.
« — Soit, lui rcpondis-je, je m'arrête chez vous ; si je suis content de ce que vous m'offrirez, si surtout votre vin est aussi bon que vous me l'assurez, comme depuis trois jours je n'en ai bu que de détestable, je suis capable de me reposer au moins une semaine ici.
f Ainsi fut faite ma connaissance avec le joyeux père La Trogne. ,
« Une heure plus tard, il me servait un repas fin, substantiel et délicat tout à la fois, arrosé d'un vin excellent. Je fis honneur à tout.
« La soirée était délicieuse, j'éprouvai, après le succulent et solide repas que je venais de faire, le besoin de me promener, afin de faciliter ma digestion.
« J'allume ma pipe, ma compagne obligée, et me voilà, fumant, le nez en l'air, me dirigeant, à l'aventure, vers l'extrémité opposée du bourg. Je le dépasse bientôt, et me voilà en rase campagne ; je continue à marcher et à fumer : j'arrive enfin à un carrefour, entouré do grands arbres, auquel aboutissent plusieurs sentiers ; la nuit est
S22 POIITRAIÏS d'auteurs.
venue ; la lune brille à peine ; elle éclaire d*un faible rayon argenté les lieux environnants.
« Je m'assieds au pied d'un arbre ; je respire à pleins poumons l'air frais et balsamique de ce séjour alpestre.
« Tout à coup mon attention presque engourdie se réveille, je crois apercevoir des hommes qui descendent en silence des divers sentiers du bois où le hasard m'a jeté.
• Il me sem]>le, en outre , que chacun d*eux se dirige vers un point lumineux, caché au milieu des arbres.
« C'était, je m'en convainquis plus tard, une soi*te de vaste grange, inaperçue aux rares passants , dans ces lieux solitaires.
« Il me paraissait étrange de voir à cette heure avancée de la soirée, dans un endroit aussi éloigné que désert, tous ces hommes passer près de moi, se dirigeant vers le même point.
« Je me lève, et à la faveur de l'abondante végétation qui dissimule ma présence, d'arbre en arbre, je me glisse ou je rampe en silence.
« Je parviens ainsi jusqu'à la grange ; je la trouve encombrée d'une foule compacte de paysans : j'y entre sans façon.
« Je suis frappé de l'étrange spectacle qui s'offre à mes regards. La salle est éclairée par des chandelles fichées de distance en distance, sur une grande table ronde, qui occupe le centre de cette vaste pièce.
c Trois hommes seuls sont assis : j'apprends bientôt que j'ai devant moi le président de cette étrange assemblée, avec un juge à sa droite, et à sa gauche, un secrétaire, qui me paraît écrire alternativement sur deux registres, ce que lui prescrit le président ; en face de ces trois personnages importants, sont symétri ]uement rangés des petits las de marrons , dont chacun porte une marque partici;liùre distincte.
« Chaque spectateur, debout autour de la table, a (levant lui de semblables tas de marrons, portant les mêmes marques que ceux qu'on aperçoit sous la main du président et de ses acolytes.
« Il paraît qu'une grave discussion vient de surgir sul)itement dans cette assemblée, car ces hommes crient tous à la fois, prêts à se donner des gourmades.
c Je devine que le sort m*a conduit dans une maison de jeu en plein vent, ou peu s'en faut.
< Mais quel jeu y jouc-t-on ? Et quel en est Fenjeu?
« Je ne peux le deviner, tant tout cela me paraît obscur et bizarre.
« Mes jaunotSy ou les vôtres, n'en dansent pas moins de joie au fond de mon gousset, persuadé que je suis que, dans notre intérêt commun, il va bientôt m'ôtre permis, ainsi qu'aux autres, de prendre part à la partie.
t Intrigué au dernier point, je me décide enfin à demander au paysan le plus près de moi : Eh ! mon ami ! Que fait-on en ce lieu ?
« A cette question, mon homme se retourne vivement d'un air tout effaré ; il me toise de la tête aux pieds et me répond: — Vous n'êtes donc pas du pays, Monsieur?
« — Non, certes, le hasard seul m'a conduit ici : je suis Anglais ; je voyage ù pied, par plaisir, afin d'étudier les mœurs et les caractères des habitants de cette magnifique contrée ; je suis logé au Luc, au Gros marron rôtit chez le père La Trogne.
« A propos ! n'est-ce pas lui que j'aperçois là-bas, en face du président de cette assemblée ?
