E SERAI ROI
« — - Dans quatre mois tu entreras dans ta vingt et unième année ; quel état veux-tu choisir ?
« — Ma vocation me pousse vers la littérature.
« — Tu es donc fou ?
« — Non, je veux être auteur.
« — Il parait, dit M«« de Balzac en excitant son mari du. regard, que monsieur a du goût pour la misère ?
m — Oui, ajoute le chef de famille, on rencontre des gens qui éprouvent le besoin d'aller mourir de faim dans un hôpital.
« — Honoré, reprit M*»' de Balzac, nos plans sont arrêtés pour votre avenir ; nous vous destinons au notariat. »
Le- jeune homme fit un geste énergique de dénégation.
« — Mais ignores-^tu, malheureux 1 lui dit son père, à
â2 PORTRAITS d'auteur».
quoi infailliblement te conduira le métier d'écrivain ? Dans les lettres, il faut être roi, pour n'être pas goujat.
« — Eh bien, répondit Honoré, je serai roi I »
M™« de Balzac pensa qu'un peu de misère ramènerait promptement son fils à la soumission.
Il fut alloué à Honoré une pension mensuelle de cent francs; il quitta la maison paternelle.
Avec ses cent francs à dépenser par mois, le jeune de Balzac alla se loger dans une mansarde de la rue de Lesdiguières, tout auprès de la bibliothèque de l'Arsenal, ce vaste et célèbre dépôt de l'esprit et de Térudition des anciens et des modernes.
C'est dans cette bibliothèque qu'il travaillait chaque jour, dans le but, disait-il, de débuter dans la carrière des lettres par un coup de maître, un vrai chef-d'œuvre; il commença la tragédie de Cromwell, en cinq actes, dont quelques fragments seuls ont été publiés par sa sœur ^ M"« Laure Sur ville.
Habitué chez son père à une nourriture convenable, l'on doit bien penser que ses médiocres revenus, avec ses goûts pour la dépense, ne pouvaient suffire à Balzac ; aussi dut-il chercher à se créer d'autres ressources.
Le soir, rentré chez lui, ce laborieux jeune homme se mit à écrire des romans ; ils lui étaient aussi maigrement payés qu'ils étaient maigrement composés : trois oenta francs. Ils foimaient chacun quatre volumes in-12.
Ses premiers romans furent publiés chez les libraires PoUet, rue du Temple, et Bresson, rue Pastourelle.
Tous ces romans étaient signés par des pseudonymes, tels que : Horace do Saint-Aubin, de ViellergJé, lord Hhoone, dom Hago, etc. ; plusieurs même out été écrits en collaboration avec Horace Raisson, son ami alors intime, Le Poitevin- Saint-Ëlme, etc.
J'ai déjà donné les titres de ces ouvrages*
Peu de temps après, il publia un roman sans nom d'auteur dont le titre est : Wan Chlore, ce qui veut dire Jeanne la pâle.
Cette production lui fut payée, cette fois, cinq oenta francs par M. Urbain Ganel. Celui-ci, enchanté des manières aimables et courtoises de son jeune auteur, lui fit faire la connaissance de Henri Delatouche, auquel il le recommanda très -chaleureusement.
Le jeune Honoré alors quitta sa mansarde de la rue Lesdi^ières pour venir se loger rue de Tournon, dans un grenier, tout auprès de son nouveau protecteur.
Avant Wan Chlore, de Balzac avait publié chez Delon-* champs^ libraire, une Histoire des jésuites, in-8«; cette histoire, ainsi que Wan Chlore, parut sous le voile do l'anonyme.
Tels furent les premiers débuts de Balzac, qui certes n'étaient pas brillants, ni fructueux pour lui !
A cette époque, le futur maréchal littéraire recherchait avec empressement la société des hommes de lettres déjà connus par des succès, tels que MM. Paul Lacroix, Henri Delatouche, Charles Rabou, Amédée Pichot, Philarète Chasles, Lautour-Mézeray, de Girardin, etc. Avec ces messieurs, 'le jeune homme était d'une adorable obséquiosité ; il avait besoin de protecteurs qui le prônassent partout et à tout bout de champ.
Plustardj en 1831, il publia même chez M. Urbain Canel,
en collaboration de MM. Philarète Chasles et Charles Rabou,
les Contes bleus, par une Tête à l'envers, un volume in-8*.
Il était petit et fluet; sans qu'il y parût, il pratiquait l'art
de savoir se faire mousser.
Le papillon aux ailes d'or, diaprées des plus brillantes couleurs, n'avait pas encore brisé la chrysalide qui le retenait captif, il n'avait pas encore pris son vol radieux et triomphant vers cette royauté promise à son père.
24 PORTRAITS d'auteurs.
Cependant le jeune homme progressait toujours. En 1827 il publia chez M. Urbain Canel, mais cette fois avec son nom, Balzac, le Dernier chouan, ou la Bretagne en 1800, deux volumes in-8".
Puis, en 1829, la Physiologie du mariage, par un Jeune célibataire, deux volumes in-8o, édités par MM. Alphonse Levavasseur et Urbain Canel. Ces deux habiles éditeurs furent les premiers à deviner la future célébrité du jeune littérateur.
On n'a pas oublié Tinimense sensation que produisit cette Physiologie du mariage, fruit des méditations et des veilles d'un jeune homme de vingi-sept ans qui s'annonçait sous d'aussi brillants auspices.
Dès ce jour, la littérature compta un maître de plus et la France un nouveau Molière.
