SOUVENIRS DE MA JEUNESSE (1810 A
Je ne puis me défendre d'un hien vif sentiment de bonheur en reportant aujourd'hui mes souvenirs (après que cin |uante-huit hivers ont blanchi ma tète) sur l'époque où je n'avais que dix- neuf ans.
Je suis heureux encore lorsque je songe à ces premières années de ma jeunesse, passées au milieu d*un vaste parallélogramme que formaient, de deux côtés, de hautes murailles,rune à l'ouest, l'autre au midi de la prison de Montaigu ; des deux autres côtés, deux rangées de vieilles et hautes maisons. Tune au nord, l'autre au sud, le tout séparé au miliçu par un immense bâtiment à cinq étages, ayant vue
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ainsi sur deux grandes cours. L'édifiée renfermait le cabinet du directeur, et la comptabilité au rez-de-chaussée ; Tappartement de la famille de Lanneau et l'infirmerie, au premier; au-dessus, de vastes pièces servant de dortoirs aux élèves de rhétorique, de philosophie et de mathématiques.
Dans cette vaste enceinte, tour à tour paisible, studieuse et bruyante , où ils se renouvelaient partiellement chaque année, ont passé des enfants venus de toutes les parties du globe, dont plusieurs sont devenus des hommes célèbres; les uns ont conquis d'honorables positions dans la diplomatie, le barreau, la magistrature ; d'autres, dans les belles-lettres,les sciences, les arts, l'industrie; et partout et toujours ils se sont montrés les dignes enfants du Collège de Sainte-Barbe,
Oui! j'étais heureux alors avec mes dix-neuf ans, sans souci du jour ni du lendemain, mes regards n'embrassant jamais rien au delà du présent, et pour moi Tavenir étant un mot vide de sens. Je n'avais, à cette époque, ni désirs, ni passions; j'étais constammant vif et alerte; de mes jarrets d'acier, je franchissais, plusieurs fois par jour, en chantant, les cent vingt marches qui séparaient du sol ma modeste ohambrette, située au cinquième étage, au-dessus des cuisines et des réfectoires; un vrai nid d'étudiant, perché sous les combles, et dont l'ameublement primitif se composait d'un lit très- dur il est vrai, mais sur lequel je dormais du sommeil des justes, d'une petite table en sapin, peinte en noir, de deux vieilles chaises dépareillées et de trois tablettes en planches abruptes, clouées contre le mur dénué de tapisserie , supportant de fidèles amis, quelques volumes de mes bons vieux auteurs. De mon unique fenêtre, s'ouvrant au-dessus des toits, sur la rue de Reims, mon œil plongeait dans les cours cl les bâtiments du Lycée Impérial.
- Cette chambrette était pour moi un véritable eldorado!
GODEFROY CAVAI6NAC. 233
Cœur chaud, ardent, généreux, enthousiaste; imagination vive et prompte à s'enflammer ; redoutant les reproches, susceptible à Texcès, je sentais un sang par trop méridional brûler assez fréquemment mes veines ; mais je goûtais, j'appréciais d'autant plus ma modeste félicité, que mon enfance s'était écoulée dans les privations, les chagrins et les larmes !
Ce bonheur, pur et sans mélange, dura deux ans !
Chaque mois de travail m^ rapportait soixante-deux francs cinquante centimes , plus une vingtaine de francs provenant de la vente des vieux papiers barbouillés par les élèves. J'étais confortablement nourri à la table particulière des professeurs, blanchi, logé, éclairé, chauffé.....
De tels avantages, on en conviendra, étaient immenses pour un jeune homme. Eh! bien, je le confesse, je ne pouvais, malgré tous mes efforts, réussir jamais à donner asile à la fois dans ma bourse à la* valeur d'une modeste pièce de cinq francs.
Mais, va-t-on me dire, vous aviez donc des goûts bien dispendieux ou des vices bien cachés, pour engloutir ainsi tout votre argent?
Pas le moins du monde ! Ma toilette était des plus simples. Je n'avais, grâce à Dieu, aucun vice caché Plus
tard, j'expliquerai ce mystère qui vous semble incompréhensible.
Quoi qu'il en soit, malgré mes humbles vêtements, et bien que je n'eusse jamais le sou, j'étais heureux, je le répète, très-heureux môme I
Un jeune maître d'études, qui était à peu près de mon âge, M. Jjachaud, avocat stagiaire, vint mettre malheureusement un terme à ma félicité.
Un jour, cette illustration future du barreau me proposa de l'accompagner chez son maître de danse , qui donnait un bal à ses élèves.
"iSi PORTRAITS D*ACTECRS.