« — Si, en vérité, Monsieur, dit le paysan, et puisque vous êtes logé chez notre grand marronnier, ainsi nous l'appelons tous, parce qu'il en fait un grand négoce, je vais lui parler de vous. Ne bronchez pas avant que je ne revicnue, sinon.. ..
« L'information ne fut pas longue à ce qu'il paraît, cap mon homme revint peu de minutes après, et en m' abordant il me dit :
« — M. La Trogne répond de votre discrétion, et...
« Il s'interrompit encore pour me faire remarquer que le président me saluait gracieusement, non pas de la main, selon son habitude, mais en ôtant son chapeau. : « — Enfin, lui dis- je, répondez donc à ma question! Que fait- on en ce lieu ?
« —Puisque notre président se porte garant de vous, je vous déclarerai que nous Jouons gros jeu, chaque soir, non pas avec de l'argent, qui est fort rare dans le pays, mais avec des sacs de marrons, qui sont très-abondants dans notre contrée. Une chose seulement m'étonne ; comment avez-vous pu pénétrer jusque dans cet endroit, sans avoir été ^rrôté et interrogé*par nos nombreuses sentinelleô, placées tout a Tentour de cette grange, où nous sommes à l'abri des recherches delà police?
< Je le satisfis, comme je pus, sur ce point.
« — Mais, a jouta i-je, est-ce que je ne pourrais pas jouer, moi aussi ?
«, — Oui, certes, si monsieur possède des sacs de marrons.
« — Rien de plus facile : à qui en achète-t-on?
« -^ A M. La Trogne, notre président.
« Puis le brave homme m'expliqua le jeu. La perte ou le gain d'un marron placé devant chaque personne (on pouvait en aventurer d'un seul coup le nombre qui convenait), représentait la valeur du sac.
« J'étais suffisamment instruit ; je regardai attentivement jouer; il ne me fut pas difficile de comprendre qu'on se livrait à une sorte de roulette.
(( Le lendemain, j'achetai à mon hôte cinquante sacs de
marrons, que je lui payai en belles pièces d'or.
« — Vous me paraissez, médit à cette vue le père La Trogne, un véritable Jordy et il se jnit à rire de son jeu de
mots.
« Je pris sur moi vingt marrons, que je distinguai par une marque particulière, et je fis porter mes sacs dans la grange du jovial aubergiste.
» « Le soir venu, je me rendis à la salle de jeu.
« Je fis passer au président dix de mes marrons et je plaçai les dix autres devant moi, comme représentant mon enjeu de dix sacs.
« Je perdis ce soir-là dix sacs ; autant le lendemain ; autant le jour suivant. J'étais dépité de ma mauvaise fortune. ^ .
« La quatrième soirée me fut favorable ; je gagnai cinquante sacs.
« >J*étais devenu compère et compagnon avec ces paysans; ma bonne humeur apparente, lorsque je perdais, les enchantait.
« Un soir enfin, je possédais déjà près de trois cents sacs de marrons; je dis à Tassistance que c'était un jeu d'enfant que nous pratiquions, un jeu beaucoup trop long, beaucoup trop compliqué ; que j'en connaissais un qu'on jouait à Paris, en certain lieu, un jeu prompt, rapide, dans lequel on s'enrichissait ou se ruinait en une seule soirée. •
« Émerveillés, les villageois m'invitèrent à le leur enseigner.
. « Je ne demandais pas mieux ; j'avais mon plan arrêté. J'en fis plusieurs expériences ; elles furent comprises, et il fut convenu que le lendemain on jouerait le jeu appelé : le che nin de fer.
«' Pendant plusieurs séances, je m'absitins de gagner, et mes sacs de diminuer. Aussi les jouem^s riaient-ils à mes dépens,
2'26 ponTRAiTS d'auteurs.
« Lorsque je fus las de perdre volontairement, je me mis à gagner presque à chaque coup : je connaissais, la manière de me rendre la fortune favorable.
a Je possédais déjà d'énormes quantités de sacs de marrons ; j'étais, sous ce rapport, plus riche que le père La Trogne lui-même.
« Lorsque je jugeai le moment favorable âmes projets, je m'abstins d'assister au jeu. Cette absence dura trois jours, que j'employai à me rendre à Saint-Tropez.
« Dans le port se trouvaient, heureusement pour moi, six tartanes génoises, qui attendaient des chargements.
a Je les frétai pour me diriger vers Marseille, avec mes sacs de marrons.