Le jeune auteur n'était encore que tout près du trône littéraire qu'il avait promis à son père.
Mais enfin comment de Balzac pensait-il conquérir ce trône ?
Par une volonté de fer, par une énergie robuste, indomptable, qui le poussait à surmonter toutes les difficultés, à vaincre, franchir, briser tous les obstacles.
Qu'ètes-vous devenus, messieurs Urbain Canel et Alphonse Levavasseur, vous qui, à cette époque, étiez les plus habiles comme les plus instruits et les plus capables des éditeurs ?
L'un et l'autre vous avez été renversés par cette légère, frivole et inconstante fortune qui, trop souvent, hélas! comble de ses faveurs des ignorants I
Vous, monsieur Urbain Canel, poëte de mérite, vous, enthousiaste de la noble poésie, vous avez été dévoré par les vers, comme vous le dites vous-même avec une adorable bonhomie ; vous êtes aujourd'hui tout simplement teneur de livres dans une grande maison de commerce.
De tous les points cardinaux de la France accouraient les poëtes pour briguer la faveur d'être édités par cet éditeur-poëte !
Vous, Alphonse Levavasseur, mon vieil ami, écrivain élégant et spirituel, vous êtes représentant d'une manufacture dans une ville du Midi !
Du moins, dans vos modestes emplois, vous avez tous les deux trouvé le calme, le. repos et la considération, que vous aviez si bien mérités par vos laborieux, mais trèspeu fructueux travaux de libraires-éditeurs, tandis que d'autres, indignes de ces honorables professions, sont devenus riches à millions !
Ils ont été habiles^ ceux-là !
LA REGONNAISSANGB DES SERVICES RENDUS ETAIT UNE GHiàÈRE POUR HONORÉ DE BALZAC. ,
M. Paul Lacroix, le Bibliophile Jacob y avait rendu de grands services à Balzac ; il lui avait fait obtenir plusieurs marchés avantageux avec Louis Marne, libraire, pour le Médecin de campagne, 2 vol. in-S», avec Charles Gosselln et Urbain Ganel, pour la Peau de chagrin, 2 vol. in-8«, en 1830; il l'avait fait admettre dans la rédaction de la Mode, fondée en 1821 par M. Lautour- Mézeray, sous les auspices et la protection de M"« la duchesse de Berri ; à celle de la Revue de Paris, etc. ; il lui avait fait, en 1829, des articles pleins d'enthousiasme sur la Physiologie du mariage.
Certes, on en conviendra, des services aussi importants
méritaient bien, de la part de Balzac, quelque peu de reconnaissance. >
Pour lui, dont la passion dominante était celle de Tardente soif de posséder des pièces de cinq francs en grande quantité, calculant toujours d'avance quelle somme de jouissance elles pourraient lui produire dans sa vie de dissipation, pour lui, l'égoïste, la reconnaissance était un mot vide de sens.
L'argent I c'était son dieu fétiche ; il l'adorait !
Jugez de l'étonnement et de l'indignation de M. Paul LacroiX; lorscju'il lut dans le feuilleton du journal le Voleur du 5 mai 1830, l'article suivant, sur les Deux Fous^ 2 vol. in-8® qu'il venait de publier chez E. Renduel, article injurieux pour sa personne et ses livres, dû à son intime, ami, son irès-obligé de Balzac ! qui était devenu depuis peu l'un dep associés--propriétaires de cette feuille, dont les fondateurs étaient Maurice Alho j^ , Emile de Girardin et James Rousseau.
M. Charles Monselet, l'homme spirituel, l'élégant écrivain, qui certes n'est pas un Balzacophobe à tous crins, mais un Balzacophile, admirateur de l'illustré romancier disait un jour, dans le Figaro, « qu'il serait bien à désirer, qu'afln de compléter la Comédie humaine, on publiât les articles omis ou retranchés volontairement dans cet ouvrage ; » et M. Monselet citait môme, si ma mémoire est fidèle, les titres de plusieurs de ces articlest
Je lui signalerai les deux suivants qu'il a oubliés :
1" Portrait dé P, L,, Bibliophile Jaoob;
Ho Introduction historique au Lys dans la vallée , qùé j'ai édité en 1836, en 2 vol. in-8»;
Dans cette très-remarquable introduction (formant quatre feuilles in-8» en petit texte), rédigée, composée et publiée en trois jours, l'auteur disait ces paroles, après avoir fait l'éloge de son librdire-éditeup :
c Aujourd'hui, 2 juin 1896, j'ai fait choix pour mon seul librairo-éditeur, de M. Werdet , qui réunit toutes les conditions d'activité , d'intelligence, de probité que je désire chez un éditeur; outre ces qualités, M. Werdet est plein de cœur et de délicatesse, comme tous les gens de lettres qui le connaissent peuvent l'attester. »
— J'entends, disait de Balzac, laisser cette introduction en tète de mon œuvre le Lys dans la vallée, tant qu'elle subsistera, à moins qu'un arrêt de ma propre volonté n'en décide autrement.
Pourquoi l'auteur a-t-il supprimé ces deux articles dans la Comédie humaine ?
Oui, je suis de l'avis de M. Monselet ; mais jamais ces deux articles volontairement retranchés de son vivant ne seront republiés par ses héritiers ; la mémoire de Balzac serait trop mise à nu; il faut l'envelopper d'oripeaux, afin qu'elle paraisse plus radieuse.
Jugez, impartial lecteur ; cet article, n'est-ce pas une action blâmable :