« J'organisai ensuite deux brigades de rouliers : chacune devait arriver à minuit au Luc, charger et porter mes sacs à bord de mes barques.
« Tout cela s'exécuta tellement en cai-hette, que personne n'en soupçonna rien, ayant eu, moi-uiémc, la bonne précaution de louer un vaste magasin, hors de la ville, sur la route de Saint-Tropez.
« Lorsque mes dernières voitures furent parties , je m'enfuis, la nuit, du Luc; j'avais pris l'habitude de payer tous les soirs ma dépense au Gros rnavronnior. Je ne suivis pas, cette fois, la grande roule ; je pris des chemins de traverse que je connaissaisT J'arrivai en même temps que ma dernière voiture ; mes derniers sucs furent chargés; et vers midi, ma flottille avait mis le cap sur Marseille, où elle arrivait heureusement le lendemain dans l'après-midi.
« J'ai appris plus tard que, la nuit môme de ma fuite, une insurrection de femmes avait éclaté ; elles s'étaient portées en masse, comme des furies, au Gros marron^ disant que j'étais le diable en personne, ou pour le moins un voleur, et qu'il fallait me mettre en pièces. Le gai La
MALRICE ALHOY. 227
Trogne, le gros maiTonnier, leur avait annoncé ma Tuile du côté de Saint-Tropez , et elles s'étaient mises à ma poursuite , par la grande route, mais je leur avais échappé comme je vous l'ai dit.
« Mes six tartanes amarrées au port de Marseille, je descendis sur les quais.
« Je me fis arranger les cheveux et la barbe, je me procurai les vêtements d'un riche matelot génois et je revins à bord, un bonnet rouge de circonstance crânement posé sur l'oreille droite, le teint bistré, la barbe noire, longue, bien fournie; mon allure dégagée, mes lazzis, mes quolibets en patois génois (je le parle heureusement avec une grande facilité), attirèrent vers mes tartanes cet essaim de Phocéennes qui s'adonne au commerce de marrons du Luc.
« Je fis si bel et si bien, qu'en trois jours, je réalisai en beaux écus le chargement de mes six navires, et, la fortune continuant à me sourire, les marrons étant en hausse à la Bourse, je les vendis presque le double de leur valeur.
« Que vous dirai-jede plus, mon amiV
« Au lieu de retourner, comme je le devais, à Paris, avec la somme énorme que je possédais en billets do banque, ne m'avisai-je pas de jouer le grand seigneur? je parcourus tout le midi de la France, m'arrètant dans chaque localité qui me plaisait, menant la vie à grandes guides, bonne chère et bon vin; si bien que mon magot s'épuisa et se tarit bientôt à tel point, qu'un beau jour il me fallut songer à vous, mon excellent ami, et à ma solennelle promesse. Me voilà donc do retour et à votre entière disposition. Il ne me reste que ma défroque de chartreux ; je la conserve religieusement ; à vous, le premier, j'en ai voulu faire l'exhibition; cela vous était bien dû, n'est-ce pas, cher ^éditeur?»)
228 PORTRAITS d'auteurs.
Enfin, après m'avoir raconté sa longue histoire, avec un brio des plus comiques, des plus chaleureux et qu'il m'est impossible de reproduire, même à peu près, Maurice me dit :
« J'ai fait, vous le voyez, des folies ; mais tout ^st fini maintenant ; je vais pour vous me remettre à l'ouvrage. Seulement il est urgent que vous me veniez à l'aide, car je n'ai plus le sou et je dois déjà ici. »
Un mois après, je recevais les six premiers chapitres de Sous le froc.
Trois mois ensuite, je parvenais à arracher à mon auteur quelques autres lambeaux de copie. Mais six mois plus tard, n'en pouvant absolument rien tirer, je me voyais obligé défaire terminer l'ouvrage par Jacques de Ghaudes- Aigues.
• Comme je l'ai déjà dit, ce livre n'eut aucun succès; je ne couvris pas même mes frais.
Depuis cette époque, j'ai cessé de voir Maurice Alhoy, qui est mort, à Paris, dans la misère, m'assure-t-on, le 27 avril 1856, dit M. Gustave Vapereau dans son Dictionnaire universel dos Contemporains,
. Maurice Alhoy gâcha, par son excessive 'légèreté, sa -flânerie et sa vie de bohémien, les dons heureux dont la nature s'était plu à le combler.
GODEFROY GAVAIGNAC
TABLE DES CHAPITRES